‹ Le génie littéraireChapitre 31 sur 63 · Emile Tardieu, VEnnui. F. Alcan · texte numérisé non relu

Emile Tardieu, VEnnui. F. Alcan

fut d'une précocité paradoxale ; devançant l'expérience et la formation des idées générales, il procédait d'un vice structural, d'un défaut d'équilibre dans les facultés se trahissant dès leur premier jeu. Étant un raté qui dirige mal ses efforts et se fourvoie, il fut un épuisé qui se décourage, et l'excès de souffrance le convertit au nihilisme ironique. Il n'eut ni enfance, ni jeunesse : aucun voile sur les yeux; ses lettres en font foi.

A douze ans, en effet, Benjamin Constant écrivait à sa grand'mère une lettre justement célèbre :

« Je voudrais qu'on pût empêcher mon sang de circuler avec tant de rapidité et lui donner une marche plus cadencée ; j'ai essayé si la musique pouvait faire son effet. Je joue des adagio, des largo, qui endormiraient trente cardinaux. Les premières mesures vont bien ; mais je ne sais par quelle magie les airs lents finissent toujours par devenir prestissimo. Il en est de même de la danse. Le menuet se termine toujours par quelque gambade. Je crois, ma chère grand'mère, que ce mal est incurable. »

Les sujets atteints de ce déséquilibre ne sont en somme que les représentants les moins malades d'une série d'êtres incomplets dont le type le plus caractérisé n'est autre chose que l'idiot; chez l'idiot existent des modifications très appréciables des chaînes ganglionnaires sympathiques. Il s'agit ici d'insuffisance constitutionnelle dans la résistance du système nerveux, splanchnique, el par conséquent dans celle des organes dont il règle l'équilibre fonctionnel ; et il ne faut pas chercher seulement dans une altération cérébrale ce qui résulte d'une perturbation de l'ensemble du système nerveux et se traduit extérieurement par les malformations générales dont nous avons signalé l'existence chez les décadents, d'après Laurent.

Le sympathique s'altère encore dans le cours des délires; Laignel-Lavastine Ta montré d'une façon tout à fait nette pour un très grand nombre d'états mentaux anomaux. Ce qui est vrai pour les extrêmes, l'est encore, et bien davantage, pour les formes atténuées qui se traduisent, comme chez Baudelaire, par l'ennui habituel et excessif. Cet ennui n'est pas une dépression mélancoliqne, il ne va pas jusquelà, mais il traduit un trouble profond de la nutrition générale, trouble que l'on peut sans hésitation rattacher aujourd'hui à des dystrophies d'origine sympathique. Les anciens d'ailleurs avaient indiqué, sans en connaître ni les détails, ni la cause, le siègeabdominal de l'ennui. Baudelaire, pour eux, aurait été un «hypocondriaque». Il n'est pas jusqu'aux altérations vasculaires, qui furent chez cet auteur le point de départ de l'accident terminal de sa vie littéraire, qui ne puissent se rattacher à une perturbation d'ordre sympathique, les phénomènes d'artérite et de péri-artérite se reliant à l'action trophique des vaso-moteurs.

Ce que peuvent faire des troubles de ce système nerveux spinal, qui est plus ancien que tous les autres, et que nous avons vu si loin du domaine de la conscience qu'il put sembler, au premier abord, inutile d'invoquer son rôle dans les phénomènes d'idéation, se retrouve d'une façon beaucoup plus nette dans les affections viscérales proprement dites.

Lorsqu'il s'agit de comprendre les raisons pour lesquelles des hommes, d'une mentalité cependant puissante, n'ont pas su s'arracher à des habitudes d'intoxication, malgré les sollicitations de l'entourage et la constatation qu'ils faisaient eux-mêmes de leur déchéance, on parle de l'habitude, et Ton considère assez volontiers qu'il y a là une déformation acquise, de nature presque exclusivement mentale, sinon

tout à fait. En réalité, il faut au contraire ne pas oublier la participation importante que possèdent, dans les conditions et les motifs de ces habitudes, les défaillances secondaires des grands organes.

