‹ Le génie littéraireChapitre 49 sur 63 · FOLIE · texte numérisé non relu

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pas lui non plus à Faction de la maladie et que, pas plus ici que chez les autres, nous ne pouvons attribuer à l'action morbide une valeur favorisante sur la production littéraire.

Il est un littérateur dont l'influence sur les esprits français, aidée par le snobisme et par la tendance que nous avons à admirer les étrangers, est formidable : Frédéric Nietzsche. Que d'intellectuelles se transforment en précieuses en prononçant ce nom et veulent passer pour des « Nietzschéennes » ! On ne Ta pas lu. On sait vaguement qu'il a crée le « surhomme », qu'il a parlé de volonté, de puissance, et on est de suite d'autant mieux de son avis qu'on l'ignore.

Il est assez curieux de constater que les écrivains les plus influents sur la mentalité d'un groupe d'intellectuels sont souvent ceux qu'on lit le moins. Rousseau, Tolstoï, Nietzsche représentent trois noms prononcés avec religion, entourés de quelques idées que les pseudo-initiés se passent dans leur cénacle ; c'est tout... et cela suffît à faire travailler les cervelles.

Quoiqu'il en soit, pour Nietzsche aussi, la maladie, — une paralysie générale à longue évolution, — n'eut d'autres résultats que de ruiner un génie suffisamment puissant pour avoir résisté longtemps à toutes les causes de destruction. Nietzsche était un héréditaire. Son père fut atteint de démence consécutive à un traumatisme. Son frère mourut en bas âge et dans des convulsions.

De bonne heure il manifesta son génie littéraire, et cette précocité coïncida avec un développement anomal des tendances musicales, coïncidence dont nous avons beaucoup plus haut donné l'explication. A neuf ans, il étudia le piano. « Il improvisa, il s'accompagna en chantant la

Bible, et la mère se troublait au souvenir du père, qui, pareil à l'enfant, jouait et improvisait sur l'orgue de Rocken. V instinct de créer, — un instinct déjà tyrannique, — s'empara de lui. Il composa des mélodies, des fantaisies, une suite de mazurkas dédiées à ses ancêtres polonais. Il écrivit des vers, et mère, grand'mère, tantes, sœurs reçurent à chaque anniversaire un poème avec sa musique. » (Daniel Halévy'.)

A treize ans, obéissant à ces centres corticaux du langage qui tendaient à s'exercer avec la force d'un instinct, — nous aimons à retrouver ce mot, — il raconta son histoire plus ou moins enjolivée, faisant comme George Sand, comme Waller Scott, oui bavardaient avec eux-mêmes dès l'âge de quatre ans et. construisaient d'interminables romans, cédant à cette puissance qui fait dire au Rousseau des Confessions : « Je ne vous raconte pas cela pour que cela vous intéresse, mais parce que je ne puis pas ne pas vous le raconter»; il écrivit, disons-nous, l'histoire de son enfance et termina cette première œuvre par les quatre vers suivants :

Ein Spiegel ist das Leben.

In ihm sich zu erkennen, Môcht'ich das erste nennen Wonach wir nur auch streben ! !

Ce besoin de composer des phrases et d'aligner des rimes se fit sentir chez lui, avec une force particulière. Une feuille blanche l'attire, et les images, les idées se déroulent; le cours en est si violent qu'il en est gêné par moments. « Une feuille de papier blanc est sur ma table, dit-il, je la regarde et muse, roulant ma plume entre mes doigts,

1. Daniel Halévv, la Vie de Frédéric Xielzsche. Calmarm-Lévy. éditeur-

gêné par la multitude inextricable des sujets, des sentiments, des pensées qui se pressent et veulent qu'on les écrive. »

Et cette écriture, ce style est musical. Cela jaillit naturellement, comme chez Rousseau, ce qui ne l'empêche pas, comme ce dernier, de raturer pour obtenir la beauté pure qu'il désire, parce qu'il est construit pour la créer. « L'impératif catégorique « Tu dois écrire, il est nécessaire que tu écrives » m'a réveillé. J'ai essayé de bien écrire... Avant tout je veux emprisonner dans mon style quelques esprits joyeux; je m'y appliquerai comme je m'applique sur mon clavier, et je veux joue?- enfin non, seulement des morceaux appris, mais de libres fantaisies, libres autant qu'il est possible, quoique toujours logiques et belles. »

