H. Joly, Psychologie des grands hommes, 1891 (Hachette
quables, on ne peut pas dire qu'ils soient des dégénérés, mais simplement que leur descendance obéit aux mêmes lois générales que celles des autres êtres. Le génie se montre ainsi héréditaire et cette hérédité se démontre lorsque, avec M. Joly, on se donne la peine de suivre la race quand elle passe en quenouille.
C'est ainsi que le connétable Anne de Montmorency, qui n'eut point de descendance illustre, voit sa famille naturelle se continuer dans l'amiral de Coligny et le grand Condé, qui sont des Montmorency par leur mère.
Le connétable de Saint-Paul se retrouve dans les Guises par sa petite-fille Antoinette de Bourbon; enfin Turenne descend de Nassau par sa mère.
Sainte-Beuve insiste (tome VII des Causeries du lundi) sur le rôle que l'on peut attribuer aux rapports entre l'intellectualité des frères et des sœurs, ces dernières paraissant être en général plus rapprochées de l'homme de génie que les frères. M. Joly, qui reproduit cette idée, cite de nombreux exemples à l'appui. Cette transmission héréditaire, ce parallélisme du développement dans les deux sexes, constituent deux arguments importants contre la conception tératologique de Moreau (de Tours), de Lombroso et de Max Nordau.
On a voulu faire également de la race une condition nécessaire du développement génial. Goethe a émis à cet égard un paradoxe fameux auquel M. Joly a très justement répondu en citant la famille Lemaire, dont le premier ayant reçu du roi Henri Ier une récompense héréditaire, on trouva, sous Louis XIV, huit mille personnes pour réclamer légitimement ce droit. Aucun d'eux n'a laissé, ni avant ni après cette réclamation, de trace de son génie.
On cite encore des familles dans lesquelles la distinction
intellectuelle, mais non le génie, semble être héréditaire. Ces citations, qu'il nous semble inutile de reproduire, n'impliquent pas autre chose que les autres faits démonstratifs de l'hérédité, mais on ne trouve pas dans ces familles illustres plus d'hommes de génie que dans la famille Lemaire. Ce n'est donc pas la totalisation des hérédités qui provoque l'apparition d'un homme supérieur.
Le milieu peut avoir une certaine influence. Un homme de génie semble souvent n'apparaître qu'après avoir été précédé dans le même ordre d'idées et dans le même milieu par des hommes de valeur, quoique moins brillants. Il serait peut-être plus juste de dire que le milieu, préparé par des efforts successifs, a permis à un moment donné à l'homme de génie de se développer librement. Ceci ne veut cependant pas dire que la liberté soit une condition nécessaire au développement des grandes qualités intellectuelles ; elle était ce qui manquait le plus au grand siècle. Le régime politique semble en tout cas indifférent ; tout au plus peut-on lui accorder une valeur d'orientation.
MM. Antheaume et Dromard sont bien d'accord avec nous quand ils disent que le génie n'est pas une névrose, mais qu'il peut se compliquer de névrose, que les fléaux de l'esprit peuvent l'escorter, mais que cette escorte n'est point nécessaire. Nous cesserons de partager leur opinion quand ils veulent voir dans la névrose une rançon « et en quelque façon une gangue du génie ». Tous les efforts de la nature n'aboutissent pas à une œuvre parfaite, pas plus chez l'homme que chez l'animal ou chez les plantes. On note partout des avortements, des malfaçons, des valeurs moyennes et quelques rares produits supérieurs, et s'il est vrai qu'il n'y a pas beaucoup de différence entre l'idiot et l'homme de génie, l'espace n'en est pas moins rempli par
cette foule qui s'appelle « Tout le Monde » et qui se compose des êtres moyens. Évidemment les différences anatomiques sont faibles ; depuis le moment de la naissance cependant, des êtres constitués d'une manière à ce moment-là presque pareille, ou bien s'arrêteront de suite : ce seront les idiots ; feront quelques pas pour s'éteindre rapidement au point de vue cérébral : ce seront les déments précoces ; ou bien se développeront supérieurement à la grande moyenne de leurs contemporains sans qu'on puisse, à aucun moment, établir un parallélisme entre ces différents cerveaux, malgré leurs très grandes ressemblances pendant la période fœtale; et comme on n'a jamais vu un idiot, un imbécile ou un dément précoce, se transformer brusquement en un homme de génie, il est impossible de considérer la série des premiers états comme formant la gangue du second. Évidemment nous exagérons les termes du rapport, mais un névrosé est en somme un anomal, et n'a pas, plus que les autres anomaux, le droit de jouer ici un rôle de chrysalide.
