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CHAPITRE VII

Les anomalies de l'inspiration.

Le poète travaille avec aisance quand le rêve, suivant les indications que lui fournissent tantôt les sensations immédiates, tantôt celles d'origine plus ancienne qu'apporte l'inspiration, se déroule selon un rythme à la fois agréable et harmonieux.

Cet état peut être brusquement interrompu et la sécheresse, la pauvreté de Tidéation succéder tout d'un coup à la production facile de tout à l'heure. Il y a là un phénomène que les anciens avaient surtout remarqué dans l'ordre des manifestations physiques d'un état sentimental et dont ils disaient, en parlant du sujet ainsi frappé, qu'on lui avait noué les aiguillettes. Il s'agissait ici d'un phénomène normalement placé sous la dépendance des centres spinaux et au cours duquel Y inhibition était due à un contrôle exagéré des centres psychiques. On trouve aujourd'hui encore des amoureux impuissants par crainte de l'être. On ne les guérit plus en faisant intervenir les puissances sataniques, mais il suffit souvent de leur rendre confiance, c'est-à-dire de supprimer l'attention expectante de leur psychisme en leur faisant absorber, sous des rubriques savantes, avec d'extrêmes précautions, quelques pilules de mie de pain.

Ce phénomène d'arrêt dans le mécanisme de l'association et de l'extériorisation des idées se retrouve dans le domaine littéraire, et dans les différentes sous-classes des arts qui s'y rattachent. C'est par exemple : le trac, l'inhibition de la mémoire chez l'orateur ou chez l'acteur, l'altération de la phonation chez le chanteur, dues à la simple crainte de prêter à la critique un flanc trop facile.

C'est encore le même phénomène qui rend pour certains mathématiciens la démonstration publique d'un problème, cependant connu et démontré par eux-mêmes, absolument impossible.

Quel que soit le point particulier que l'on envisage, qu'il s'agisse de l'arrêt de l'inspiration chez le poète ou de l'impuissance amoureuse chez le nouveau marié de la campagne, la nature de l'accident est toujours la même : l'arrêt dans le jeu des fonctions habituellement automatiques par l'intervention du contrôle de la conscience. Nous avons déjà dit quelque part1 que la conscience était une forme de la douleur; son action se traduit ici par un phénomène éminemment douloureux : la sensation de ne pas pouvoir.

Physiologiquement, d'ailleurs, on admet que les centres supérieurs jouent sans cesse un rôle de frein vis-à-vis des centres inférieurs, et l'inhibition n'est autre chose que l'exagération quantitative d'un phénomène normal. Il arrive que ce phénomène se prolonge, que ce qui n'était qu'accident devient habitude, etc'estainsique disparaissent en général les aptitudes à la rêverie poétique qui se manifestent vers la fin de l'adolescence ; la puberté qui s'achève, quelques intoxications nouvelles, un peu de surmenage avaient affaibli les centres supérieurs et facilité le rôle du

1. Rémond et Voivenel, Introduction à la psychologie pathologique. (Revue des idées, 1910.)

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subconscient et de l'automatisme dans l'idéation ; il suffit alors que l'homme se fasse, pour que le poète, ou du moins le rêveur, disparaisse.

Parfois de quasi physiologique, le phénomène devient tout à fait pathologique, et c'est ainsi qu'on a pu voir s'arrêter en plein essor des génies qui promettaient. Il est certain que des causes étrangères ne restent pas sans aggraver ce phénomène après l'avoir préparé; on en trouverait dans V Œuvre de Zola une description magistrale.

Le plus souvent, l'inhibition ne représente chez le littérateur qu'un phénomène désagréable, mais passager ; ce phénomène a pu apparaître une première fois à la suite d'un fait extérieur quelconque : c'est une odeur, un bruit, une parole, une personne appartenant à telle ou telle catégorie sociale; nous pourrions multiplier indéfiniment le nombre des hypothèses relatives aux causes qui semblent au sujet avoir été le point de départ de cet accident.

L'apparition d'une circonstance extérieure analogue provoquera plus facilement le même phénomène ; ces circonstances pourront d'ailleurs être d'ordre multiple pour le même individu ; il en résultera que cet individu, pour protéger son rêve et défendre son inspiration, finira par se placer dans des conditions de lieu, de costume et d'entourage qui lui sembleront les plus idoines à écarter toute intervention fâcheuse. Nous constatons d'ailleurs que, chez un certain nombre de littérateurs, on relève, préalablement au travail productif, l'habitude d'une sorte de mise en scène protectrice.

De croire que certaines choses sont susceptibles de nous

empêcher de produire, il n'y a pas loin à admettre l'action

favorisante d'un certain nombre d'autres circonstances ; il

se constitue ainsi, dans la mentalitéd'un très grand nombre

Rémond et Yoivenel. 7

d'hommes de génie, un véritable état de superstition fétichiste dont nous allons avoir à nous occuper en détail.

Mais avant de citer des exemples, nous tenons à insister sur ce fait que la création, par l'auteur, du fétiche hostile ou du fétiche favorable ne représente jamais autre chose que la recherche, volontaire d'abord, instinctive ensuite, d'un point de départ, d'où se déroule le mécanisme de l'association des idées dans le sens empiriquement reconnu par l'auteur lui-môme comme le plus favorable.

L'ensemble des faits de ce genre constitue un véritable chapitre où viennent se cataloguer les tics, les manies et les formes du fétichisme chez les littérateurs. Il est bien entendu qu'ici nous ne nous occupons que de ce qui se passe dans la normale et que nous laissons de côté tout ce qui peut être considéré comme le résultat d'un état pathologique ou comme lepoint de départ d'un état d'excitation anomale ; nous y viendrons plus tard. Pour le moment, il ne s'agit que de montrer combien facilement il devient nécessaire aux auteurs d'accrocher leur inspiration à la répétition d'un fait ou d'un ensemble de faits matériels.

Ce que nous avons dit de l'inhibition permet de comprendre comment il se constituera un premier groupe des faits qui tireront leur origine de l'idée qu'a le sujet de se protéger contre les actions empêchantes. Il est bien entendu que ne doivent pas se placer ici les fétiches protecteurs de l'individu en général, mais seulement de l'individu au moment où il produit une œuvre littéraire. C'est ainsi que l'amulette de Pascal peut être considérée beaucoup plus comme un instrument mystique de défense contre les entreprises de l'esprit malin, que comme un instrument considéré par lui-même comme devant le protéger contre toute action qui aurait pu enrayer chez lui la production littéraire.

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