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A. France, la Vie littéraire (Calniaim-Lévy

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longtemps je ne vivais plus! » Il ne paraît pas que Mme de Récamier permit à cet homme, qui fut sans cesse malheureux de vouloir embrasser trop de choses et en vivre trop à la fois, de réaliser le rêve exprimé dans cette phrase. Nous sommes ici en présence d'un esprit qui fut jugé sévèrement par beaucoup d'hommes et qui ne put jamais donner un corps ni à ses rêves de gloire habituels, ni à ceux de simplicité qu'il avait quelquefois. Il ne semble cependant n'avoir effleuré la plénitude de la joie de vivre qu'au moment où il put atteindre celle d'aimer.

Le livre que nous parcourons de A. France, livre auquel nous faisions allusion plus haut, fut écrit avant l'Affaire , aussi a-t-il pour M. Zola des sévérités qui ont pu un peu plus tard ne plus exprimer toute sa pensée. A propos du « cavalier Miserey », il parle des Rougon-Macquart, et s'il ne dit pas encore, ce qu'il démontrera un peu plus loin, que Zola est le dernier des romantiques, il nous montre cependant que l'œuvre de l'inventeur du naturalisme n'est en somme que l'imagination, que ses instincts répugnent à l'observation directe, que ses soi-disant études sur l'hérédité ne reposent que sur une fiction. Que « l'art, dit-il, c'est encore l'amour, c'est pourquoi il n'y faut point de microscope », et en réalité il n'y a de vérité en littérature que ce qu'on y trouve de poésie, c'est-à-dire d'imagination.

Il serait déplaisant, dans cette étude, de suivre l'ordre chronologique et de nous astreindre à passer en revue les poètes suivant l'heure où ils naquirent ; il nous semble plus agréable de suivre dans cette revue, nécessairement incomplète, une fantaisie qui se rapprochera plutôt de la façon dont nous apprîmes à connaître les poètes que de celle dont ils s'échelonnent dans l'histoire.

Emile Zola et l'école de Médan nous invitent ainsi

plutôt à une comparaison avec leurs prédécesseurs dans le romantisme, qu'à un retour immédiat à leurs successeurs, « pour ne pas dire leurs héritiers », les symbolistes. Et le premier nom qui se trouve ainsi évoqué est celui de Chateaubriand qui fut pendant sa vie l'objet d'adorations féminines, auxquelles il est peu probable qu'il rendit à chacune une réplique passionnée; du moins il semble qu'à des trésors d'amour il ne répondit que par de la petite monnaie, et, dans tous les cas, ses propres passions ne furent que des éclairs, tandis qu'il fut sans cesse entouré d'une atmosphère de sentiments qui surent se transformer en amitié pour lui rester attachés. Il vécut donc dans une atmosphère amoureuse, écrivant le Génie du christianisme chez sa maîtresse Pauline de Beaumont. Alors que cette dernière était mourante, il quitta, pour l'amener à Rome, Delphine de Custine; celle-ci, adorée par« le génie », c'est ainsi qu'elle le désigne, ne connut, grâce au voyage à Rome de Mme de Beaumont, que quelques heures de cette ivresse. Au retour, Chateaubriand était déjà distrait, il préparait son voyage de Grèce au cours duquel il devait rejoindre, à l'Alhambra de Grenade, Mme de Mouchy.

Vingt ans plus tard, Chateaubriand, dont Mme de Custine était restée l'amie très fidèle, assista aux derniers moments de cette femme si aimable et tira de cette fin, pour ses mémoires, un effet curieux et légèrement sinistre, en rappelant l'émotion qu'avait éprouvée la pauvre Delphine en affrontant, dans ses premières années, l'échafaud de la Révolution.

Le rôle que les femmes jouaient autour de Chateaubriand leur appartient depuis longtemps. Ce furent elles qui, parce qu'elles vivaient dans un pays de tiédeur ensoleillée, et pouvaient se réunir dans les jardins pour y devi-

ser ensemble de tout ce qui n'était pas la guerre, créèrent dans le Midi de la France le mouvement des cours d'amour. Ici le mouvement littéraire se fit exclusivement pour ainsi dire autour de la femme à laquelle il plaisait d'entendre parler délicatement de choses brutales et qui trouvait un charme singulier à se laisser conquérir autrement que par la violence. Ce mouvement a été à la fois le résultat d'une civilisation qui se souvenait de ses origines païennes, d'une pacification relative qui dépendait de causes géographiques, et de la solitude qui, ayant permis aux chapelains de remplacer les seigneurs auprès des femmes, leur laissa le loisir de développer en elles-mêmes certaines formes du mysticisme. Le soleil, le mysticisme et la jeunesse s'accordent singulièrement pour favoriser la rêverie et naturellement celle-ci revient à l'amour. Les poètes trouvèrent donc des oreilles disposées à les entendre ; de leur rivalité, de leur désir de plaire, de leur facilité à exprimer des sentiments encore confus dans l'âme de ces belles peu éduquées, sortirent à la fois l'importance et la durée de leur rôle social ; mais ces jeux, pour être le plus souvent innocents, n'en étaient pas moins tels que l'Amour imposa son nom au terme par lequel on les désignait d'habitude, et c'est ainsi qu'Eros fut, des dieux païens, le premier qui ressuscita dans le pays du christianisme.

