CHAPITRE III
Physiologie du langage.
Au début de la vie, la sensibilité générale est, de toutes les manifestations vitales, celle qui se différencie la première. L'enfant commence par sentir et, comme toute sensation neuve est pénible, il commence par crier. Le cri est, si l'on veut, un langage rudimentaire, il n'est pas nécessaire pour cela qu'il soit conscient; la surface cutanée est excitée, par le froid par exemple, il en résulte une contraction musculaire, une accélération de la respiration, un cri. Très vite apparaît cependant le premier rudiment de langage volontaire ; aux premières sensations pénibles, aux premiers cris, ont succédé assez régulièrement soit la suppression de la gêne, de la douleur, soit une sensation agréable, et l'on constate que l'enfant que l'on promène, que l'on réchauffe, auquel on donne à téter lorsque ses cris indiquent soit la faim, soit un malaise, ou y font penser, arrive très vite à crier parce qu'il a déjà acquis cette notion que, en gpnéral, le cri précédait quelque chose d'agréable. Cela suppose l'existence d'abord d'une voie réflexe cutanée, bulbaire, thoracique, avec, très rapidement, dans le mésocéphale, des voies d'association qui rattachent les sensations cutanées
agréables et désagréables à la sensation auditive du cri et à la voie motrice qui commande cette manifestation extérieure.
Nous sommes obligés, dans tout ce qui va suivre, de schématiser beaucoup pour rendre plus claire la constitution de l'échafaudage sensitivo-moteur constitué par les éléments de la fonction du langage. Il n'est pas nécessaire, pour arriver à une compréhension claire de cette fonction, d'astreindre le lecteur à suivre pas à pas le développement ontogénique.
Cela dit, reprenons notre analyse.
Nous avons dit que le cri de l'enfant devenait très vite un langage, et en effet, tandis que l'émission brusque d'un son aigu par le larynx restera toujours l'expression de la sensation imprévue de la douleur, très vite le cri de l'enfant se modifie et il prend, suivant les circonstances, l'intonation de la plainte, de l'impatience ou du bien-être.
Toute cette première partie de l'activité nerveuse supérieure reste cantonnée dans le mésocéphale, et les premières spécialisations des foyers corticaux ne se produisent qu'au moment où l'on voit apparaître les premières manifestations volontaires de l'activité motrice et de l'activité sensitive, si l'on peut s'exprimer ainsi, dans la main et dans la vue.
L'enfant voit mal et cherche à saisir ce qu'il voit; il arrive ainsi par l'éducation parallèle de la vue et du toucher, à établir une relation entre l'aspect, la distance, la forme et l'impression tactile des objets. On peut admettre que dans leur évolution le centre du membre supérieur et le centre de la vision suivent ainsi une marche parallèle. Il est à remarquer qu'à cette même période correspond une éducation déjà avancée du centre du goût, la sensibilité gustative
étant celle qui s'est précisée la première ; le goût servira donc de contrôle aux données delà vue et du toucher; l'enfant met tout dans sa bouche.
Pendant cette période les progrès du langage oral sont peu marqués. L'enfant associe d'abord la mimique aux impressions extérieures et à un certain moment accomplit des gestes en relation avec l'éducation parallèle de la vue, de l'ouïe et de la main. Mais, tandis que les acquisitions de la vue sont contrôlées, dans le très court rayon où il se déplace, par les acquisitions de l'enfant dans l'ordre du goût et du toucher, les acquistions de l'ouïe restent plus vagues; un bruit qui précède une sensation agréable ou désagréable est associé à l'idée de cette sensation : l'enfant reconnaît un pas, une voix, un bruit, en tant qu'ils lui annoncent le fait qui leur succède habituellement ; mais la plupart des bruits et des sons frappent son oreille sans parvenir encore à cette conscience rudimentaire, et surtout leurs rapports avec l'espace sont lents à acquérir. Un enfant a appris, vers le douzième ou le treizième mois, à faire un geste particulier pour appeler son biberon; pendant de longs jours, il a vécu dans une pièce où sonne régulièrement une pendule, sans que rien permette de penser qu'il ait rattaché ce bruit à quelque autre sensation. Un jour la pendule sonne, il la regarde et l'appelle avec sa main comme il a appris à le faire pour autre chose. Ainsi apparaît un langage déjà plus élevé; les centres d'audition, de vision et du mouvement de la main commencent à s'associer et à se différencier.
