‹ Le gentilhomme campagnard (volume 2)Chapitre 16 sur 20 · DEUX INVITATIONS · texte numérisé non relu

DEUX INVITATIONS

En reconnaissant son adversaire de la veille, Pyrame s'était mis à gi onùcr d'un air menaçant ; de son cùté, dominé par le désir de trouver qutlqn'un sur qui passer sa mauvaise humeur, et pensant que le hasard le servait à souhait en lui envoyant le Parisien dont routrecuidance lui avait déjà souverainement déplu, Froidevaux fronça les sourcils et prit une attitude altière.

— La paix avec le mjùtre et avec le chien ! dit le vicomte de Langerac avec une aisance incomparable. Pyrame, voilà \\n gâteau dont je me suis muni à ton intention ; croismoi, c'est au moins aussi bon à manger qu'un gilet, et Cerbère, dont tu me parais descendre en droite ligne, n'y aurait pas résisté !

Le vicomte jeta à l'épagneul une petite brioche que le fidèle animal se mit à flairer en dépit de sa colère naissante, et quil finit par manger de fort bon appétit.

— Mon cher avocat, reprit Langerac du même ton d'enjouement, je n'ai pas de gâteau à vous offrir; mais, en revanche, voici de vrais /)m?'os; j'espère que vous ne refuserez pas de fumer avec moi le calumet de la paix.

Au lieu de pren.'lre un cigare dans l'étui bizarrement ciselé que lui présentait le vicomte, Froidevaux se redressa d'un air hautain.

— Je ne fume jamais, monsieur, dit-il d'un ton bref; et avant que vous allumiez votre cigare, je prendrai la liberté (le vous demander ce qui me procure le plaisir de vous voir.

— Ne vous ai- je pas dit hier que vous recevriez ma visite ce malin au plus tard

— Je me serais plutôt attendu à recevoir celle de M. de (^hâteaugiron.

— Pourquoi cela? demanda le vicomte un peu étonné.

— Parce qu'en ces sortes de choses, comme \ous en avez fait vous-même la remarque, il est assez d'usage d'employer des intermédiaires.

— Allons donc ! est-ce que vous songez encore à nos folies dhicr? Pour moi, je vous déclare que je n'y pense plus depuis longtemps.

— Hier, pourtant, vous vous trouviez offensé, dit l'avocat avec un sourire agressif.

— Parbleu! j'avais à peu près vidé trois bouteilles, et après un pareil rafraîchissement, on voit des olïénses partout.

— Vous prétendiez que je vous avais arraché voire stick d'une manière...

— Vous étiez dans votre droit, car il s'agissait d'un cas de légitime défense; de même que vous pouviez en toute justice réclamer la moitié de ce splendide appartement, puisque votre prétention n'avait rien qui ne fût conforme aux us et coutumes de l'illustre bcuig deCbàteaugiron.En un mot, hier, tous les torts ont été de mon côté, et je n'hésite pas à le reconnaîire. J'espère que, de la part d'un homm.c qui est allé quelquefois sur le terrain, cette explication vous suffira , et que \'ous me permettrez maintenant d'allumer mon cigare.

— Allons ! pensa Froidevaux avec un secret dép^it, il est dit qu'il ne me fournira pas le moindre prétexte pour le jeter du haut en bas de l'escalier.

— Bien loin que j'aie chargé Châteaugiron de venir vous trouver, reprit le vicomte en commençiint à funier, c'e^t lui au contraire qui m'envoie près de vous en ambassade.

— En ambassade? répéta l'avocat dont les yeux se fi-vèrent aussitôt sur le jeune homme blond avec une curiosité involontaire.

304 (iaVKES DE (H. DE DEUNAHD.

— Le mot est peut-être un peu fastueux, surtout lorsqu'il s'tigit dune chose aussi simple que naturelle, une liaison à renouer entre deux anciens camarades d'école ; car vous avez fait votre droit avec Châteaugiron. C'est la première chose qu'il m'a dite lorsque je lui ai parlé de notre petite discussion d'hier.

