Gaston Paris, Villon. Hachette, éd., J
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prétendent que Villon y prit un certain goût des choses macabres. Les écoliers avaient pour compagnes des femmes qui appartenaient à un monde demi-galant, et auxquelles Villon prêtait toute une série de mérites suivant ses illusions du moment.
Faire des niches aux bourgeois, rosser le guet, boire et manger en cherchant à payer le moins d'écot possible, s'amuser avec de belles filles, telle était donc la vie habituelle de Villon, auquel il faut savoir un certain gré d'avoir su distraire d'heures ainsi remplies le temps nécessaire à des compositions poétiques.
Vivant de cette sorte, il lui arrivaitfacilement d'enfreindre les lois, soit qu'il tuât un prêtre au cours d'une querelle dont l'objet n'avait rien de canonique bien qu'il fût de robe, soit qu'il s'associât à de hardis compagnons pour dépouiller la Faculté de théologie du trésor qu'elle avait en dépôt dans le collège de Navarre, soit que plus tard, dévoyé davantage, il suivît une de ces bandes de malandrins qui parcouraient alors la France, ayant des ramifications un peu partout, et qui étaient commandées par un « roi » (c'est sous les ordres du roi de la Coquille que Villon parait s'être placé), soit enfin qu'il participât à l'assassinat, d'ailleurs survenu au cours d'une querelle, d'un notaire de la rue Saint-Jacques. Il fut ainsi condamné à être pendu et, par commutation de peine, banni de Paris pour dix ans.
On a été sévère pour Villon, mais la profonde absence de moralité publique qui caractérise son époque rend difficile de lui tenir quelque rigueur de la plupart de ses méfaits.
La trahison chez les grands seigneurs, la simonie des fonctionnaires, des magistrats et des gens d'église, la tranquille sérénité avec laquelle les roisetles princes affichaient leurs bâtards, leurs maîtresses et leurs mignons, un état
mental qui mettait sur le même pied la violation de tous les commandements de Dieu et de l'Église et qui voyait dans le fait de manger chair en carême un acte aussi grave que celui de tuer son prochain, tout cela doit être mis en regard des péchés dont on charge la mémoire de Villon, qui n'eut d'autre tort que de n'être pas assez riche pour acheter quelque charge qu'il eût pu revendre en détail. Il eût probablement, dans un autre milieu, subi de la même manière l'effet de l'ambiance, et ce qu'on lui reproche c'est d'avoir été de son temps. Quant à son alcoolisme, il ne parait pas avoir eu une action bien nette sur son talent, sauf de lui donner sur lui-même certains retours dont la sincère désolation ne fait que confirmer ce que nous disions tout à l'heure de la relative franchise de toute sa vie. Ses habitudes d'intempérance et son désordre ont surtout écourté son œuvre et son génie tient dans une poignée de rimes, non pas qu'il fût, comme Hoffmann, incapable d'écrire parce qu'il buvait trop et trop régulièrement, mais parce que ce qui lui fit surtout défaut, ce fut le temps nécessaire à la composition. Ici encore la prison devient favorable à l'œuvre, et la Ballade des pendus ainsi qu'une partie des vers à la Vierge ne sont nés, comme Sagesse de Verlaine, que grâce à ce repos forcé.
À côté de Villon l'analyse psycho-pathologique nous amène à placer un autre poète, qui tiendra peut-être dans l'histoire des lettres une place moins importante, mais qui nous intéresse surtout par les excès alcooliques dont on l'accuse. C'est Arthur Rimbaud, qui présente ceci de remarquable que, parvenu à l'âge mûr, il manifesta, alors qu'il eut trouvé l'existence qui convenait le mieux à son tempérament, une profonde colère contre la partie de sa vie où il ne fut qu'un poète.
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Ses premières poésies datent de 1869, et leur production s'arrête vers 1872.
Dans une deuxième période de 1872 à 1873, il écrivit ce qu'il a appelé les Illuminations, poèmes en prose sur lesquels nous reviendrons tout à l'heure, et enfin en 1873 une Saiso?i en Enfer, fantaisie étrange mêlée de vers et de prose. Ses productions poétiques elles-mêmes sont différentes, suivant qu'elles ont été écrites avant la guerre de 1870, pendant cette guerre ou après.