Jusqu'à ce moment, ou à peu près vers ce moment, l'extériorisation orale des sensations générales correspondant à un état physique de douleur, de désir, etc. s'est limitée à des modulations du cri, et ces modulations, en s'appliquant peu à peu d'une façon plus précise à leur objet font
partie du même développement mimique que les mouvements de la main dont nous venons de parler. Il en est de même des mouvements qui correspondent au rire. L'enfant manifeste donc son sentiment par un cri, par un geste ou par le rire ; à ce même moment l'excitation du centre auditif par une conversation voisine faite à haute voix, sollicite le centre qui sera plus tard celui du langage, d'une façon pour ainsi dire réflexe, et l'enfant module des sons qui ne correspondent à rien qu'à ce fait qu'il entend un bruit parlé : il gazouille.
Cela suppose l'organisation progressive du centre moteur des muscles du larynx, de la langue, de la face, et la pénétration dans ce centre de fibres d'association parmi lesquelles celles qui viennent du mésocéphale et de la moelle sont encore les plus nombreuses. Mais, au fur et à mesure que les centres visuels et auditifs se développent, les faisceaux qui en émanent vers le centre du langage prennent plus d'importance; et c'est l'association des excitations auditives et visuelles qui détermine la coordination progressive des mouvements nécessaires à l'articulation de l'onomatopée la plus simple; l'enfant a, au début, besoin de l'excitation auditive pour dire : papa; il commence même par prononcer le mot sans le rattacher à l'objet ; le cycle complet, qui se traduit très vite par l'inutilité à l'avenir de l'excitation auditive et par le rattachement du mot à la sensation visuelle de l'objet, met quelquefois un certain temps à se constituer.
A ce moment l'enfant possède des relations entre l'image auditive, l'image visuelle, l'image tactile etl'image motrice du mot. Tandis, par conséquent, que l'image motrice des mouvements de la main a accompagné l'enregistrement de l'image visuelle, l'image motrice orale s'est surtout formée
sous Fiiifluence de la répétition de l'image auditive. La durée du temps nécessaire à chaque acquisition ultérieure des relations qui existent entre le mot perçu par l'oreille et l'objet vu et touché, se raccourcit maintenant d'autant plus que la différenciation des centres moteurs des membres inférieurs, en permettant à la marche de s'affermir, vient augmenter le rayon d'action de l'enfant; il arrive ainsi à posséder un ensemble de substantifs; parmi ceux-ci sa propre personne joue pendant longtemps le rôle d'un objet connu, mais dont la personnalité n'est pas déterminée.
Nous disons un ensemble de substantifs ; le qualificatif n'apparaît que plus tard et porte au début l'empreinte de l'antériorité de la différenciation gustative par rapport aux autres sensations. Ce stade d'organisation imparfaite peut d'ailleurs reparaître au cours de la désintégration sénile ; les pertes successives des facultés d'association arrivent à réaliser, à propos du langage, un état que la sagesse des nations a depuis longtemps d'ailleurs comparé à celui de l'enfance.
L'enfant a donc d'abord la notion de l'état actuel. Sa vie est une succession « d'aujourd'hui » sans « hier » et sans « lendemain ». Il est, sans avoir nettement conscience qu'il a été et bien moins encore sans en conclure qu'*7 sera. Le rôle de l'éducation apparaît maintenant d'une façon importante dans l'acquisition du verbe, c'est-à-dire de la succession des événements, et dans l'expression de cette succession. Le verbe est à proprement parler la caractéristique du langage de cet animal supérieur qu'est l'homme, et il n'est pas accessible à tous les hommes. C'est une abstraction, après avoir été au début la comparaison des images de mémoire etdesimages actuelles. Il est plus simple d'acquérir la notion que l'on a été que de concevoir celle que l'on sera.
Avoir été suppose l'association d'une sensation précédemment enregistrée et d'une sensation actuellement perçue. Après avoir acquis les associa tions immédiates sensitivo-sensorielles et la mémoire du mot appliqué à l'objet, l'enfant acquiert la faculté de tirer de son propre fond une image ancienne pour l'opposer à l'image présente.
