LE FÉTICHISME. — L'INVERSION SEXUELLE
jouer le rôle le plus important sur le psychisme du patient, et c'est pour cette raison que nous rangeons ces deux formes dans le fétichisme.
Le procès d'Oscar Wilde, plus récent, ne laisse pas que de paraître obscur. On trouvera dans l'ouvrage de Laupts (Paris 1910) sur l'homosexualité, un travail très complet sur cette question. Fils d'un père latin et d'une mère juive, Oscar Wilde n'est pas un personnage de sexe mâle dont le centre sexuel cérébral serait féminin ; il ne s'agit pas non plus d'un individu à tendances sexuelles orientées vers son propre sexe, mais d'un homme normal, marié, père de famille, qui se trouve entraîné par un milieu particulièrement vicieux. Wilde était un auteur très connu, recherché par les meilleurs milieux littéraires, entouré cependant par une compagnie suspecte dans laquelle se trouvait le fils du marquis de Queensberry, lord Alfred Douglas. Dans le premier procès, c'est Wilde qui poursuivait le marquis pour diffamation, le marquis l'ayant accusé par écrit d'avoir (au moins de poser pour avoir) des mœurs inavouables. Le marquis n'eut pas de peine à retourner l'accusation, tant et si bien que le marquis fut remis en liberté sur le retrait de la plainte de Wilde. Celui-ci fut arrêté le soir même et, le 11 avril, comparut à son tour comme accusé. Le jury ne put s'entendre et on fut obligé de renvoyer l'affaire devant un autre jury qui finit par condamner. Ce procès est trop près de nous pour en rendre l'appréciation facile. M. Paul Adam a écrit à ce sujet des lignes enthousiastes et finit par conclure qu'entre l'adultère et le pédéraste, c'est au second que doit échoir notre indulgence : il lèse moins. Cet enthousiasme peut paraître exagéré; mais ce qui est vrai, c'est que le jugement porté sur l'œuvre d'Oscar Wilde a certainement été modifié par sa condamnation. Le portrait de
Dorian Gray n'a guère été trouvé détestable qu'après le procès. Ce livre nous intéresse parce qu'il semble, en le lisant, que l'auteur s'y est un peu décrit lui-même. Le snobisme de Wilde, sa pose, le cynisme et l'impeccable égoïsme qu'il a toujours affichés, même sous l'œil du jury, semblent lui provenir du milieu où il fréquentait et se traduisent dans son œuvre par un marivaudage plutôt lourd. Quand Wilde décrit l'amitié de Dorian Gray et du peintre Basil, on sent que l'auteur s'apesantit indéfiniment sur une situation qui ne peut avoir guère d'intérêt que pour un inverti; il y a là, au début de l'ouvrage, l'histoire extraordinairement développée de la genèse de la passion d'un adulte pour un jeune garçon. Basil, qui paraît être ici Wilde, se sent frappé du coup de foudre en présence d'un être admirable, Dorian Gray, et trouve que le sentiment qui l'inspire est capable de le rénover et lui donne en tout cas une force qu'il ne se soupçonnait pas. Sous l'influence de cette passion platonique dont aucun sentiment ressenti pour une femme n'avait jamais atteint l'ampleur, Basil est devenu presque un génie. Wilde semble chercher à démontrer, comme le pensait Platen, que l'unisexualité serait capable de donner à l'humanité, artistiquement parlant, une puissance inconnue. Cette déformation fut d'ailleurs, dit-on, celle de Michel-Ange.
Défalcation faite des génies supérieurs, comme celui auquel nous venons de faire allusion, aucune de ces déformations, qu'il s'agisse d'homosexualité, de sadisme ou de masochisme, ne va pas sans un déséquilibre plus ou moins grave, et nous arrivons ainsi à passer en revue le rôle que la folie proprement dite a pu jouer dans la littérature. Anatole France, cet aimable sceptique, s'est posé la question, dans ses études littéraires, et rap-
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pelle à ce propos l'histoire des miroirs. Le miroir plan et le miroir convexe se reprochent mutuellement les déformations relatives qu'ils infligent aux objets sans que, comme le fait observer l'auteur, aucun critérium ne leur permette de prétendre l'un ou l'autre à la vérité. Il en serait du littérateur comme du miroir, et, pour refléter différemment la nature, il ne paraît pas au critique que les images enregistrées par l'un méritent d'être sensiblement préférées à celles décrites par l'autre. Évidemment nous sommes tous- un peu les hommes de la caverne, sinon tout à fait, et, dans tous les cas, le témoignage de nos sens ne peut que très relativement nous autoriser à considérer comme suspect le témoignage des sens du voisin. S'il est vrai que le consentement universel soit une des preuves principales, sinon la plus forte, de l'existence de Dieu, l'universalité de ce consentement commence à manquer pour chaque dieu en particulier et se restreint encore quand il ne s'agit plus que de ces petits dieux particuliers qui peuplent les bois et les fontaines. Ceux-ci appartiennent un peu en propre à chacun de nous, et nous ne saurions dire si le nôtre est plus ou moins faux que celui du voisin. La muse du fou peut donc être aussi charmante que celle de l'homme sage; peut-être saura-t-elle éveiller chez le lecteur des curiosités plus aiguës et des émotions plus vives.