Dans la toute première période s'observe un romantisme dont on retrouve encore quelques traces dans les vers qui furent écrits au cours de la deuxième période. Forgeron, Y Evocation aux morts de 92 et de 93, sont des vers dont l'inspiration est parfois puissante, presque toujours honnête. On y trouve, comme dans Roman, des choses presque enfantines. Du reste, l'auteur a quinze ou seize ans, et, malgré les envolées puissantes que l'on rencontre par moments dans son œuvre, on y constate cependant assez facilement l'absence de maturité qui correspond à son âge. Cet enfant de seize ans s'en alla à Paris sans payer sa place. Notre ami le Dr Lagriffe lui en fait un grief. Il ne songe pas que c'était l'époque de la guerre. Pendant cette période il passait dans l'air un tel souffle d'indépendance, d'héroïsme, on avait si bien la notion que tout ce qui avait été finissait et que les vieux cadres étaient rompus, qu'il ne faudrait pas voir, dans ce geste de Rimbaud, un signe de vagabondage précoce. C'était peut-être simplement une polissonnerie économique. A ce moment cet enfant, qui faisait des vers qui rappelaient d'assez près certains passages des Châtiments, tomba entre les mains de Verlaine, et les apologistes de Verlaine n'hésitent pas à dire que ce fut le gamin qui détraqua l'adulte. Dès que le contact est pris avec ce
milieu, au moins décadent, les vers de Rimbaud perdent en clarté ce qu'ils gagnent dans l'admiration de ses compagnons.Le Bateau ivre qui est, paraît-il, pour une certaine école, un chef-d'œuvre, est certainement une œuvre inférieure, parce que la recherche des associations de mots y est plus grande que la recherche de l'idée; elle est en tout cas inférieure, dirons-nous, à ses premières productions. A côté se trouvent des pages comme les Chercheuses de poux, pièce ironique qui contient de beaux vers, et le fameux sonnet sur les voyelles, pour l'amour duquel bien des gens diraient, comme les précieuses, « souffrez que je vous embrasse », étant donné que c'est tout ce qu'ils savent du talent de Rimbaud.
Or tout cela fat écrit après la guerre, après un contact assez prolongé avec Verlaine et son milieu, et pendant une période d'intempérance durant laquelle les liquides alcooliques absorbés différaient du tout au tout avec ce que Rimbaud avait pu boire dans son village ardennais, chez ses parents.
Il semble que le poète qui écrivait dans Mémoire des strophes comme celle-ci :
L'eau claire; comme le sel des larmes d'enfance ; L'assaut au soleil des blancheurs des corps de femme ; La soie, en foule et de lis pure des oriflammes Sous les murs dont quelque pucelle eut la défense,
se fatigua vite d'imposer le rythme poétique aux productions de son désordre intellectuel, aux images heurtées dont son alcoolisme favorisait l'éclosion. De là les œuvres de la seconde période, les Poèmes en prose. Nous ne voudrions point paraître par trop béotiens mais il nous semble difficile d'en dire quelque chose, sinon qu'ils sont peu in-
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telligibles. Rimbaud buvait beaucoup. Il était accompagné d'un ou de plusieurs buveurs; ce qu'il disait pouvait paraître admirable dans ce groupe ; mais il est difficile à un esprit en repos de comprendre sans grand effort des pièces comme Vils, des phrases comme celle-ci :
Les bacchantes de banlieue sanglotent et la lune brûle et hurle, Vénus entre dans les cavernes des forgerons et des ermites. Des groupes de beffrois chantent les idées des peuples. Des châteaux bâtis en os sont la musique inconnue. Toutes les légendes évoluent et les élans se ruent dans les bourgs.
On a le droit de conclure, après l'avoir lu, que l'esprit du poète était, à cette période de sa vie, dans un état peu favorable à la clarté des associations d'idées. Cependant, au milieu de ce fatras, on trouve, comme chez Villon, des odes à la Vierge, et cette aspiration, commune à ces trois buveurs : Verlaine, Villon et Rimbaud, qu'il est intéressant de noter au passage, ne peut guère prouver autre chose que l'expression volontiers mystique des lendemains un peu fades des beuveries. Cet enfant, qui n'a pas dix-huit ans, écrit d'ailleurs dans la Chanson de la plus haute tour :
Oisive jeunesse à tout asservie, Par délicatesse j'ai perdu ma vie.
