LA SYPHILIS
commence son attaque par quelque chose qui semble une caresse. L'irritation cérébrale est d'une ténuité telle qu'elle ne se traduit guère que par une activité plus intense, une production plus active. Gomme la vigne, dont le phylloxéra a touché les racines, la plante humaine donne, à la période préparatoire de la paralysie générale, une récolte surabondante ; le moi s'amplifie avant de se dissocier, les horizons s'élargissent, le verbe résonne mieux, il est plus haut, plus clair, plus facile. Nous ne pouvons savoir si la race irritable des poètes lui a dû, en quelqu'un de ses représentants, une efllorescence particulièrement géniale, le sonnet d'Arvers, mais il est certain que l'on a vu dans cette période des hommes ordinaires faire des choses remarquables et qui sont restées telles, malgré le contrôle du temps ; nous avons vu aussi des humbles parler tout d'un coup la langue des dieux, et annoncer leur démence par des rimes harmonieuses, sinon puissantes.
On a donné à cette période de la paralysie générale le nom de période médico-légale, précisément parce que le moi prend dans la conscience de l'individu une telle prédominance que toutes les contingences extérieures s'effacent. Il n'est pas possible que cette action ne se soit pas, une fois ou l'autre, fait sentir sur le cerveau d'un auteur, et l'hypothèse qui supplée aux documents est ici amplement justifiée. Peut-être aussi avons-nous le droit de penser que la syphilis sous sa forme héréditaire n'est pas étrangère à ces déformations intellectuelles, à cette recherche de l'incohérence qui caractérise les seconds rôles de certaines écoles littéraires. On ne peut s'empêcher de songer à la valeur importante de cette maladie, dans l'évolution de ce qu'on a appelé la démence précoce, quand on pense à la quantité d'efforts sans lendemain et d'espoirs déçus que
représentent ces laissés pour compte de la littérature que l'on désigne sous le nom générique de ratés.
La précocité intellectuelle d'un Mozart n'est pas, lorsqu'on l'envisage dans ses toutes premières manifestations, quelque chose d'extrêmement rare. Les petits génies dont s'enorgueillissent les familles n'ont malheureusement le plus souvent pas cette fortune, et il semble au contraire qu'une éclosion trop précoce implique un pronostic fâcheux quant au développement de l'individu. D'avoir été régulièrement des sujets extrêmement brillants avant l'âge de la puberté, n'a souvent pour corollaire chez les jeunes gens qu'une incapacité déplorable uu peu plus tard ; trop dociles étant jeunes, trop malléables, trop facilement éducables, présentant cette absence de résistance personnelle qui caractérise la catatonie, les petits prodiges arrivés à l'âge de produire ne font plus que copier, imiter, singer, pour finir enfin dans des carrières dont l'honorable modestie contraste souvent trop avec les promesses de leurs premières années. Quelquefois l'hisloire se prolonge un peu, l'insuffisance se fait jour plus tard ; mais, quelle que soit l'époque, on peut toujours rattacher l'insuccès social du lauréatdu concours général ou du prix de Rome, à une tare originelle à laquelle la syphilis des ascendants n'est souvent pas étrangère ; ici encore elle est la mère des avortements.