CHAPITRE XX
Les caractéristiques sexuelles du génie littéraire.
L'amour joue chez les poètes un rôle primordial ; il est le point de départ des œuvres littéraires les plus immortelles ; c'est à sa description et à son affirmation que nous devons les œuvres les plus fortes; il est l'objet d'un culte auquel prosateurs et poètes se rallient presque sans exception. Il est d'ailleurs une condition nécessaire de la puissance et, en remontant très haut dans l'histoire des âges jusque dans les religions indiennes, on y voit la légende orner les dieux d'une compagne féminine après les avoir d'abord conçus célibataires. Brahma, Yichnou et Siva trônent d'abord dans une majesté solitaire, et n'arrivent à l'apogée de leur gloire et de leur puissance qu'après leur union respective avec Maïa, la déesse de la terre, Lackmi, la déesse de l'amour, et Bovani, celle du désir dont la face d'ombre est Kali, déesse de la mort. Des dieux aux hommes l'amour est donc une loi nécessaire; c'est le plus souple et le plus subtil des sentiments ; il se prête à des conditions d'une variété infinie et résiste même à des causes de destruction devant lesquelles disparaîtraient tous les autres. Cependant on ne peut pas dire qu'il se déve-
loppe d'une façon nécessaire parallèlement à toutes les manifestations grandioses du génie humain. Alors qu'il remplit la vie intellectuelle des maîtres du langage, il ne semble plus avoir la même importance, quand, de littéraire, la manifestation géniale devient philosophique ou scientifique. Tout le monde aime, mais tout le monde n'a pas du génie. Il est des hommes qui ont du génie dans les sciences, dans les mathématiques, dans l'astronomie, etc., qui possèdent une puissance d'analyse ou une fertilité en hypothèses très supérieure à la moyenne des hommes et chez lesquels l'exagération partielle de l'intelligence dans une orientation déterminée semble, au contraire, s'accompagner d'une médiocrité ou, si l'on préfère, d'une pauvreté remarquable en sentiments amoureux. L'homme qui manie des idées, qui crée dans le domaine scientifique, chez lequel tout l'être est pour ainsi dire absorbé par cet enfantement intellectuel, semble payer cette gloire par son ignorance des choses de l'amour. Si on n'envisage le génie humain que sous cet angle, il sembleraitqu'il y eût incompatibilité entre ces hypertrophies partielles et les manifestations ardentes que nous trouvons chez les poètes ; bien plutôt la condition de l'homme de génie serait l'absence de passion, et il semblerait que la nature, pour les avoir faits plus grands dans un sens, ait manqué des moyens nécessaires à les équilibrer dans d'autres. Ceci revient à dire que l'acquisition par l'être humain de la valeur la plus haute qu'il puisse atteindre dans un champ particulier de son activité n'entraîne pas nécessairement une activité supérieure à la moyenne dans tous les autres domaines; au contraire, l'exagération d'une fonction serait plutôt compensée par un développement inférieur des autres. Chez le littérateur, chez le poète, le génie est plutôt dans la forme du langage
que dans la création de l'idée ; il n'invente pas, il exprime. Ce qui fait l'objet de l'invention, c'est le vêtement particulier donné à l'idée.
