‹ Le génie littéraireChapitre 37 sur 63 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Les grandes névroses : Dostoïewski, Flaubert, Pascal.

La tuberculose, la syphilis, les névroses ancestrales concourent, avec les infections de la vie fœtale et du jeune âge, à créer cette névrose redoutable qui est l'épilepsie. Nous ne parlons pas ici de cette forme comitiale qui résulte de la présence contre le cortex d'une gomme tuberculeuse ou syphilitique, pas plus que des phénomènes épileptiques de la pachy-méningite au début, mais de cette forme spéciale qui apparaît le plus souvent à la puberté, ne quitte guère l'homme qu'après la ménopause et se rattache à des lésions si diffuses et si peu marquées, macroscopiquement parlant, qu'on en voulait faire, il n'y a pas longtemps encore, un mal divin.

L'épilepsie névrose n'existe pas, si par ce terme de névrose on voulait en faire une modification purement dynamique, mais il suffit à cet égard de s'entendre et de convenir que l'on désigne ainsi celle à laquelle son allure générale donne un caractère constitutionnel. Jules César, qui nous appartient par ses écrits, fut, dit-on, épileptique. Les détails sont trop obscurs pour que nous insistions longuement sur ce cas particulier. Avant et depuis ce grand homme, Lombroso avait dressé une telle série d'épileptiques géniaux qu'on en aurait pu conclure avec lui à une

prédilection particulière du mal sacré pour les hommes de génie. Fort heureusement les éléments de ces diagnostics sont le plus souvent assez vagues, et il n'est guère qu'un petit nombre de noms d'auteurs auxquels le nom de cetle maladie puisse s'accoler. Gaston Loygue (thèse de Lyon, 1903) nous raconte de la façon suivante l'histoire de Dostoïewski :

Dostoïewki, né à Moscou, le 30 septembre 1821, sortait des derniers rangs de la noblesse. Son père était un médecin militaire en retraite attaché à l'hôpital des pauvres ; sa mère était fille d'un marchand de Moscou.

De famille pauvre, « il semble que dès son bas âge la vie lui ait été douloureuse, ait imprimé dans son cerveau d'enfant, sinon vierge, au moins malléable, une disposition toute particulière à la souffrance » (Loygue).

Son éducation ne fut pas négligée; mais dès le début il manifesta une tendance à la solitude, très marquée. Sa vocation littéraire se montra de très bonne heure, et aprè3 la lecture de son premier manuscrit, le terrible critique Bielinsky dit : « Nous avons un nouveau Gogol. »

Malgré ce brillant début, toute la vie de Dostoïewski fut une vie de souffrances; à la suite d'une malheureuse affaire où il était à peine compromis, il fut condamné à la peine de mort, enfermé pendant huit mois dans la forteresse Pierre-et-Paul et gracié quelques minutes à peine avant son exécution. Il a laissé dans V Idiot le souvenir des impressions terribles qu'il ressenti t face à face avec la mort.

Gracié! Drôle de grâce que celle qui lui donnait, en échange de la mort, la Sibérie, où il partit vers« la Maison des morts » par un froid de 40°! Il y resta quatre ans.

On a rattaché ses crises à ces années de fatigues exagérées.

« Les années qui marquent la un de son séjour en Russie, dit Loygue1, aux environs de 1860, furent des années de maladie et de tourment.

« Dostoïewski traversai! une époque de crises violentes et rapprochées. Il écrit à tout instant : « Ma santé est mau- « vaise, les crises ne me quittent pas. » « Si je veux me rendre « en Russie, c'est pour voir mes parents et consulter les « médecins, savoir ce que sont ces crises qui affaiblissent « ma mémoire et mes facultés et dont je crains qu'elles ne « me fassent devenir fou. Le médecin me dit que si je ne « prends pas des soins immédiats et réguliers (ce que je « ne pourrai faire que lorsque je serai complètement libre), « je pourrai mourir d'un spasme à la glotte qui se produit « à chacune de mes crises. » Les accès, qui ne se produisaient d'abord qu'une fois par mois, se renouvelèrent bientôt deux fois par semaine ».

Il édite un journal, V Époque, et, malgré un travail acharné, dormant à peine cinq heures par nuit, il échoue.

En 1866, il publie Crime et Châtiment, qui le remet un peu à flot.

En 1867, il va habiter Genève. Entre 1868 et 1870, il écrit V Idiot et les Frères Karamazoff, au milieu de souffrances morales et physiques qui lui font s'écrier :

« Et ils exigent que je fasse de lalittérature maintenant î Mais puis-je écrire en ce moment? Je m'arrache les cheveux et je passe des nuits blanches! Je pense continuellement et j'enrage. J'attends : 0 mon Dieu ! ma parole! ma parole ! Je ne puis décrire tous les détails de ma misère ; je rougirais de le faire. Après quoi, on exige de moi de l'art, de la poésie pure, sans vertige, et on me cite Tour-

1. Dr Loygue. Etude médico-psychologique sur Dostoïevski. Thèse Lyon, 1904.

guenefî, Gontcharov ! One Ton vienne voir clans quelle situation je travaille ! »

En 1871, il retourne en Russie et jusqu'à sa mort mène une existence à peu près calme.

Les frayeurs mystiques de cet auteur avaient d'ailleurs un caractère nettement épileptique.

« C'était la crainte douloureuse, dit-il, de quelque chose que je ne saurais préciser, de quelque chose que je ne conçois pas, qui n'existe pas dans l'ordre des choses, mais qui peut certainement se réaliser à chaque instant, comme une ironie jetée à tous les arguments de la raison; cette crainte se présente à moi et se dresse devant moi comme un fait irréfutable, affreux, difforme et inexorable; elle s'accroît de plus en plus, malgré tous les témoignages dujugement, de sorte qu'à la fin l'esprit, malgré qu'il acquière pendant ces moments-là peut-être encore plus de lucidité, n'en perd pas moins toute faculté de s'opposer à ces sensations. Il n'est plus obéi, il est inutile, et cette division en deux vient encore augmenter la douleur craintive de l'attente. » [Humiliés et Offensés.)

Il semble que les crises d'épilepsie jouaient ici nettement le rôle de décharge vis-à-vis des périodes de frayeur, et ce malheureux auteur en était arrivé à se réjouir d'éprouver de temps en temps un soulagement paradisiaque dans les quelques secondes qui précédaient l'attaque.

A peu près dans le même temps, vivait en France Flaubert, dont Maxime du Camp1 a décrit la crise d'une façon magistrale :

« Avant que sa vingt-deuxième année fût tombée du sablier éternel, un mal implacable l'avait saisi, l'avait en

Page 1