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CHAPITRE XVIII

La progénérescence : physiologie générale.

Nous pensons avoir suffisamment démontré combien peu on pouvait établir de relation de cause à effet entre les manifestations d'ordre supérieur dans les fonctions du langage et les divers épisodes de nature pathologique ou toxique que Ton a pu relever au cours de la vie des grands manieurs de la pensée humaine. Le génie apparaît et se développe non pas grâce à l'influence de ces divers facteurs, mais indépendamment d'eux, et souvent malgré eux. Ce n'est pas un phénomène de dégénérescence, ce n'est pas une monstruosité; c'est un développement, plus parfait, de quelque chose qui, pour grandir, a d'abord besoin d'être normal. Les conditions sociales extérieures à l'individu, les grands phénomènes qui se produisent dans la vie des peuples, peuvent jouer un rôle d'orientation sur le sens dans lequel évolueront les hommes de génie ; telle époque sera plus favorable aux littérateurs, telle autre aux philosophes, telle autre encore aux peintres, aux mathématiciens, aux grands capitaines, mais il semble que la qualité géniale soit préexistante à la qualité particulière, à la forme sous laquelle s'extériorisera ce génie. Ceci revient à

dire que le propre du génie n'est pas de se localiser à telle ou telle branche de l'activité humaine ; la spécialisation dépend du milieu, le génie dépend de la nature.

Les hommes de la Renaissance, comme Léonard de Vinci et Michel Ange, qui vécurent dans une époque où aucune des branches de l'activité humaine n'avait pris une amplitude exagérée, surent manifester leur génie sous un très grand nombre de formes intellectuelles, à la fois différentes et parallèles.

On peut donc considérer le génie comme une manifestation naturelle dans laquelle les qualités fondamentales de l'être atteignent un maximum qui reste inaccessible à la masse, et on peut l'envisager comme une synthèse de tout ce que la nature peut produire comme organisation cérébrale. Loin d'y voir un phénomène de dégénérescence, il faut au contraire y voir l'expression d'un progrès, une progénérescence ; il n'y a rien de plus dans l'homme de génie que dans l'homme normal, si ce n'est une qualité supérieure dans l'équilibre général de l'intellectualité. Cette supériorité intellectuelle ne constitue d'ailleurs pas, comme nous l'avons vu, un phénomène isolé, tranchant complètement sur tout ce qui le précède et sur tout ce qui le suit. Il est au contraire, comme l'a montré M. Joly, préparé dans la famille naturelle par des valeurs approchantes que l'on retrouve également chez les successeurs et chez les collatéraux. Le génie représente donc un maximum dans une courbe régulière. Etant donnée d'ailleurs sa valeur éducatrice, on ne peut pas admettre que le niveau après lui retombe aussi bas que le niveau moyen antérieur ; le progrès général des peuples, celui de l'intellectualité moyenne est fait des leçons que les grands hommes apportent; l'humanité est en somme leur héritière et l'effort de la nature

profite en réalité à l'ensemble des êtres au milieu desquels il s'est produit.

Le génie littéraire est donc une progénérescence de la faculté du langage. Nous avons dit au début la signification générale qu'il fallait donner à ce terme de langage, et si, en cours de route, nous avons plus volontiers parlé de sa forme écrite, ce que nous avons dit n'en est pas moins vrai pour toutes les autres formes sous lesquelles il s'exprime. Nous avons dit aussi que, pour n'être point rigoureusment l'apanage de l'homme, le langage n'en prenait pas moins chez celui-ci une valeur caractéristique particulière. Les nègres ont, dit-on, une phrase très simple, pour exprimer l'importance de cette caractéristique : ils diraient en parlant du singe : « Li pas parler pour li pas travailler. » C'est qu'en effet le langage prend, chez l'homme, le caractère essentiel que la nature a donné chez tous les êtres à ce qui constitue la parure.

Nous sommes obligés, avant d'aller plus loin, de revenir, en les précisant, sur quelques-unes des particularités anatomiques que nous avons rapidement esquissées au début. Les faits que nous allons exposer n'ont rien de classique, les conclusions que nous en tirerons pourront paraître paradoxales; mais on pourrait peut-être opposer la même critique à une théorie diamétralement contraire. Ajoutons que la description que nous allons faire se rapporte surtout au lobe gauche, quant aux précisions physiologiques puisque c'est celui sur lequel les différenciations semblent être le mieux développées.

Le lobe frontal est constitué par une masse de substance cérébrale qui se trouve située en avant du grand sillon oblique ascendant, sillon de Rolando, dont nous avons signalé l'existence dans les premières pages de ce travail.

