CHAPITRE X
Les excitants (suite) :
Éther, tabac, haschisch, cocaïne.
Nous venons de passer en revue les différents modes suivant lesquels l'alcoolisme a pu modifier l'existence des poètes qui ont cherché en lui une excitation passagère, et nous avons vu que si l'alcool peut, — au début de son ouvrage, — être légèrement excitateur du rêve, il ne tarde pas à le déformer, à en diminuer la valeur utilisable et, d'une façon générale, à être un destructeur du génie.
Nous allons aborder maintenant l'étude des substances qui, n'étant plus considérées comme des aliments, ont été, malgré leur réputation certaine de poisons, l'objet d'un emploi plus ou moins abusif par certains esprits dont les productions ont pu être géniales.
Laissant de côté momentanément pour en faire un chapitre à part tout ce qui a trait à l'opium et à ses dérivés, nous allons réunir dans un même groupe, l'éther, le tabac, le haschisch et la cocaïne. Leur usage, tantôt fréquent, tantôt rare, l'accoutumance que l'on peut observer vis-àvis de certains d'entre eux, l'impossibilité d'en supporter les effets pendant toute une vie, — sauf pour le tabac, — fait que l'on peut considérer leur action d'une
façon générale comme celle d'intoxications épisodiques.
Nous allons d'abord passer en revue leur action sur la cellule et sur l'organisme ; nous chercherons à voir ensuite Faction qu'on peut leur attribuer sur la valeur littéraire de leurs fidèles.
Uéther possède d'abord, quand il est ingéré, une action considérable due à la dilatation stomacale par les vapeurs, au relèvement du diaphragme et au ralentissement de la respiration. Il détermine secondairement une exagération de la sécrétion gastrique et pancréatique, puis une accélération cardiaque, peu marquée et peu durable sur un cœur normal, une augmentation temporaire de la pression artérielle et un état d'ivresse que caractérise la perte de la sensibilité et de la conscience. Mais, au rebours de ce qui se passe avec l'alcool, l'élimination rapide du poison, l'impossibilité de son accumulation dans le sang et dans les tissus, diminuent singulièrement les inconvénients de son usage.
Il n'en est plus de même pour le tabac auquel l'accoutumance est fréquente, mais sans que cette accoutumance empêche l'intoxication de se produire. L'intoxication tabagique détermine d'abord des troubles cardiaques ; le cœur est plus faible, ses battements sont intermittents, il existe de l'angoisse précordiale et une oppression qui rappelle celle des asthmatiques. À un degré déplus, on observe des tremblements musculaires, des douleurs dans le dos, des névralgies, de la raideur et de l'incertitude dans les mouvements, des secousses et des crampes épileptiformes, une sensation générale de faiblesse et quelquefois même des syncopes. En même temps le sujet maigrit et il accuse souvent des phénomènes d'impuissance sexuelle sur lesquels il n'est pas rare de voir se greiïer des idées hypocon-
driaques. Des affections oculaires se manifestent ensuite; le champ visuel se modifie et présente à son centre un scotome elliptique très allongé en dehors, le point central du champ visuel se trouvant placé à l'un des foyers de cette ellipse. Ce scotome est en général complet pour le rouge et le vert, quelquefois légèrement marqué pour le bleu. La concomitance de l'alcoolisme et du tabagisme détermine des accidents encore plus marqués. Le scotome central est complet et s'entoure d'une zone aveugle pour tout, excepté le bleu, puis le rouge devient visible et enfin le vert. Il va sans dire qu'en même temps l'acuité visuelle diminue et, à l'ophtalmoscope, il existe de la décoloration blanche et de l'atrophie de la région temporale de la papille. L'ouïe est également altérée.
Au point de vue psychique, on note des hallucinations, des représentations délirantes et de légers états d'alternative de dépression mélancolique et d'excitation maniaque ; tous ces accidents sont plus marqués chez les priseurs et chez les chiqueurs que chez les fumeurs et, parmi ces derniers, les fumeurs de pipes sont les plus épargnés, ceux de cigares les plus frappés.