Il est un autre argument qu'il est important de faire valoir pour mettre au point la valeur réelle des observations que nous avons relevées jusqu'ici au sujet des hommes doués d'une intellectualité supérieure. C'est que précisément la supériorité qu'ils ont présentée a provoqué à leur sujet et sur leur entourage une enquête minutieuse. Cette enquête, ce besoin de documentation sur tous ceux que l'on admire a presque toujours, sinon toujours, été faite sans arrière-pensée hostile. Elle n'en est pas moin3 extrêmement indiscrète, et l'on relève avec un soin jaloux tout ce qui peut paraître un peu extraordinaire, non seulement dans la vie du sujet que l'on admire, mais dans toute l'histoire de sa famille. Il y a presque rivalité entre ces « cher-
cheurs de tares » , tellement que Ton pourrait p] utôt craindre qu'ils en inventent plutôt qu'ils n'en oublient. Avec la meilleure foi du monde, un fait insignifiant retenu et commenté prend une valeur qui n'est plus sa valeur réelle, mais celle que lui donne celui qui l'a découvert. Ce que l'on nous apporte, c'est la déformation de monsieur X, vue avec les lunettes de monsieur Z ; tant pis pour le premier si les secondes grossissent. Il en résulte, dans les cas les plus favorables, que l'on attribue une importance extrême à des faits qui sont dune banalité courante. De même qu'il est exagéré de mettre sur le compte de la fonction royale toutes les déformations physiques ou morales qui se rencontrent chez les collatéraux des sujets régnants, de même il ne faut pas vouloir attribuer une action spéciale sur le génie à de petits accidents que l'on rencontre à chaque pas dans la vie quotidienne. Si l'on suivait avec attention la famille de n'importe quel homme simplement doué de qualités moyennes, il est probable que l'on pourrait y trouver, au point de vue héréditaire, beaucoup de petits faits semipathologiques. Le médecin chargé de cette enquête dans un cas où l'hérédité peut avoir de l'importance ne leur accordera qu'une attention très petite. Si la mère de ce sujet moyen a été d'une piété exagérée, si elle a plusieurs fois regardé la suscription d'une lettre avant de la jeter dans la boîte, si elle a fait le tour, tous les soirs, de sa maison pour s'assurer qu'il n'y avait aucun voleur, redoutant son entrée par quelque passage beaucoup trop petit, le médecin n'en aura nullement cure. S'il s'agit d'un grand homme, tout cela sera amplifié, discute', et, par décret, considéré comme de la plus haute importance. Il en est de même dans la vie de chacun de nous. Quel est celui qui n'a pas eu un moment de doute sans motif, de l'impatience à retrouver un
nom oublié, de la crainte au sujet d'une erreur possible dans la composition d'un médicament, un fétichisme plus ou moins ébauché comme d'éviter certaines rues, de craindre le numéro 13, etc.. Cela est si fréquent que nous pourrions citer un des plus grands hôtels de Paris dans lequel il n'y a pas un numéro 13 sur plus de 600 chambres, tellement les organisateurs étaient certains de s'exposer à des ennuis avec leur clientèle, s'ils avaient conservé ce chiffre. Celui-ci redoutera de toucher certaines étoffes, un autre ne pourra manier certains fruits, des traditions légendaires ou religieuses joueront un rôle tantôt favorable, tantôt désagréable sur la vie d'un autre, et cependant aucun des individus auxquels nous pensons en ce moment n'est en réalité sorti de la normale. Ce sont des individus occupant dans la bourgeoisie moyenne un rôle honorable et dont certains remplissent des fonctions sociales délicates. Il suffirait de phénomènes analogues dans l'histoire intime d'un être supérieur pour qu'on en tirât immédiatement des conclusions certainement exagérées. Ceci revient à dire si l'on préfère, comme le dit fort judicieusement Krafft-Ebing, que l'homme est soumis, depuis sa naissance, et même avant, dans son hérédité, à des causes vulnérantes suffisamment nombreuses, pour qu'il n'y ait pas d'homme tout à fait normal. Les petites tares d'un grand homme ne méritent donc pas qu'on leur attribue une valeur proportionnelle à celle de son génie.