LES EXCITANTS : L'OPIUM
179G, après un échec de librairie, il prit de l'opium sous couleur de calmer des douleurs rhumatismales. M. Dupouy (') fait remarquer qu'en 1797 et 1798, époque où l'activité du poète révèle une excitation productrice très considérable, il ne prenait que fort peu ou pas d'opium. Dans l'hiver de 1799 et au printemps de 1800, se place également une période particulièrement féconde. En revanche, en 1803, l'influence du poison se fait de nouveau nettement sentir et l'activité littéraire de Coleridge va erï se ralentissant et en devenant de plus en plus confuse à partir de 1804 jusqu'en 1816. Pendant cette période, il ne produisit presque rien, sauf quelques conférences, le plus souvent assez médiocres; enfin, après avoir présenté, en 1817, une légère reprise dont le résultat ne fut cependant qu'une tragédie injouable, il entre dans une période de silence définitif qui dure jusqu'à sa mort en 1834. Coleridge, remarquablement doué, génie précoce, malheureusement affecté d'un état psychopathique qu'on peut considérer comme une forme atténuée de la folie circulaire, n'a dû à l'opium que la ruine prématurée de sa santé et de son génie.
Il avait, en 1807, fait la rencontre d'un autre névropathe, Thomas de Quincey, auquel on a donné le nom de « roi des mangeurs d'opium ». Mais il semble que ce roi, très avisé, fréquentât peu le redoutable domaine où on lui donnait la première place, et Quincey paraît avoir été surtout un poète de l'opium assez adroit pour s'en abstenir tout en en tirant d'assez jolis bénéfices littéraires. Il faut lire à ce sujet la remarquable thèse de M. le Dr Guerrier (Lyon, 1907). Quincey est très vraisemblablement un hystérique chez lequel le point de départ de la névrose est un traumatisme
1. Dupouy, Coleridge. (Journal de psychologie normale et pathologique, 1910.)
assez violent qu'il reçut sur la tête à l'âge de douze ans. Cette névrose, dont les symptômes se retrouvent, au cours de sa vie, soit sous forme de somnambulisme (1857), soit sous la forme d'une affection stomacale qui ne lui permettait plus de supporter autre chose que le vin, traitement étrange pour une muqueuse malade, a provoqué toute une série de manifestations plus caractéristiques les unes que les autres. Il parle lui-même de ses nervous affections ou nervous sensations, qui se caractérisaient par des symptômes aussi effrayants que brusquement fugaces. C'était d'ailleurs un héréditaire, sa mère avait des crises nerveuses, son frère aîné s'occupait de magie et de nécromancie, une sœur mourut de méningite tuberculeuse, une autre enfant était rachitique. La sœur de Ouincey, Jane, insistait dans ses lettres sur les maladies nerveuses qu'ils avaient tous dans la famille; tous ces faits corroborent l'idée que notre auteur était atteint d'une instabilité nerveuse particulière, d'une névrose, dont on ne peut guère faire autre chose que de l'hystérie.
On trouve dans ses œuvres une tendance très nette à la fabulation et à la mythomanie; il est physiologiquement impossible qu'un opiophage habituel, ayant des crises qui duraient un ou deux ans, crises au cours desquelles il serait arrivé à prendre 383 grammes de laudanum par jour, continuant en dehors de ces crises à prendre de ce même poison pendant toute sa vie, sauf quelques périodes de quatre ou de six mois, arrive à pouvoir fournir à l'âge de soixante et onze ans des promenades de 7 kilomètres sans fatigue; la cachexie physique et intellectuelle, la stérilisation cérébrale que nous observons chez Coleridge ne se sont jamais manifestées chez Quincey; malgré sa névrose indéniable, son originalité, son désordre et un estomac très