Quand nous disons que l'effort de la rime lui semblait trop lourd, nous ne faisons d'ailleurs que traduire ce qu'il dit lui-même implicitement, puisqu'il a donné le nom de Sonnets en prose à certaines de ses productions de cette époque.
Enfin nous arrivons à la Saison en enfer (1873), qu'il publia lui-même chez Poot et Gie, 37, rue aux Choux, à Bruxelles, et qu'il détruisit, aussitôt à Paris, sauf un très petit nombre d'exemplaires.
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On comprend cette destruction; l'œuvre est à peu près délirante. Depuis, Rimbaud s'évada du milieu où il détruisait sa santé, où il s'usait dans ce qu'Alfred de Musset a appelé :
L'affreuse mer de l'activité sans but.
11 est devenu ce que l'indiscipline de sa première jeunesse et cette éducation bohème de son adolescence ne pouvaient faire prévoir : un homme d'une activité robuste et d'une action puissante. Mal adapté à une société dont il avait appris de trop bonne heure à dédaigner les règles, il a su affirmer sa valeur personnelle dans un effort colonial dont les traces durent encore. Mais cette partie de son histoire nous intéresse moins. Ce que nous devons retenir surtout c'est la netteté avec laquelle, sous l'influence de l'alcool et d'un milieu d'alcooliques, l'œuvre de Rimbaud passe du lyrisme ingénu de l'enfant encore assis sur les bancs du collège de Charleville et qui écrivit les Etrennes des orphelins, à l'incohérence douloureuse à" Une saison en enfer.
Nous avons vu quels pouvaient être les rapports du génie littéraire avec l'alcoolisme épisodique des dipsomanes comme chez Poë, l'ivrognerie habituelle comme chez Hofmann ou chez Verlaine, l'intempérance professionnelle comme chez Villon ; nous avons vu comment un homme énergique comme Rimbaud pouvait s'évader à la fois de l'alcool et de la littérature. Nous allons trouver dans Musset quelqu'un chez lequel le terrain névropathique vient singulièrement compliquer l'action que peut avoir l'alcool et chez qui les excès, pour ne pas être le résultat ni d'une impulsion, ni d'une habitude, tinrent cependant une grande place dans la vie.
Musset était surtout un névrosé et un hyperesthésique.
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Né d'une souche arthritique, en même temps que cette « génération ardente, pâle et nerveuse » qui apparut après les guerres de l'Empire, il présenta toujours des phénomènes dont l'exagération se traduisit fort heureusement par la perfection de certaines de ses œuvres. Ce fut d'abord un amoureux ; essentiellement Musset est le poète de l'amour; il en résulte pour lui, au point de vue de la vie pratique, une série de souffrances dont il tira presque toujours parti au point de vue de son œuvre. Or, s'il est vrai que les grandes douleurs sont muettes, s'il est vrai comme il le dit lui-même que :
L'homme n'écrit rien sur le sable A l'heure où passe l'aquilon.
J'ai vu le temps où ma jeunesse Sur mes lèvres était sans cesse Prête à chanter comme un oiseau ; Mais j'ai souffert un dur martyre, Et le moins que j'en pourrais dire, Si je l'essayais sur ma lyre, La briserait comme un roseau,
il a en réalité raconté sur tous les modes les douleurs sous lesquelles il succombait, et son martyre ne l'a pas empêché de chanter. Il y a, au contraire, trouvé des accents d'une assez belle éloquence pour que nous puissions penser qu'il n'était point déprimé par la douleur. Du reste, il devait éprouver à écrire des voluptés suffisantes pour que, même en souffrant beaucoup, il lui semblât préférable encore de le dire que de s'en taire.
Musset futThommedes amours éternelles qui ne duraient pas. En réalité, il donne de son état moral une explication qui semble vraie, dans le second chapitre de la Confession d'un enfant du siècle ;
Se railler de la gloire, de la religion, de l'amour, de tout au monde, est une grande consolation pour ceux qui ne savent que faire; ils se moquent par là d'eux-mêmes et se donnent raison tout en se faisant la leçon. Et puis il est doux de se croire malheureux lorsqu'on n'est que vide et ennuyé.
