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coucher dans un coin, et vint se rasseoir lui-même en face (lu conseiller.
— Si vous avez quelque chose à me dire, répondit-il alors,, parlez, monsieur, je vous écoute.
— Monsieur, reprit M. de Boisjoly avec un aplomb qui s'efforçait de prendre les allures d'ime franchise pour ainsi dire brutale, vous êtes jeune, pauvre et plein de talents; ces trois causes réunies vous ont jeté dans l'opposition , et c'est fort naturel. Vous êtes donc républicain ou à peu près. Or la république est un peu passée de mode, et d'ici à cent ans, peut-être, il n'est guère probable qu'elle nous fasse porter sa carmagnole et son bonnet phrygien. Votre opposition est donc essentiellement irréiîéchie, stérile et prématurée; elle ne peut vous mener à rien qu'à des regrets. Lorsque vous serez arrivé à l'âge où toutes ies illusions prennent leur vol à la fois, à mon âge, par exemple, vous reconnaîtrez le vide et l'inanité de celles qui vous séduisent en ce moment, et vous regretterez d'avoir perdu à leur poursuite les plus belles années de votre vie; mais alors il sera trop tard, car la jeunesse est un capital qui, une fois dépensé, ne se renouvelle plus. En un mot, aveuglé par des chimères dont je ne prétends contester ni la séduction, ni le désintéressement, ni la poésie, vous êtes tombé dans un puiis sans issue, et où, à chaque instant, vous pou\ez vous noyer : c'est de ce puits que je voudrais vous tirer, et je vous en tirerai en effet pour peu que vous vouliez saisir Ja main que je vous offre.
— Monsieur, répondit Froidevaux, dont la figure pendant celte tirade s'était graduellement composée au point de paraître à la fin impassible , ceci sans doute n'est qu'un exorde, du genre de ceux qu'en rhétorique on nomme insinuants; veuillez, je vous prie, aborder la question essentielle et me dire quelles seront les suites di"" ma sortie du puits de l'opposition, à supposer que je sois assez avisé
pour accepter la main secourable que vous daignez me iondre en ce moment.
Sans remarquer, ou du moins sans relever l'ironie contenue dans ces paroles, M. de Boisjoiy continua son attaque.
— J'ai entendu dire, monsieur, que vous aviez beaucoup d'esprit, et je vois qu'on ne m'a pas trompé. Vous allez droit au fait; du resîe, c'est aussi mon habitude, car, ainsi que je viens de vous le dire, je suis un homme sans détour. Voici donc de quoi il s'agit : en ce moment , il y a trois places vacantes dans le ressort; une place de juge à Langres, une de substitut à Charolles , et enfin une troisième de juge d'iiistruction à Semur. Si nous nous entendons, comme je l'espcre, je mo chargerais volontiers de vos intérêts. Pourquoi n'obtieiulriez-vous pas celle de ces trois positions qui vous conviendrait le mieux? Par exemple, que diriez-vous de la place de substitut à Charolles? C'est à deux pas d'ici, et votre talent pour la plaidoirie semble marquer naturellement votre place dans la carrière du mhiistère public.
— Voilà donc ce que vous m'otfrez, dit Froidevaux en s'inclinant, sans que son visage trahit l'émotion qu'il éprouvait peut-être; maintenant voudricz-vous avoir la bonté de me dire ce que vous me demandez en retour; car, sans doute, ceci n'est pas un présent, mais bien un échange ?
— Je vous demande la chose la plus simple et la plus loyale.
— Mais entin, celte chose....
— La voici, et selon toute apparence vous l'avez devinée. M. Boisselat, dont vous vous êtes déclaré le champion, n'a aucune chance de réussir; à cet égard, il est impossible que vous vous fassiez la moindre illusion. Le seul résultat de sa candidature sera d'empêcher M. Grandperrin ou M. de Chàteaugiron, les deux seuls compétiteuiis sérieux, de passer au premier tour; il y aura donc un scrutin de ballotagG, cela est inévitable. Vous voyez comme ceci voua
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met à l'aise. Tenez vos engagements envers M. lioisselat, votez pour lui au premier scrutin ; mais au second^ abandonnez un candidat impossible et reportez vos voix sur M. Grandperrin; voilà tout ce qu'on vous demande.
— Vous ne me demandez que cela ! dit le jeune avocat avec un sourire sardonique ; en vérité, c'est être bien modéré.
— La route que je veux chercher à vous ouvrir, reprit sans se déconcerter M. de Boisjoly, n'est-elle pas d'ailleurs celle que doivent vous indiquer déjà vos propres sympathies? Ne pouvant faire triompher votre candidat, ne serez-vous pas forcé de vous rejeter sur celui des deux autres dont les opinions vous paraîtront se rapprocher davantage des vôtres ? Cela posé, comment pourriez-vous hésiter entre le marquis de Châteaugiron^ le représentant des idées, des privilèges, des injustices d'autrefois, et M. Grandperrin, bourgeois comme vous, homme du nouveau régime connne vous, le fils de ses œuvres en un mot, comme vous serez vous-même un jour le fils des vôtres?
Georges Froidevaux se leva.
— Monsieur, dit-il en arrêtant sur le tentateur un regard ferme et imposant, si vous vous étiez contenté de demander ma voix pour votre candidat, je n'aurais vu dans ce fait (pi'une démarche maladroite et déplacée; mais vous m'of- IVez un prix pour mon suftrage ! Ceci, c'est plus qu'une maladresse et plus qu'une inconvenance; ceci, monsieur, c'est une insulte.
— Croyez, monsieur, que je n'ai eu en aucune manière l'intention de vous offenser, s'empressa de dire M. de LJoisjoly en se levant à son tour d'un air un peu décontenancé.
— C'est possible, reprit Froidevaux dédaigneusement; peut-être même avez-vous cru me rendre service à votre manière.
— C'était assurément mou désir, et si vous me permettiez de m'expliquer...
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— Assez^ monsieur. Vous m'avez vu pauvre et en conséquence vous m'avez cru vénal; vous vous êtes trompé : je pourrais peut-être me donner^ mais je ne me vends pas.
Froidevaux se dirigea vers la porte et l'ouvrit.
A cette pantomime dont le sens n'avait rien d'équivoque, M. de Boisjoly, dont les lèvres minces et blafardes étaient contractées par un sourire plein de fiel, s'inclina légèrement devant le jeune avocat, et sortit de la chambre sans répliquer un seul mot.
— Mais je suis donc placé dans l'opinion des autres plus bas encore que dans la mienne? se dit alors Froidevaux en refermant la porte avec colère. Jusqu'à présent du moins on avait respecté ma pauvreté. Je ne sais ce qui m'a retenu que je ne jetasse ce monsieur par la fenêtre; il est bien heureux de s'être trouvé si frêle et sichétif, car si j'avais eu en face de moi un individu capable de se défendre, je m'en serais bien certainement passé la fantaisie. Il n'y a qu'un coup de tête de cette espèce, il n'y a qu'une secousse violente qui puisse me tirer du marasme où je suis tombé depuis cette ridicule aventure. Oui; je voudrais trouver un insolent à souffleter, un brutal à assommer; ça me ferait du bien, je le sens : mon vicomte d'hier, par exemple; voilà un lion à deux paites à qui j'arraclierais crinière et moustache avec un certain plaisir !
A l'instant même où le jeune avocat formulait mentalement ce vœu assez peu philanthropique, la porte s'ouvrit de nouveau sans que cette fois on eût frappé, et le vicomte de Langerac entra dans la chambre aussi familièrement que s'il eût clé chez lui.
|»2 ŒLVUîiS DE en. DE BERNARD.
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