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CHAPITRE XIII

La tuberculose : Samain, Watteau, Chopin,

Nous pouvons maintenant laisser de côté ce qui a trait aux auto-intoxications par insuffisance organique, pour étudier le rôle que jouèrent sur la mentalité et sur les productions des littérateurs les grandes infections comme la tuberculose. Celle-ci, étant donnée la variété de son allure, les localisations secondaires possibles et même fréquentes au cours de l'évolution de sa forme pulmonaire, les modifications qu'elle entraîne, tant par elle-même que par les infections surajoutées, dans la crase sanguine, représente un véritable schéma de toute la pathologie. Nous ne songeons, au point de vue littéraire, à parler que du rôle de la tuberculose pulmonaire à forme ralentie ou à forme chronique.

Elle a été d'abord le thème sur lequel s'est exercée l'ingéniosité de toute une série d'auteurs. Marguerite Gautier, Mimi de Murger, Léa de Marcel Prévost, Florence Lassalle de Bulwer-Lytton, Ellen de Jean Lorrain, Jean Favières de Marcelle Tinayre ont servi de thème à des mises en scène attendrissantes, la tuberculose ainsi envisagée étant d'ailleurs un moyen commode de faire disparaître le sujet

au moment où l'exigent soit les complications sociales de l'intrigue, soit l'hommage qu'il faut rendre à la vertu.

D'autre part, il ne faut pas oublier que l'élégie est une forme de la poétique et que des poètes très sains au point de vue pulmonaire, comme Lamartine, comme Victor Hugo, ont trouvé dans la description d'une tuberculose amenuisée des motifs à des vers agréables et à des descriptions louchantes. De ce fait que les premières pluies et les premiers soleils présentent, dans des saisons qu'il faut supposer régulières, un certain danger pour les tuberculeux, en ce sens qu'ils peuvent provoquer au cours de celte lente agonie des réactions brusquement mortelles, l'élégie s'estplacée dans un cadre naturellement harmonieux, celui de l'automne et celui du printemps ; peut-être même les poètes ont-ils plus volontiers insisté sur la mort des tuberculeux à ces époques, à cause du cadre naturel dont le rapprochement s'imposait; à vrai dire, dans les hôpitaux, ils meurent en toute saison. Il faut se souvenir aussi que la tuberculose est une maladie fréquente, la plus fréquente de toutes et que sa durée, l'aggravation lente de ses symptômes permettent aux sujets atteints de conserver, pendant un certain temps au moins, une activité sociale relative. C'est une maladie que l'on avoue, dont on parle; c'est peut-être, de toutes, celle qu'un poète rencontre le plus souvent dans son entourage immédiat ; elle succède facilement à des états pseudo-chlorotiques dont le poète ancien disait déjà : palleat ormiis amans. Elle s'accompagne d'une coloration plus vive des téguments à certaines de ses périodes. Celte tache rose des pommettes, qui flamboient dans un visage pâle, sous une lourde torsade de cheveux d'un blond plutôt ardent, le poids de cette tête si chargée de soucis, qui demande sans cesse l'appui d'une main un peu maigre où le

bleu des veines tranche sur la couleur lactescente de la peau, voilà un tableau qui est de tous les jours, et Dieu sait de quels commentaires il s'entoure dans un milieu bourgeois. Or les poètes sont des bourgeois, émancipés si l'on veut; mais, à part quelques-uns que leur mauvaise chance a relégués au cabaret et quelques autres dont leur bonne étoile a fait des princes de la finance, la plupart, quoi qu'ils en aient, sont nés et sont restés dans cette bonne bourgeoisie française qui vivait tranquillement, avant pendant et après 1830, de rentes modestes, mais sûres. Quoi d'étonnant qu'ils aient trouvé poétique la seule maladie à laquelle la malpropreté habituelle du peuple français permettait et permet encore de dissimuler son contage dans des linges de soie et de répandre élégamment sa contamination autour d'elle. Au moyen âge on était plus sévère, l'hygiène plus rigoureuse enfermait les lépreux dans leurs cités et permettait au duc de Lorraine d'ordonner la destruction par le feu de tout objet ayant appartenu à une femme « pommelière » (tuberculeuse). Nous devons peut-être aux élégies poétiques nos complaisances excessives à la tuberculose, contre laquelle une rigueur plus grande eût protégé notre race. Elle est un danger qui est maintenant peut-être plus grave au point de vue social que celui de l'alcool; cette rigueur eût donc été bienfaisante, eût-elle dû nous priver du Crucifix de Lamartine.

