LES PRÉSENTS D'ARTAXERCE
Le lendemain matin, avant qu'eût sonné l'heure de la grand'messe, Georges Froidevaux, vêtu de la blouse et du pantalon de coutil qui avaient excité à un si haut point l'indignation du vieux juge de paix, était assis solitairement dans la chambre à deux lits dont il était resté l'unique habitant, depuis l'installation du vicomte de Langerac au château.
Devant la cheminée, quoique le feu allumé la veille se fût éteint de lui-même au bout de quelques heures, on apercevait, étendus sur des chaises, les vêtements auxquels la rivière avait accordé une hospitalité si perfide; ils étaient séchés depuis longtemps, mais leur propriétaire n'avait pas encore eu le courage d'en examiner les détériorations et d'aviser aux moyens d'y porter remède. Morne et pensif^
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il se contentait de jeter de temps en temps sur ce costume tout neuf, mais si lamentablement défloré, le regard que pourrait adresser à ses ailes éparses sur la poussière un papillon redevenu chenille par le fait de quelque méchant écolier.
La table ou avait déjeuné le vicomte de Langerac se trouvait encombrée des débris de ce pantagruélique festin, ce qui semblait annoncer qu'à Thôtel du Cheval-Patriote le service n'était pas complètement exempt du champêtre abandon et de la philosophique insouciance qui distinguent la plupart des auberges de village. Sur l'autre table, également placée dans l'embrasure d'une des fenêtres, on voyait aussi les restes du beaucoup plus modeste repas, qu'en dépit de son chagrin, l'amoureux avocat s'était vu forcé de commander la veille au soir pour obéir aux exigences impéri-enses d'un jeune et robuste appétit encore aiguisé par une chasse de plusieurs heures.
Au milieu de la chambre, PjTame accroupi, la queue allongée sur le plancher et le museau posé entre ses pattes de devant, couvait son maître d'un regard aussi intelligent qu'affectueux, et semblait se conformer à sa triste pensée^ comme autrefois les coursiers d'Hippolyte.
— Espérances déçues, projets insensés, luttes sans trêve ni résultat , voih ma vie ! se disait Froidevaux en recommençant pour la vingtième fois cet amer monologue du découragement que tant d'hommes, avant d'avoir atteint leur trentième année, ont acquis le droit de réciter; — si j'avais suivi ma vocation et que j'eusse embrassé l'état de mon père, j'aurais fait mon chemin, j'en suis sûr, car c'est du sang de soldat qui coule dans mes veines. Je serais allé en Afrique, et si le climat et le fer des Arabes m'avaient épargné, j'en serais revenu avec un grade supérieur. Mais comment résister aux vœux de ma mère, au moment même où la mort de son mari la laissait sans autre soutien que moi ? Pour lui obéir, j'ai(lonc fait mon droit ; cela mène à tout,
Î8i ŒUVRES DE en. DE BEUNARD.
(lit-on. Pauvre mère ! Elle avait entendu répéter si souvent cette absurdité qu'elle y croyait sincèrement. Dans son illusion^ qu'heureusement elle a emportée dans la tonibe^ elle faisait pour moi les rêves les plus éblouissants. Déjà elle me voyait conseiller à la cour royale de Dijon, procureur général, premier président; que sais-je? garde des sceaux, peut-être 1 car sur le chemin des châteaux en Espagne on ne fait guère halte avant d'être arrivé à la dernière borne. Où a-t-elle abouti, cette route trompeuse? à ce puits perdu qui se nomme Châteaugiron, et dont le sable ignoré absorbe irréparablement chaque jour toutes les facultés de mon esprit.
Le jeune avocat pencha la tête sur sa poitrine et demeura quelques instants dans une morne immobilité.
— Sans protection et sans amis, j'ai lutté cependant, reprit-il en poursuivant son triste soliloque; je puis me rendre cette justice, qu'abandonné de tous, du moins ne me suisje pas abandonné moi-même ; mais comment soulever le double fardeau de l'obscurité et de la misère, quand partout je sentais le soi s'efibndrer sous mon levier? Où trouver ce point d'appui que demandait Archimôde pour remuer le monde? Si les dépenses de mon cours de droit n'avaient pas épuisé mes minimes ressources, s"il m'était resté de quoi meubler un appartement et acheter une biblio-thèquo, j'aurais pu m'établir à Dijon, y suivre le barreau, et peutêtre aurais-je fini par percer, comme ont fait tant d'autres à qui je ne reconnais d'autre supériorité que celle du succès: à la vérité, dans la vie, le succès, c'est tout. Mais le moyen de donner des consultations dans un grenier? Je me suis donc vu forcé de revenir à mon premier gite, pour y mourir comme un lièvre épuisé par des elforts inutiles. Il est vrai qu'en attendant le dénoûment, ma longue agonie n'est pas sans quelque gloire. Je suis évidemment le premier avocat du canton, la llcur du barreau de la justice de paix, le Démosthène du tribunal dont M. Bobilier est le Minos ! Mes
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clients campagnards me paient fort mal. sans doute, quand par hasard ils me paient ; mais en revanche ils ne jurent que par moi et chaulent partout mes louanges. A trois lieues à la ronde, j'exerce sur l'univers une certaine influence ; et si seulement je payais le cens électoral , il ne tiendrait qu'à moi de devenir un homme politique. Enfin, gloire dernière et triomphe suprême, en dépit des cris féroces dont elle m'a salué hier au passage, mademoiselle Ursule Chavelet, je crois, ne dédaignerait peut-être pas de devenir madame Froidevaux.