A ce mécanisme simple de l'association des idées, qui suppose l'apparition de fibres blanches dans la zone psychique, viendra peu à peu s'ajouter la notion du : je serai, qui suppose le raisonnement par analogie, l'apparition, au moins subconsciente, de l'idée abstraite de la succession des événements, et qui cependant n'implique pas encore l'existence de l'idée de « moi ».
Le « moi » n'apparaît, en effet, que très tard, et l'enfant possède déjà tous les termes du langage, qu'il parle encore de lui à la troisième personne. Il ne cesse de se connaître comme un objet au milieu des autres objets que lorsque les faisceaux d'association ont acquis un développement considérable.
Apprendre à lire suppose l'existence de relations étroites entre les centres auditif, visuel et du langage parlé, d'une part, et, d'autre part, cet ensemble de substance grise dont la différenciation physiologique est nulle ou presque nulle, mais dont l'action synergique constitue l'intellectualité. Tout au moins faut-il que le lobe frontal et le lobe de l'insula, ce carrefour, aient acquis leur plein développement.
La connaissance de l'image visuelle du signe, la mémoire de cette image, la notion de l'image auditive et motrice du son correspondant à ce signe, et la mémoire de ces associations : tel est le premier travail qui s'impose à l'enfant, et c'est par la superposition de l'image visuelle du mot écrit avec l'image visuelle de l'objet correspondant et Rbmond et Voivenel. 3
Timage auditive de ce même mot qu'arrive à se constituer la mémoire motrice du mot, celui-ci ne devant être considéré au début que comme un objet qui se rapporte à un autre objet. Le mot écrit constitue, en effet, un objet ; le mot est vu et cette image vient s'adapter à celle que renferme la mémoire, et qui n'est autre que celle, déjà enregistrée, de l'objet correspondant ; cette fonction mnémotechnique est telle, et le mot est si bien enregistré comme un objet indépendant de toute relation avec ce qui le détermine que, chez un très grand nombre de sujets, la forme visible du mot dans la mémoire visuelle persiste comme un fait qui aurait été enregistré isolément ; elle fait partie des acquisitions que l'habitude rend subconscientes, tellement que lorsque la forme du mot, c'est-à-dire son orthographe, nous échappe, ceux qui possèdent cette sorte de mémoire visuelle arriveront à retrouver les détails précis de cette orthographe en laissant à l'automatisme le soin de suppléer au contrôle immédiat et insuffisant de l'analyse consciente du souvenir.
L'acquisition des associations nécessaires à la lecture se fait donc par l'enregistrement et la juxtaposition d'images successives, et la complexité en est d'autant plus grande qu'il faut la collaboration au moins de trois centres ; que la lecture du mot suppose, en effet, une image auditive, une image visuelle, une image motrice.
Ici, comme dans l'acquisition du verbe dans le langage parlé, le mot qui représente une notion abstraite ne peut être compris, acquis et retenu que grâce au concours du centre psychique ; celui-ci finit d'ailleurs à un moment donné par ne plus se servir dans la lecture que des acquisitions abstraites de la mémoire, et le mot lu éveille directement l'idée, sans qu'il n'y ait plus aucune participa-
tion de la mémoire spéciale des images motrices de la parole ou de la lecture à haute voix.
L'avance que la mimique avait acquise sur les autres fonctions du langage, dans les premiers temps de révolution, ne l'empêche pas d'être passée maintenant au second plan. L'homme peut savoir dire tous les mots sans avoir besoin de les lire; il peut savoir les dire et les lire sans que la série d'associations que ces acquisitions supposent lui permette d'écrire sans le secours d'une nouvelle éducation spéciale.
Tandis que le centre moteur du langage acquérait des relations de plus en plus intimes avec les voies de la sensibilité générale et spéciale et avec le psychisme, le centre moteur de la main restait indifférent au développement intellectuel, tout au moins en ce qui concerne la transmission de la pensée. Cependant les sollicitations visuelles ne restent pas sans écho sur les cellules du pied de la deuxième frontale et comme, d'autre part, le développement intellectuel se perfectionne, limitation et les excitations physiologiques tendent à faire apparaître l'effort dont la transmission graphique de la pensée sera le but.