La cocaïne est à faible dose l'excitant essentiel du travail cérébral ; à une dose plus forte, la tête s'alourdit, l'acuité auditive et la mémoire diminuent, et il devient impossible de régulariser le cours de ses idées. A la dose de 5 centigrammes pris par la bouche, le sujet éprouve une euphorie particulière, une excitation agréable et se trouve capable d'exécuter sans fatigue, grâce à la suppression de la sensation de la faim et du besoin du sommeil, un travail physique et intellectuel considérable. Cette dose agit ainsi lorsqu'elle est absorbée d'une façon isolée, car l'absorption de 2 à 3 milligrammes par jour pendant quatre semaines a déter-
miné chez les expérimentateurs une céphalalgie de durée nycthémérale et d'intensité croissante avec perte de sommeil, crises de palpitation avec angoisse, constipation, dyspnée et polyurie. La substance grise cérébrale est d'abord atteinte, puis les tubercules quadrijumeaux, le cervelet, la moelle allongée et la moelle. Pour les uns, l'action serait une action directe sur la cellule nerveuse, pour d'autres la cocaïne agirait surtout en facilitant les apports nutritifs dans la cellule. L'exagération des doses dans l'emploi de la cocaïne détermine des phénomènes épileptoïdes ; cette action épileptogène serait due à l'anémie du cortex et, chez les animaux à sang chaud, l'action convulsivante paraît s'accompagner d'une diminution proportionnelle de la masse cérébrale par anémie de la masse.
La cocaïne a été employée comme aphrodisiaque ; on l'a employée également dans la mélancolie. Obersteiner a montré que l'on obtenait de l'excitation, mais non de l'égaiement, et que l'action aphrodisiaque n'était que le résultat de la tonification générale, sans que l'on pût invoquer une localisation particulière.
A petites doses donc, la cocaïne augmente au début dans la proportion du simple au double la capacité de travail de l'homme à jeun; les mêmes doses répétées habituellement provoquent une diminution de la nutrition.
Quinze centigrammes administrés à la fois comme dose de début, font perdre au sujet la notion de l'existence de ses bras et de ses jambes; l'individu est gai, il rit sans motif, parle de façon profuse en invoquant le souvenir précis des faits anciens, puis les idées s'accélèrent, deviennent confuses, le sujet se déplace sans motif et sans but, et enfin on voit apparaître des hallucinations et des illusions de
tous les sens, du délire, un état qui peut se rapprocher de celui de la fureur; tout cela se termine par une dépression profonde.
L'absorption de la même dose ne déterminant très rapidement plus les phénomènes d'excitation générale agréable que nous avons signalés, il n'est pas rare de voir certains malades, surtout ceux qui prennent déjà de l'alcool, de l'éther ou de l'opium sous une de ses formes, absorber des doses croissantes de cocaïne qui peuvent atteindre 2, 3 et même i grammes par jour. 11 en résulte très rapidement de la perte de l'énergie volontaire, de la perte du sentiment du devoir, de l'indécision, de l'inappétence et de l'incapacité au travail, une prolixité fâcheuse et des oublis graves dans les différentes formes du langage. La destruction morale du sujet est un phénomène psycho-pathologique de la plus haute importance ; on voit apparaître, d'autre part, des troubles de la sensibilité, de la motilité, des hallucinations dans le domaine de différents nerfs avec troubles de la sensibilité générale, se caractérisant par l'idée de corps étrangers ou de bêtes sous la peau ; à ceci s'ajoutent des troubles de la vue : amblyopie et diplopie de la confusion et de la fuite des idées, et enfin des crises épileptiformes avec perte de connaissance.
Le haschisch possède lui aussi une action presque exclusivement cérébrale. Il détermine le sommeil, soit rapidement, soit après un intervalle d'excitation plus ou moins long; il faut tenir compte, dans son étude, de la suggestion opérée sur le mangeur de chanvre par le milieu dans lequel il consomme ce produit. Le chanvre indien agit, et par la tétanocannabine, poison convulsivant analogue à la strychnine, alcaloïde non volatil qui fait défaut dans les préparations bien faites de haschisch, et par la cannabi-
nine, alcaloïde volatil qui possède les propriétés que nous allons énumérer, mais qui disparaît très vite dans les préparations qui ne sont pas tout à fait fraîches. Il en résulte que la plupart des préparations de haschisch employées dans nos pays sont en réalité inoffensives.
