Matisse, loc. cit. Voir son article très documenté
rie, entre les données de l'anatomie, dune part, et, d'autre part, celles de la critique qui qualifie de géniales certaines manifestations de l'esprit.
Chez le musicien, c'est le centre auditif, l'orientation musicale du contenu du subconscient et la perfection du centre des mouvements de la main dont l'association est, dans la majorité des cas, nécessaire à l'échafaudage dont nous admirons l'ensemble.
Si l'on veut bien maintenant se reporter à ce que nous disions au début, on verra que le centre sensoriel auditif et le centre moteur des mouvements de la main sont ceux dont la différenciation se fait la première. Cette ancienneté de date permet de comprendre comment la répétition des excitations auditives, et la sollicitation sans cesse renouvelée des voies de transmission et des centres de relais entre le groupement auditif et le groupement moteur peut permettre une hypertrophie et une spécialisation d'autant plus faciles que cette spécialisation n'est en somme que l'exagération individuelle d'un phénomène normal. Il se produit dans ces conditions un ensemble, qui se rapproche singulièrement de celui dont nous avons analysé le mécanisme chez l'orateur ; l'impulsion motrice correspondant à l'exécution se trouve contrôlée à la fois, par la perception auriculaire du son produit et par l'excitation simultanée des centres de la main et de celui de l'audition, ce qui permet de comprendre la facilité des associations de ces centres. Il se forme donc des images auditives sonores telles que l'exécutant suit cérébralement sa phrase musicale et la contrôle intellectuellement avant son expression, comme l'orateur suit et contrôle sa phrase verbale avant de la prononcer.
On comprend ainsi que l'idéation et l'exécution musicale
puissent suivre dans leur évolution une marche presque parallèle à celle que suit habituellement le langage parlé, et que, l'éducation aidant, on puisse voir des enfants précoces être des musiciens à l'âge où d'autres parleraient correctement.
Il en résulte aussi que cette association complète et précoce conserve plus tard une autonomie relative vis-à-vis de l'ensemble des fonctions cérébrales et que le désordre de Tidéalion générale n'atteint, chez certains musiciens, que d'une façon très incomplète l'organe de leur génie, de même que, chez d'autres, les mêmes causes n'altèrent point la faculté d'émettre l'expression d'idées logiquement associées et coordonnées quant à la forme. C'est donc grâce à l'ancienneté du mécanisme musical, à la constitution à ce point de vue spécial d'une cérébralité pour ainsi dire indépendante, que l'on a pu voir chez Hugo Wolf et Schumann l'activité musicale survivre à l'apparition de phénomènes rentrant très nettement dans le domaine pathologique de la folie circulaire.
Schumann illustre merveilleusement tout ce que nous venons de dire au sujet du centre auditif. Chez lui le centre de Wernicke offrit aux causes de désagrégation la plus grande résistance. Elément dominant d'une personnalité dont il fut comme la charpente, il tint debout quand tout croula autour de lui.
Des études diverses faites sur ce musicien, malgré les diagnostics différents de Richards, de Mœbius, de Grùlhe, de Dupré et Nathan, de MIle Pascal, il résulte, d'une part qu'il devint dément, et d'autre part, qu'il composa, même quand son intelligence avait presque entièrement disparu, de fort belles pages.
Cette discordance entre les facultés intellectuelles et les
facultés esthétiques est souvent si nette qu'elle peut se montrer même chez les imbéciles qui parfois possèdent des qualités artistiques de premier ordre.
Le génie mathématique correspond lui aussi à une systématisation dont l'indépendance peut s'expliquer par l'étude du développement physiologique. On pourrait nous objecter que les mathématiques ne rentrent point dans le langage, mais à cela nous répondrons qu'une science n'est qu'une langue bien faite et que, de toutes les langues, la mieux faite est l'algèbre.
Le caractère essentiel du raisonnement mathématique est la logique, autrement dit le syllogisme. Or, les raisonnements les plus simples, les plus anciens en date, que l'on envisage l'individu ou l'espèce, sont les raisonnements logiques simples. L'enfant terrible, c'est l'enfant logique. Ce qui revient à dire que le premier mode de raisonnement est la déduction conforme aux prémisses, et les premières associations d'idées sont des associations simples : telle chose est considérée comme la conséquence nécessaire de telle autre, parce que la relation chronologique impose cette conclusion. C'est le raisonnement du coq qui croit faire lever le soleil.