Au début l'homme dessine, soit qu'il s'agisse des premiers efforts de l'enfant muni d'un crayon et d'une feuille de papier, soit que l'on se rapporte à l'origine du langage écrit. Le premier résultat de l'action de la vue et du centre psychique sur les mouvements de la main est un dessin. L écriture hiéroglyphique nous permet de constater que ce dessin suffit à la transmission de la pensée. C'est en faisant appel à cette faculté du dessin, en provoquant artificiellement une éducation des cellules de la corne antérieure de la moelle cervicale du côté droit, c'est-à-dire en augmentant la précision des limites que le centre cérébral
impose à l'action de la moelle sur les opposants, que Ton arrive à donner à l'enfant le maniement de la plume. Il faut d'abord que ce mouvement se limite, se régularise, que l'enfant acquière la faculté d'une sorte de dessin automatique pour que l'on passe de la période des jambages à celle où l'on a fait copier les lettres, et c'est encore un dessin qui n'est plus le dessin d'un objet, mais le dessin d'un signe. Il n'est pas indispensable, pour que la main acquière les notions qui permettent ce tracé, pour qu'il s'établisse entre le centre de la vue et celui des mouvements de la main des relations déjà étroites, que l'éducation nécessaire à la lecture soit déjà faite. On peut copier sans lire. On peut perdre la faculté de la lecture et conserver celle de l'écriture. En général, cependant, à l'écriture du mot correspond la mémoire visuelle du mot lu et la mémoire auditive du mot parlé. Peu à peu, à mesure que l'éducation se perfectionne, le détail des mouvements nécessaires rentre dans le subconscient, et il reste une image graphique qui correspond plus à l'ensemble du mot écrit qu'à ses diverses composantes; mais au début les images motrices des détails du mot dessiné seront allées se superposer aux images visuelles du mot vu et constituer avec elles une sorte de documentation obscure et inconsciente qui permettra, dans certains cas, à la main de donner automatiquement au mot devant lequel on hésite sa forme vraie, alors que les efforts de la mémoire volontaire ne seront arrivés qu'à rendre plus confuses les données qu'elle fournit à la conscience de l'écrivain embarrassé.
Nous trouvons donc que la fonction du langage possède comme éléments constitutifs la collaboration constante de la vue et de l'ouïe, en tant qu'organes de réception, de la parole et de l'écriture, dans laquelle rentre le dessin comme
moyen de transmission; cet ensemble s'est peu à peu émancipé de ses relations immédiates avec l'objet, pour acquérir un fonctionnement, d'une part suffisamment indépendant, d'autre part suffisamment en relation avec les masses qui renferment et coordonnent les acquisitions antérieures, pour que l'abstraction, c'est-à-dire la pensée, soit possible.
Mais cette évolution ne s'est pas faite et n'a pu se faire de façon à assurer un parallélisme constant des organes qui sont en jeu.
La multiplicité et la facilité d'accès des impressions extérieures sur l'un ou l'autre des appareils de réception, le fait que chez celui-ci, par hérédité, la sensibilité générale sera plus vive, que chez cet autre les excitations auditives plus douloureuses produiront une impression plus profonde, qu'un troisième aura été surtout sollicité par des images visuelles, permet de comprendre comment la caractéristique sensitivo-sensorielle d'un individu pourra se dire : visuelle, auditive, ou coenesthésique.
Nous avons dit que le développement, par l'excitation venue du dehors, des foyers sensitifs, déterminait la myélinisation, c'est-à-dire la mise en fonction, des faisceaux qui en émergent et qui servent de fils conducteurs à la sollicitation qui va s'exercer sur les centres d'association et par leur intermédiaire sur ceux d'extériorisation. Selon que l'un ou l'autre de ces foyers sensitifs sera plus développé, son action deviendra prédominante. C'est ainsi que tantôt, à valeur à peu près égale, les images auditives etlesimages visuelles resteront indépendantes, tantôt, au contraire l'excitation du plus puissant des deux centres déterminera, dans le plus faible un retentissement qui n'aura pas sa réciproque. On comprendra donc que chez certains individus la
mémoire auditive d'un son ne pourra pas se manifester sans entraîner une image visuelle, tandis que l'image visuelle ne provoquera aucun phénomène de mémoire auditive. Je ne puis entendre une cloche sans que l'image de cette cloche apparaisse en même temps, et je puis voir la cloche sans me représenter aucun son. La même comparaison, la même analyse peut se faire pour ce qui concerne les sens du goût et de l'odorat. Des images qui relèvent du domaine particulier à ces sens peuvent accompagner des images secondaires ou primitives nées dans les centres supérieurs; elles peuvent également solliciter à leur tour l'apparition dans le champ de l'idéation consciente d'images d'un ordre supérieur.