Les civilisations différant entre elles, les sociétés se succédant dans l'histoire, le génie littéraire servira à l'expression d'idées qui différeront entre elles comme différeraient ces civilisations et ces sociétés ; dans toutes on retrouve les sentiments qui sont le propre de l'homme; ces sentiments seront revêtus d'une forme nouvelle à chaque période, dans chaque milieu, mais resteront cependant les mêmes, n'étant autre chose que les caractères fondamentaux de l'esprit humain, quelle que soit l'époque où un poète les exprime. Aucun poète, aucun littérateur n'a créé un sentiment nouveau ; tous trouvent dans notre cœur ou dans notre esprit quelque chose qui correspond à ce qu'ils expriment ; il ne faut pour les comprendre aucune étude particulière ; la langue d'un mathématicien, les idées qu'il agite, celles d'un astronome, celles d'un chimiste ne sont accessibles qu'à un petit nombre d'hommes qui ont subi une initiation particulière. Homère et Victor Hugo, Tyrtée et Déroulède sont compris par les foules, et la préparation nécessaire à l'intelligence de leur langue est d'ordre tout à fait simple. Il y a cependant, suivant les époques et les milieux, des motifs littéraires qui deviennent moins intelligibles à des époques ou dans des milieux différents, mais c'est alors simplement que les images données par le poète se rattachent à un fait passager, à un incident local. Ici encore cependant, la façon de sentir, la réaction poétique restent humaines et par conséquent accessibles à tous les hommes. Parmi les formes littéraires, celle qui pourrait le mieux servir d'exemple pour expliquer notre pensée, c'est la critique. Un auteur nous raconte l'impression qu'il éprouve
devant une œuvre d'art, à la lecture d'un ouvrage, au récit d'une série d'événements; ces événements nous sont inconnus ; cette œuvre d'art ne nous a jamais été montrée, nous n'avons jamais lu ce livre ; cependant, l'imagination de l'historien, celle du critique en général, se traduisent sous une forme qui éveille en nous des idées agréables ; c'est la forme qui nous séduit parce qu'elle correspond à ce que nous penserions devant un ordre de choses, vu ou vécu, pareil à celles dont il parle; leur existence nous importe peu. Le littérateur et le poète créent donc des images et non des faits ; il importe peu gue ces images soient celles de la réalité ; c'est par leur forme qu'elles nous séduisent.
D'être l'expression la plus parfaite des conceptions de l'imagination humaine, de traduire sous une forme supérieure les sentiments et les passions, le génie littéraire est donc essentiellement humain; il est l'exagération, l'amplification d'une fonction normale ; il est donc naturel qu'au lieu d'évoluer indépendamment des autres fonctions dont les organes lui sont presque immédiatement accolés dans le cerveau, il les fasse bénéficier de sa propre hypertrophie; la progénérescence des organes du langage, l'augmentation du nombre des cellules et des nids de Betz dans le centre de Broca et dans celui du langage écrit, ne peuvent manquer de solliciter, par des phénomènes d'association plus intenses, les fonctions sensorielles génitales immédiatement voisines. Il y aura donc un premier ordre de faits qui correspondront à l'action des organes cérébraux du langage sur la sexualité ; mais la réciproque est vraie ; elle est d'autant plus vraie que, comme nous l'avons vu, la zone frontale doit ses caractéristiques psychiques supérieures à la prédominance chez les êtres inférieurs du système olfac-
tif, système essentiellement sexuel. Antérieurement au langage, la pyramide frontale est donc imprégnée de sexualité ; l'olfaction Ta tellement orientée dans cette voie, a tellement associé en elle les fonctions psychiques supérieures avec celles qui se rattachent aux rapports de l'individu avec son entourage immédiat et avec sa descendance, que l'atrophie du système olfactif n'a pas pu enlever à cette pyramide ses caractères essentiels. La sexualité frontale est donc un apanage antérieur à la localisation du langage, et nous oserons dire que le langage ne s'y est localise que parce que cette prédominance psychique et sexuelle existait déjà. Nous en trouvons la preuve dans l'existence, dans cette même base, du centre des mouvements psychiques de la queue chez le chien; ces mouvements sont déjà un langage; malgré les transformations morphologiques qui se sont produites entre lui et l'homme, l'orientation a persisté, et les fonctions de relation psychiques sont revenues se cristalliser pour ainsi dire autour du même noyau.
Nous disons que le génie littéraire est le résultat d'une progénérescence synergique de V ensemble des centres du système frontal ; c'est pourquoi, les formes géniales qui supposent un perfectionnement clans le jeu des systèmes d'associations, une puissance plus haute des facultés de raisonnement, restent si volontiers indifférentes ait point de vue sexuel, tandis que celles qui nous occupent en portent constamment V empreinte.
