J. Lemaitre, J.-J. Rousseau. Calmann-Lévy
atteint de « la paranoïa persecutoria seu rcformaloria » de Krafft-Ebing, c'est-à-dire du délire chronique systématisé progressif des persécutés et des réformateurs.
Ses idées de persécution se sont surtout traduites dans ses lettres, dans les Dialogues et dans les Rêveries du promeneur solitaire. Dans une lettre à M. de Saint-Germain écrite huit ans avant sa mort (1770), il se plaint d'être l'objet de machinations, dans lesquelles, dit-il, « rien n'a été omis pour l'exécution de cette noble entreprise ; toute la puissance d'un grand royaume, tous les talents d'un ministre intrigant, toutes les ruses de ses satellites, toute la vigilance de ses espions, la plume des auteurs, la langue des clabaudeurs, la séduction de mes amis, l'encouragement de mes ennemis, les malignes recherches sur ma vie pour la souiller, sur mes propos pour les empoisonner, sur mes écrits pour les falsifier ; l'art de dénaturer, si facile à la puissance, celui de me rendre odieux à tous les ordres, de me diffamer dans tous les pays ».
Mais, dès 1757, il parle de la « ligue » qui s'est formée
contre lui, et le délire, si bien affirmé dans les lignes citées
ci-dessus, se retrouve progressivement développé dans une
série de lettres correspondant à cette période de treize ans.
Les Dialogues, dans lesquels il suppose qu'un individu
cause de lui avec lui-même sans le connaître, sont remplis
de cette idée d'une conspiration universelle, idée qui va
jusqu'à lui faire croire qu'on l'oblige à se servir, malgré
lui, d'une encre incolore. Dès 1770, il avait pris d'ailleurs
la précaution de faire précéder les lettres qu'il écrivait à
ses amis d'un quatrain particulier et d'une disposition
spéciale de la date, écrivant 24 décembre 1770 : 17 — 70.
Il faut voir, dans ce fétiche, l'idée d'un geste de pro- Rémoxto et Voivenel. 14
tection, de défense contre les influences mystérieuses dont il se croyait victime. On retrouve un fétichisme identique chez certains malades décrits par Cullerre dans les Frontières de la folie.
Jules Lemaître nous déclare que les Rêveries constituent « le plus beau, le plus original, le plus immortellement jeune de ses livres » ; on y relève cependant des phrases comme la suivante : « Pouvais-je, dans mon bon sens, supposer qu'un jour moi, le môme homme que j'étais, le même que je suis encore, je passerais, je serais tenu, sans le moindre doute, pour un monstre, un empoisonneur, un assassin, que je deviendrais l'horreur de la race humaine, le jouet de la canaille ; que toute la salutation que me feraient les passants serait de cracher sur moi; qu'une génération tout entière s'amuserait d'un accord unanime à m'enterrer tout vivant ? » (Première Promenade.)
Châtelain, auquel nous empruntons ce passage, développe longuement les traits caractéristiques du délire et appelle l'attention sur l'égocentrisme de Rousseau, qui finit par trouver dans Le Tasse une strophe prédisant ses malheurs.
Ce tableau se complète enfin par des hallucinations et des illusions très nettes et, comme un persécuté vulgaire, Rousseau complète son délire en admettant que l'on prépare matériellement les endroits où il* doit résider, pour pouvoir le surveiller plus à l'aise.
Le côté qui nous intéresse dans cette histoire pathologique n'est ni de savoir quels arguments on peut opposer à ceux de Châtelain pour classer cet état mental sous une rubrique différente, ni s'il faut déplorer, avec Jules Lemaître, que cet homme qui fut « un étranger, un perpétuel malade et finalement un fou », eut une grande influence
sur la Révolution française et sur le romantisme; ce qu'il nous importe, c'est de constater, de l'avis même d'un critique littéraire très autorisé, que la forme du langage, la puissance verbale, survécurent chez Rousseau à la désorganisation progressive de l'intelligence.
Qu'il se soit agi d'artério-sclérose ou de démence, il est certain que l'affaiblissement mental, bien plus l'état franchement pathologique dont on note le début en 1757 ne lui ont plus permis de faire une œuvre cohérente. Les Dialogues sont pleins d'un rabâchage dont il ne s'aperçut pas lui-môme, malgré qu'il les ait recopié^ plusieurs fois, et le délire éclate trop évidemment dans les Rêveries pour que M. Jules Lemaître ne l'y eût pas surpris, s'il n'eût été préoccupé d'y trouver des arguments en faveur de la foi chrétienne ou pseudo-chrétienne de l'auteur. Pour nous, ces ouvrages ne montrent que la survivance, par rapport à ce qui constitue l'intellectualité supérieure, de l'intellectualité dont nous avons montré qu'elle se rattachait à des acquisitions qui correspondent à un mécanisme dont les fonctions deviennent presque instinctives. Le centre psychique ou, pour rappeler ce que nous disions au début, l'équilibre psychique supérieur, est déjà touché, que les centres anatomiques du langage fonctionnent encore grâce aux acquisitions mnémoniques de la jeunesse. M. Lemaître le dit lui-même, l'œuvre dernière, les Rêveries, est l'œuvre la plus jeune.
C'est, en effet, un phénomène bien connu de la mémoire que de raviver chez le vieillard les souvenirs de ses premières années, alors que les événements immédiats ne laissent plus de trace, Les Rêveries de Rousseau, écrites par un cerveau admirablement organisé pour le maniement de la langue et chez lequel les impressions de la jeunesse
avaient eu une fraîcheur extrême, ont bénéficié, d'une part, de l'automatisme d'une fonction du langage extrêmement développée et, d'autre part, de cette reviviscence qui est un phénomène banal de la mémoire dans les intelligences qui déclinent. Le produit de son cerveau, considéré au moment où il écrivait, le résultat de ses acquisitions récentes, c'est son délire et les bouffées d'orgueil qui éclatent çà et là.
Le délire de 1770 est un délire actif; l'état mental est pathologique, mais rien ne manque ; les idées morbides sont suffisamment nettes et suffisamment actives pour occuper toute la scène, les écrits sont cohérents, mais délirants. Au moment des Dialogues, le psychisme supérieur commence à être atteint. On ne trouve guère dans cet écrit qu'une manifestation délirante; les idées de cet ordre sont encore suffisammeut précises et suffisamment abondantes pour remplir toute la scène ; cependant l'organisme cérébral commence à subir une certaine désintégration, l'auteur ne se relit plus, rabâche, parle de lui-même à la troisième personne, puis le silence se fait. 11 ne reste plus alors en présence qu'un mécanisme littéraire de premier ordre et des acquisitions anciennes. Le cerveau est trop atteint pour créer encore, et le délire s'atténue assez pour ne plus reparaître que par intermittence. C'est donc le Rousseau de Mme de Warens, cette personnalité enfouie dans la profondeur des acquisitions déjà anciennes qui va dicter, à l'ouvrier d'art littéraire qu'il est resté, des pensées, des impressions, des rêves, qui ne sont au total que des souvenirs, encore empreints de la crise religieuse qu'il traversa à cette époque. Quantau délire, c'est à peine si sa signature se retrouve çà et là.
C'est ainsi que le génie littéraire de Rousseau ne résista