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CHAPITRE IX

Les excitants (suite).

L'alcool : HofTmanrij Villon, Verlaine, Rimbaud, Musset,

A côté du dipsomane dont le type est réalisé par Poë viennent se placer les buveurs d'habitude; comme types nous pouvons citer Hoffmann et Verlaine.

Hoffmann a tout le passé pathologique nécessaire à réaliser un type de dégénéré ; il était fils de cousins germains, de parents qui s'entendaient mal ; le père avait mené une longue vie de célibataire fort joyeuse; la mère était nerveuse et hystérique ; Hoffmann commence par représenter le type de l'enfant mal élevé; il tourmente les animaux, il est désagréable pour les camarades de son âge, se moque des choses saintes, et finit son éducation entre les mains d'un de ses oncles, autre type de dégénéré.

C'est ainsi que se développa une nervosité particulière, une certaine inaptitude à l'acquisition des notions que l'on donne à 1 école et, au contraire, une passion particulière pour la musique et la peinture. Les débuts de sa carrière le firent nommer à Posen ; il y tomba dans un milieu assez joyeux dont il exagéra les tendances et dans lequel il commença à prendre l'habitude de boire du vin. Dès 1804, il note sur son journal des symptômes que l'on ne peut ratta-

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cher qu'à l'action de l'intoxication alcoolique. Ce dégénéré qui s'était mis à boire, absorbait indifféremment du punch, des vins de Hongrie, des vins de Bourgogne, et prenait une telle habitude de cette absorption répétée que, dans les dernières années de sa vie, à Berlin, le seul domicile fixe où on pouvait le trouver était une taverne. Sa mort, due à une cirrhose alcoolique accompagnée de polynévrite, se rattache bien à cette mauvaise habitude ; il l'avait d'ailleurs préparée de longue date. L'œuvre d'Hoffmann est une œuvre fantastique, dans laquelle, à côté des produits de l'imagination ordinaire, se trouve très manifestement le résultat de cette intoxication habituelle. Il était d'une émotivité extrême, émotivité telle qu'elle allait jusqu'à l'aberration, et oscillait de l'humeur la plus triste, la plus hypocondriaque, aux formes les plus poétiques du mysticisme. Sous l'influence de l'alcoolisme lentement progressif auquel il était en proie, la. dysesthésie, les sensations douloureuses ou anomales que provoquait l'action du poison sur ses nerfs, étaient volontiers interprétées par lui dans un sens que l'on pourrait assez bien définir en disant qu'il donnait une vie artificielle aux images fantomatiques de ses rêves d'alcoolique. Son hyperesthésie lui faisait croire qu'il saisissait les rapports les plus mystérieux des choses ; il rapportait son anesthésie à des actions démoniaques et, quand on suit attentivement sa vie, on se rend très bien compte que ses facultés de production littéraire étaient en raison inverse de ses ressources en argent. Pauvre, comme il aimait les vins chers, il ne buvait pas; riche ou simplement muni d'argent, il pensait plus à boire qu'à travailler; ainsi, à Berlin, on constate très bien la différence entre la période de prospérité où il ne quittait guère la taverne à vin et pendant laquelle ses éditeurs avaient toutes les peines du monde à

lui arracher un peu de copie, et la période de maladie, où, rendu plus sage et par conséquent plus abstinent, il arrivait à produire d'une façon plus régulière. Comme c'était un dégénéré, il éprouvait de l'alcool, du vin, des effets beaucoup plus pénibles que ne le comportait la dose de liquide absorbé rapportée à un homme normal. Il n'absorbait donc en somme qu'une dose relativement faible de toxique, la désintoxication et l'abstinence lui étaient moins pénibles et se faisaient plus vite que chez un sujet normal, qui eût présenté par intoxication alcoolique les mêmes phénomènes hallucinatoires et quasi délirants que ceux qu'il présentait lui-même.