Ceci dit, l'excitation cannabique se traduit d'abord pai une vivacité inaccoutumée des mouvements physiques et des représentations intellectuelles, avec conservation de h conscience et souvent humeur gaie ; quelquefois aussi il se pcoduit une diminution extraordinaire dans la sensatioi générale du tonus vital et une angoisse atroce de la mort. A un degré de plus, s'observent de la confusion mentale el des hallucinations de la vue et de l'ouïe, le plus souvent grotesques, en même temps que des sifflements d'oreille el des bourdonnements dans la tête. L'excitation peut allei jusqu'à la fureur maniaque, puis le sommeil apparaît, s'accompagnant de rêves très variés, souvent voluptueux chez les Orientaux. A la longue la nutrition générah s'affaiblit : on voit apparaître des affections psychiques graves avec insensibilité intellectuelle, entrecoupées ou non de phénomènes convulsifs, et se terminant par la démence. Quant à l'action aphrodisiaque, elle est nulle; tout au plus peut-on admettre une action palliative dans la neurasthénie sexuelle. Mais tout ceci n'est vrai que de la plante fraîche, et l'action en disparaît déjà pendant la simple dessiccation.
Nous sommes donc en présence, — l'éther excepté, — de substances dont l'action excitante sur le système nerveux est aussi évidente que fugace; elle ne peut en rien être mise en parallèle avec les désordres que l'usage habituel peut entraîner. On comprend que certains esprits découragés ou d'autres, par snobisme, aient recours à ce genre d'exci-
tants de leurs fonctions cellulaires; on comprend aussi combien pauvres doivent être des productions à l'élaboration desquelles on appelle de pareils concours, infiniment plus stérilisants que favorables.
Nous trouvons dans Baudelaire un exemple particulièrement intéressant de l'influence que peuvent avoir les poisons que nous venons de passer en revue lorsqu'ils viennent agir sur un terrain névropathique. Ce poète a recherché non seulement les effets du haschisch, de l'alcool, de l'éther, du tabac, du café, mais il est encore un de ceux qui se sont laissé dominer par les poisons de l'opium. Disons tout de suite, pour n'y plus revenir, que ses dernières années ne furent que l'existence lamentable d'un malheureux aphasique. Cet accident mit chez lui plusieurs jours à prendre sa forme définitive; le lendemain d'un ictus léger, on l'entendit avec étonnement dire « ouvrir» pour « fermer ». Puis il perdit peu à peu l'usage de la parole en même temps que l'hémiplégie droite se complétait et finit par ne plus avoir à sa disposition que les trois syllables : « non ! cré non ! non! » Son aphasie fut donc le résultat d'un ramollissement par oblitération progressive de l'artère sylvienne ascendante . Il est probable qu'il s'était produit quelque part sur une branche de l'artère cérébrale une lésion athéromateuse ; celle-ci fut le point de départ d'une coagulation qui remonta en sens inverse du cours du sang dans le vaisseau jusqu'à son origine dans la branche principale ; un bouchon embolique, venant de la région aortique, par exemple, aurait donné un ictus plus sévère.