Klippel a démontré que l'insuffisance hépatique se trouve à la base d'une foule de psychoses, môme dans la folie alcoolique. Ce qui est vrai dans les folies l'est encore dans les états mentaux où l'alcool n'a déterminé que de l'insuffisance et de la dysharmonie. Or Klippel a fait voir que, tandis que |dans les hôpitaux les cirrhoses, les altérations du foie sont rares chez les alcooliques, on les trouve toujours chez les malades qui, parallèlçmentà l'alcoolisme, ont présenté des troubles mentaux. L'altération hépatique vient ajouter un coefficient important aux altérations générales de la nutrition et conditionner peut-être par cette association le trouble mental secondaire.

Le délire onirique de Régis, cauchemars, hallucinations, états de rêve prolongé, désorientation dans le temps et dans l'espace, telles sont, d'une part, les caractéristiques des intoxiqués par l'alcool lourd comme Edgar Poë et, d'autre part, les phénomènes mentaux qui sont sous la dépendance des lésions de la cellule hépatique, surtout de la dégénérescence granulo-graisseuse. On pourrait nous objecter que rien dans l'histoire de nos auteurs ne justifie cette hypothèse d'une grosse lésion du foie, mais l'insuffisance ne résulte pas nécessairement d'une grosse lésion de l'organe; elle est bien plutôt fonction d'une altération diffuse de l'élément noble. L'intoxication alcoolique crée une prédisposition de la cellule nerveuse, la met dans un état de moindre résistance, établit donc une altération acquise, mais silencieuse, qui ne demande pour se manifester que le concours de l'insuffisance hépatique, celle-ci à son tour ne Rémokd et Voivenel. 11

pouvant être la cause de phénomènes anomaux dans le domaine mental que si la cellule nerveuse est déjà touchée. Quand Alfred de Musset allait absorber, avec la régularité que nous avons dite, son mélange de bière et d'absinthe, il déterminait évidemment un trouble passager, un affaiblissement momentané d'abord, prolongé ensuite, de son cerveau, mais il provoquait en même temps une altération grave de son foie, puisque les vapeurs toxiques ne pouvaient guère atteindre son psychisme qu'après avoir franchi la barrière hépatique. L'attrition glandulaire précédait donc l'obnubilation cérébrale, mettant ainsi le poète en imminence d'état délirant le jour où une surcharge accidentelle abolirait la résistance défaillante du foie. Cette altération hépatique, cette dégénérescence granulo-graisseuse est certainementlaplus commune des causes du délire onirique ; c'est d'ailleurs à la même cause de l'insuffisance hépatique que peuvent se rattacher les phénomènes de mélancolie intermittente dont nous avons vu un exemple chez Hoffmann.

Il est probable que la dépression mélancolique qui se traduit dans Werther peut se rattacher de la même manière aux excès que fit Goethe dans sa jeunesse.

ilime du Deffand est le type de l'ennuyée, de la déprimée par épuisement. Elle a connu les débauches physiques et intellectuelles et n'a à la suite que rancœur et dégoût : « Ignorez-vous que je déteste la vie, que je me désole d'avoir tant vécu et que je ne me console point d'être née * . »

« Elle a, dit Scherer2, ce discernement qui, pénétrant sous ia surface des choses, en trouve d'abord le fond, c'est-à-

1. Correspondance complète de la marquise du Deffand. Lettre à H. Walpole en 1167. Paris. Pion, 1865.

2. Ed. Scherer, Études sur la littérature contemporaine, t. III Calmann-Levy).

dire l'insuffisance. Elle connaît le monde, et elle s'est aperçue depuis longtemps, dit-elle, qu'on peut diviser les hommes en trois classes : les trompeurs, les trompés et les trompettes. Il y a des imbéciles qui l'assomment de leurs lieux communs et il y a des hommes de talent qui sont bas, faux, jaloux... Elle a porté sur elle-même un même regard non moins inexorable. Rien de triste comme ses retours sur sa vie. Il lui semble qu'elle n'a connu personne et n'a été connue de personne. »

« L'aspect extérieur de Mme du Deffand trahissait l'irrémédiable usure. » (Tardieu.)

« Lorsqu'elle ne s'animait pas en causant, son visage très pâle avait l'expression d'une tristesse morne, et on remarquait, dans sa toute personne, une sorte d'immobilité rigide qui avait quelque chose de frappant. Elle causait toujours avec agrément, mais elle avait au fond une grande paresse d'esprit et se peignait très bien en disant « qu'elle aimait flotter dans le vague. »

« Il était presque impossible de la contredire, car elle n'écoutait pas, ou elle paraissait céder et se hâtait de parler d'autre chose. » (Mme de Genlis.)