Hoffmann est donc bien un être chez lequel le génie littéraire a évolué dans des conditions de terrain particulièrement modifiées par l'alcoolisme et préparées par la dégénérescence ; celle-ci avait causé chez lui le déséquilibre, tandis que le premier donnait à ses rêves la tournure spéciale qu'on leur connaît. Poë écrivait à côté de son alcoolisme, Hoffmann vivait avec lui et en subissait constamment l'influence, soit à distance quand il chantait les joies du punch, soit de très près quand l'alcool le faisait taire. Gomme en réalité toutes les productions, même géniales, ne sont que les résultats des élaborations plus ou moins inconscientes des acquisitions antérieures, et comme Hoffmann resta constamment sous l'influence de l'alcoolisation, il n'a pu sentir et penser qu'avec un cerveau d'alcoolique. Il a donc écrit sous un mode tel que l'on pourrait reconstituer avec les phrases de ses personnages la description qu'a faite Lasègue du délire alcoolique chronique. Nous ne saurions trop insister sur la différence de clarté, de compréhensivité et de talent que l'on observe entre ses productions nées dans les périodes de petit alcoolisme, si nous pouvons nous expri-

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mer ainsi, et celles au contraire qui étaient le fruit des époques au cours desquelles, pour des raisons d'ordre social ou familial, il buvait à l'excès.

M. Edmond Lepelletier1 a publié, en 1907, une étude sur Verlaine pour expliquer, dit-il, pour éclairer, pour justifier parfois, la vie et l'œuvre de Paul Verlaine. C'est dire qu'il y a dans l'œuvre de M. Lepelletier une disposition très amicale à innocenter Verlaine des reproches qu'on lui a faits. Nous nous bornerons à rechercher l'influence de l'alcool sur les productions littéraires de ce poète.

Verlaine était un fils de famille provinciale, éduqué d'une façon bourgeoise, ayant vécu pendant assez longtemps comme un rentier et non comme un vagabond, et qui ne pensa à gagner sa vie que quand ses ressources eurent été détruites, soit par une gestion maladroite, soit par des appétits déchaînés autour de sa mère. Verlaine est entré assez tard dans l'alcoolisme grave, mais il s'y était préparé de bonne heure. « Dans sa toute jeunesse, dit M. Lepelletier, aux ducasses du Nord, et parmi la plantureuse existence rustique qu'on menait chez ses parents, les Dehés, deFampoux, les Dujardin, de Lécluse, les Grandjean, de Paliseul, il avait pris goût à la bière, au genièvre, à la « bistouille ». Employé d'administration, et disposant de quelque argent de poche, il s'habitua de plus en plus aux apéritifs capiteux. Le siège de Paris, avec sa disette de vivres, son abondance de liquides, ses désœuvrements forcés, les promiscuités lichardes du bastion, du corps de garde, développa encore sa funeste dipsomanie. A jeun, Verlaine était le plus doux, le plus aimable des compagnons, et je suppose des maris; intoxiqué d'absinthe, de bitter, de curaçao, de genièvre et

i. Ed. Lepelletier, Verlaine, édit. du Mercure de France, Paris, 1901

de grogs américains, il devenait, pour ses meilleurs camarades, désagréable, agressif, violent, bref insupportable. »

Nous ne pouvons laisser passer dans cette citation le terme de dipsomanie employé par Fauteur. Il n'y a rien de commun entre Verlaine et un dipsomane; Verlaine est un buveur d'habitude, tandis que le caractère de la dipsomanie est de se présenter comme formée par une succession de crises plus ou moins espacées; ces crises peuvent se décomposer en un certain nombre de périodes qui sont : l'apparition brusque de l'impulsion à boire, la résistance à cette impulsion, l'augmentation de cette impulsion à laquelle le sujet finit par céder, l'absorption d'un liquide alcoolique sans que la composition de ce liquide paraisse présenter un intérêt quelconque pour le buveur et la cessation de la crise par la satisfaction du besoin impulsif sans qu'il y ait nécessairement ivresse; dans les intervalles, le malade ne boit pas.

Verlaine n'était donc pas un dipsomane, c'était plus simplement un buveur.