Baudelaire fut donc la victime de la sclérose de ses artères cérébrales ; il en avait préparé l'évolution par les abus de toute nature auxquels il s'est livré. Le fond de son caractère, indépendamment de toute altération d'origine
hétérotoxique, c'est l'ennui. Il a eu le malheur d'être entraîné par cet ennui à rechercher des dérivatifs dans tous les mondes et dans tous les flacons, non pas que ce fût une pose, mais le simple résultat d'une insuffisance d'équilibre congénitale. Il a eu le mérite, comme nous le verrons tout à l'heure, de raconter les diverses impressions résultant de ses fréquentations et de ses mélanges, et le bonheur d'en tirer des vers qui n'en resteront pas moins immortels. M. Brunetière, homme juste et ennuyeux, n'a pas pu pardonner à Baudelaire le mélange de ses vices et de son génie. Le Satan des Fleurs du mal le fait tressaillir; l'homme jaloux du monument élevé au poète a reproché à Baudelaire, en tant que poète, de n'être qu'un mystificateur, disant qu'il n'y avait de sincère en lui que le besoin d'étonner. La colère contre l'auteur des Fleurs du mal est peut-être chez M. Brunetière une faiblesse analogue à l'appétence de Baudelaire pour le haschish. Dans tous les cas, Banville, Asselineau, de la Fizelière, Decaux, semblent mieux comprendre et mieux juger cet homme dont la franchise a dû lui coûter d'autant plus que c'était une confession perpétuelle. Un instant les réalistes ont pensé que Baudelaire était des leurs, mais c'était un chercheur de choses étranges, et c'est de cet amour de l'étrangeté que procèdent apparemment les essais qu'il fit des différents poisons qui nous occupent. Théophile Gautier nous dit qu'il était sobre; s'il goûta à l'opium et au haschisch, c'est peut-être parce qu'il en pensait ce que le premier homme pensa du fruit défendu de la Genèse; Satan avait promis à l'homme que ce fruit le rendrait semblable aux dieux, mais, maintenant comme alors, le démon prometteur de puissance surhumaine ne laisse à qui l'écoute que des lendemains amers, pleins de tristesse et de fatigue.
Baudelaire chercha à entraîner Balzac dans ses expériences sur le haschisch, et raconte, d'une façon fort curieuse, comment l'idée de penser malgré lui-même avait choqué l'écrivain, et la lutte entre sa curiosité et son amour de la dignité personnelle. Baudelaire, au contraire, eut plus de curiosité que d'orgueil et se laissa même prendre à la légende de Quincey qui, comme nous le verrons plus tard, est arrivé à imposer à ses concitoyens et au monde la croyance à sa résistance invraisemblable à l'opium. Nous aurons à montrer combien la légende de Quincey est peu admissible, faite tout entière du désir d'en imposer à autrui tout en conservant sa respectabilité, tandis que Baudelaire, suggestionnable et curieux, se laissa influencer par l'exemple, sans en évaluer la valeur ou la portée.
Baudelaire prit pour des réalités les « trois dames de tristesses » dont parle l'auteur anglais, celle des larmes, celle des soupirs et celle des ténèbres; Quincey les avait créées en pensant aux trois Grâces, aux trois Parques et aux trois Furies.
Et toutes ces fréquentations ne laissent pas que de causer au poète français des retours singulièrement douloureux. « Pouvons-nous, dit-il,
Pouvons-nous étouffer le vieux, le long remords,
Qui vit, s'agite et se tortille, Et se nourrit de nous comme le ver des morts.
Dans quel philtre? Dans quel vin ? Dans quelle tisane?
et c'est ainsi que les tristesses de chaque jour passé l'entraînaient vers de nouvelles tentatives. Il a cependant toujours, même au milieu des heures les plus noires, conservé
l'amour attendri de la musique, qui lui produit un effet dont il décrit la puissance dans le vers suivant :
La musique souvent me prend comme une mer.
L'amour de son intérieur a également survécu :
Il est amer et doux, pendant les nuits d'hiver, D'écouter, près du feu qui palpite et qui fume, Les souvenirs lointains lentement s'élever, Au bruit des carillons qui chantent dans la brume.
Il aime aussi les chats, sans que cependant on puisse voir rien de fétichiste dans cet amour :
Les chats puissants et doux, orgueil de la maison.
D'ailleurs, il est hanté par l'idée de la mort, non pas qu'il la craigne, mais peut-être parce que, comme nous l'avons dit. dans la courte étude des poisons qui a précédé ces lignes, la sensation de la mort imminente est un des résultats de l'absorption de certains poisons, notamment du haschisch.
L'évocation qu'il en fait à la fin de la pièce de vers intitulée Za Charogne, en s'adressant à sa maîtresse, est tout aussi puissante que celle analogue qui se retrouve dans les allusions semblables de Ronsard ou de Pétrarque.
Au milieu de tout cela, à côté de la note « ennui », surnage quelque chose, que nous avons déjà vu être l'expression de la souffrance chez tous les poètes : c'est le mysticisme.
Celui-ci s'exprime dans cet appel qui ressemble à une litanie :
Ange plein de gaieté, connaissez-vous l'angoisse?