Ce lobe, c'est le dernier en date comme développement, et il occupe chez l'homme une place proportionnellement beaucoup plus considérable que chez les autres animaux. Il semblerait même, quand on se place au point de vue de lanatomie comparée, que la direction oblique d'avant en arrière du sillon de Rolando soit le résultat de ce développement, qui se serait fait ainsi aux dépens des masses plus anciennes refoulées en arrière. C'était d'ailleurs la seule direction vers laquelle pouvait se faire ce développement, empêché qu'il était, en avant, par le plancher sus-orbitaire et l'ossature frontale.

Ce lobe présente, à sa partie inférieure, dans la région ascendante qui longe le sillon de Rolando, et à sa partie supérieure, des régions directement excitables. Il présente aussi, dans sa partie tout à fait antérieure, une zone où l'excitation directe reste sans résultat. Quand on soulève sur un cerveau normal l'angle que forme son bord externe avec la lèvre ascendante du sillon de Sylvius, on découvre des circonvolutions, cachées au premier abord et auxquelles on donne le nom de circonvolutions de l'insula. Si nous examinons maintenant ce lobe frontal, nous pouvons dire qu'il constitue une pyramide triangulaire à grand axe antéro-postérieur. La face interne de cette pyramide est verticale, la face inférieure, légèrement concave, est horizontale; la face externe est convexe ; son profil projeté sur un plan vertical (coupe perpendiculaire à l'axe du cerveau) donne une ligne courbe formant environ 1/4 de cercle; projeté sur un plan horizontal (parallèle à l'axe du cerveau), il donne également une ligne se développant, elle aussi, à peu près sur un quart de cercle.

La base de la pyramide pourrait être représentée par une section oblique suivant le sillon de Rolando ; le sommet,

par la réunion des trois faces; ce sommet porte le nom de région préfrontale.

La face externe de cette masse pyramidale est divisée par un certain nombre de sillons, de profondeur variable et d'autant plus faible qu'on approche davantage de la région antérieure, en une série de masses qui portent le nom de circonvolutions. L'une d'elles, oblique de bas en haut et d'avant en arrière, forme, par son bord postérieur, la lèvre antérieure du sillon de Rolando. Son bord antérieur est formé par l'extrémité postérieure de deux grands sillons horizontaux qui divisent toute la masse en trois circonvolutions horizontales. Celles-ci portent respectivement et de bas en haut les noms de troisième, deuxième et première frontale. Ces trois circonvolutions frontales se réunissent au sommet de la pyramide, c'est-à-dire dans la région préfrontale par effacement des sillons qui les séparent. Leurs extrémités postérieurses, auxquelles on donne le nom de « pieds », sont au contraire profondément séparées entre elles par les sillons dont nous avons parlé; en revanche, elles communiquent par toute leur largeur et sans dénivellation avec le bord antérieur de la circonvolution frontale ascendante. Ce que nous disons ici n'est d'ailleurs qu'une description schématique : chacune de ces circonvolutions donne l'impression d'une bande de substance serrée dans un espace trop étroit et présente par conséquent de nombreux plissements secondaires. Le pied de la troisième circonvolution frontale, qui se trouve donc à l'angle postérieur, inférieur et externe de notre pyramide, recouvre la circonvolution antérieure de Tinsula dont nous avons déjà parlé, et constitue soit isolément, soit avec le concours de cette circonvolution de l'insula, un carrefour nerveux important ainsi qu'un centre de groupement de cel-

Iules dont l'ensemble constitue, à gauche, le centre du langage. Un peu en avant et au-dessus, dans la même circonvolution, se trouve le centre des mouvements du larynx.

Au niveau du pied de la deuxième frontale vient se placer le centre correspondant aux mouvements de la main; à gauche c'est le centre des mouvements de récriture qui se localisera le plus souvent à ce niveau ; toutes réserves faites quant à la stabilité de cette localisation trop récente dans l'espèce pour être très rigoureuse; enfin les mouvements du tronc et de la hanche occupent le pied de la première frontale. Le centre des mouvements des pieds serait compris dans la substance grise qui coinVl'extrémité supérieure du sillon de Rolando. A la face interne de notre pyramide, dans cette substance grise qui correspond à l'extrémité supérieure du sillon de Rolando, se trouverait, chez le chien, le centre des mouvements psychiques de la queue (mouvements de latéralité). Sur la face inférieure de la pyramide on rencontre d'abord, du côté interne, un sillon profond dans lequel se loge un organe qui n'a plus chez l'homme grande importance et qui s'appelle le lobe olfactif. Ce lobe olfactif, qu'il est inutile de décrire, possède deux racines que l'époque de leur myélinisation rend faciles à étudier chez l'homme (neuvième mois) : l'une suit le bord inférieur et postérieur du lobe frontal pour aller se perdre dans l'insula, l'autre va traverser la région de l'hippocampe pour revenir, elle aussi, se fondre dans l'insula.