Cet homme splendidement doué est malheureusement porteur de tares héréditaires. Désharmonisé dès sa naissance, le ton affectif est douloureux chez lui. Il s'ennuie, il s'isole. Il s'enferme dans des études d'érudition, déchiffre des manuscrits byzantins, approfondit l'antiquité grecque, prend dans cet isolement, dans ses excursions à travers le passé, dans son impossibilité à mener la môme vie que ses camarades une idée mauvaise de l'humanité contemporaine.

Deux lectures polarisent définitivement ses croyances, celle de l'œuvre d'Hôlderlin, qui semble être mort de démence précoce, après avoir mis dans une tragédie un précurseur de Zarathustra, et celle de Schopenhauer.

Gomme Rousseau, Nietzsche se sentait bon, mais était malheureux dans la société. Pour être un génie, on n'en est pas moins un homme, et ce n'est pas en soi qu'on cherche la cause de ses malheurs. Lui aussi, comme Jean-Jacques, comme Tolstoï, accusa la société. Les peuples sont en décadence. Ils ont perdu l'instinct de conservation et de dévelop-

pement, la volonté de puissance, der Wille zur 2*lacht, qui fait considérer avant tout le succès et ne s'attendrit pas sur le sort des vaincus. . . Dans Aînsipar la Zarathustra, dontle style a été comparé à celui des Paroles d'un croyant de Lamennais, il affirme que l'humanité ne peut être sauvée que par un surhomme (Uebermensch), qui doit épurer le corps social, supprimer les individualités malades pour protéger l'ensemble, «savoir souffrir est peu, écrit-il; des faibles femmes et des esclaves s'en acquittent à merveille; mais ne pas succomber soi-même au doute et à l'anxiété, lorsqu'on inflige une souffrance et qu'on entend le cri de cette souffrance, c'est cela qui est grand ».

Le surhomme doit être dur pour lui-même, et Niestzche donna l'exemple : « Une anecdote héroïque et puérile, dit Daniel Halévy, est l'unique souvenir de sa première année d'école : l'histoire de Mucius Sccevola paraît invraisemblable à quelques-uns de ses camarades ; ils la dénient : « Aucun homme n'aurait le courage de mettre sa main au feu », opinent ces jeunes critiques. Nietzschene daigne pas répondre, mais saisit dans le poêle un charbon ardent et le place dans la paume de sa main. Il porta toujoursla marque de cette brûlure, d'autant plus visible qu'il avait pris soin d'entretenir et d'élargir une plaie si glorieuse en y faisant couler de la cire fondue. »

Son hérédité maladive, ses lectures, son acharnement au travail, ses nombreuses affections déterminèrent le sens de sa philosophie à la fois désolée et énergique.

Lui aussi s'exprime quand il croit exprimer le monde extérieur. Il se rêve, essaie de réaliser son rêve et retombe dans la tristesse, dans le doute, dont plusieurs crises sillonnent sa vie. Ironie du sort, il écrit pour les hommes énergiques, et ce sont les esprits entachés de décaden-

iisme ou ceux que séduisent les fantaisies de la mode qui se déclarent ses disciples.

Qu'importe! Ne le plaignons pas de s'être tué par un travail exagéré. Il ne pouvait pas faire autrement. Sa fonction était d'écrire; il nous a appris lui-même que c'était là son impératif catégorique. Ses centres du langage formaient en quelque sorte la charpente de son cerveau et ils continuèrent à fonctionner quand déjà l'intelligence s'était désagrégée. Au printemps de 1888, alors qu'il ne sait plus se contenir et se corriger, dit Halévy, il « n'écrit pas un mot qui ne pénètre et tranche ». « Il semble, quand on étudie les derniers mois de cette vie, qu'on assiste au travail d'un engin de guerre que la main humaine ne gouvernerait plus. » Il n'a presque plus d'idées philosophiques, mais il chante, lui, musicien dès son enfance. Il ne lui reste plus que l'harmonie, comme si le centre le premier sculpté était le dernier effrité, et son cri d'agonie est un chant, « un dernier transport lyrique soulève son âme, et lui rend la force de mentir ». (Halévy.)

