LES EXCITANTS I L'OPIUM
mauvais, il a pu, au contraire, produire pendant toute sa vie des œuvres estimées. Tous ces faits permettent de penser, et même d'affirmer, que Thomas de Quincey n'a que rarement pris de très petites doses d'opium, ce qui lui a permis d'en parler longtemps et fort à son aise.
A notre point de vue, ces considérations sont d'autant plus à retenir que Thomas de Quincey est un des rares exemples, sinon le seul, de fécondité littéraire chez un intoxiqué. Beaucoup d'auteurs ont payé de leur intégrité cérébrale la foi qu'ils ont eue dans ses affirmations, et luimême n'a conservé son prestige que parce qu'il a su s'abstenir.
Le seul exemple de production littéraire favorisée et soutenue par un poison est donc controuvé.
De nos jours on ne mange plus d'opium. Quelques littérateurs en ont fumé, mais cela suppose des conditions matérielles d'une réalisation assez rare, et les conséquences de la fumerie sont suffisamment graves pour qu'un homme un peu soucieux de lui-même puisse s'en abstenir avant l'accoutumance. C'est beaucoup plutôt la morphine qui représente aujourd'hui le toxique le plus dangereux et le plus répandu. La possibilité et la facilité de son absorption par la voie hypodermique augmente encore le nombre de ses victimes. Beaucoup de littérateurs ont pris de la morphine. Presque toujours son emploi a été motivé par une préoccupation thérapeutique, et il est facile de comprendre que l'euphorie que déterminent les premières piqûres lui ait valu beaucoup d'adeptes ; les uns l'ont abandonnée après des efforts plus ou moins douloureux; d'autres ont continué àvivre dans un esclavage plus ou moins intermittent, d'autres enfin ont fini par succomber intellectuellement d'abord, matériellement ensuite.
On ne peut nier que la « lune de miel » de la morphine ne présente des charmes redoutables, et bien des œuvres intéressantes ont pu devoir au moins une partie de leurs mérites aux facilités qu'elle procure de prime abord. Plus tard elle est nettement stérilisante.
Stanislas de Guaita qui fut, comme documentation, l'occultiste le plus remarquable de la fin du siècle dernier, après avoir présenté des dispositions très nettes au talent poétique, succomba à Faction de la morphine aidée du haschisch, de la cocaïne, etc..
Un des hommes les plus remarquables de cette époque, comme documentation littéraire ancienne et comme pamphlétaire, d'ailleurs poète souvent supérieur, Laurent Tailhade, dut, pour s'arracher à la morphine, faire des efforts douloureux et prolongés ; pendant les périodes d'intoxication, son inappétence au travail était extrême.
Nous pourrions allonger indéfiniment cette liste sans pouvoir répéter autre chose que ceci : qu'il ne faut considérer les états psychiques dus à ce qu'on a appelé les poisons de l'intelligence, que comme des états morbides plus ou moins transitoires dont le génie peut quelquefois retirer des documents autoscopiques à peine déformés, mais qui se traduisent la plupart du temps par une inhibition intellectuelle plus ou moins complète. L'action du poison est cependant toujours trop rapide et trop brutale pour que l'on puisse avoir une notion bien nette de l'appoint qu'il peut fournira l'esprit comme stimulant général, msAsla. maladie nous permettra de trouver des exemples où la nature distillant dans l'organisme des produits non moins anormaux que ceux des laboratoires, ne les laisse agir qu'avec une telle modération et une telle lenteur que, si l'activité cérébrale en est modifiée, elle n'est de longtemps pas éteinte.
Nous allons rechercher quelle est l'action des auto-intoxications et des maladies générales telles que la tuberculose, etc., sur les productions intellectuelles, puis nous analyserons les faits les plus immédiats des altérations cérébrales, et nous montrerons dans quelle mesure, la folie, d'une part, et, d'autre part, les lésions situées en dehors des zones psychiques peuvent modifier la fonction littéraire.
On peut ainsi opposer aux intoxications d'origine externe celles dont le point de départ se trouve dans l'organisme lui-même, soit qu'il s'agisse de troubles intéressant l'un quelconque des organes dont la synergie harmonique est nécessaire à l'intégrité du moi, soit qu'il s'agisse de l'élaboration dans l'intimité du tissu des substances nuisibles fabriquées par quelque colonie microbienne, quels que soient d'ailleurs le siège, l'intensité ou la durée de cette infection.