L'union du génie du langage et de la sexualité, la fusion intime, complète, splendide, se trouve chez Gabriele d'Annunzio. Son œuvre exprime une sensualité violente et jamais indécente, tellement la magie du verbe resplendit sur les instincts les plus déchaînés. Nous ne citerons qu'un
extrait, un seul, ne voulant pas faire ici l'étude d'un écrivain si puissant; mais jamais on n'a décrit la lutte sauvage qu'est l'acte sexuel avec une telle force que d'Annunzio, dans Forse che si, Forse che no, page 404j.
L'adieu lui resta entre les dents. Le mâle déjà s'était précipité sur elle, l'avait jetée à terre, était tombé en un enlacement. Et du poing il la frappait au visage, aux bras, à la poitrine, en rugissant la parole honteuse.
Elle ne criait ni ne se défendait, mais à chaque coup elle gémissait d'un gémissement faible, presque d'une imploration sans souffle, qui ressemblait au gémissement dont elle avait accompagné le miracle du premier baiser, faible comme la plainte d'un enfant malade. Puis elle sentit la bouche l'écraser, plus pesante que le poing, et les coups cesser, et les mains passer à une autre violence, et la chair pénétrer la chair comme le fer qui éventre. Et dans la lividité du crépuscule, au fond de cette chambre d'amour, entre les quatre murs qui étaient quatre témoins de silence et d'ombre, ce fut la mêlée féroce de deux ennemis liés par le milieu du corps, ce fut le halètement croissant dans le cou gonflé d'artères à couper, ce fut la secousse enragée de qui s'efforce d'arracher des tréfonds de l'être les plus rouges racines de la vie et de les lancer par delà les limites imposées au spasme des hommes.
Cette vue de l'esprit se confirmerait d'une façon encore plus précise, les rapports intimes entre ces deux grandes fonctions seraient encore plus évidentes, si, de l'étude générale de leurs œuvres, on pouvait conclure à une différence entre le psychisme du mâle et celui de la femme. Pouvons-nous trouver chez les auteurs féminins, dont le talent se montre supérieur à la moyenne, des caractères qui doivent à leur origine féminine une allure suffisamment différente de celle de la production masculine pour que l'on puisse tenir sérieusement compte de cette différence ? Un certain nombre de difficultés se présentent
1. G. d'Annunzio, Forse che si, Forse che no, traduction Donatella Cross. Calmann-Lévy, Paris.
a priori; la production littéraire féminine est en somme de date récente; il y a peu de femmes écrivains, proportionnellement aux hommes jusque dans ces dernières années; les exemples qui ont survécu : Sapho, Marguerite de Navarre, M ""de Sévigné, Mmede Staël, George Sand, etc., par exemple, n'enlèvent rien à cette proposition. Les femmes auteurs ont eu surtout pour modèles des hommes; elles sont leurs élèves, elles les imitent; il n'y aurait donc rien d'étonnant à ce qu'elles leur ressemblent. D'autre part, on parle souvent de féminisme, c'est-à-dire d'une forme particulière de la mentalité féminine qui tendrait à affirmer son indépendance en lui permettant, grâce à une adaptation, pour ne pas dire une déformation particulière, de remplir des rôles jusqu'ici réservés à l'homme. On peut considérer cette recherche de l'émancipation comme étant également un effort vers la disparition des causes de différenciation générale entre les deux sexes. La production littéraire de la femme peut ainsi être considérée comme un effort d'émancipation vis-à-vis de l'homme, comme l'expression d'une tendance à l'autonomie, par conséquent comme le résultat d'une mentalité relativement affranchie de certaines caractéristiques sexuelles. Si, dans ces conditions, on retrouve cependant, dans la littérature écrite par des femmes, des caractères généraux en opposition suffisamment nette avec ceux de la littérature masculine, on ne pourra nier l'influence de la sexualité, puisque tous les autres facteurs : l'école, la langue, le milieu, sont de nature masculine.