En dehors du sillon olfactif, on remarque un sillon en forme de croix, le sillon cruciforme. Plus souvent il ressemblerait à un H. Il divise la substance grise du lobe orbitaire en circonvolutions. On donne le nom de gyrus sigmoïdd ou

1. Voir Soury, Sys. herv. central. Georg. Carré, édit., 1899. Rémond et Voivenel. 16

circonvolution sigmoïdale à la circonvolution qui forme le bord postérieur du sillon crucial; Betcherew et Mislawski ont décrit dans cette région un centre inhibiteur et un centre excitateur des mouvements du vagin (ou de la verge) sans qu'il y ait autre chose, aux points extrêmes de ce centre, qu'une prédominance de Tune ou l'autre de ces deux actions sans localisation exclusive d'aucune d'elles.

Nous pouvons donc considérer la pyramide frontale comme formée à sa base par un ensemble de centres nettement différenciés au point de vue physiologique. Cette différenciation peut même, dans certains cas, se traduire par des modifications anatomiques, comme par exemple le sillon supplémentaire qui partageait en deux le centre du langage dans le cerveau de Gambetta. Cette série de centres est naturellement cantonnée dans la substance grise, dont celle de la circonvolution antérieure de l'insula vient faire partie quand le couteau suit, pour détacher la masse frontale, la ligne que nous avons indiquée. La base de la pyramide ainsi séparée du reste du cerveau est alors formée d'une couronne de substance grise, au centre de laquelle se trouve la substance blanche du centre ovale, et, plus au centre encore, un amas gris qui est la tête du noyau caudé. La substance blanche du centre ovale, ainsi intéressée, est formée par les fibres émanées des centres auxquels nous avons fait allusion. Les unes sont des fibres d'association reliant la zone principalement motrice qui constitue la base grise de notre pyramide avec les centres sensoriels cérébraux postérieurs et la couche optique. Ce sont aussi des fibres d'association qui vont du lobe préfrontal vers les autres régions du cerveau, des fibres qui assurent la connexion des deux hémisphères; enfin des fibres dites de projection qui iront, par le faisceau pyramidal, communi-

quer l'excitation partie des centres aux cellules ganglionnaires de la paroi de l'aqueduc, du plancher du quatrième ventricule et de la moelle.

Nous venons de dire qu'un certain nombre de ces fibres provenaient du lobe préfrontal ; cependant, au niveau où nous supposons faite la coupe que nous décrivons, une partie du centre ovale, blanc, est remplie par la section du noyau caudé, gris. Une coupe faite beaucoup plus en avant, au niveau des circonvolutions frontales /"3 /2 /ï et toujours perpendiculairement à Taxe de notre pyramide, permettrait de constater, dans ce même centre ovale, la présence d'une quantité proportionnellement beaucoup plus considérable de substance blanche; celle-ci représente, outre les connexions du lobe frontal avec les autres régions du cerveau, les très nombreuses fibres d'association qui réunissent la substance grise préfrontale aux noyaux différenciés dont nous avons donné plus haut l'énumération,

Au début de la vie, les fibres blanches émanées des divers noyaux forment des faisceaux complètement isolés les uns des autres et qu'il est facile de reconnaître au milieu d'un centre ovale d'aspect encore gélatineux. La région que traversent les fibres que nous avons décrites de la racine olfactive antérieure, est encore, au neuvième mois, totalement privée de myéline. Les fibres qui assurent les relations réciproques des différents centres, soit moteurs, soit sensitifs, se recouvrent peu à peu de myéline pour aller se juxtaposer et se confondre dans les régions dépourvues, comme le lobe pré frontal, de centres physiologiquement différenciés. Ce phénomène s'observe également dans les lobes temporal et occipital.

On voit ainsi le développement de l'action synergétique dans le fonctionnement des centres et la constitution pro-

gressive du moi, suivre pas à pas la pénétration de ces faisceaux blancs dans les régions physiologiquement systématisées du cerveau. On a donné à ces territoires, d'ailleurs fort étendus, le nom de centres d'association.