Nous avons vu nos auteurs présenter des états spleenitiques, des formes de l'ennui, de la lenteur dans la mise en train, bref delà douleur dans l'effort, et nous les avons vu chercher, dans les diverses drogues dont nous avons étudié l'action, des stimulants malheureusement presque toujours inefficaces. Or, s'il est vrai que les fonctions de nutrition influent sur les fonctions cérébrales, il est plus vrai encore que le département fonctionnel du système nerveux auquel on
a donné le nom de grand sympathique est en réalité le grand régulateur des fonctions de nutrition. Nous avons donc à nous demander dans quelle mesure les altérations de cet ensemble d'organes peuvent contribuer aux phénomènes physiopathologiques que nous observons chez les littérateurs.
Et d'abord les altérations du grand sympathique corn prennent ce quelque chose qui différencie un sujet comme Verlaine d'un sujet normal, qui fait de Goleridge la proie de l'opium, proie dont Quincey analyse les souffrances pour en orner le sceptre de sa royauté opiophagique ; on a donné à cet état le nom de déséquilibre.
Le grand sympathique commande la sensibilité générale, ce que Condillac appelait le « sentiment fondamental de l'existence » ,ce que Maine de Biran nommait « le sentiment de l'existence sensitive», ce que Henle baptisa cénesthésie (de xoivd;, commun, et cuaG^aiç, faculté de sentir) et qui est « la somme, le chaos non débrouillé des sensations qui, de tousles points du corps, sont sans cesse transmises au sensorium ».
A l'état normal, le sentiment que nous avons de l'existence de notre corps s'accompagne d'un certainbien-être, caries sensations organiques, qui sont la base de nos instincts et de nos besoins, possèdent un ton affectif nécessaire. La cénesthésie étant la base de nos émotions et de notre sensibilité morale, sa constitution est d'une importance capitale chez l'homme normal, chez l'aliéné et plus encore chez l'écrivain qui exprime ses sensations.
Dans son ouvrage sur les Maladies de la personnalité, Ribot écrit : « Si on admet que les sensations organiques venant de tous les tissus et de tous les organes..., en un mot, de tous les états du corps, sont représentées àun degré quel" conque et sous une forme quelconque dans le sensorium, et si la personnalité physique n'est rien de plus que leur
ensemble, il s'ensuit qu'elle doit varier avec eux et que ces variations comportent touslesdegrés possibles, du simple malaise à la métamorphose totale de V 'individu. »
Chez certains sujets, le ton affectif est douloureux; tout le champ de la cénesthésie est comme teinté de gris et, quoi qu'il fassent, ils sont tristes, irrémédiablement tristes. Hérédité, vice de conformation du système nerveux, causes innombrables et inconnues, que ne pourrait-on accuser! Littérateurs, ils exprimeront la souffrance ; ils seront la proie du doute, ils remâcheront toujours l'ennui.
Chez Léopardi, qui fut difforme, petit, malade, et qui mourut à trente-neuf ans après avoir parlé constamment du néant de la vie et invoqué la mort, la misère physique et la misère morale s'unissent pour la « cristallisation » de son œuvre littéraire. Ce pauvre être chétif et sensible fut, en effet, élevé par des parents rigides et sévères qui augmentèrent son penchant à la mélancolie. Sa mère était toujours préoccupée de questions d'intérêt. Son père, vêtu de noir, disait « vouloir toujours dominer ».« L'enfant souffreteux, dit Camille Bos { , ne fut entouré d'aucune tendresse, il languit dans cet intérieur, — un vrai cloître, d'où la gaieté était bannie, — et il subit si bien la tyrannie paternelle qu'à vingt ans ils ne sortait pas encore seul. » Il détruisit bientôt par un surmenage intellectuel sa dernière ressource : le travail, et le pessimisme s'empara définitivement de son âme et recouvrit son œuvre.
Plus intellectuelle, aussi profonde cependant, est la mélancolie à' Alfred de Vigny. « Il est le plus sincère, le plus profondément atteint et le moins illogique de la famille des René, des Lara et des Werther ». (Faguet, xixe siècle,