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CHAPITRE IV

Du génie musical et mathématique.

On a pu comprendre, par ce qui précède, toute l'importance du subconscient; suivant la prédominance de l'un ou de l'autre des groupes récepteurs, le contenu de ce subconscient prendra une tonalité différente avec les individus; c'est ainsi que le subconscient du peintre sera plus riche en images d'ordre visuel, et que l'harmonie des idées et des phrases laissera dans le cerveau du littérateur des traces plus profondes et plus durables.

En sens inverse, la tonalité spéciale, l'orientation générale du travail subconscient donneront aux éléments, qui en émanent vers le champ de la conscience, des caractéristiques particulières; il en résultera nécessairement des différences dans l'orientation, ou, si l'on nous permet un mot qui est une comparaison, dans le clivage des associations d'idées. Celles-ci solliciteront ainsi plus facilement l'un ou l'autre des centres d'extériorisation; il se formera donc une spécialisation individuelle; si l'on suppose que ces différents mécanismes ont acquis un développement particulièrement harmonique, cette spécialisation sera d'ordre supérieur et nous lui donnerons le nom de géniale.

C'est cette prédominance du subconscient chez tous les hommes de génie qui a permis à Guyau de dire que le génie n'était qu'un instinct créateur.

Les brillantes qualités de langage des littérateurs ne témoignent pas chez eux d'une intelligence supérieure, mais prouvent simplement que leurs centres spéciaux fonctionnent sans difficultés, d'une manière réflexe. L'inconscient travaille pour eux, et c'est là leur puissance.

Ils parlent, ils écrivent avec la sûreté de l'instinct. L'impression déclanche de suite le mot approprié et l'œuvre naît sans fatigue. Bien plus, le littérateur de génie « se soulage » en quelque sorte en écrivant. Il obéit à cet « instinct » de Guyau.

Rousseau subit une impression, se sent bouleversé par les idées à exprimer et mouille de larmes le devant de son gilet. Zola se jette fébrilement sur ses phrases « comme on se jette à l'eau ». Que l'écrivain rature et corrige par la suite, comme Rousseau, ou même comme Flaubert, cela ne diminuera en rien la valeur du subconscient. Plus tard, ces instincts persistent quand l'intelligence s'effiloche. Un musicien, Schumann, dans sa démence, compose de magnifiques chants, et Rousseau, peu avant de mourir artérioscléreux et persécuté, nous donne le plus jeune, le plus beau, le plus frais de ses ouvrages, les Rêveries d'un promeneur solitaire.

Le génie suppose donc le développement inégal de divers centres et en outre l'adaptation spéciale de tout un ensemble de fonctions, non systématisées, du moins en l'état actuel de nos connaissances, fonctions dont le siège est celui des élaborations subconscientes. Nous disons non systématisées à notre connaissance, parce que rien ne serait plus absurde que d'admettre que les phénomènes de déve- Hémû.mj et Voive.nel. 4

loppement perfectionné, dont la matérialité nous est accessible, ne se retrouvent pas ailleurs, alors que les manifestations fonctionnelles correspondantes à ces zones indéterminées présentent cependant un caractère nettement spécialisé.

La spécialisation d'un système correspond donc à une forme particulière du génie, et la diversité des organes qui concourent à former ce système permet aisément de comprendre comment le génie du langage peut se manifester sous des formes tout à fait différentes ; nous aurons ainsi un génie oratoire, un génie littéraire, un génie pictural, un génie musical.

Mais celte prédominance fonctionnelle d'un groupe n'implique pas l'absence d'activité des autres groupes. Elle ne l'exclut pas non plus. C'est ainsi que les manifestations géniales pourront appartenir à des êtres qui, envisagés dans leur ensemble, seront à peu près normaux, ou bien que l'hypertrophie géniale prendra les caractères d'un phénomène, d'une monstruosité.

Ces formes monstrueuses se diviseront elles-mêmes en plusieurs groupes suivant que, pendant toute la vie du sujet, l'unilatéralité exclusive de son activité cérébrale le condamnera à une infériorité relative quant à l'ensemble de ses autres fonctions, ou bien selon qu'il ne s'agira que de la précocité du développement d'un groupe dont la prédominance anormale sur les autres ne conservera que temporairement son caractère monstrueux.

Dans cette dernière catégorie viennent se placer certains musiciens et certains calculateurs.

Et d'abord les musiciens. C'est chez eux que la précocité du talent est le plus fréquemment observée. Il suffira de citer Mozart, Bach, Chérubini, Beethoven.

Charles Richet a présenté au IVe Congrès de psychologie (Paris, 1900) l'observation d'un enfant de trois ans, Pepito Rodriguez Arriola, qui possédait un talent musical remarquable.

Il suffit de parcourir une histoire quelconque de la musique pour voir combien le génie musical s'exprime de bonne heure. Romain Rolland, dont le Jean Christophe est une étude si vivante et si complète de la formation d'un esprit musical, n'a garde d'oublier cette précocité déjà préparée par l'hérédité.

Nous serions ici trop tentés de donner des exemples, et la difficulté est surtout de se restreindre ; les Gluck, les Berlioz, les Chopin, les Schubert, les Rossini, défileraient, venant tour à tour démontrer ce qui est devenu une loi. Aussi citerons-nous rapidement Mozart, « le messie de la musique moderne » (Wilder), et « le colosse» Beethoven. A trois ans, Mozart jouait du piano et, à cinq ans, il composait des morceaux mélodiques, corrects et déjà élégants, dont l'authenticité n'est pas attaquable. Dès sa prime jeunesse, il fut un exemple d'absorption de l'intellectualité par un centre trop développé. « A dater du moment où la musique se fut emparée de cette jeune âme, plus rien n'y trouva de place, écrit Wilder, et les jeux mêmes de ses camarades n'avaient d'intérêt pour lui que si son art favori venait s'y mêler. S'il transportait, par exemple, ses jouets d'une chambre dans une autre, il ne le faisait jamais sans fredonner une marche, battant le tambour et gonflant ses petites joues pour imiter les sons de la trompette '. »

Mozart est un magnifique exemple d'association parfaite entre le centre de l'audition et celui des mouvements de la

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