Mais tout ceci ne se rattache qu'à un côté tout à fait indirect de la question, et nous avons bien plus à nous occuper de l'influence de la tuberculose sur l'état mental des auteurs tuberculeux que desonrôle dans les œuvres poétiques. La tuberculose crée-t-elle un état mental particulier que Ion puisse retrouver dans les œuvres de ceux qui en sont

atteints? Il semble que cette question soit susceptible de recevoir des réponses très diverses.

Il faut d'abord distinguer, parmi les poètes tuberculeux, ceux chez lesquels la maladie a évolué sur un terrain d'insuffisance constitutionnelle ainsi que ceux qui ont grandi dans un milieu suffisamment infecté pour les condamner presque fatalement à une contamination précoce, de ceux chez lesquels l'infection a été tardive et pour ainsi dire accidentelle. Au total, ces deux groupes doivent représenter un pourcentage assez considérable sur le nombre de littérateurs, puisque à Paris 22 à 25 0/0 des décès sont dus à la tuberculose.

C'est donc une maladie très fréquente, mais dont l'action psychique doit être différente suivant qu'elle précède et accompagne l'évolution intellectuelle ou qu'elle vient l'interrompre après une vie normale. Dans ce dernier cas, la tuberculose n'a d'autre valeur que celle d'une maladie intercurrente quelconque ; elle arrêtera et diminuera en tout cas la production ; son rôle sera, comme celui des grandes intoxications, d'arrêter et de détruire; s'attaquant d'ailleurs à une mentalité faite, elle ne pourra avoir sur elle qu'une influence très atténuée.

11 n'en va plus de même pour ces êtres chez lesquels la tuberculose constitue la dernière étape d'une fragilité soigneusement défendue depuis l'enfance. Sans vouloir rien préciser quant à l'hérédité tardive de la tuberculose, il est facile de comprendre que des ascendants tuberculeux soient de piètres reproducteurs et que l'animal humain qui en est issu soit nécessairement insuffisant. Cette insuffisance portera davantage sur l'ensemble des phénomènes dénutrition que sur tout autre mode de l'activité physique, et nous retrouvons ici l'importance des altérations secon-

daires du grand sympathique. A cet être mal défendu appartiendront nécessairement une sensibilité plus grande, une sensitivité plus fine, et une tonicité musculaire inférieure. Moins d'appétence aux efforts physiques parce que la fatigue vient vite et qu'elle est douloureuse, aura pour corollaire une plus grande curiosité des choses de l'esprit, et celles-ci entraîneront, par l'exercice plus précoce, un développement de la cérébralité plus complet que ne le comporterait l'équilibre général du corps. Nous aurons donc un système nerveux cérébral trop puissant relativement à l'ensemble de l'organisme.

Si nous nous plaçons maintenant ^à un autre point de vue et si nous envisageons l'individu en tant que chaînon de l'espèce, nous nous trouvons en présence d'un être qui est une fin de race. Or ce qui importe le plus à la nature, avant la conservation de l'individu, c'est la conservation de l'espèce ; c'est donc du côté sexuel que se trouveront accumulées le maximum des résistances naturelles à l'insuffisance congénitale. Si nous rapprochons cette hypertrophie de la sexualité, hypertrophie de défense, de l'exagération par éducation de l'intellectualité, nous verrons que chez cet être se trouve réalisée une condition à la fois nécessaire et suffisante du déséquilibre dans le sens erotique et nous comprendrons le pourquoi de l'allure généralement amoureuse de la mentalité des tuberculeux.

Chose remarquable quand on étudie de près les œuvres de ceux qui succombèrent à la tuberculose, on s'aperçoit que l'action de cette maladie n'a peut-être pas eu toute l'influence que la légende veut bien lui attribuer, et que, chez les littérateurs, la période pathologique est loin de se présenter avec la mièvrerie sentimentale que l'on rencontre chez les malades que les médecins de sanatoria observent