— J'ai suivi en effet à Dijon, pendant trois ans, les mêmes cours que M. de Châteaugiron, répondit d'un ton froid le jeune avocat.

— A Dijon, c'est bien ça. Vous êtes donc son camarade d'école, ainsi que je le disais tout à l'heure, et il espère qu'à ce titre vous voudrez bien venir dîner aujourd'hui au château, sans cérémonie. Il serait venu lui-même, mais vous comprenez, un jeune mari, le mari d'une femme charmante surtout, n'est pas toujours libre ; et voilà pourquoi l'invitation de notre ami Châteaugiron passe en ce moment par ma bouche, au lieu de vous être adressée directement, comme il eu avait le désir.

— M. le marquis de Châteaugiron daigne m'inviter à dîner, dit Froidevaux avec une humilité sardonique; en vérité je ne m'attendais guère à un pareil honneur.

— Entre anciens camarades, il n'est pas question d'honneur, mais de plaisir. Notre ami Châteaugiron se fait une fête de vous présenter à sa femme. La marquise sait déjà que vous avez une voix superbe; elle est elle-même excel- Irnte musicienne ; Héraciius chante de son côté ; je fais ma partie au besoin ; enfin il n'est pas jusqu'à madame de Bonvalot qui ne s'en mêle. Nous ferons de la musique, nous aborderons le quintette, ce sera charmant.

— Délicieux! ravissant! s'écria le jeune avocat d'un air d'enthousiasme qui ressemblait fort à du persillage.

— Et puis vous êtes chasseur, et Châteaugiron, qui connaît le mauvais tour que vous a joué son oncle, car j'assislais à l'audience d'hier, et je lui ai tout raconté. Château-

giron met ses bois à votre disposition ; vous savez si la chasse y est belle !

— Magnifique ! quoiqu'à vrai dire les bois de M. de Vaudrey soient encore plus giboyeux. Ainsi donc je dînerai, je chanterai et je chasserai ; c'est fort agréable sans doute, mais est-ce là tout ce qu'a à m'offrir M. le marquis de Châteaugiron ?

Le vicomte de Langerac regarda son interlocuteur avec unétonnement qui n'était pas exempt de quelque inquiétude.

— Je ne vous parle pas, dit-il après un instant d'hésitation, du crédit dont jouit notre ami Héraclius.

— Parlez-m'en, au contraire, car c'est là le point capital, répliqua Froidevaux de l'air le plus naturel.

— Il pai'aît que l'avocat vise au solide, se dit Langerac sans parvenir à dissimuler complètement sa surprise ; mais, après tout, il a raison : bien fou qui se repaît de chimères.

— Vous dites que M. le marquis de Châteaugiron a du crédit? reprit Georges du ton d'un homme décidé à vider sans délai une question importante.

— Infiniment, et il est sans doute inutile d'ajouter que ce crédit est tout entier au service de ses amis.

— Cela est fort bon à savoir, au contraire ; continuez.

— Continuez! répétale vicomte de plus en plus ébahi; mais c'est là, je crois, tout ce que j'avais à vous dire.

— Comment! voilà à quoi se réduit la mission dont vous a chargé M. le marquis de Châteaugiron ?

— Mais à peu près...

— Des dîners, de la nmsique au piano, des parties de chasse, c'est là tout ce qu'il me faitofl'rir?

— Si vous vouliez bien vous expliquer plus clairement, je vous comprendrais mieux sans doute, et peut-être, alors, finirions-nous par nous entendre tout à fait.

— Je m'explique donc, puisque cela peut vous plaire, dit Froidevaux avec un fiegme imperturbable; je ne \ous ca-

cherai pas que le procédé de M. le marquis de Châleaugilon me paraît passablement miCsquin^ surtout si je le compare à la conduite beaucoup plus large de son compétiteur.

— M. Grandperrin vous a donc fait faire des propositions? s'écria Langerac avec une vivacité pour ainsi dire alarmée.