Du reste l'homme est essentiellement un être logique, et de même que ses premiers raisonnements sont empreints de cette caractéristique, ceux qui accompagnent les perturbations les plus graves du fonctionnement cellulaire sont encore remarquables par la persistance de cette qualité ; c'est parce que l'homme est un être logique que le mélancolique interprète sa dépression et croit y retrouver l'action d'une présence démoniaque ; c'est encore pour la même raison que le délirant systématique déduit ses idées de grandeur de l'intensité de son désordre hallucinatoire
dans le domaine de l'ouïe et de la sensibilité générale.
Le raisonnement mathématique suppose un mécanisme d'association des idées qui suive toujours la voie logique, c'est-à-dire la voie la plus simple. Ici la spécialisation sera plus indépendante des centres corticaux et se fera surtout dans le subsconscient. Elle pourra donc être précoce puisqu'elle pourra et même devra se faire indépendamment des données expérimentales fournies par les sens, c'est-àdire indépendamment des idées de relation. Le raisonnement algébrique est un raisonnement pur qui ne nécessite la connaissance d'aucun objet et qui ne peut même se faire d'une façon parfaite que s'il ne vient s'interposer dans la succession des idées abstraites aucune idée concrète.
Cette absence de relations avec l'extérieur de l'organe cérébral le plus parfaitement éduqué implique une insuffisance ou du moins une infériorité dans le développement des autres centres, et le champ de la conscience étant constamment occupé par l'abstraction que lui apporte le subconscient reste indifférent aux faits extérieurs : d'où la distraction.
Quant à la précocité de l'apparition des manifestations géniales en mathématique, elle s'explique par l'inutilité des concours que pourraient apporter les notions expérimentalement acquises au raisonnement pur. Enfin, comme il s'agit d'une élaboration, dont le siège se trouve normalement placé aux confins ou même dans l'intimité de centres dont le mécanisme est rarement conscient, plus la fonction sera parfaite, plus les manifestations extérieures en seront schématiques, et l'on verra les mathématiciens les plus distingués fournir des solutions de problèmes exactes sans s'inquiéter de préciser les étapes du raisonnement dont ils n'ont pas eu nécessairement conscience eux-mêmes. Il en
résultera pour les commentateurs des difficultés souvent considérables pour reconstituer dans leur ensemble une série de déductions dont le terme est pourtant exact. On donne à ces manifestations de l'esprit le nom de déductions intuitives, d'intuition.
Riemann fut surtout un intuitif. « Il a fallu cinquante ans à ses successeurs pour combler les lacunes qui subsistaient dans son œuvre avant que les diverses parties en fussent reliées avec la rigueur d'enchaînement nécessaire dans une œuvre de pure raison. » (Matisse, loc. cit.)
A propos de Galais, mort à vingt ans, et déjà célèbre, M. Picard écrit : « Ce n'est pas sans peine que Liouville réussit à saisir l'enchaînement des idées de Galais; il fallut de nombreux commentateurs pour combler les lacunes qui subsistaient dans plus d'une démonstration et amener les idées du grand géomètre au degré de simplicité qu'elles sont susceptibles de revêtir aujourd'hui. »
Précocité et intuitivité se retrouvent chez Pascal, chez Clairaut, chez Arago, Cauchy, Bertrand, Newton, Abel. Gauss calculait et résolvait des problèmes à trois ans.
Ces qualités sont encore celles de Sophie Kovalevsky dont Arvède Barine raconte la vie dans ses Portraits de femmes. Elles sont enfin celles de la plupart des savants dont nous parle M. Poincaré dans son récent livre, Savants et Ecrivains.
Nous ne nous sommes aussi longuement arrêtés sur l'analyse du mécanisme cérébral caractéristique du génie musical et du génie mathématique que parce que leur simplicité même nous permettra d'en tirer des conclusions importantes au point de vue des fonctions infiniment plus complexes dont dépend le génie littéraire. D'ailleurs, il est à remarquer que, parmi les littérateurs, ceux dont la
phrase est la plus musicale sont généralement les plus précoces.