Notre pyramide frontale se compose donc d'un des centres d'association les plus importants, sinon le plus important, dans lequel cheminent surtout les fibres émanées des noyaux situés à sa base, qui sont ceux du langage et de l'écriture. Chez l'homme, le système olfactif a considérablement perdu de son importance; mais chez les animaux osmatiques, il possède, au contraire, une valeur des plus hautes. Paul Broca estime que cette prédominance est la raison qui a servi de point de départ à la supériorité intellectuelle du lobe frontal. L'importance de l'olfaction est extrême dans certaines espèces et doit être chez elles l'origine de phénomènes psychiques dont nous n'avons aucune idée, ou du moins que des idées bien rudimentaires. Le lobe frontal et le centre d'associations contigu préfrontal, pour avoir acquis, à cette époque de l'évolution des espèces, leur prépondérance intellectuelle, conserveraient cette prééminence comme résultat d'une loi générale régissant le type cérébral des mammifères. Il nous est permis d'autant plus d'admettre les idées de Broca qu'à la disparition ou à la diminution du système olfactif correspond le développement des centres spéciaux du langage parlé ou écrit. La valeur psychique du lobe frontal est d'ailleurs affirmée par la présence d'un système moteur d'expression psychique chez le chien, le centre des mouvements de latéralité de la queue dans la partie antérieure du lobule paracentral. Nous sommes autorisés à admettre, par ce que nous savons de la structure générale des faisceaux d'association, que le fait d'un éloignement plus

grand des centres sensitifs dans le cerveau de l'homme ne peut être considéré comme un obstacle aux relations intimes du lobe préfrontal avec ces centres sensitifs; que l'excitation soit olfactive, auditive ou visuelle, les voies d'accès à la région antérieure ne lui sont pas moins largement ouvertes; ce qui constitue la continuité du fonctionnement psychique à travers les espèces de ce centre d'associations antérieur, c'est la persistance, à son niveau, des organes d'extériorisation.

Mais V olfaction est en relations intimes avec le sens génital ; chez l'homme même, les idées sexuelles sont facilement provoquées, exagérées par une' excitation olfactive; cela est très net dans un certain nombre de cas pathologiques; sans vouloir nous appesantir sur des anomalies en somme rares, et qui pourraient paraître choquantes, nous pouvons nous en rapporter à des faits qui sont d'expérience courante : chez le chien, l'attirance exercée par la femelle en rut est certainement de nature olfactive, et l'excitation produite est assez forte pourque le mâle oublie pendant des jours non seulement ce que nous pourrions appeler ses devoirs sociaux, mais même de boire et de manger. Pour être moins nette chez l'homme, cette action particulièrement excitante des odeurs naturelles du corps est un fait d'expérience courante chez les individus peu raffinés, ou si l'on préfère plus simples. Chez l'homme très civilisé, le parfum artificiel remplace volontiers les odeurs des glandes de la peau; mais le fait de porter habituellement le même parfum fait que nous associons assez facilement l'idée d'une femme à celle de son odeur préférée; cette association se fera plus facilement avec une odeur qu'avec un objet ou qu'avec un son. L'idée d'amour est si naturellement associée à l'idée de parfum que celui-ci constitue

l'image que l'on associe le plus volontiers à l'idée de l'amour supérieur, l'amour divin; la vertu, par exemple, étant la plus haute expression de l'amour de Dieu, on dit que le parfum des vertus monte au ciel; la vertu mène à la sainteté; on parle de l'odeur de sainteté; par conséquent, entre la forme la plus simplement charnelle et celle la plus hautement intellectuelle de l'amour, l'association olfactive constitue le lien le plus continu.

Ferrier a décrit en dessous et en avant du centre du langage un centre génital Nous ne pouvons ni infirmer ni admettre sans réserve cette précision, qui ne semble pas avoir été confirmée; mais les relations de la substance grise de la base de la pyramide frontale avec les organes génitaux n'en sont pas moins évidentes, après ce que nous avons dit du centre localisé par Bechterew et Mislawski, dans la partie postérieure du gyrus sigmoïde en arrière du sillon crucial ; ce fait plaide en faveur de l'hypothèse de Ferrier, et dans tous les cas nous montre V existence d'un centre moteur génital et d'un centre phrenateur au voisinage immédiat des autres groupements qui nous intéressent. Cela augmente la valeur de ce que nous avons dit sur les relations de l'olfaction et de la sexualité. En résumé, le lobe frontal comprend donc, à côté des centres d'extériorisation de la pensée, des foyers sensitifs et moteurs à caractéristique nettement sexuelï''., le tout associé par le groupement de substance grise le plus important comme valeur psychique, parmi les zones non différenciées.

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