Toutefois, avant de rechercher les possibilités de cette démonstration, nous sommes obligés de nous demander si la différence que nous envisageons jusqu'ici comme une hypothèse ne pourrait être démontrée en se basant sur des
données purement scientifiques. Il ne s'agit pas ici de savoir si Thomme ou la femme sont supérieurs l'un à l'autre, mais simplement d'établir le pourquoi anatomique et physiologique de la différence que nous cherchons. Assurément il n'y a pas dans la cellule cérébrale de la femme une structure différente de celle de la cellule cérébrale chez Thomme. Envisagés séparément, les éléments du corps, du soma, sont identiques. La différenciation repose dans l'agencement. Ce ne sont pas seulement les organes de la sexualité qui constituent la différence entre l'homme et la femme,, il y a quelque chose de plus. De même que certaines conditions physico- chimiques modifient l'action de certaines substances sucrées sur la lumière polarisée, et les rendent tantôt lévogyres, tantôt dextrogyres, sans qu'il y ait de différence dans leur constitution atomique, de même la sexualité entraîne une polarisation différente de l'organisme, suivant l'une ou l'autre de ces orientations. Chaque être mâle ou femelle recèle des éléments cellulaires que l'on appelle des cellules germinales; ces cellules sont incapables de se multiplier isolément; leur combinaison permet au contraire au plasma de se multiplier assez pour suffire à la constitution de l'organisme tout entier. Peut-on dire que dès ce moment la sexualité, l'orientation sexuelle de l'embryon soit déjà établie, ou faut-il admettre que cette orientation ne se produit qu'au bout d'un certain temps? La question est difficile à élucider. Au début donc, il se peut que le germe, l'embryon soit sexuellement indifférent; les conditions de l'orientation spéciale dans un sens ou dans l'autre nous échappent ; rien n'empêche de penser cependant qu'elles se trouvent déjà en puissance dans les éléments plasmatiques mâle et femelle dont la réunion constitue l'acte de la fécondation. Ce qui est cer-
tain, c'est que ces éléments plasmatiques apportent avec eux, dans leur collaboration structurale de l'être futur, toute une série de facteurs héréditaires aussi puissants qu'insaisissables à toute analyse. Que la sexualité de cet être futur se trouve ou non comprise parmi ces valeurs potentielles, ce qui nous intéresse, c'est de voir que, selon l'orientation définitive, les caractères morphologiques de tout l'être se trouveront influencés. La présence dans l'organisme d'un groupement cellulaire mâle ou femelle, testicule ou ovaire, joue sur le développement de cet organisme un rôle essentiel. Ce rôle peut se rattacher à ce phénomène que Brown-Séquard a catalogué, sinon expliqué, en l'appelant la sécrétion interne. A côté des produits extériorisâmes de la glande, il y aurait, par le fait du passage du sang à travers cette glande, pénétration dans le torrent sanguin de substances, d'ailleurs indéterminées, qui modifieraient les fonctions des autres cellules de l'organisme d'une façon spéciale. Une autre hypothèse serait d'admettre que le sang, en traversant ces glandes, s'y débarrasserait d'un certain nombre de produits d'une autre origine. Dans l'une et l'autre hypothèse, c'est toujours par une action sur le milieu humoral que se traduit la théorie séquardienne. D'autres, rejetant plus loin la solution du problème, ou du moins interposant une étape, voudraient que la cellule nerveuse, se trouvant seule influencée, les modifications générales de l'organisme se trouvent placées directement sous l'influence trophique du système nerveux. A notre point de vue, ces deux idées se valent, puisqu'elles admettent toutes deux une orientation sexuelle particulière des fonctions nerveuses. Enfin quelques auteurs voudraient voir dans cette polarisation sexuelle un phénomène purement nerveux sans participation du chimisme du milieu intérieur.
Quoi qu'il en soil, celte action des glandes sexuelles sur l'organisme est d'une nature très particulière et qui rappelle un peu l'action des corps auxquels on a donné en chimie le nom de diastases. Il suffit, pour qu'elle se produise, que l'organisme conserve une petite partie des éléments anatomiques sexuels ; ceux-ci semblent avoir, à ce point de vue, une action qualitative beaucoup plus que quantitative. Cette action, avons-nous dit, est une action de polarisation ; nous insistons sur ce terme, bien qu'il ne vale que ce que vaut une simple comparaison, et permet de se représenter facilement ce fait d'une composition identique et d'une orientation différente.