Ce renouveau est peut-être aussi moins étrange quand on songe que la seule pâture littéraire alors offerte aux curieux des choses de l'esprit ne se composait guère que des traditions grecques ou romaines. Avant de chanter, dans une langue encore barbare, mais qui était cependant celle de leur temps, les escholiers avaient dû s'exercer à l'imitation des poètes de Rome : l'enseignement du latin était d'autant mieux assuré que c'était à la fois une langue reli-

gieuse et presque une langue universelle. Les premiers poètes des cours d'amour connaissaient donc Ovide, ils connaissaient aussi Properce et Tibulle, Horace et Virgile, et ils avaient trouvé chez eux des maîtres dans l'art de parler d'amour. On peut même dire qu'à l'époque romaine l'amour tenait une place plus grande que dans la nôtre. La femme mariée, l'affranchie, l'esclave offraient chacune un charme spécial et s'attiraient des hommages variés. Ne serait-ce que parce que Tibulle, dédaigneux de s'adresser à une esclave, faisait aux femmes qu'il choisissait parmi elles l'hommage à la fois de leur liberté et de son désir, que les choses de l'amour tenaient dans la vie, comme dans les écrits de ces poètes, la place la plus importante. Bien plus, l'amour était aimé pour lui-même et les hommages homo-sexuels s'affichaient avec une ingénuité qui nous permet d'en retrouver l'expression dans les poêles même classiques. La majesté de V Enéide n'empêchait pas Virgile d'honorer le petit dieu sur tous ses autels, et Horace, qui semble déjà avoir joué dans cette pléiade le rôle du critique, ne lui était pas insensible.

Il semble du reste que, pour ne pas constituer une œuvre géniale, la critique littéraire ne mette point ses fervents à l'abri de l'amour.

De récentes allusions ont rappelé les faiblesses amoureuses de Sainte-Beuve. Ce furent hélas ! des faiblesses à tous les titres. Il aima la femme d'un ami, le raconta en vers et ces vers étaient mauvais. Cet ensemble de circonstances ne prouve qu'une chose, c'est que la rareté des moments où pareille bonne fortune lui fut possible, la lui rendit assez précieuse pour qu'il voulût s'en faire gloire et s'élevât du même coup à l'état de poète, pour lequel il ne paraît pas avoir été fait.

C'est que Sainte-Beuve était laid, comme Pascal était

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malade, pour ainsi dire par définition. Cependant on peut, du moins M. Faguet l'affirme, trouver dans les pensées de Pascal, sinon la preuve, du moins de fortes raisons de croire que Pascal fut amoureux. Cette preuve se rencontre du reste dans le Discours sur les passions de V amour où Ton voit que cet esprit si tourmenté trouva le temps d'être amoureux et de l'être d'une façon délicate. La question de savoir quel fut l'objet de cet amour, et si ce fut ou non Mlle de Rouannez, a moins d'intérêt. Pascal semble en tous cas n'être arrivé à l'amour de Dieu qu'en passant par l'amour humain, ce qui est peut-être la raison pour laquelle il nous touche si profondément, malgré la froideur apparente de son esprit janséniste.

Un autre malade, Flaubert, à propos duquel nous avons déjà montré l'action douloureusement frénatrice de la maladie sur le génie, a été lui aussi un ardent évocateur de l'amour, sans qu'on puisse dire qu'il ait jamais réalisé, au point de vue sexuel, les ardeurs purement platoniques dont il était transporté. Dans des pages inédites * se trouvent les lignes suivantes : « Je rêvais la douleur des poètes, je pleurais avec eux les larmes les plus belles, je les sentais jusqu'au fond du cœur, j'en étais pénétré, navré ; il me semblait parfois que l'enthousiasme qu'ils me donnaient me faisait leur égal et me montait jusqu'à eux ; des pages où d'autres restaient froids me transportaient, me donnaient une fureur de pythonisée, je m'en ravageais l'esprit à plaisir, je me les récitais au bord de la mer, ou bien j'allais, la tête baissée, marchant dans l'herbe, me les disant de la voix la plus amoureuse et la plus tendre...

«... Malheur à qui n'a pas désiré des colères de tragédie,

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