dans leur clientèle ordinaire. Autant il est vrai que le tuberculeux bourgeois, centre des attentions de sa famille, autour duquel pivotent tous les soucis d'intérêt et d'avenir, prend une tournure d'esprit particulière dont l'égoïsme semble être la note dominante, autant il est difficile de retrouver cette psychologie chez la plupart des littérateurs ou des poètes qui moururent tuberculeux. Autant l'euphorie de la dernière période, qui paraît n'être que le résultat de l'intoxication carbonique chronique d'un sujet dont le champ de l'hématose se rétrécit tous les jours, se retrouve très sensiblement semblable à elle-même dans presque tous les cas, autant la tuberculose pulmonaire, au début, semble éteindre l'activité géniale et condamner les plus puissants à une médiocrité qui jure avec leur talent antérieur. Prosateurs, musiciens, poètes, acteurs, le même phénomène se retrouve chez tous. Rachel, dont le génie s'affirme à quinze ans, alors qu'elle ignorait tout de la scène et de la littérature, reste triomphalement semblable à elle-même pendant des années où l'on ne sait ce que l'on doit admirer le plus, du talent de la tragédienne ou de la résistance de la femme à des fatigues de toute espèce. Ce n'est qu'au moment où la tuberculose vient terminer une période de surmenage qui eût facilité l'apparition du mal chez tout le monde, que le talent scénique, avant de s'affaiblir, se complique de l'angoisse qu'inspire au spectateur l'effort héroïque, grâce auquel Rachel obtint d'elle-même pendant quelques heures des effets dont la contre-partie était représentée par des syncopes dans la coulisse. Ici, par conséquent, le génie survit à l'attaque tuberculeuse; il n'emprunte à la maladie aucun caractère particulier, toute autre cause de délabrement devant produire les mêmes effets.

A six ans, Mozart était un génie; exploité comme un

phénomène par une famille dans laquelle la faim domine toutes les autres préoccupations, il continue pendant toute son existence à lutter contre la misère impitoyable, tout en dépensant constamment beaucoup plus de forces que ne le lui auraient permis les modestes ressources alimentaires que pouvait lui fournir sa prébende quotidienne.

Les misérables appointements que lui distribuaient des souverains aussi avares de leurs ducats qu'orgueilleux de la célébrité de leurs fonctionnaires, ne lui permettaient pas de vivre au sens matériel du mot. Cet homme, qui n'a pas vécu trente-six ans, a laissé une œuvre énorme, et ce n'est que dans le dernier de ses opéras, la Clémence de Titus, que Ton trouve les traces du début de son état pathologique. Sa dernière œuvre, son Requiem, a été composée en pleine période de maladie ; celle-ci fut d'ailleurs extrêmement rapide ; tellement que la cause officielle de la mort fut désignée sous le nom de « fièvre cérébrale ». Ici l'on peut affirmer la valeur accidentelle de la terminaison, ce qui nous permet de ne pas insister davantage.

Albert Samain présente dans sa vie d'auteur deux périodes : en 1893, 1897, 1898, il publie des œuvres dont l'origine remonte assez haut dans sa vie. En 1899, il est fatigué ; cette fatigue date non pas d'une période de travail, mais d'une émotion : la mort de sa mère. Il se repose, passe l'hiver dans le Midi, rentre à Paris dans un état d'amélioration remarquable, retrouve son activité et écrit son Polyphème, puis l'automne ramène l'état de l'hiver précédent dont il dit lui-même : « Ma personnalité recommence à se désagréger, à se donner à toutes sortes de sollicitations, à dilettantiser. » L'hiver se passe dans un état de dépression croissante. Son activité se réduit de plus en plus et enfin il termine, au mois d'août 1900, à la campagne,

son existence de malade; celle du poète était déjà arrêtée depuis plus d'un an. Nous ne trouvons donc dans la période franchement pathologique qu'une seule œuvre : Polyphème; tout le reste appartient au contraire à une période de santé moyenne. Évidemment son adolescence a été mélancolique, ses débuts, à Paris, solitaires ; il a souffert dans son orgueil et, sauvage, n'a que lentement et douloureusement acquis l'expérience des hommes. Tout cela donne à son génie une allure rêveuse; de ne parler que d'amours imaginaires, il en crée d'étranges, mais il ne faut accuser ici que les conditions sociales et familiales particulières dans lesquelles il se débattit pendant longtemps. La tuberculose est même, peut-on dire, étrangère à la création de Polyphème, qui naquit, somme toute, dans un entr'acte de la maladie. De même que Mozart étudiait encore son Requiem dans les dernières heures de sa vie, Samain bâtit encore des rêves dans les derniers jours de sa dernière villégiature; tous deux avançaient donc vers la mort sans douleur physique, sauf les toutes dernières. L'euphorie est nette, mais le génie créateur a disparu.