L'absence de la cellule sexuelle caractéristique n'empêche pas l'être de grandir. On a, chez les animaux, des exemples très nets d'individus devenant adultes, après avoir subi, pendant la période embryonnaire, la destruction des cellules sexuelles; ils arrivent à l'âge adulte, mais sont pour ainsi dire amorphes. Chez l'homme, la présence des cellules mâles ou des cellules femelles se traduit sur le squelette par des différences dans l'épaisseur et dans la courbure des os, dans l'amplitude de certaines cavités ; sur les cartilages par l'ampliation du larynx mâle et la persistance des dimensions restreintes quant au larynx femelle. A propos du larynx, l'action de la glande sexuelle est tellement nette que l'on peut, par une ablation précoce, conserver au mâle les tonalités aiguës de la voix dans des limites auxquelles n'arrivent même pas les larynx féminins. Le tissu sexuel agit également sur la peau à la fois par l'orientation du développement du système pileux et par l'importance de ce développement. Son action sur le tissu cellulaire est aussi évidente, les formes générales du corps dépendant non seulement de celles du squelette, mais de la
répartition du tissu adipeux. Certaines glandes enfin, comme les mamelles, ne se développent qu'à la condition de la présence du tissu sexuel féminin, tandis que l'existence de la cellule mâle empêche leur développement. Nous disons intentionnellement « empêche », car il paraîtrait que la castration, même tardive, favorise le développement des mamelles chez l'homme.
L'action corrélative des cellules sexuelles ne se manifeste pas seulement par les phénomènes physiques que nous venons de décrire, elle se révèle encore d'une façon très particulière sur le psychisme. Nous ne parlerons pas des arrêts de développement intellectuel consécutifs à la sclérose testiculaire précoce chez les hérédo-syphilitiques, parce qu'ici l'action spécifique de l'infection peut tout aussi bien s'être manifestée dans le domaine intellectuel que dans le domaine génital; mais il est toute une catégorie d'êtres auxquels on donne le nom de dégénérés, et chez lesquels, à l'idiotie morale ou à la débilité mentale, correspondent soit une crytorchidie partielle, soit une malformation des organes génitaux externes. Celle-ci ne peut être que rattachée à un vice de développement dans le système génital. Signalons aussi que certains auteurs soutiennent une théorie génitale de la démence précoce. Il en est de même des anomalies utérines, nanisme, etc., que Ion observe chez les sujets féminins de la même catégorie. Ici la corrélation se montre déjà; simultanément existe une anomalie de développement à la fois dans le domaine sexuel et dans le domaine cérébro-psychique. Ce dernier a une évolution plus lente que le premier. Il n'est complet que plus tard; rien n'empêche d'admettre par conséquent que l'insuffisance psychique relève de l'insuffisance sexuelle, les autres organes n'ayant pas été modifiés parce que leur dévelop-
pement a été contemporain de celui des organes génitaux ; cette proposition est d'autant moins discutable que l'action de la cryplorchidie se manifeste formellement sur le développement du larynx, qui lui aussi est un phénomène tardif; la voix eunuchoïde est la signature de la cryptorchidie totale.
Mais nous avons établi que la voix humaine, en tant qu'instrument de l'extériorisation de l'idée, se trouvait plus ou moins directement en rapport avec le centre du langage, qui joue un rôle trophique sur les organes de la phonation. Enfin la castration tardive détermine, chez ses victimes, des modifications certaines du psychisme dans le sens d'une diminution de l'activité volontaire et du courage. Nous nous trouvons donc en présence de trois propositions bien nettes, qui ne nous permettent pas de mettre en doute les phénomènes de corrélation entre la sexualité et les fonctions psychiques.
Comme la signature physique du développement sexuel est évidemment différente quand on passe du domaine de Thomme à celui de la femme, il est impossible d'admettre que cette différenciation s'arrête au seuil des choses de l'esprit, et nous pouvons dire sans crainte que le cerveau de la femme ne peut pas être identique à celui de lliomme. Ses manifestations dans le domaine littéraire ne pourront pas être imprégnées de la même orientation; la polarisation sera différente.
