‹ Le génie littéraireChapitre 51 sur 63 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

La dégénérescence,

Nous venons de passer en revue toute la série des causes qui ont pu être à un certain moment et par certains profanes considérées comme jouant un rôle adjuvant dans la genèse des œuvres littéraires. Il est de tradition, dans un certain nombre de cénacles ou de milieux, de croire que l'on peut obtenir un rendemenl meilleur de la machine cérébrale en ayant recours à l'un ou à l'autre des excitants ou des toxiques dont nous avons passé en revue les effets. Le résultat de ce préjugé a été certainement d'entraver d'une façon complète la carrière de jeunes gens qui auraient pu produire. On ne peut nier, quand on songe à Rimbaud par exemple, qu'elle ne puissent jouer un rôle tel que la production littéraire s'en trouve complètement arrêtée; enfin, chez tous ceux dont nous avons cité les noms, l'effet produit peut toujours se disdser en deux périodes ou, si l'on préfère, se présente sous deux aspects : le poison au début agit comme un excitant, il n'ajoute rien à la valeur de l'individu qui en fait usage, il n'augmente ni sa fonction créatrice ni la puissance de sa forme, il ne fait pas apparaître dans l'œuvre quelque chose qui, sans lui, fût resté obscur, il ne provoque même pas une condensation de

l'œuvre dans le temps, c'est-à-dire qu'on ne lui doit pas des périodes plus fécondes dans la vie de ceux sur lesquels il agit, si Ton envisage ces périodes pendant une durée appréciable ; mais il permet à sa victime de fournir par à-coups la même course qu'elle eût donnée d'un pas moins rapide; les matériaux accumulés, les acquisitions antérieures flambent dans une gerbe qui peut sembler éblouissante, mais le silence, qui succède à cette explosion eût été à l'état normal rempli par des efforts au moins aussi fructueux. S'il est vrai que chaque auteur ait en lui une certaine puissance de production et qu'il soit capable de donner, au cours d'un cycle, naissance à une certaine œuvre proportionnelle à sa valeur personnelle, nous pouvons admettre que, dans la lune de miel des excitations artificielles, la production quotidienne sera remplacée par des pages plus brillantes, mais plus espacées.

La surproduction, la suractivité ne sont donc qu'apparentes, et après cette première période, si l'on veut favorable, apparaît celle plus longue de la stérilisation. Qu'il s'agisse d'un poison chimique ou d'un poison morbide, de l'alcoolisme ou de la tuberculose, de la morphinomanie ou de la folie, nous avons toujours vu l'individu atteint par l'une de ces causes de déchéance donner au début l'impression d'une puissance dont il est rapidement facile de voir qu'elle n'est qu'une illusion. Ensuite ce n'est que dans les relais du mal, dans les intervalles laissés libres par l'agent pathogène, que l'on voit reparaître l'effort génial, mais déjà cet effort est plus pénible, plus douloureux, la tristesse de l'être qui décline se perçoit. Tantôt on y trouve les révoltes brusques et les tendances aux blasphèmes que donnent les poisons. Tantôt, au contraire, on y rencontre l'exagération affective et la douceur triste que comporte

l'évolution lente de Ja maladie physique. Tantôt encore ce seront des descriptions qui se rapprocheront de plus en plus du rêve, ou, si Ton veut, du délire. Chez tous ce sera la description, involontaire ou non, de l'état personnel ; le poète ne connaît que lai-même et ne cesse guère de nous parler de lui.

Et puis c'est le silence.

Nous avons donc assisté à une destruction, à un arrêt, qui peut être définitif au point de vue littéraire, sans l'être au point de vue de l'existence, comme chez Rimbaud.

Toutes ces causes, si nous les envisageons maintenant en elles-mêmes, nous les connaissons pour les avoir vues ailleurs ; elles se retrouvent avec le même caractère destructeur quand on abandonne l'histoire de l'individu pour examiner celle de l'espèce. En dehors de toute relation avec le génie, quand elles agissent sur l'être d'intellectualité moyenne, elles tendent non seulement à le détruire luimême, mais à détruire sa race : le café, le tabac, l'opium, la morphine, les grandes infections, tous ces facteurs de désordre frappent lourdement la descendance de celui qu'ils atteignent. On les énumère tout au long dans les causes de la dégénérescence.

Nous avons vu qu'un certain nombre de nos auteurs avaient déjà été frappés dès leur origine par les tares ancestrales; mais l'incompatibilité entre leurs facultés de production et les différentes causes pathogènes auxquelles ils se sont heurtés permet de les considérer surtout comme frappés de dégénérescence acquise. Ceci revient à dire que les causes de la dégénérescence sont notoirement hostiles à V évolution du génie littéraire. Si l'action n'est pas très intense, si elle se limite à une hérédité relativement faible et si elle est corrigée sans cesse par la discipline physique,

comme dans la vie d'un Flaubert, elle n'opposera au développement génial qu'un frein relatif; mais les exceptions de ce genre ne font que montrer mieux encore combien peu on peut considérer le développement génial comme l'enfant de ces causes qui le détruisent. Ces causes peuvent, jetées sur le foyer de la vie, y provoquer des gerbes étincelantes mais passagères, comme le font les gouttes d'eau dont le forgeron avive son foyer. Mais la matière s'use d'autant plus vite et la cendre vers laquelle nous allons tous n'en apparaît que plus tôt.

