Max Nordau. Dégénérescence. Paris, F. Alcan
pas grâce devant les yeux de Nordau. Il caractérise ainsi les symbolistes : « Ils réunissaient... la vanité sans borne et l'opinion exagérée de leur propre mérite, la forte émotivité, la pensée confuse et incohérente, le caquetage (la logorrhée de la psychiatrie), l'inaptitude complète au travail sérieux et soutenu. » Il désigne ainsi Jean Moréas, Laurent Tailhade, Charles Morice, Stéphane Mallarmé, M. Paul Desjardins, dont il qualifie l'ouvrage « d'évangile d'imbéciles et d'idiots », et M. F.-R. Paulhan. Il se met ensuite très fort en colère contre les jésuites, chez lesquels il prétend ' qu'Henri de Régnier et Louis le Cardenel ont reçu leur éducation, en même temps que Charles Morice, Melchior de Vogue et Rod, parce que, dit-il, ils ont trouvé la phrase où l'on parle de la banqueroute de la science ; il fait enfin lui-même une critique du symbolisme dont l'argumentation est tout aussi à côté du sujet que celle des gens dont il déplore les défaillances littéraires. Nordau dit d'ailleurs que hors de France ce sont seulement les imbéciles et les spéculateurs à sensation qui cherchent à présenter le symbolisme comme un mouvement sérieux. Le même auteur, parlant du tolstoïsme, critique lourdement l'ensemble de l'œuvre de celui qui s'enthousiasmait, après Horace et Rousseau, pour la vie campagnarde. Wagner est pour lui un anarchiste aigri dominé dans toute sa vie intellectuelle, consciente ou inconsciente, par l'émotion sexuelle; il ajoute qu'il est complètement stérile en tant que poète, et il finit, tellement Wagner l'enragé, par avouer que : « Nous autres Allemands ne sommes en général ni très pieux, ni très cultivés sous le rapport esthétique. » Comme dit Musset :
La chose à l'ouïr parut claire en effet.
Zola, comme Wagner, a mérité la colère de Nordau, auquel nous avons le regret de voir reproduire les critiques parfois trop dures formulées par Anatole France contre le chef de l'école de Médan. On s'est rendu compte combien on avait eu tort de chercher dans l'œuvre de Zola les caractéristiques de sa personne morale, quand on le vit, dans son héroïsme solitaire, se dresser, en faveur d'une idée, contre l'ensemble des forces sociales organisées de son pays.
Mais pour en revenir à Max Nordau, nous ne pouvons nous abstenir de signaler le volumineux paquet d'injures qu'il accumule en l'honneur de cet écrivain. Il est cependant très juste quand il démontre que Zola, bien qu'il en eût, était un romantique et quand il lui reproche d'interposer sans cesse son moi entre la nature et les descriptions qu'il en fait. Il nous fallait apparemment arriver à Nordau pour rencontrer quelqu'un qui pût se placer en dehors de lui-même pour voir la nature et pour lire les œuvres de ses contemporains. Nous n'aurons pas l'impolitesse de relever ici les symptômes d'un fâcheux dédoublement de la personnalité de ce critique; ce serait découvrir en lui un phénomène de dégénérescence trop important.
Enfin, pour terminer, dans un chapitre où il veut pronostiquer ce que sera la littérature de l'avenir, Nordau dit que : « l'on bêle vers de nouvelles formes » ; il ajoute qu'elles ne donneront aucun talent aux incapables et il termine en nous prévenant charitablement que l'hystérie de l'époque ne durera pas, que les aberrations de l'artn'ont pas d'avenir, et qu'elles disparaîtront quand l'humanité civilisée aura triomphé de son état d'épuisement.
Dans son travail sur les Demi-Fous et Demi- Responsables M. Grasset passe enrevue un certain nombre de littérateurs, en tête desquels il place Socrate et Pascal, et dont nous
avons-nous-même cité le plus grand nombre ; il y ajoute une succincte analyse de l'état mental d'un certain nombre d'autres grands hommes dont le nom est connu soit dans les sciences, soit en philosophie, soit dans l'art de gouverner les peuples. Pour lui la question est de savoir si les demi-fous peuvent être en même temps des hommes supérieurs. Pour nous la question est différente, la réponse à la précédente ne faisant pas de doute, pas plus avant qu'après avoir lu le livre de M. Grasset.
Ce qui nous intéresse, en effet, est de savoir s'il y a entre le déséquilibre et le génie une relation de cause à effet. Le génie, d'après ce que nous avons 'cherché à montrer et d'après ce que nous avons vu jusqu'ici, ne peut pas être considéré comme l'effet dune cause pathologique, puisque chaque fois que cette cause pathologique est survenue, nous avons vu la manifestation géniale s'affaiblir, s'espacer, disparaître. Le déséquilibre est-il le résultat du génie? Cela ne paraît pas non plus vraisemblable : d'abord parce que les manifestations d'ordre supérieur dans le domaine de l'esprit ne s'accompagnent pas nécessairement de déséquilibre, et ensuite parce que, chronologiquement, les accidents pathologiques semblent assez régulièrement n'apparaître que lorsque l'activité intellectuelle supérieure s'est déjà manifestée d'une manière importante. Pour M. Grasset, qui étudie la valeur sociale des demi-fous, le déséquilibre des hommes supérieurs sert à démontrer qu'il n'y a pas nécessairement déchéance parce qu'il y aura un équilibre instable. Il conçoit la nécessité pour ces êtres particuliers d'être, au point de vue social, autrement situés que les normaux; il ne les condamne pas, et ne les absout sans appel.
A notre point de vue, il nous suffît de constater la coexistence de ces deux éléments : supériorité et déséquilibre,
avec la valeur terminale des accidents qui appartiennent au second, pour dire, contre Max Nordau, et avec l'appui indirect de la voix autorisée du maître de Montpellier, que le génie ne procède pas des dégénérescences, et que le déséquilibre qui coexiste avec lui n'est en somme que son talon d'Achille.
M. Henri Joly * , dans un livre très documenté, s'est efforcé de rechercher, il y a vingt ans, si la folie et le génie pouvaient être des phénomènes de même ordre et proteste contre la phrase de Moreau (de Tours) que nous citerons ici après lui : « Les dispositions d'esprit qui font qu'un homme se distingue des autres hommes par l'originalité de ses vues et de ses conceptions, par son excentricité ou l'énergie de ses facultés affectives, par la transcendance de ses facultés intellectuelles, prennent leur source dans les mêmes conditions organiques que les divers troubles moraux dont la folie et l'idiotie sont l'expression la plus complète. » (Moreau, de Tours, la Psychologie morbide.)
En réponse à ce paradoxe, M. Joly établit une réfutation qui nous est d'autant plus précieuse qu'elle repose sur cette idée qu'il n'y a pas de folie sans altération cérébrale et qu'on ne peut guère considérer la supériorité intellectuelle comme le résultat d'une lésion anatomique. La seule loi qui puisse être invoquée au point de vue héréditaire dans la constitution de l'homme de génie est une vieille loi de Buffon qui veut que les sexes se ressemblent en s'entrecroisant, c'est-à-dire qui fait de la fille la descendante du père, du fils celui de la mère. Ceci explique la médiocrité des fils nés d'hommes intellectuels supérieurs ; mais, comme il est fréquent de leur trouver des filles remar-