— Des propositions assez honnêtes, soyez-en juge. En retour des voix dont je pourrai peut-être disposera l'élection prochaine, on me garantit une place de substitut. Avouez que c'est là du positif, et que toutes les gracieusetés de M. le marquis de Châteaugiron paraissent un peu creuses auprès de ce résultat substantiel.

— Je ne chercherai pas à contester le mérite et surtout l'à-propos des propositions de M. Grandperrin, et je regrette que nous n'ayons pas nous-mêmes envisagé la question sous ce point de vue ; mais enfin rien n'est encore terminé, et si vous me permettez de retourner au château, je me fais fort d'en rapporter les bases d'un petit traité, qui, en oftrant à vos intérêts une satisfaction légitime, vous permettra...

— De vous jeter par la fenêtre, interrompit Froidevaux en croisant tranquillement ses bras sur sa poitrine.

— Monsieur ! s'écria Langerac aussi surpris que courroucé, voilà un propos...

— Que vous prendrez comme il vous plaira ; en attendant, je m'explique : il n'y a qu'un instant, un frêle individu, qui se nomme, à ce qu'il assure, M. de Doisjoly, est venu m'adresscr les propositions honnêtes auxquelles j'ai fait allusion. S'il ne s'était pas trouvé si chétif, s'il ne m'avait pas paru indubitable qu'en cas de lutte je le renverserais d'un souffle, j'aurais, selon toute apparence, cherche à lui faire prendre le chemin aérien dont je viens de vous parler; mais l'expérience in anima vili que j'aurais rougi d'essayer sur un si débile personnage, aucune considération humaine, sachez-le bien, monsieur le vicomte, ne m'empêchera de la tenter sur un hamme de nion âge,

alerte et nerveux comme vous semblez l'être, pour- peu que je découvre dans ses paroles l'intention de tendre un piège à ma conscience ou à mon honneur.

En remarquant la chaleur avec laquelle s'exprimait son maître, Pyrame, qui avait achevé d'avaler la brioche, se remit à gronder contre le vicomte avec la plus magnifique ingratitude.

— Oîi diantre voyez-vous que j'ai l'intention de vous tendre un piège? dit Langerac, passablement décontenancé; c'est bien vous au contraire qui venez de m' attirer dans une abominable embuscade.

— Vous en sortirez cette fois, reprit Froidevaux en se dirigeant vers la porte, mais n'y retombez pas.

— Ah çà, entendons-nous. M. Grandperrin a essayé de vous corrompre, c'est son affaire; vous, vous êtes incorruptible, cela vous regarde ; pour moi, qu'ai-je tait, au total? Je suis venu vous inviter de la part de notre ami commun, Châtcaugiron. Pour voir dans un fait si simple une tentative de corruption, il faudrait avoir, permettez-moi de vous le dire, l'esprit diablement biscornu. Je reste donc dans les termes de mon mandat, et je vous demande une réponse. Ferez-vous à votre ancien camarade d'école le plaisir de venir dîner aujourd'liui au château ?

— Jlon ancien camarade d'école, répondit Froidevaux en accentuant ijoniquemcnt ses paroles, a passé trois ans à Dijon avec moi sans m'accorder la moindre marque d'attention ; à notre retour ici, sa conduite est restée la même, et il a toujours eu très-grand soin d'établir entre l"humble avocat de village et le gi'and propriétaire descendant des croisés, une ligne de démarcation que, du reste, je n'ai jamais cherché h franchir. Comment voulez-vous alors que je prenne au sérieux son appel aux souvenirs d'une camaraderie qui, en réalité, n'a jamais existé? Cette démarche, aussi in)prévue que peu désirée, n'est à mes yeux qu'une manœuvre électorale, rien de plus.

3jtt8 (JiiLVUES DE CU. DE BERNARD

— Je vous assure qu'en cherchant à se rapprocher île vous, le principal motif de Châteaugiron...