On lui a reproché un certain nombre d'anomalies d'ordre sexuel et on a prétendu que les penchants qu'il décrit étaient apparus chez lui sous l'influence de l'alcool. Il serait prudent de se demander si, comme il est probable, l'alcoolisme de Verlaine n'entre pas pour une large part dans la composition du fond de ses élucubrations spéciales. Verlaine est très suspect d'avoir regardé ses contemporains à la fois à travers les brumes qu'imposait à son esprit l'abus de l'alcool, et sous les couleurs qui résultaient nécessairement du désordre et des misères matérielles de sa vie. Conscient de sa valeur littéraire, il s'étonnait de ne pas trouver dans cette voie les ressources qui lui faisaient défaut; il découlait de tout cela à la fois du dégoût, de la haine et du mé-

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pris pour la société ambiante; d'où le désir de lui être aussi désagréable que possible, ce dont sortaient en fin de compte des productions littéraires de nature à scandaliser, c'est-à-dire à faire souffrir l'esprit des bourgeois.

Il y a là quelque chose que l'on trouve chez les romantiques : le blasphème voulu, qui n'est autre chose qu'une manifestation dérivée du mysticisme. Comme le dit fort bien Musset : « Lorsqu'un athée, tirant sa montre, donnait un quart d'heure à Dieu pour le foudroyer, il est certain que c'était un quart d'heure de colère et de jouissance atroce qu'il se procurait... C'était un grand cri de douleur. Et qui sait? Aux yeux de celui qui voit tout, c'était peut-être une prière. »

Nous pourrions ajouter, en parlant de Verlaine, qu'il n'est pas démontré que la libidinosité voulue de certaines de ses œuvres n'était pas le résultat à la fois de son respect pour la vertu, de son désir d'être désagréable à ses contemporains, et de la frigidité que lui imposait l'alcool.

Verlaine était un mystique. Quand il fut emprisonné à Mons, l'isolement cellulaire qui le rendait forcément sobre, l'obligeait à une alimentation mesurée et peu échauffante, et, comme boisson, le condamnait à l'eau rougie, permit à sa pensée de se défaire de toutes les exagérations, de toutes les déformations qui résultaient de ses habitudes courantes. Il y écrivit une série de pièces intitulées Sagesse dont le caractère religieux et nettement mystique trouve sa contre-partie naturelle dans les poésies erotiques dont il entremêlait ses compositions religieuses. On admet facilement que l'érotisme et le mysticisme sont des formes interchangeables de l'humeur au cours de la mélancolie envisagée comme un état mental. Verlaine était un triste, et cette note se retrouve un peu partout dans ses œuvres,

chaque fois qu'il n'était pas sous l'influence directe d'une intoxication un peu forte.

Enfin, si Verlaine eut sa vie gâtée et son talent singulièrement amoindri par ses excès, on peut invoquer comme excuse, d'une part, sa mauvaise éducation, l'indulgence excessive de sa mère qui se bornait à le coucher et à lui faire de la tisane quand il rentrait gris, et, d'autre part, sa faiblesse extrême qui l'amenait à s'associer à tous les excès que pouvaient commettre ses compagnons; c'est ainsi qu'on a accusé Arthur Rimbaud d'avoir eu sur lui une influence déplorable, alors qu'en réalité c'est surtout la facilité de Verlaine à se laisser entraîner qu'il eût fallu accuser. Nous verrons tout à l'heure, à propos de Rimbaud, que, pour avoir goûté au même poison, celui-ci sut mieux résister à l'habitude.

