CHAPITRE XIX
Le génie littéraire et l'instinct sexuel.
Laissons momentanément de côté ces considérations d'anatomie et de psychologie générale pour jeter un coup d'œil en arrière et revoir rapidement ce que nous avons dit de l'action des différents facteurs que l'on considère assez volontiers comme doués d'une valeur réactionnelle plus ou moins favorable sur le génie littéraire. Nous avons passé en revue les associations anomales d'idées, le fétichisme, la recherche exagérée de l'originalité, les poisons de l'intelligence et les paradis artificiels, les états pathologiques les plus divers et nous sommes arrivés à montrer que nulle part ne se justifie réellement l'idée souvent pénible qu'il y a, parmi ces divers facteurs, des agents réellement capables de favoriser la production artistique. Rien de ce qui est artificiel ne peut venir étayer le génie; bien au contraire, nous avons vu s'écrouler d'une façon pour ainsi dire fatale, et souvent misérable, les puissances intellectuelles qui s'étaient laissées séduire par le charme d'une excitation momentanée et conquérir à l'usage de l'excitant. Nous avons vu aussi que rien de ce qui caractérise la dégénérescence, pas même les affirmai ions de M. Max Nordau,
ne pouvait entrer en ligne de compte dans la caractéristique des conditions nécessaires à l'éclosion du génie. Nous avons également fait ressortir l'insuffisance du dogmatisme de Lombroso; celui-ci, comme le fait si justement remarquer Anatole France, a cru connaître le criminel alors qu'il n'a jamais connu que le prisonnier, c'est-à-dire l'être inférieur, le vaincu. Nous nous trouvons donc en présence de la définition que nous donnions au début, c'est-à-dire que le génie doit être considéré comme le plus haut degré auquel puissent arriver les facultés humaines, sans que rien, dans cette longue critique, soit venu nous permettre de substituer une conception différente à celle que nous reproduisions dans nos prémisses. Ce plus haut degré correspondra simplement au maximum fonctionnel d'un organe, le cerveau, avec cette condition particulière que ces manifestations emprunteront nécessairement la voie, dont nous avons schématiquement indiqué la structure, voie qui se trouve à la base de ce que nous avons voulu isoler en décrivant la pyramide frontale. L'exagération fonctionnelle entraîne, dans certains cas, avons-nous dit, des modifications anatomiques appréciables, mais celles-ci sont inutiles, au moins macroscopiquement, et il suffit d'un accroissement, en richesse cellulaire ou en nombre, des nids de Betz, pour qu'à un organe plus riche corresponde, toutes choses égales d'ailleurs, une fonction plus élevée. Cette conception implique nécessairement l'idée d'un progrès, et nous trouvons ici un substratum matériel à cette progénérescence dont nous voulons faire la caractéristique du génie. Si le génie est une progénérescence, le développement anatomo-physiologique qui le caractérise ne peut rester sans retentir sur les organes voisins de ceux qui sont ainsi en voie de progrès ; nous sommes en droit de nous deman-
LE GÉNIE LITTÉRAIRE ET L'iNSTINCT SEXUEL 249
der si le lobe frontal, dont la caractéristique psychologique a d'abord été le résultat d'un développement sensoriel olfactif qui nous est inconnu, et qui a gardé cependant de cette période une prééminence particulière, ne bénéficie pas à nouveau, dans une large mesure, de cette progénérescence des ganglions de sa base, ce qui revient à dire que l'ensemble des centres qui s'y rencontrent recevront de ce voisinage une plus-value fonctionnelle. Le problème prend ainsi deux aspects : d'une part, nous voyons le psychisme frontal garder une caractéristique dont l'origine olfactive peut être considérée comme sexuelle, et, d'autre part, nous concevons la possibilité d'un retentissement sur la sphère génitale de la progénérescence du langage. Comme nous l'avons dit plus haut, le langage est la parure de £ homme ; or d'une façon générale, dans le règne animal, la parure fait partie des caractéristiques de la sexualité' ; s'il en est ainsi, nous devons retrouver les traces plus ou moins apparentes de cette influence sexuelle à la fois à l'origine et dans les expressions du génie littéraire. Or, en fait, la note dominante en littérature, le Dieu qui a créé les poètes et celui vers lequel ils reviennent toujours, c'est Y amour ; il ne nous reste qu'à chercher des exemples.
Et d'abord, quels que soient les poètes que l'on envisage, il ne faut pas oublier qu'ils ne nous charment guère qu'autant qu'ils nous parlent d'eux-mêmes, parce qu'en se racontant ils nous aident à nous retrouver nous-mêmes, et à formuler d'une façon précise ce que nous pensons sans trop savoir le formuler. Qu'on le veuille ou non, le principal instinct de l'homme après celui de conserver sa propre personne, est de conserver son espèce. Pour être plus vague, pour se manifester souvent d'une manière imprécise,
souvent aussi sous des modes extrêmement variés, cet instinct n'en exerce pas moins une action incessante. Il parle plus haut chez les poètes. Ceux-ci nous répètent ses dires sous une forme plus claire; ils nous aident à aimer et nous les en aimons davantage. Anatole France auquel nous ne saurions nous dispenser de rendre hommage, puisque nous parlons des littérateurs qu'il a su mieux juger, en tous cas avec une sérénité plus grande, que la plupart des critiques contemporains, nous rappelle que l'amour est le plus vieux des dieux, et qu'il manquait encore tant de choses sur la terre quand il naquit qu'il n'y trouva de quoi se faire ni des yeux ni des oreilles. Aveugle et doué d'instinct, il nous mène donc à tâtons, et c'est pourquoi nous qualifions de génies ceux qui jettent quelque clarté dans ces voies ténébreuses.
Nous allons, dans les lignes qui suivent, emprunter de nombreux exemples à la Vie littéraire d'Anatole France* ; nous mettrons entre guillemets les phrases que nous citerons ; mais nous devons dire en outre qu'il a trop précisément formulé les idées qu'il nous a rendues chères pour que l'on ne trouve pas ici, constamment, la trace de son influence.
Parmi les auteurs de ce siècle, un homme qui semble avoir été le plus réfractaire à l'amour est Benjamin Constant. Cependant il faillit devenir tout à fait amoureux, et lui qui « se désennuyait dans les femmes, à force de chercher la passion, faillit bien l'atteindre, une fois » ; quand il vit Mme de Récamier, il se trouva transporté dans un état d'âme dont l'exaltation avait certainement un caractère passionnel; il lui disait, apparemment dans une lettre : « aimer c'est souffrir, mais aussi c'est vivre ; et depuis si