Les phénomènes psychiques dont l'origine se trouve dans l'odorat ou dans le goût n'appartiennent donc pas aux centres supérieurs, mais cette distinction n'en indique point le mépris; seulement ils sont rares chez l'homme ; nous verrons cependant que ces organes jouent un certain rôle chez les littérateurs, et nous avons déjà indiqué que, dans l'histoire générale de la pensée, chez les êtres vivants, ils ont eu une place plus importante.
A cette prédominance relative d'un centre sensitivo-sensoriel correspondra de sa part une action plus puissante, d'une part, sur les foyers d'extériorisation et, d'autre part, sur le psychisme. Cette action sur le psychisme sera double ; ce sera un fait immédiat au moment de la sensation, ce sera une coloration particulière ou, si l'on préfère, une tonalité spéciale des faits de mémoire enregistrés antérieurement, faits qui sont rappelés sans cesse par l'association des idées. Si l'ensemble des acquisitions porte ainsi un caractère spécial, aucune association d'idées ne sera possible sans la mise en jeu du centre dont le rôle est devenu
proéminent, quel que soit le point de départ de l'excitation.
Voyons maintenant ce qui se passe du côté des centres psycho-moteurs :
Nous pouvons répéter ce que nous avons dit précédemment. Il y a pour ainsi dire nécessairement prédominance du centre de la parole ou de celui de récriture. Mais ici la différence entre les débuts de la fonction et ce qu'elle représente lorsqu'elle est complètement établie est beaucoup plus grande.
A ce qui est primitivement l'image verbale du mot, c'està-dire le résultat de l'excitation du centre moteur par une sensation auditive extrinsèque, s'ajoute nécessairement le résultat de la perception par l'oreille de celui qui parle, du mot qu'il prononce. Il s'entend parler. L'image motrice du mot prononcé spontanément, et même répété s'accompagne donc nécessairement d'une représentation auditive. Comme les voies d'association intracérébrales représentent un trajet infiniment plus court que celui que parcourt le son pour nous permettre d'entendre le mot prononcé par nous-même, il ne tarde pas à s'établir entre les centres une relation telle que l'image auditive du mot pensé, et qui va être prononcé, apparaît dans la conscience avant l'extériorisation de ce mot ; le mot est ainsi entendu cérébralement, ou, si l'on préfère, psychiquement avant d'être prononcé, et l'image qui s'extériorise se compose à la fois d'une image sensitive et d'une image motrice.
La mise en jeu de ce fonctionnement synergique, qui conserve à vrai dire sa caractéristique motrice, dépend, soit d'une excitation directe (réponse à une excitation simple), soit de la mise en jeu préalable du groupe psychique; cette mise en jeu suppose une association d'idées, c'est-àdire un éveil par l'excitantde l'ensemble des concepts anté-
rieurement enregistrés, d'un choix fait entre ces éléments, et de la préparation d'une idée qui vase traduire sous forme de phrase ; c'est au moment où l'excitation psychique arrive au centre moteur que se fait valoir son intimité avec le centre sensoriel et que, — au moins pour certains, — la phrase qui se prépare est, pourainsi dire, entendue mentalement.
Lorsque l'oreille a été fréquemment exercée et que la voie d'extériorisation est surtout verbale, il peut même arriver que la mise en jeu du psychisme nécessite une excitation antérieure auriculaire, et l'on voit l'orateur commencer par parler pour n'arriver qu'au bout de quelques minutes à être en pleine possession de sa pensée. L'orateur se fournit ainsi à lui-même l'excitant nécessaire pour déclancher l'ensemble du mécanisme dont le fonctionnement assure l'harmonie de la forme et de l'idée.
