Supplément littéraire du Figaro, 21 janvier
à qui ne sait pas par cœur des strophes amoureuses pour se les répéter au clair de lune ! Il est beau de vivre ainsi dans la beauté éternelle, de se draper avec les rois, d'avoir les passions à leur expression la plus haute, d'aimer les amours que le génie a rendus immortels. »
Flaubert était plus près que nous de Lamartine, et les hommes de notre génération qui, dans leur jeunesse, ont été profondément émus par l'image d'Elvire, comprendront sans peine l'ardent enthousiasme que Flaubert exprime. Lamartine fut bien un amoureux de l'amour, tellement qu'il semble n'avoir choisi ce nom d'Elvire que pour y rassembler le souvenir de toutes les femmes qu'il aima. Elvire, c'est Mrae Charles, c'est Graziella, c'est Mme Lamartine. D'elles toutes il a formé quelque chose d'un idéalisme surnaturel et qui, pour n'avoir emprunté à chacune que ses perfections, réunit cependant assez d'éléments pour former un être complet. C'est la réalisation de l'idéal par la juxtaposition de ce que chacune de ces amoureuses lui apporta de particulièrement suave; ce n'est plus une personne, c'est un morceau d'humanité; c'est pourquoi nous l'aimons encore, à l'âge où nous n'avons pas encore appris qu'une telle collection de vertus serait peut-être trop loin des mortels pour être aimable.
Cette puissance de l'idéalisme dans l'amour avait d'ailleurs causé à Musselune impression bien profonde, puisque dans Rolla, qui est par excellence la glorification de l'amour, il donne comme exemple de l'amour le plus puissant l'amour monastique :
Oui, c'est un vaste amour qu'au fond de vos calices Vous buviez à pleins cœurs, moines mystérieux!
Vous aimiez ardemment! oh! vous étiez heureux!
Il paraît cependant avoir réalisé lui-môme, pour son compte personnel, le rêve que faisait Flaubert.
Le chapitre xi de la troisième partie des Confessions est peut-être, quoique en prose, un des plus merveilleux poèmes qui aient été écrits en l'honneur de l'amour. Toute l'œuvre de Musset, du reste, en est imprégnée, avec quelque chose qui se rattache de plus près à la réalité humaine que ne peut le faire l'Elvire de Lamartine. C'est pourquoi, quand on a subi, à l'âge de la puberté du cœur, le charme de cette dernière, on l'oublie facilement un peu plus tard en écoutant Musset, dans lequel ses fidèles trouvent, comme les Arabes dans le Goran, une phrase pour chaque heure de la vie.
Parallèlement à Rolla, la note passionnelle s'élève dans Musset à une intensité extraordinaire dans son invocation à Don Juan. Cette grande image légendaire à laquelle Byron a consacré une œuvre assurément plus longue, mais moins empoignante que celle de Musset, semble avoir joué un rôle important dans l'art poétique. Autour de cette figure et à son propos, les poètes se plaisent à grouper les sentiments violents qui les animent, et c'est là,semble-t-il, un puissant exutoire à leur ardeur d'aimer; Don Juan les attire; comme Stendhal, ils cherchent aie retrouver dans l'histoire. Or Don Juan n'existe guère que par lambeaux, et cette figure est la synthèse de plusieurs légendes. C'est ainsi que Barbe Bleue et lui semblent provenir, chacun pour sa part, de Gilles de Retz. Quoi qu'il en soit, et bien avant Musset, en même temps que Byron, Stendhal s'est passionné pour cette grande image. « Tandis que Byron », comme dit Musset, « suspendait Manfred sur les abîmes », et qu'il promenait à travers l'Europe les tempêtes ardentes de ses passions et de son génie, Stendhal égrenait à tra- Rémoxd et Voivenel. 17
vers les mêmes paysages la série de ses aventures amoureuses. Stendhal et Byron réalisèrent à eux deux l'image de Don Juan. Le premier connut tout l'amour et le second toute la passion.
Stendhal était un fervent de l'amour; il avait pour lui, en tant qu'abstraction, un culte ardent, mais dans la pratique il en connaissait fort bien les défectuosités ordinaires. Pour avoir souvent ressenti le coup de foudre, il n'ignorait aucune des formes de la rupture et, logique avec lui-même, déconseillait l'amour comme fondement du mariage. Rompre lui semblait l'aboutissant nécessaire des vœux éternels; il déconseille à sa sœur de se placer vis-à-vis de son mari dans un si fâcheux état. Se marier parce qu'on s'aime, c'ests'empêcherde rompre quand on ne s'aime plus ; c'est donc ôter à l'amour la possibilité de sa seule terminaison logique, et c'est se préparer des amertumes que la liberté n'eût point permises. Il faut donc se marier par raison. A une condition, cependant, c'est qu'on trouve dans le mariage l'amitié. Mais pour Stendhal, l'amitié comme l'amour ne peut naître qu'en liberté et ne se perpétue que grâce aux soins que les amis mettent à conserver un lien qui, cessant d'être fragile en étant officiel, perd ainsi son intérêt. Stendhal craint que l'amitié ne soit, entre gens mariés raisonnablement et sans amour, une étape vers la passion, c'est-à-dire vers le désordre. Il ne semble pas que Stendhal ait connu que l'amitié pouvait ainsi succéder à l'amour, et que l'amour amical, si on nous permet d'employer ce terme en opposition avec l'amitié amoureuse, semble au contraire présenter un refuge assez sûr et assez calme aux esprits dont la sagesse admet que la passion puisse s'éteindre en laissant autre chose que des ruines. Cet état particulier, qui n'est pas
tout à fait l'amour, et qui est un peu plus que l'amitié, semble bien avoir été l'état d'esprit qui unissait « le sublime » de Fénelon et de Mme Guyon.