L'inflammation a tout brûlé dans ce cerveau, les parties purement intellectuelles ont flambé rapidement; la sphère du langage a résisté, et nous assistons, quand déjà le reste n'est plus que cendre, aux dernières lueurs qui s'avivent avant l'écroulement définitif.

Jour de ma vie !

Tu descende vers le soir!

Déjà brille ton œil

A demi brisé ;

Déjà ruissellent les gouttes de ta rosée

Parsemées comme des larmes ;

Déjà s'étend, paisible sur la mer laiteuse,

Ta pourpre aimée,

Ta dernière, tardive sérénité.

Plus rien à l'entour que les vagues et leur jeu.

Ce qui jadis fut difficile

A sombré dans un oubli bleu.

Inactive, ma barque est là.

Orages, voyages — combien désappris !

Les désirs, les espoirs sont noyés,

L'âme et la mer sont lisses.

Septième solitude !

Jamais je ne sentis

Plus proche de moi la douce sécurité,

Plus chaud le rayon du soleil.

— La glace de mon sommet ne brille-t-elle pas encore?

Argenté, rapide, un poisson

Glisse et fuit au long de ma barque...

(Traduction Halévy.)

Ici encore la maladie n'a pu que montrer la magnifique résistance des organes nécessaires au génie littéraire.

Il y a quelque cinquante ans, un homme d'une grande valeur scientifique joua, sur l'évolution philosophique en France, un rôle comparable à celui de Tolstoï; Auguste Comte semble cependant avoir été moins en proie au démon de l'orgueil et, tandis que Tolstoï affichait sa blouse de moujickde la même manière dont Tartuffe s'écrie : « Laurent, serrez ma haire avec ma discipline », la redingote d'Auguste Comte ne fut jamais un symbole et se rencontra au contraire souvent dans les chemins de l'altruisme très pur que gardait son propriétaire. Malheureusement Auguste Comte paraît avoir été un circulaire. Il eut des crises de dépression avec tentative de suicide et des crises d'excitation. Interné chez Esquirol,qui porta le diagnostic de manie avec mégalomanie, il signa son acte de mariage : Brutus- Bonaparte Comte, planta son couteau sur la table « comme le montagnard écossais de Walter Scott », voulut manger

le dos succulent d'un porc et débita des passages des œuvres d'Homère.

Dupré et Nathan ' ont récemment montré au Congrès de Genève le rôle joué par la psychose périodique sur la fécondité et l'orientation du génie littéraire ou artistique. Ils ont donné l'observation de Schumann et celle de Hugo Wolff.

« La vie de Schumann a été traversée par six grandes crises de dépression mélancolique, entre lesquelles on retrouve des périodes de suractivité productive avec expansion et excitation. Dans les dernières années, l'œuvre inégale et tourmentée du grand artiste reflète des oscillations plus marquées dans l'activité psychique qui diminue ; puis apparaît du délire hallucinatoire, une tentative de suicide, et Schumann meurt d'une encéphalopathie diffuse chronique de nature mal déterminée. »

« Hugo Wolff, mort de paralysie générale, présenta, de vingt-sept à quarante ans, quatre crises d'excitation, au cours desquelles il composa des centaines de lieders : entre les crises, longues périodes d'inactivité et de silence musical absolu. »

Ni les époques, ni les civilisations ne mettent d'ailleurs les poètes à l'abri de la folie. Antheaume et Dromard2 terminent ainsi une longue étude sur le Tasse et sur le poète autrichien Nicolas Lenau : « Chez le Tasse, l'aliénation semble annihiler le génie ; celui-ci s'atrophie à mesure que celle-là prend plus d'extension, et l'on peut affirmer que l'auteur n'a pas fourni ce qu'il aurait pu donner, si sa vitalité n'avait été amoindrie par la maladie. »

Chez Lenau, le génie poétique lance encore quelques

1. Dupré et Nathan, Circularisme et génie musical. Genève, août 1907.

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