‹ Le génie littéraireChapitre 46 sur 63 · Paris. Hachetle · texte numérisé non relu

Paris. Hachetle

racontée par un fou dans un moment de lucidité. C'est une confession sincère où la généralisation des conceptions délirantes est expliquée avec une clarté extraordinaire. Dans la folie, principalement dans la folie absorbante qui fut surtout le cas de Gérard, les drames les plus extravagants se nouent, s'enchevêtrent, mêlant le rêve à la réalité, décomposant les sensations pour en faire des sentiments, confondant les idées avec les actes et arrivant à un degré d'acuité si intense que Ton ne peut comprendre que l'âme ne succombe point aux émotions qui l'assaillent... Tout aliéniste qui voudra connaître le mode de production des phénomènes morbides dont le cerveau des fous est travaillé devra étudier ce livre. C'est une analyse psychologique de premier ordre; c'est mieux que cela, c'est l'autopsie d'une âme qui ne s'appartient plus, c'est la dissection des fantômes qui la tourmentent, la cristallisation du nuage, la prise de possession de l'insaisissable. »

La folie de Maupassant, celle de G. de Nerval ont fait de ces écrivains deux miroirs qui reflètent les choses de la vie; mais, si ce reflet nous amuse, s'il nous donne un sourire et souvent, un frisson, il ne change cependant rien aux conditions de notre existence; ce reflet du monde dans les yeux d'un fou ne change rien du monde lui-même. Cependant parfois l'association du génie littéraire à la déformation pathologique de la personnalité, à ce que Kratït-Ebing appelait la « paranoïa reformatoria », peut acquérir une puissance suffisante pour modifier l'ordre ambiant. Les paroles qui sortiront alors d'un cerveau douloureusement impressionné à la fois parce qu'il est anormal et parce que le milieu extérieur est lui-même tourmenté, retentiront à leur tour douloureusement sur l'ambiance. C'est ainsi que le génie de Tolstoï, que Grasset a déjà classé dans ses

Demi-fous et Demi-Responsables \ aura déterminé autour de lui plus de mal réel que d'amélioration sérieuse. C'est à lui qu'on doit cette sensiblerie pleurnicharde qui fait si souvent reporter sur les assassins d'aujourd'hui l'attendrissement qu'on devrait aux victimes. D'avoir trop pensé aux infortunes des prisonniers, nous n'avons guère réussi qu'à voir s'augmenter la proportion de la criminalité, et cette progression est une résultante directe de la philosophie tolstoïste. Cet homme, chez lequel la note dominante a été l'hypertrophie de l'orgueil, a été un soldat d'un héroïsme inutile, un buveur immodéré, un joueur qui a dissipé des fortunes, un amant passionné jusqu'à la frénésie, et, en fin de compte, un mystique qui a poussé le sacrifice de lui-même jusqu'au masochisme ; et sa vie s'est terminée par une fugue pathologique, une véritable crise de dromomanie, qui ne rappelle que de trop près les rêves d'aviation qui lui valurent, à huit ans, une chute de cinq mètres de haut, pour avoir voulu s'envoler parla fenêtre.

Son action philosophique a été mauvaise au point de vue de la défense sociale générale ; elle a été déplorable sur un groupe de malheureux, les Doukhobors, auxquels il a fait croire qu'ils pouvaient compter sur un appui qui fut beaucoup trop limité pour leurs besoins.

Tolstoï ne constitue d'ailleurs pas un phénomène isolé ni dans l'histoire de la littérature ni dans celle de la sociologie. Alors que sa proximité nous rend, toutes choses étant égales d'ailleurs, l'analyse plus délicate et le jugement plus incertain, il suffit, pour comprendre son rôle et déter^ miner la place qui lui revient, de se reporter à une grande figure, pour laquelle d'ailleurs il eutune vénération profonde.

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