Notre argumentation serait plus forte s'il était possible de comparer d'une façon précise la mentalité des deux sexes avant l'époque de la puberté ; mais si cette période trop courte est surtout d'une étude difficile pâVce que l'enfant s'y trouve soumis à un trop grand nombre de facteurs, il n'en est plus de même à la ménopause.
Rémond et Voivenel. 18
Alors que la puberté modifie une fois pour toutes la tonalité de la voix chez l'homme, celle-ci paraît traduire chez la femme toutes les oscillations d'activité et de repos de l'ovaire. Beaucoup de chanteuses ne peuvent pas chanter au moment des règles ; cela ne tient pas seulement à une fatigue particulière et à la crainte d'un effort dans une période de lassitude. La voix est modifiée en tant que registre et en tant que timbre ; bien plus, on a publié le cas d'une femme aphone depuis quinze ans, chez laquelle on découvrit une rétroversion utérine; dès que l'organe eut été remis en place, la malade se mit à parler à haute voix, pour redevenir aphone dès qu'on faisait reprendre à l'utérus sa position anormale. (Voir Marro, la Puberté, p. 104.)
Au moment de la ménopause l'involution du tissu sexuel se fait dans les deux sexes; nous avons cherché ailleurs { à montrer le parallélisme de cette involution. Elle est ici plus facile à saisir dans ses effets que ne l'était l'évolution pendant l'enfance ; toutefois l'observation est maintenant gênée par la sénilité, et il faut se garder de confondre ce qui relève de l'effacement des sexes avec ce qui n'est que le résultat de l'usure de la vie. Au moment de la ménopause, les différences morphologiques, celles qui résident dans la répartition du système pileux, dans le développement mammaire, dans la répartition du tissu adipeux, tendent à s'effacer ; la voix devient plus grave chez la femme, la barbe pousse, en un mot, elle semble se rapprocher de l'homme, alors que dans l'enfance, avant la puberté, l'arrêt de l'évolution sexuelle semblerait plutôt orienter l'homme vers le type féminin.
1. A. Rémond et Paul Voivenel, Essai sur le rôle de la ménopause en pathologie mentale (l'Encéphale, n° '2, février 1911).
Il y a à ce moment de la vie une véritable tendance vers la réalisation d'un type neutre, et, au point de vue psychique peut-être une manifestation d'activité plus prolongée au bénéfice de la femme qu'à celui de l'homme. Mais ce n'est en réalité pas la période d'activité littéraire ; celleci correspond au moins pour sa majeure partie à la période de la pleine activité physique. Nous ne pouvons tirer argument de l'unification qui résulte de la ménopause que pour en affirmer une fois de plus la différence qui doit exister au point de vue de l'activité intellectuelle entre les deux sexes.
Voyons donc si nous trouverons dans les caractères généraux de l'œuvre littéraire de la femme ce que ces multiples prémisses peuvent nous faire prévoir.
M. Jean de Gourmont1, inspiré, dit-il, par la thèse de l'un de nous2, s'est donné la peine d'étudier toute une pléiade de poétesses : Mmcs de Noailles, Gérard d'Houville, L. Delarue-Mardrus, Dauguet, Vivien, Koeberlé, Picard, Catulle Mendès, Sauvage, Perdriel Vaissière, Laurent Evrard. Il ne se trouve pas dans cette poésie, comme note dominante, le désir de l'homme, mais seulement la recherche d'un équilibre nerveux, d'une eurythmie, que seule l'extériorisation rend possible. Cette recherche de l'eurythmie tient évidemment à plusieurs causes, et d'abord à ce fait que très souvent la femme est mal douée au point de vue de la sensibilité sexuelle. Il se passe chez elle un phénomène tout à fait différent de celui qui se produit chez l'homme. Chez ce dernier, la satisfaction de l'éréthisme sexuel implique nécessairement, corrélativement pour ainsi dire, un geste génital ; l'excitation psychique reste très rarement à l'état de phénomène isolé.
1. J. de Gourmont, Muses d'aujourd'hui. Éd. du Mercurede France, 1910.