— Est (:rac(iuérir un partisan, je n'en doute pas.

— Dites un ami.

— Les amis ne s'acquièrent pas ainsi ; d'ailleurs, à mon égard, il a laissé passer le moment. Il y a dix ans, j'aurais pu saisir avec empressement l'occasion qu'il m'offre aujourd'hui, mais maintenant il est trop tard.

— Ainsi vous refusez ?

— Positivement.

— Je croyais que vous vous contentiez d'être le Cicéron de l'endroit, dit Langerac en reprenant l'accent de persiflage qui lui était ordinaire et qu'il semblait s'être étudié à mettre de côté depuis le commencement de l'entretien, mais je vois que vous en êtes aussi le Caton ; et dès lors il ne me reste qu'à tirer ma révérence h vos vertus stoïques. Serviteur donc au maître et au chien.

Le vicomte fit une pirouette, et sortit aussitôt de la chambre, sans paraître avoir remarqué le haussement d'épaules méprisant par lequel l'avocat avait accueilli cette allure impertinente.

Resté seul, Froidevaux se remit à marcher de long en large.

— Une invitation à dîner ! se dit-il, réellement le prétexte n'était pas suffisant pour m'autoriser à le jeter par la fenêtre. C'est fâcheux, car dans l'état d'atonie où je suis, ce petit exercice gymnastique m'aurait ranimé, j'en suis sûr.

Un instant après on frappa de nouveau à la porte.

— Serai-je {)lns heureux cette fois ? se dit le jeune avocat qui s'empressa d'ouvrir.

En reconnaissant un des domestiques de la forge, Froidevaux sentit son émotion changer subitement de nature; le sang qui gonflait les artères de ses tempes reflua vers son cœur, aussi prompt (|ue la foudre.

LE GEMILHO.MME CAM1'AG:>AUU. 309

— Monsieur l'avocat, dit le laquais, voilà une lettre que madame m'a chaigé de vous remettre.

En dépit de ses efforts pour dompter le tremblement nerveux dont ses mains venaient d'être subitement agitées, Froidevaux fut quelque temps avant de parvenir à décacheter le billet que lui avait remis le domestique ; lorsqu'il eut enfin réussi à l'ouvrir, il y lut, avec une avidité qui se changea bientôt en ravissement, les mots suivants :

« Madame Grandperrin espère que l'accident dont elle u été si péniblement affectée hier n'a pas eu de suites fâcheuses ; mais si monsieur Froidevaux désire guérir complètement toutes les inquiétudes qu'a causées ici le danger qu'il a couru, il ne refusera pas de partager aujourd'hui un petit repas de famille, tout à fait sans cérémonie. La partition des Huguenots vient d'arriver, et il s'y trouve un rôle de basse qui semble écrit exprès pour la voix de monsieur Froidevaux; de plus, le piano est d'accord par hasard : ainsi rien ne s'opposerait à ce qu'on fit un peu de bonne musique en compensation d'un mauvais dîner. »

— Vous direz à madame Grandperrin que j'aurai l'honneur de me rendre à son invitation, dit l'amoureux avocat d'un air aussi calme que le lui permit la joie tumultueuse qui venait de succéder à son abattement.

Dès que le domestique fut sorti de la chambre, Froidevaux, d'un saut, se trouva près de ses vêtements toujours étendus devant la cheminée. Après quelques instants de l'examen le plus minutieux, il reconnut qu'à part le gilet, dont le satin se trouvait sérieusement compromis, le dégât était moins grave qu'il ne l'avait craint d'abord, et que quelques coups de brosse suffiraient pour y porter remède.