C'est donc une inconséquence peut-être voulue, peut-être subie, que de faire, comme le voulait Lombroso, du génie littéraire, du génie, une forme de la folie. Lombroso employait ce terme de folie dans un sens tout à fait général. Du moins nous devons le comprendre comme tel. La signification la plus simple que Ton puisse donner à ce mot de folie est celle du déséquilibre dans le sens fâcheux du mot. Plus simplement, cela s'appelle la maladie. Lombroso faisait donc du génie une maladie particulière de l'espèce, quelque chose comme une dégénérescence qui aurait bien tourné.

La méthode de Lombroso ne permet pas d'accorder à ses affirmations toute la force qu'il pensait leur donner : D'abord il emploie des arguments de statistique dont la valeur est plutôt médiocre; c'est ainsi qu'il montre que si le nombre des suicides pour un million de portefaix est de tant, le chiffre qui représenterait le nombre des suicides pour un million de littérateurs est dix ou vingt fois plus élevé. Sans objecter à Lombroso qu'il est difficile d'établir une proportion sur un million d'hommes de lettres, on peut lui faire remarquer que les origines populaires de beaucoup de lettrés rendent délicate la question de savoir s'il faut

aussi complètement les séparer de leurs origines. Plus loin Lombroso affirme que le génie est une psychose dégénérative appartenant à la famille des épilepsies. Cette conception, qui ne s'étaye sur aucune critique bien précise, semble facile à démolir, ne serait-ce qu'en étudiant l'histoire de Flaubert ; si le génie était une psychose de nature épileptique, c'est chez un épileptique que l'on devrait trouver la facilité la plus grande des manifestations géniales : être épileptique, c'est en effet présenter un état pathologique permanent, dont l'existence se révèle par des crises plus ou moins espacées, mais qui ne cesse pas dans leurs intervalles ; or la vie de Flaubert est, au contraire, toute entière un exemple des efforts d'un homme de génie contre l'entrave qui résultait pour lui de son étatmorbide. Cela est conforme à ce que nous savons du mal comitial dont le caractère essentiel est de jouer un rôle d'inhibition; ceile-ci, totale au moment de la crise, partielle au cours des équivalents, n'en ressort pas moins avec évidence de toute l'étude clinique. Si Lombroso disait vrai, Flaubert eût dû être au contraire, de tous les auteurs, un de ceux qui auraient produit le plus facilement. L'épilepsie comme la folie ne peuvent aller sans lésion cérébrale et c'est procéder à une argumentation étrangement mystique que de vouloir faire d'une production de qualité supérieure le résultat du fonctionnement d'un organe partiellement détruit.

D'autres que Lombroso ont cherché à rapprocher la notion du génie de celle de la dégénérescence. Max Nordau a fait des efforts considérables pour démontrer que la plupart des auteurs contemporains, lui excepté, sont des victimes d'une dégénérescence extrêmement avancée. Il passe en revue les différentes écoles et distribue, avec une impartialité digne déloges, les injures les plus variées à Rémoxd et Voivexel. 15

des écrivains qui sont d'autant plus pour lui « vus du dehors » qu'il s'agit le plus souvent de Français, alors qu'il est Allemand. Il nous dit par exemple, en parlant des symbolistes, que l'esprit allemand donne aux flâneurs esthétiques le nom de « voleurs de jours » ; « Tagediebe » ; ces flâneurs, dit-il, « raillent le plat philistin qui accomplit mécaniquement, comme le cheval du moulin, un travail régulier... et témoigne, au contraire, une profonde défiance pour les arts sans pain. Ils glorifient les gens errants qui vagabondent lyriquement, carottent insoucieusement. La Chanson des Gueux de M. Jean Richepin est l'expression la plus typique de cette conception de la vie, dont les Chansons d'un compagnon errant et les Lieds du ménétrier de Rodolphe Baumbach nous offrent, dans la littérature allemande un exemple analogue, quoique moins accusé ». Il parle de l'imbécillité des mystiques dont il dit, à propos des Préraphaélites, qu'ils s'imaginaient être des parents intellectuels des primitifs, parce qu'ils peignaient comme ceux-ci des tableaux religieux. Puis il cite Rosseti, dont il prétend que l'œuvre est un pastiche confus de celle du Dante. Il insiste ensuite sur les formes de l'association des assonnances dans le célèbre poème Eden Bower, et qualifie cette recherche de « particularité du langage des idiots et des aliénés ». Swinburne est pour lui un dégénéré supérieur dans le sens de Magnan. « Ses idées sont fausses et fréquemment délirantes, dit-il, et comme tous les dégénérés, étant extraordinairement suggestible, il a imité, consciemment ou non, tous les poètes qu'il a lus. » Cette imitation supposerait un talent bien souple.

Après le mysticisme \ c'est le symbolisme qui ne trouve

Page 1