Gambetta présentait cette supériorité du centre moteur à un très hautdegré. A l'autopsiefvoir Thèse de Hervé, 1888), le centre de Broca présentait chez lui une étendue double de celle d'un sujet ordinaire. Le sillon d'Eberstaller, sillon qui partage en diagonale le centre du langage parlé chez les sujets anomalement doués au point de vue oratoire, était chez lui particulièrement profond. L'extériorisation motrice avait donc une importance telle qu'elle devait se faire, au début, presque sans aucune association d'idées. Aux fêtes de Cherbourg, dites fêtes des trois Présidents, la Victoria de l'orateur fut immobilisée par la foule, et l'un de nous, poussé par un remous, se trouva assis sur le plancher de la voiture et les pieds du tribun ; celui-ci prononça des mots harmonieux qui électrisèrent la foule mais, dans ce discours qui pouvait tenir en vingt-cinq lignes, il n'y avait que des substantifs et des adjectifs. La circulation se ré ta-
blit dans la rue avant qu'elle ne fût devenue complète dans la pensée de l'orateur.
Dans un discours de certain orateur populaire de notre époque ou dans une conférence, les premières parties se traînent souvent parce que, pour nous servir d'un mot vulgaire, la mise en train n'y est pas, et cependant l'idéation est au total très cohérente, puisqu'il lui est possible de récrire en entier un discours improvisé.
Chez d'autres orateurs la mise en train n'est possible que par l'effort d'autrui. Ce sont en général des orateurs d'opposition, qui ont besoin d'une excitation auditive puissante pour coordonner et extérioriser leur pensée. Ils sont à proprement parler possesseurs du don de répartie.
Ce que nous disons du centre de Broca chez Gambetta s'est d'ailleurs vérifié plusieurs fois. Citons en passant d'Àssézat, publiciste de talent et brillant causeur, dont la troisième circonvolution frontale était très développée.
Bertillon, savant de grand mérite, mais très mauvais orateur, dont le centre de Broca était à peine marqué, représente un type diamétralement opposé, dont le rapprochement avec les précédents confirme singulièrement la valeur de la théorie. Enfin, chez les nègres d'Egypte, ce centre est moins important que chez les Européens, et il est à peine indiqué chez les Esquimaux.
L'extériorisation orale du langage, la puissance du verbe dépendent non seulement de la perfection du centre de Broca, mais encore de la facilité du fonctionnement des organes sus et sous-jacents. Il faut, pour parler de façon supérieure, une harmonie profonde des fonctions d'idéation, une très grande rapidité dans le mécanisme de l'association des idées et une souplesse suffisante pour que l'image auditive secondaire puisse être le point de départ d'une cor-
rection dans la phrase à venir avant que cette dernière ne se réalise au dehors. Il faut aussi une adaptation particulière du système phonateur et du système d'articulation qui, — malgré la puissance des composantes plus élevées, — peuvent empêcher le langage de se manifester, au moins d'une façon brillante, par cette voie. Or nous devons nous souvenir qu'à l'image auditive du mot peut et doit s'associer une image visuelle ; à cette image visuelle correspond une image motrice. L'extériorisation de cette image du mot écrit est facilitée par la production simultanée de l'image motrice verbale. Au début le mot est plus facile à dire qu'à écrire, aussi l'enfant sollicite-t-il la production de l'image visuelle en excitant son centre auditif par l'extériorisation de l'image verbale. Il épelle en écrivant. Il en résulte même quelquefois que, dans le mésocéphale, les mouvements de la langue et des lèvres restent automatiquement associés à ceux de l'écriture, et l'enfant, qui n'épelle plus, tire encore la langue quand il écrit avec attention. Ce que nous disons de l'enfant se retrouve chez le vieillard, et l'acteur Guyon, dans le Donataire, voulant mimer l'attitude du vieillard qui peine à donner sa signature, tirait par instant la langue.