A cette dernière idée, Georges partit d'un éclat de rire si plein d'amertume et d'ironie, que Pyrame se leva aussitôt avec une sorte d'inquiétude, et vint poser son museau sur les genoux de son maître , comme pour lui demander le sujet de cette hilarité de mauvais aloi.
— Mais c'était trop peu des souffrances de l'amour-propre et des épreuves de la pauvreté, continua le jeune avocat en accordant au fidèle épagneul une caresse machinale; il a fallu qu'une passion insensée vuit encore se mettre de ma partie, comme si je n'avais pas été assez malheureux déjà! Bloi, petit avocat de village, sans réputation et sans fortune, tomher amoureux de cette coquette qui a dès à présent 15,000 livres de rentes du chef de sa mère, sans compter ce que lui laissera M. Gi'andpsrrin ! Quelle audace ! quelle démence! m.ais aussi quelle punition !! L'aventure d'hier m'a-t-elle assez couvert de ridicule ! hi du moins je m'étais noyé ! peut-être ne m'aurait-ello pas refusé une larme ; mais me laisser choir dans l'eau comme un homme ivre, y barboter sous ses yeux avec aut;int de grâce qu'un canard, et m'en tirer enfin lâchement au lieu de m'attacher au fond des deux mains, comme j'aurais certes fait si je n'eusse pas eu complètement perdu la tète ! Voilà le cauchemar qui Kie poursuivra jusqu'à mon dernier jour ! Quand j'y arrête ma pensée, la rougeur de la honte me monte au visage, et il me prend des envies de me jeter par la fenêtre.
3^ CELYKES DE LU. DE bEH.NARD.
Froidevaux se leva, et fit plusieurs tours dans la cbamhie à pas précipités.
— Voilà donc ma vie, reprit-il en se rasseyant tristement : à droite la misère, à gauche la folie ; partout l'humiliation, le découragement, le ridicule, la honte ! En vain je réclame ma place au soleil^ c'est à l'ombre, une ombre humide et froide, qu'est vouée ma destinée. De quelque côté que je me tourne, une implacable fatalité m'emprisonne. Lorsque j'étends les bras pour embrasser mon songe, ce songe m'échappe et s'envole avec un rire moqueur , si j'essaie de marcher, un mur d'airain m'arrête dès le premier pas ; veux-je m'asseoir, toutes les places sont prises. Déplorable existence, dans laquelle pourrait s'abrutir un cœur vulgaire, mais qui pour une âme énergiquement trempée n'a qu'un dénoûment probable, le suicide. Car que fais-je au monde? à qui suis-je utile? qui songe à me demander un service? quel besoin a-t-on de moi? A quoi sert enfin, dans ce monde maudit, ce zéro, cet atome, ce grain de poussière qui se nomme Georges Froidevaux?
En ce moment le vigilant Pyrame gronda sourdement, et presque au même instant on frappa à la porte.
Persuadé que c'était encore quelqu'un desanîis indiscrets dont il avait été importuné la veille, l'amoureux désespéré ouvrit a\ ec une brusquerie voisine de l'emportement ; mais le courroux qu'exprimait davance sa physionomie se changea en une froide réserve à la vue d'un visage qu'il n'avait jamais aperçu auparavant.
— Mon voisin, dit d'un air dégagé l'incoimu qui n'était autre que M. de Boisjoly, j'ai appris l'accident qui vous est arrivé hier, et quoique je n'aie pas encore eu le plaisir de faire votre connaissance, jai cru pouvoir venir sans indiscrétion m'informer de l'état oii vous vous trouvez maintenant,
— Vous avez trop de bonté, monsieur, répondit Froide- \au\ d'un ton sec; mais votre visite est sans doute le ré-
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sultat (ruiip iuéj)risL', c;u' je n"ai pas, que je sat'hc, l'honneur d'être votre voisin.
— Si fait, ma foi, puisqu'en ce moment même je juche dans le poulailler numéro 1, précisément en face du Nôtre. Nous ne sommes séparés que par le corridor; je vi>is, du reste, ajouta le conseiller de préfecture en poursuivant la plaisanterie, que tous les perchoirs de notre digne hôte se ressemblent, et (jue p;utout règne la même somptuosité.
M. de Boisjoly, qui s'égayait ainsi aux dépens du mobilier de l'auberge, n'avait pas manifesté le moindre étonnement à la vue de la blouse à peu près hors de service qui servait de robe de chambre au Démosthène de Chàteaugiron.
— C'est donc à M. de Boisjoly que j'ai l'honneur de parler? dit l'avocat en l'examinant avec une atttution qui ressemblait à de la défiance.
— A lui-même, monsieur, répondit le conseiller toujours souriant. Hier j'espérais avoir le plaisir de dîner avec vous à la forge, mais votre accidi nt n'a pas i)ermis que vous fussiez des nôtres ; croyez-le bien , parmi les convives je ne suis pas celui qui a le moins déploré ce contre-tt mps.
En parlant ainsi, M. de Boisjoly s'était insinué plutôt qu'il n'était entré dans la chambre, en dépit de la protestation nuiette que semblaient lui adresser le maintien guindé et la physiononno glaciale du jeune avocat.
— Monsieur, reprit-il alors en s'asseyant sans y être invité, malgré la réputation de diplomatie qu'on cherche âme faire, et qui i>eut-ètre est venue jusqu'à vt)us, je suis un homme tout rond, et, en atVaires, je prends le moins possible le chemin de traverse. Je vais vous le prouver sur-le-champ. Vous avez peut-être déjà deviné que ma visite n'a pas pour but unique de m'informer de la santé d'un homme fort intéressant à coup sur, mais que je n'ai jauiais eu l'oecasion de voir juscpr'à ce jour ?
i'roidevaux rtferma la porte, fit signe à Pyrame de s'aller