Il ne faut pas oublier que Musset appartient précisément à la jeunesse désœuvrée de la Restauration, pour laquelle le souci du costume, de l'attitude, la recherche des paradoxes dans les discours et dans les actes, constituaient un dérivatif à l'inaction forcée à laquelle elle était réduite.
Musset se mit donc à boire d'abord pour faire comme ses camarades qui avaient inauguré la mode des soupers; très incapable, à cause de sa sensibilité extrême, de supporter les contrariétés, il se mit à boire aussi quand il commença à avoir des difficultés avec George Sand. Du reste c'était pour lui, bien plus tard, lors de ses amours avec Mme Allan, une façon de se faire gâter par sa compagne. Quand Mme Allan le contrariait, il buvait. Pour l'empêcher de boire, elle faisait toutes ses volontés.
On a voulu voir chez lui un dipsomane, et les gens très avertis qui ont porté ce jugement, ont qualifié de dipsomanie le fait d'aller régulièrement tous les soirs boire le même breuvage au même endroit, comme si le caractère essentiel de la dipsomanie n'était pas au contraire d'être une impulsion qui ne choisit ni son temps, ni son lieu, ni son objet. On raconte qu'il allait boire un mélange de bière et d'absinthe et qu'il en buvait un verre. Il n'y a pas entre la bière et l'eau comme liquide de dilution de l'absinthe une bien grande différence. En admettant qu'il ait bu une forte absinthe, ce ne sont pas les 2 ou 3 grammes d'alcool contenu dans les 100 ou 150 grammes de bière qu'il ajoutait à son absinthe qui pouvaient augmenter sérieuse-
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ment l'influence délétère du mélange. Que ce fût horriblement mauvais, qu'il fît la grimace et ne prît qu'une dose chaque soir, cela ne peut étonner personne ; mais on doit retenir que cet absinthique n'augmentait pas sa ration et qu'au rebours des habitués de nos terrasses il ne faisait pas succéder les doses d'absinthe les unes aux autres. Il n'y avait donc dans cette absorption rien de tellement exagéré; tout au plus ce mélange, aurait-il pu paraître nauséeux à un estomac non prévenu. Après l'avoir bu, il restait trois heures adossé à un canapé, fumant des cigares; il avait le temps de voir s'effacer l'excitation absinthique et, après avoir rêvassé au cours de cette longue fumerie, se trouvait suffisamment fatigué pour dormir, ce qu'il semble avoir surtout cherché. S'il n'eût eu que le souci du sommeil, il eût moins soigné la mise en scène, et il faut donc voir dans cette histoire plutôt l'expression du maniérisme que comportait son tempérament nerveux et qu'avait dû exagérer l'influence de son milieu, qu'autre chose. Il en est de même, d'ailleurs, d'un certain nombre d'histoires, que lui ou d'autres ont racontées en voulant frapper l'imagination de leurs contemporains; c'est ainsi qu'il faut comprendre son histoire d'autoscopie de la forêt de Fontainebleau; il avait lu l'histoire de Gœthe, qui raconte quelque part qu'il se vit avec les yeux de Vâme, ce qui ne veut pas dire matériellement, bien au contraire, sur une route où il devait passer quelques années plus tard. Musset, romantique, raconta à George Sand (peut-être même avait-il un peu bu) une histoire qu'il est plus facile d'interpréter comme un phénomène mythomaniaque chez un jeune homme un peu hystérique que comme un phénomène réel. Musset aimait tendrement George Sand et réparait copieusement ses forces ; d'autre part, il n'est point douteux qu'il
fût hystérique; nous n'en voulons pour preuve que l'histoire du cadre qui l'hynoplisait dans son enfance.
On a voulu voir dans la huit d'octobre la description d'un phénomène d'autoscopie analogue, mais il est beaucoup plus simple de n'y trouver qu'un tour ingénieux au point de vue poétique.
Tant que Musset ne but que d'une façon occasionnelle et même tant qu'il ne fit que prendre régulièrement une certaine quantité d'alcool, le dommage cérébral resta léger. Malheureusement, comme ce poison tombait sur un terrain névropathique et arthritique, la résistance générale diminua progressivement, d'où l'excessive sensibilité, l'hyperesthésie, et la stérilité relative de son talent, qui marquent la dernière période de sa vie.