Si le foie peut être le point de départ de manifestations mentales anormales, lorsqu'il est devenu incapable de jouer son rôle de défense et de régulateur de l'équilibre du moral, il ne faut pas oublier qu'il est puissamment aidé dans ce rôle par le rein. L'insuffisance rénale viendra s'ajouter, à la fois comme conséquence des intoxications habituelles et comme cause de rétention des déchets organiques quotidiens, à la série des processus qui concourent à la constitution des états anormaux.

Évidemment il ne s'agit pas ici d'urémie délirante, dans laquelle l'altération organique implique un pronostic telle-

ment sévère qu'il ne peut en être question à propos des auteurs que nous avons cités, mais bien de ces formes de l'insuffisance qui permettent à un organe de remplir vaille que vaille sa tâche quotidienne sans pouvoir se prêter à aucun travail supplémentaire. L'association hépatorénale peut ainsi présenter une véritable claudication intermittente, d'où résulteront des états d'auto-intoxication, passagers, mais suffisamment graves pour représenter à eux seuls une cause effective de désordres psychiques.

L'altération rénale est d'ailleurs, si on l'envisage isolément, un résultat tellement fréquent des petites infections, des intoxications alimentaires ou autres, que, sans qu'il soit nécessaire de préciser par des exemples dont l'éloignement historique diminue nécessairement la certitude, on peut affirmer que Poë, Hoffmann, Verlaine, Baudelaire, Musset, Coleridge, etc., ont présenté des phénomènes dans l'étiologie desquels le rôle du rein ne peut être mis en doute. Bien plus, étant donné le caractère onirique des phénomènes délirants ou plus simplement des phénomènes psychiques anomaux présentés par certains d'entre eux, et décrits sous forme d'hallucinations particulières, nous pouvons affirmer que les phénomènes dits « phénomènes d'autoscopie », se rattachent à de l'insuffisance à la fois hépatique et rénale.

Ce phénomène, dont il a déjà été question plus haut, est constitué par le fait de se représenter sa propre personne, soit extérieure et par conséquent vue du dehors, soit intérieure et par conséquent vue du dedans. Nous ne nous ocouperons pas de l'autoscopie interne, qui n'a été signalée par aucun littérateur et qui relève exclusivement de la pathologie mentale ou nerveuse, et nous ne ferons qu'étudier rapidement Yaatoscopie externe.

Les faits qui se rattachent à ce phénomène sont très anciens. Paul Sollier, qui en a fait une longue étude \ prétend qu'on en trouve la trace jusque dans Aristote. En tout cas, c'est un phénomène suffisamment répandu pour avoir donné naissance à des légendes populaires tant en Allemagne qu'en Ecosse, où l'on considère le fait d'apercevoir son double comme un signe de mort prochaine.

L'autoscopie externe n'est pas nécessairement constituée par la vue matérielle d'une image extérieure au moi. Goethe, qui a éprouvé ce phénomène, dit avoir vu, non avec les yeux de la chair, mais avec ceux de l'intelligence, un cavalier qui n'était autre que lui-même s'avançant sur le même chemin que lui, mais vêtu d'une façon telle qu'il ne l'avait jamais été. Shelley voyait également sa propre personne. Guy de Maupassant se vit un jour entrer dans la pièce où il était, s'asseoir en face de lui-même et lui dicter ce qu'il écrivait. Enfin Alfred de Musset aurait été particulièrement sujet à ce phénomène si toutefois, comme nous l'avons déjà dit, il ne s'agissait pas chez lui d'une simple production de l'imagination volontaire :

Partout où j'ai voulu dormir, Partout où j'ai voulu mourir, Partout où j'ai touché la terre.

Sur ma route est venu s'asseoir Un malheureux vêtu de noir Qui me ressemblait comme un frère.

On peut se demander si ce phénomène peut être expliqué par les lois physiologiques, et il semble qu'il soit possible de l'interpréter. Nous avons montré, en effet, que le centre de l'impression visuelle transmettait normMe-

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