Mme Guyon était une mystique, une de ces femmes physiquement vertueuses, chez lesquelles la confiance, l'amour de Dieu et une sensualité inavouée, déterminent vis-à-vis de leur directeur un sentiment très doux auquel elles s'abandonnent d'autant plus facilement que rien ne leur permet de voir le danger. Mme Guyon n'en était pas, avec Fénelon, à ses premières amours mystiques. Elle avait eu avec un certain père Lacombe une communauté de pensées si grande que, dit-elle, « nous nous entendions en Dieu d'une manière ineffable et toute divine. Nos cœurs se parlaient ». Jules Lemaître, auquel nous empruntons cette citation, ne voit là, comme nous, que des rapports sexuels d'âme à âme, et nous rappelle à ce propos que saint Jérôme connut les amours mystiques de Paule ou de Marcelle, que sainte Thérèse chercha Dieu auprès de saint Jean de la Croix; il nous rappelle dans le même ordre Mme de Chantai et saint François de Sales, Mme Swetchine et Lacordaire, etc.. Cette idée, qui s'accorde singulièrement avec celle qui nous fait chercher dans les plus hautes manifestations de l'intelligence et du génie littéraire, les relations les plus puissantes du psychisme avec la sexualité, donne une importance particulière à ces amours de Fénelon. Ces amours eurentune influence si grande que Fénelon en glissa dans l'hérésie du Quiétisme, complétant ainsi sa ressemblance avec ce que devaient être plus tard Rousseau et plus tard encore Tolstoï. Tous trois, en effet, on voulu créer leur Salente et tous trois aussi glissèrent hors de leur religion, quoique pour Fénelon, les conséquences de cette évasion aient été de beaucoup les moins graves.
Ce serait d'ailleurs une grosse erreur que d'établir une ligne de démarcation profonde entre l'amour charnel et l'amour mystique, nous disons même plus, entre l'amour et la haine mystique. Saint Augustin, dont il est inutile de rappeler la vie, son nom seul suffisant à éveiller l'image nécessaire, Verlaine mélangeant l'amour de la Vierge à d'autres amours moins avouables, nous montrent précisément combien l'amour est supérieur dans son essence à l'objet auquel il s'attache ; tout au plus pourrait-on dire que les formes les plus ardentes ne sont pas les plus matérielles. Mais la passion dominante peut être une passion négative, la haine mystique patiente remplir la vie d'un homme et reparaître dans ses écrits chaque fois que sa plume est libre ; ce non-amour semble cependant tenir une place suffisante et occuper assez le psychisme pour que chez le même sujet l'extériorisation positive en devienne pauvre et mesquine. Voltaire aima peu. Son cri de passion, c'est « Ecrasons l'infâme ». Mme du Chatelet lui avait donné plutôt à Cirey une vie douce, brillante, intelligente, qu'un foyer d'amour intense. Voltaire avait écrit, au sujet et au cours de cette existence, huit volumes in-quarto de lettres, sur lesquelles nous ne possédons plus que le témoignage de Voisenon qui eut l'occasion de les feuilleter. Elles auraient contenu, au dire de ce témoin, plus d'épigrammes contre l'Église que de tendresses pour la belle. Malheureusement elles furent brûlées. N'empêche que Mme du Chatelet resta toujours « la divine Emilie », que Voltaire se déclara à toute l'Europe le plus heureux des hommes et qu'il conserva cette attitude d'une façon que M. Faguet qualifie d'héroïque, tellement, en dehors de sa passion contre l'Église, Voltaire se trouvait être d'un caractère impétueux et changeant.
Nous pourrions continuer longtemps encore cette série d'exemples et donner les noms de poètes et d'amoureuses, mais il nous semble que ce serait provoquer une fatigue inutile sans rien ajouter à la valeur de l'argument. Qu'il nous suffise de dire que dans son ouvrage sur Verhaeren, Stefan Zweig trouve qu'il est le seul poète de notre époque qui ne nous parle pas d'amour.