L'excitation auditive, au lieu d'agir plus puissamment sur le centre de la parole, peut au contraire être associée très fortement avec le centre visuel. A l'excitation auditive comme à celle de la vue correspondront donc alors de préférence des images à représentation possible par le dessin ou par récriture. Il en résultera pour le centre du langage écrit, qui a d'abord été le centre des mouvements qui servaient à copier, des excitations plus fortes et un développement plus marqué. C'est par cette voie plus large, plus éduquée, par conséquent plus perméable, que les
phénomènes d'idéation tendront à s'extérioriser, et c'est ainsi que se prépareront les manifestations qui se rattachent au langage écrit, ou, d'une façon plus générale, à la forme graphique du langage. La reproduction plus ou moins parfaite des images visuelles se traduira par le dessin, c'està-dire par une forme simple de l'extériorisation de l'image.
Lorsque le nombre des acquisitions auditives verbales sera considérable, lorsque l'oreille aura, en plus des mots, acquis la notion du rythme de la phrase, et lorsque les associations d'idées ayant une voie largement ouverte, en même temps qu'un choix suffisant de vêtements verbaux à revêtir, emprunteront de préférence à toute autre la voie graphique pour se manifester, on verra apparaître le style, c'est-à-dire le complément intellectuel de l'art, que ce soit celui de peindre ou celui d'écrire. Ici encore, les conditions nécessaires, en dehors de la richesse de la mémoire, sont d'abord la facilité des mouvements de la main. Ces mouvements de la main dont la précision et la perfection sont indispensables à tout ce qui touche à l'art du dessin, diminuent d'importance lorsque à la valeur de la forme se substitue la valeur de l'idée. Déjà la peinture est une sorte de styleajouté au dessin, en ce sens qu'elle apporte en plus, ou à côté, de la précision de la ligne, le résultat de l'élaboration intellectuelle, delà comparaison et de l'adaptation de la couleur vue et delacouleuremployée. Il s'opère làà la fois un phénomène d'interprétation de l'image visuelle et d'élaboration personnelle des données fournies par la vue. Ces dernières peuvent même devenir inutiles et l'extériorisation colorée n'exprime plus qu'une synthèse purement intellectuelle d'éléments étrangers en tout ou en partie aux données de la vision. L'œil ne fait plus que contrôler les rapports de couleurs
dont l'image visuelle a été fournie par l'excitation indirecte du psychisme. C'est ce qu'on appelle l'imagination, c'està-dire la formation de l'image par l'esprit, en dehors d'objets extérieurs immédiatement perçus.
Il est cependant impossible d'établir une comparaison détaillée entre les fonctions du langage verbal et celles du langage écrit, surtout lorsque, abandonnant le domaine de la graphique pure, on ne voit dans le langage écrit qu'une forme de l'extériorisation de la pensée. Tandis que l'expression verbale chez l'orateur suppose l'existence, dans les divers mécanismes de l'association des idées, du contrôle auditif et de la fonction orale périphérique, d'une rapidité, d'une souplesse et d'une synergie arrivées à leur maximum, le côté mécanique tend à disparaître dans la forme littéraire. Le contrôle auditif du rythme de la phrase, l'élimination des consonances, l'adaptation méticuleuse du mot à l'idée, supposent un contrôle exercé sans cesse par l'œil, l'oreille, la mémoire; la phrase chez le littérateur se fait par l'association et la comparaison des acquisitions intellectuelles anciennes avec la forme immédiatement présente de l'idée ; elle est sans cesse soumise à la critique ; et il en résulte que l'écriture matérielle devient de plus en plus inutile ; ce n'est plus que le résultat de l'influence réciproque des centres supérieurs qui présente de l'intérêt; il en est de la création littéraire comme de la création scientifique, elle représente beaucoup plus la synthèse personnelle des notions recueillies antérieurement tant au point de vue du contenu de l'idée qu'au point de vue de sa forme, que l'action des centres psychiques supérieurs sur les centres de relation.