Cette existence, qui ne fut guère douloureuse que par la faute de l'alcool et des substances toxiques surajoutées, dont les désordres ne purent faire oublier toutes les qualités natives du poète, devait, sur le bord de la tombe, être l'objet d'une étrange définition par un auteur d'incohérence adéquate. Nous ne citerons que cette phrase de S. Mallarmé, qui décerne à Verlaine un brevet de correction : « Apprenons, Messieurs, au passant, à quiconque, absent certes, ici, par incompétence et vaine vision, se trompe sur le sens extérieur de notre ami, que cette tenue, au contraire, fut, entre toutes, correcte. »

A cette même cérémonie funèbre, M. Maurice Barrés faisait allusion à une légende que l'on a voulu établir et contre laquelle proteste d'ailleurs Edmond Lepelletier. Ce sont de prétendues analogies qui existeraient entre le génie de Verlaine et celui de Villon. Ce rapprochement, qui semble être dû plutôt à ce que les deux poètes

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ont couru les cabarets, fréquenté des maritornes et fait des vers à la Sainte Vierge, qu'à une étude approfondie de leur caractère, semble beaucoup moins justifiée que l'analogie que nous cherchons à établir entre Verlaine et Hoffmann. Ceux-ci étaient deux buveurs d'habitude, deux bourgeois dévoyés, deux débiles, et ce n'est pas chez eux que nous trouverons des caractères qui se rapprochent de celui de Villon, mais beaucoup plutôt chez Rimbaud.

Une des raisons principales qui s'oppose à ce que nous nous fassions une idée précise de l'action de l'alcool sur le cerveau de Villon c'est que, de même que nous ignorons à peu près ce que pouvaient être « les vins de France », les boissons qu'absorbait ce poète étaient rigoureusement indemnes de toute chimie ; surtout Villon ne connut point l'absinthe, le curaçao, le punch et autres mixtures plus ou moins chargées d'essence. On remarque aujourd'hui encore que, dans les pays où le vin ne vaut pas la cuisine qu'on peut lui faire subir, l'alcoolisme de la population est relativement peu grave. Nos charretiers du Midi, nos ouvriers agricoles, peuvent boire du vin dans des proportions où ils ne pourraient supporter le Château-Bercy, sans autres malaises que de rares ivresses sans lendemain. Dès qu'on pénètre dans le milieu bourgeois, ou dans le milieu des ouvriers d'usine on s'aperçoit que l'alcool est infiniment plus nuisible par sa qualité que par sa quantité. Ceci confirme d'ailleurs ce que nous disions plus haut. Il en est de même de cet autre fait que l'on ne trouvera jamais sur les routes d'Armagnac, pays d'eau-de-vie de vin, les collections d'ivrognes sidérés qui jalonnent les routes du Calvados, pays d'eau-de-vie de cidre.

Villon buvait donc dans ce temps de légende où les boissons hygiéniques étaient presque dignes de ce qualificatif.

Gaston Paris ' a publié sur Villon un travail très complet (1901), auquel nous emprunterons une partie des documents dont nous allons nous servir.

Né en 1431, c'est-à-dire dans une époque de troubles, en pleine guerre de Cent Ans, Villon eut de très bonne heure à souffrir du désordre général des institutions à son époque. Néanmoins il fut bachelier à vingt-huit ans et maître es arts à trente et un ans, c'est-à-dire dans des limites tout à fait normales, étant donnée la durée moyenne des études. Ce n'est guère qu'après cet âge qu'il s'habitua à fuir l'école, d'ailleurs favorisé par les querelles entre l'Université et le pouvoir royal, qui interrompaient facilement pour de longs mois la régularité des études. Les écoliers profitaient de ces périodes pour se livrer, dans le quartier qui était leur domaine et qui était situé autour et au-dessus de ce qui est maintenant la place Maubert, à toutes sortes de farces, de tapage et de désordre ; il leur arrivait même souvent de franchir les limites où il leur était permis de s'ébattre à leur guise, pour aller troubler le repos et décrocher les enseignes des bourgeois de Paris.

D'autre part, Villon et ses camarades fréquentaient les cimetières, qui étaient les seuls emplacements découverts un peu étendus, dans une ville où la ceinture des murailles obligeait les maisons à s'entasser le plus possible. Ces cimetières, surtout celui des Innocents, étaient à la fois encombrés parles morts récents, par les débris des morts anciens rangés en ossuaires et par toute la série des petits industriels qui venaient apporter à la jeunesse, en train de s'y ébattre, les petites nécessités de la vie courante. On y dansait, on y écrivait, bref on y vivait beaucoup, et certains

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