Ange plein de bonté, connaissez-vous la haine?
Ange plein de santé, connaissez-vous la fièvre?
Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides?
Mais de toi je n'implore, ange, que tes prières, Ange plein de bonheur, de joie et de lumière.
Et le satanisme qu'on lui reproche, comme une recherche destinée à horrifier les bourgeois, n'était en somme qu'une forme mentale particulière dont nous avons retrouvé déjà des traces dans les Odesàla Vierge de Villon et de Verlaine. La prière à la puissance surnaturelle, qu'elle soit divine ou satanique, est toujours la prière, et indique un état d'âme qui ne paraît pas essentiellement différent à qui n'ignore pas la pluralité des dieux qui régnent sur le monde.
Le mysticisme est d'ailleurs chez Baudelaire un grand facteur de piété. Les Petites Vieilles ont une expression de tendresse compatissante que Ton retrouve dans le Cygne, dans les Sept Vieillards, dans les Aveugles, dans la pièce qui commence par : La servante au grand cœur.
Cependant il est presque impossible de donner une idée de l'œuvre de Baudelaire en y cherchant ainsi la trace d'états d'âme isolés. De même que Dante donna à son œuvre le nom de comédie, voulant exprimer ainsi la cohésion nécessaire des différentes parties des monuments qu'il édifiait, et ne permettant pas que l'on sépare aucun fragment d'un ensemble où tout était nécessaire à l'harmonie générale, en même temps que rien ne pouvait se comprendre clairement sans la notion de cette harmonie., on peut dire que Baudelaire a, dans les Fleurs du mal, édifié un monument de la douleur morale, et qu'il y a là une comédie, au sens où le poète italien employaitce mot, ainsi faite quelle ne permet Rémond et Voivenel. 10
pas la disjonction des détails. Comme disait ce grand catholique de Barbey d'Aurevilly, on ne peut, après avoir écrit, et avant de les écrire, sentir toutes ces choses, sans se suicider ou devenir chrétien. Barbey d'Aurevilly n'avait pas prévu l'hémiplégie, qui, pour être une solution moins élégante, n'en restait pas moins une conséquence forcée de la façon dont vécut notre poète. Mais, bien qu'il eût eu recours à toute la série des poisons que nous avons énumérés, il ne parait pas en avoir abusé d'une façon suffisante pour avoir jamais subi la déformation particulière à aucun d'eux.
Son œuvre ne porte pas la trace successive de plusieurs intoxications distinctes ; elle est l'expression douloureuse d'un état d'esprit, sous l'influence duquel il demandait à chaque excitation un secours qu'il n'y trouvait pas; il serait beaucoup plus juste de considérer les Fleuris du mal comme la manifestation d'un tempérament psychologique sur lequel les poisons passèrent sans l'entamer, que comme une succession d'épisodes nés de délires toxiques indéfiniment variés.
L'ensemble des pièces, dont il a réglé la suite, n'est pas disposé au hasard, et il ne paraît pas qu'on puisse, lorsqu'on les lit, indifféremment les placer dans un autre ordre. Spleen et idéal, Tableaux parisiens, le Vin, Fleurs du mal, Récolte et la Mort forment un édifice philosophique dans lequel, comme dans la Divine Comédie, les cercles se superposent, s'enchaînent, mais ne peuvent s'intervertir. Si Dante fit son voyage avec ses deux guides : la Foi religieuse et la Haine politique, Baudelaire s'est laissé conduire par l'Ennui, qui remplace Virgile, et a parcouru, la main dans la sienne, le cycle des poisons et des désespérances. Son œuvre n'est donc pas le résultat d'une mystifi-
cation volontaire, et tout ce qu'on peut en dire, au point de vue spécial qui nous intéresse, c'est que, bien loin que le rêve naquît sous l'effort du poison, c'est son rêve qui mena Baudelaire à la recherche artificielle de la joie ou de l'oubli. Quant à sa fin elle-même, il faut, parallèlement aux toxiques, ne pas oublier l'action des ennuis de toute espèce dont il fut assailli, ce qui explique peut-être mieux encore qu'autre chose sa désespérance accoutumée.