Il faut donc concevoir le rôle des centres anatomiques déjà énumérés beaucoup plus en tant qu'éléments conver-
gents dans la constitution de ce que nous avons appelé l'intellectualité que comme des organes physiologiquement autonomes ainsi que nous les avions décrits tout d'abord. D'ailleurs, ils sont constamment prêts à se suppléer les uns les autres et l'absence complète de l'un d'entre eux n'est pas une raison suffisante de leur désharmonie ou, pour employer un mot plus simple, de l'insuffisance intellectuelle du sujet. C'est ainsi que, tandis que nous avons montré l'importance du rôle joué par le centre auditif dans l'éducation et la spécialisation du centre moteur verbal, celui-ci peut se constituer et déterminer un fonctionnement suffisant des organes de la parole, alors que l'organe et le centre de l'audition font défaut. Chez le sourd-muet l'assimilation de certaines images visuelles d'une part, les renseignements fournis par le tact d'autre part, en s'associant aux données de la sensibilité générale de la région glosso-labio-laryngée permet au centre moteur du langage parlé de se constituer et de se mettre à la disposition des centres d'idéation, sans avoir besoin d'autre contrôle que celui d'une sensibilité qui ne présente, — au début du moins, — rien de spécifique.
D'autre part, ce serait une erreur que de considérer les centres du lobe cérébral gauche comme exclusivement limités dans leur action au côté opposé du corps ; pour être spécifiquement différenciés par l'éducation, il ne s'ensuit pas qu'ils soient tellement différents de leurs homologues du côté droit qu'on puisse refuser l'activité intellectuelle à ces derniers ; il est au contraire nécessaire de considérer lintellectualité comme la résultante de cette double collaboration, sous cette réserve que la disparition de l'un des deux collaborateurs déterminera un trouble plus profond dans les manifestations extérieures du psychisme, que
celle de l'autre. En tout cas, l'action des centres du langage, en tant qu'elle se rattache aux organes de la vue et de l'ouïe ainsi qu'à celui où siège le carrefour de l'association des idées, est nettement bilatérale. Nous pouvons, à l'appui de cette thèse, signaler l'expérience de Janet. Si l'on prend une hystérique atteinte d'hémianesthésie droite totale, un interlocuteur placé à sa gauche pourra recevoir des réponses orales très claires et très précises à ses questions pendant qu'un second observateur dissimulé derrière la malade pourra placer dans sa main droite un crayon avec lequel elle reproduira d'abord les mots dictés à son oreille droite et pourra même répondre à des questions posées à voix basse à cette oreille, sans en être avertie, sans en avoir conscience et sans en garder le souvenir. On voit ainsi que le centre des mouvements de la main, situé à gauche, peut traduire un travail cérébral dont le point de départ est dans une excitation de l'oreille droite, alors que le centre voisin de la parole répond aux excitations du centre auditif gauche, ce qui n'est possible que si la sphère psychique est également, sinon indifféremment accessible, par l'un ou l'autre lobe.
Cet exemple doit nous servir encore à faire toucher du doigt au lecteur comment, dans le moi, les phénomènes intellectuels peuvent subir une élaboration que rien n'empêche d'envisager comme complète sans que ce moi en soit averti. L'extériorisation d'un phénomène psychique n'indique pas nécessairement la participation à ce psychisme du moi tout entier ; bien plus, cette extériorisation n'est pas nécessairement connue du moi, tout en empruntant pour se produire quelque chose à l'ensemble de ses organes. Ceci revient à dire que l'extériorisation consciente d'une association d'idée ne représente qu'une petite partie
de l'ensemble de cette association, et que nous sommes autorisés à admettre que le travail d'assimilation et d'adaptation personnelle, qui se poursuiten nous, échappe, pour sa plus grande partie, au contrôle de la personnalité consciente.
Très simplement, nous pouvons constater qu'un bruit habituel n'est plus aperçu, bien qu'il soit cependant perçu par l'oreille ; la preuve en est que nous sommes avertis quand il cesse. Il en est de même de toute une série de mouvements volontaires sur lesquels la conscience n'exerce de contrôle que si une difficulté inattendue vient interrompre l'harmonie coutumière des associations motrices ; à un degré de plus, nous pouvons faire rentrer dans le même cadre toute une série d'acquisitions de mémoire que nous faisons à notre insu, et qui, sous l'influence d'une association empreinte d'une tonalité particulière, viendront émerger dans le champ de la conscience, sans que nous puissions, de prime abord, distinguer ce qui, dans l'ensemble, est le résultat de la création personnelle et ce qui appartient au souvenir inconnu.