‹ Le génie littéraireChapitre 21 sur 63 · LES ANOMALIES DE L'INSPIRATION · texte numérisé non relu

LES ANOMALIES DE L'INSPIRATION

sous la dépendance de tel ou tel phénomène est le résultat d'une certaine auto-observation. Ainsi Gœthe craignait énormément les refroidissements et les coryzas consécutifs ; il lui semblait impossible de travailler dans un courant d'air, et il finit par aimer à travailler dans l'air confiné, dont l'odeur lui était agréable, probablement parce qu'il s'y associait l'idée de sécurité.

D'autres rechercheront la reproduction d'impressions générales d'un ordre déterminé parce que ces impressions auront accidentellement accompagné leurs premiers efforts intellectuels. C'est ainsi que le fait d'avoir ressenti leurs premières inspirations dans un cadre extrêmement lumineux donnera à certains poètes l'impression qu'ils ont besoin d'une très vive lumière pour pouvoir composer.

La recherche de sensations visuelles agréables, associées pour certains esprits à une notion exagérée de leur propre valeur, cette dernière étant cependant très grande, nous explique le souci du milieu manifesté par certains hommes : Gérard de Nerval n'écrivait que dans du gris perle, tout autant du moins qu'il pouvait s'en entourer ; d'Annunzio écrit dans une chapelle qu'il a édifiée à son génie, et plus simplement, Eugène Sue éprouvait le besoin de s'entourer de métaux précieux pour travailler.

D'autres ont besoin de certains contacts, d'une tenue particulière, et c'est encore l'excitation de la sensibilité générale ou de la sensibilité tactile qui intervient. Buffon s'habillait de cérémonie pour écrire et, toutes choses égales d'ailleurs, il semble bien que l'éloquence se manifeste plus facilement dans certaines conditions de cadre et de costume que si l'orateur se trouve brusquement sollicité clans les conditions ordinaires de la vie.

Comme exemple des recherches de certaines sensa-

tions, on peut encore citer celle du contact du velours, des fourrures, qui semble constituer un excitant précieux à la facilité de la production de certaines littératures. Ailleurs c'est le centre olfactif qui est le point de départ le plus favorable à un enchaînement facile des idées et des rimes. Sans revenir à l'exemple de Schiller, pour lequel on pourrait admettre qu'il n'aimait l'odeur des pommes pourries que pour avoir travaillé étant jeune dans une chambre aux armoires garnies de pommes, nous ne pouvons passer sous silence l'exemple de Baudelaire :

Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants, Doux comme le hautbois, verts comme les prairies ; Et d'autres, corrompus, riches et triomphants, Ayant l'expression des choses infinies, Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens, Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.

Rousseau était très sensible à certaines odeurs qui l'inspiraient et on a pu écrire un long travail sur l'importance de l'odorat et des odeurs dans l'œuvre de Zola.

On trouvera d'ailleurs toute une description de la gamme des odeurs et de leur valeur en tant qu'excitants dans Huysmans, dont le héros prétend trouver jusqu'à des résonances auditives dans l'excitation causée par certains parfums. Ici encore il se produit un phénomène du même ordre que l'audition colorée; on peut y toucher du doigt pour ainsi dire la puissance des réactions de certains centres comme facteurs de la préparation, consciente ou non, au travail cérébral.

D'autres, comme Bourdaloue qui jouait du violon pour se préparer à rédiger ses sermons, demanderont à la musique une collaboration souvent de plus en plus intense et qui devient à la longue indispensable.

LES ANOMALIES DE L'iNSPIRATION 103

Et enfin nous ne pouvons oublier ce que tous les auteurs connaissent sous le nom de la mise en train; ceci n'est autre chose que l'excitation des centres qui président à la fois à la synthèse de l'idéation et à l'extériorisation verbale par leur propre fonctionnement. Zola a donné une idée très nette de ce phénomène dans quelques lignes qui méritent qu'on les cite : « Je ne prépare pas la phrase toute faite. Je me jette en elle comme on se jette à l'eau... J'attaque la phrase, laissant à l'euphonie le soin de l'achever... Tous les écrivains que j'ai connus polissent leur phrase avant de l'écrire ; la première heure est la moins bonne, c'est la période des tâtonnements; au bout d'un certain temps, tout s'arrange, se dessine et le bon travail commence '. »

Tous les procédés que nous venons de décrire, pour être artificiels, n'en restent pas moins inofTensifs et leur usage prolongé, pour enchaîner l'esprit dans les limites un peu étroites où il s'était d'abord volontairement confiné, ne risque pas d'en altérer le mécanisme dans ses conditions essentielles. Il n'en est plus de même lorsque les littérateurs recherchent dans l'usage de certaines substances l'excitation, agréable d'abord, plus tard nécessaire, et, finalement, à la fois indispensable et destructive.

1. Balzac se faisait réveiller à minuit par son domestique, prenait du café et couvrait matériellement du papier pendant deux heures. Alors seulement commençait le vrai travail. (Gavarni.)

Page 1