Quelques exemples suffiront à confirmer ce que nous avançons. Ainsi chez Théodore de Banville, qui fut, dit Anatole France, « le plus chantant des poètes de son âge », on trouve une union complète du talent musical et du talent littéraire. « A la Font-Georges, près de Moulins, où s'écoula son enfance, quand il était fatigué déjouer, il accompagnait sur un violon rouge le ramage des oiseaux. » Ses deux talents furent très précoces. Sully Prudhomme, aux strophes berceuses, Verlaine, qui trouva des associations de mots si mélodieuses, qui eut « une musique dans l'âme » (J. Lemaître), Glatigny, qui fit, selon le mot de son maître Théodore de Banville, « des vers avec leur musique », furent des précoces.
De même pour les prosateurs. « Pénétrez de musique la littérature, dit Doumic (in George Sand, 1909), et vous aurez la phrase de George Sand, plus lyrique et plus musicale que pittoresque. » Or, cet écrivain manifesta dès son extrême enfance ses qualités de conteur intarissable et harmonieux. Elle n'avait pas encore quatre ans, quand sa mère, pour la retenir, l'emprisonnait entre quatre chaises. Pour se récréer, elle se racontait des histoires : « Je composais, dit-elle, à haute voix d'interminables contes que ma mère appelait mes romans... Elle les déclarait souverainement ennuyeux, à cause de leur longueur et du développement que je donnais aux digressions... Il y avait peu de méchants êtres et jamais de grands malheurs. Tout s'arrangeait, sous l'influence d'une pensée riante et optimiste ».
Walter Scott, dont les qualités sont analogues, présenta les mêmes phénomènes, et Doumic croit qu' « il y a, chez ceux qui sont nés pour être conteurs, un instinct priraor-
dial qui les pousse précisément à inventer de belles histoires, afin que cela les amuse. »
Musique et mathématique fraternisent d'ailleurs volontiers dans les mêmes cerveaux, soit parce que la période de la vie où leur développement peut atteindre son maximum de puissance est le même pour les deux (ce sont à proprement parler les génies de l'enfance) ; soit parce qu'il y a dans la musique quelque chose de proprement mathématique qui lui rend précieux le développement des associations logiques subconscientes.
Il ne faudrait toutefois pas voir dans cette qualification de génie de l'enfance quelque chose qui ressemble à du dédain; mais, outre que nous serions embarrassés de citer en littérature quelque chose d'équivalent à la précocité des enfants dont nous avons relaté l'histoire, il est peu de manifestations intellectuelles auxquelles la voix populaire attribue plus volontiers la valeur d'un fait dinnéité qu'à ce qu'on appelle la « bosse » du calcul, cette expression empruntée au langage populaire étant la traduction imagée d'un fait d'observation courante.
Ce que nous devons retenir de ce chapitre spécial, c'est, à côté de l'importance des centres de réception et de transmission, celle du subconscient ; c'est surtout l'exemple très net de la possibilité pour des groupements fonctionnels de présenter une progenérescence suffisante pour imposer leurs caractéristiques à toute la mentalité du sujet.
C'est ainsi que nous comprendrons combien nécessaire est la distinction entre le génie oratoire verbal et le génie littéraire proprement dit, le talent même dans l'une ou l'autre de ces branches paraissant exclusif du développement de l'autre.
Il est peu d'hommes auxquels il soit donné de montrer Rémond et Voivenel. 5
successivement, comme Clemenceau, un talent oratoire et un talent littéraire de qualité également supérieure, bien qu'il ne s'agisse pas, à proprement parler, de manifestations géniales. Mais tout le monde connaît le violon d'Ingres, exemple célèbre de l'indulgence d'un génie indiscuté dans l'ordre pictural, pour la faiblesse de ses tentatives dans un art où il resta toujours médiocre.
La spécialisation géniale est donc un fait empirique; il ne s'agit pas, à vrai dire, d'une faculté originellement prépondérante, mais plus simplement d'une orientation particulière dans l'évolution.
A cette spécialisation correspondront soit des états d'équilibre moyen dans l'ensemble de ce que nous appellerons l'intellectualité indifférente, soit des défectuosités, des atrophies, des lacunes plus ou moins étendues. Dans le premier groupe, viendront se placer les orateurs, les écrivains et les peintres qui restent normaux dans l'ensemble de leurs actes et dans leur façon de vivre. Dans le second groupe, viennent, au contraire, se ranger tous ceux chez lesquels à la manifestation intellectuelle d'ordre supérieur s'associent un certain nombre de déficiences d'ordres divers : ce sera la catégorie des anormaux.