Watteau dut également lutter dans ses premières années contre la misère matérielle, et l'on ne peut nier que celle-ci entra pour une cause importante dans la fragilité de sa santé. Il était maladif; mais, au moment de son voyage en Angleterre, il ne semble pas qu'il fût encore autre chose qu'un sujet délicat; faire de son talent l'expression de l'influence qu'aurait eue la tuberculose, dont il mourut, sur sa façon de voir, de sentir et d'extérioriser, c'est négliger systématiquement toute l'histoire de son apprentissage; en réalité, il trouva chez les différents maîtres qui exploitèrent successivement sa valeur en tant que métier, des occasions multiples de voir de lagrande peinture (Audran), alors que,

chez d'autres, il apprenait l'art du costume, l'art de l'ornementation, et qu'en fin de compte, vivant à Paris, il devait assez facilement voir les personnages de la cour et de la haute société. Il n'inventa donc point, sous l'influence de la tuberculose, l'harmonie d'une société qu'il ignorait, mais il acquit son talent, ou du moins la forme particulière que revêtit ce talent, en mangeant force vache enragée. Plus tard, il vécut dans un milieu qui n'était pas fait pour l'aider à se remettre, et sa maladie, en lui faisant l'humeur vagabonde, en l'empêchant de se fixer nulle part, fut plutôt de nature à gêner son talent qu'à en favoriser la forme, dont il réalisa l'expression la plus^ parfaite, mais dans laquelle il avait eu des prédécesseurs et eut des successeurs. Il représente plutôt l'apogée d'une école qu'une efflorescence isolément maladive.

Prosper Mérimée est encore un de ceux pour lesquels nous voyons avec regret accoler le diagnostic de tuberculose à l'apogée de son talent. Né en 1803, mort à soixantesept ans en 1870, il est difficile d'admettre que, parce qu'il se reposait en 1856, à Cannes, il fût déjà tuberculeux. En réalité il aimait Cannes, et il y revint en 1867 alors qu'il était réellement malade, mais d'une tuberculose bénigne, qui lui permit de survivre plusieurs années, à une époque cependant où on soignait mal ces malades et où les théories de Monneret dominaient encore la thérapeutique. D'ailleurs son œuvre littéraire proprement dite est presque tout entière antérieure à cette date. Depuis 1853, époque à laquelle il fut élu sénateur, il a surtout fait de l'histoire ; c'était un homme qui ne se fiait à rien ; « il faut être honnête homme et douter », disait-il encore. Il est assez mystificateur; il raconte des choses atroces d'un ton simple sans manifester d'émotion ni d'étonnement. Son principal Rémond et Voiyenel. 12

souci est, en dehors de ce goût pour le demi-paradoxe, le souci de la discrétion et de la correction. D'ailleurs, comme le dit Faguet : « Il entre dans la postérité comme on entre dans un salon avec toutes les qualités de netteté, de clarté, de justesse et finesse d'esprit, de force bien gouvernée et de mesure, qui sont la marque des meilleurs d'entre nous. » Cet équilibre littéraire, la belle harmonie de sa vie, son intimité avec l'entourage de l'impératrice, prouvent plutôt qu'il n'était point un malade et, s'il contracta quelques bronchites qui lui firent aimer le séjour de Cannes assez pour aller y mourir pendant la guerre, toute la partie fantaisiste de son œuvre est antérieure à 1850 et se rattache donc à une époque où nul ne peut parler de maladie.

Nous pourrions multiplier cette série d'exemples; les littérateurs qui moururent tuberculeux sont fort nombreux, mais il nous est impossible de voir dans cette maladie, comme nous le disions au début, autre chose que, pour les uns, un thème élégiaque d'exploitation facile, et pour les autres, un ennemi non moins redoutable que toute autre cause de déchéance. La tuberculose peut tout au plus, insistons-nous, affiner la mentalité de l'artiste, exagérer sa sensibilité et donner ce besoin instinctif d'aimer et de plaire aux femmes qui est comme la prescience d'une mort prochaine.

Chopin est un des rares qui nous montre indiscutablement l'action de la tuberculose. « Toute son apparence, dit Liszt, faisait penser à celle des com^olvulus, balançant sur des tiges d'une incroyable finesse leurs coupes divinement colorées, mais d'un si vaporeux ténu que le moindre contact les déchire. » Il ressemblait étrangement d'aliure à son ami Bellini, qui mourut tuberculeux comme lui. Il s'habillait avec recherche, arborait de fort belles cravates,

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