— J'en serai quitte, se dit-il, pour boutonner mon habit jusqu'à ce que l'état de mes finances me permette d'acheter un autre gilet. Un hribit boutonné jusqu'au menton ne va pas déjà si mal lorsqu'on est un peu gros et qu'on a le^ énaules larges; d'ailleurs cela sent son orateur ; Berryer

■3Î0 ŒUVRES DE CH. DE liEUNARD.

par exemple, est toujours boutonné. Et, après tout, le bain qu'ont pris mes vêtements n'est qu'un fiiipplément de décatissage qui ne leur aura pas nui, car rien n'annon.ce ie provincial endimanché comme le lustre d'un habit tout neuf. En ruminant ces réflexions consolantes, l'avocat tira do son sac de chasse une brosse dont il avait eu soin de se munir la veille, car pour rien au monde il n'eût confié au balourd chargé de servir les hôtes de l'auberge du Cheval- Patriote le soin de restaurer des vêtements, d'autant plus précieux qu'ils n'avaient pas de remplaçants.

— Dîner avec elle ! s'ecria-t-il en se mettant à l'œuvre d'une ardeur héroïque ; tout à l'heure j'étais stupide avec mes idées noires; jamais, au contraire, la vie n'a été si rose. La voir ! l'entendre ! lui parler ! peut-être même chanter avec elle î

Ces exclamations passionnées, régulièrement entremêlées de coups de vergettes, aboutirent à une suite de modulations vagues d'abord, qui prirent pou à peu un caractère déterminé et se transformèrent enfin en un air de basse à efTot puissant, l'air de don Magnifico dans la Cenerentola. C'était le triomphe du virtuose chûteau-^ironais, qui, après avoir entonné sa cavatine favorite à demi-voix, finit par la chanter à gorge déployée avec une verve qui suppléait en partie au défaut d'art et de style.

— J"ai tous mes moyens, se dit-il avec satisfaction en entendant vibrer à l'unisson de ses plus belles notes les vitres des fenêtres ; mon plongeon d'hier m'a bien enrhumé, mais loin de nuire à ma voix, cela n'a fait au contraire que donner plus (le sonorité à mon creux.

Tandis que le jeune avocat^ enivré de l'espoir de chanter un duo avec l'objet de sa llamme, ce qui constitue, comme chacun sart, une des plus douces joies du paradis profane, essayait tour à tour ses cordes liantes et ses cordes basses^ et les trouvait toutes en aussi bon point qu'il pouvait le désirer, celte vocalisation aussi bruyante qu'inattendue était

LE GENTILHOMME CA«l>AGSAiiD. 311

devenue un sujet d'étonnement pour toutes les personnes qui se trouvaient en ce moment à l'auberge du Cheval- Patriote.

— Ne faites pas attention, dit Toussaint Gilles à quelques pratiques attablées dans la salle à manger et qui lui demandaient la cause de ce vacarme musical ; c'est l'avocat Froidevaux. Je ne sais pas sur quelle herbe il a marché hier au fond de la rivière, mais ce qu'il y a de sur, c'est que depuis vingt-quatre heures il n'a plus la tète à iui, et je ne serais pas étonné qu'il fût tout à fait fou.

L'aubergiste se trompait, mais de peu ; seulement de la distance qui sépare un fou d'un amoureux

INE RENCONTRE I3ÎPRÉVUE.

Au moment où le vicomte de Langerac descendait l'escalier de l'auberge, M. de Boisjoly le remontait; vers le milieu des marches, les deux négociateurs se rencontrèrent nez à nez.

— Bliron ! s'écria Langerac fort surpris.

— Pichotl repartit JM. de Boisjoly non moins étonné. Cette double exclamation avait été aussi involontaire

qu'instantanée ; avant d'y ajouter un seul mot, les deux hommes s'examinèrent mutuellement de la tète aux pieds avec la curiosité défiante de gens qui, se retrouvant par hasard après une longue séparation, hésitent à se reconnaître jusqu'à ce qu'ils se soient convaincus que l'ami d'autrefois ne s'est pas métamorphosé^, par l'eltet de quelque catastrophe inconnue, en un parasite besogneux.

De part et d'autre l'examen fut favorable^ nous devons le dire, au delà de toute prévision.

312 OEUVRES DE CU. DE UEK.NARU.

D'un côté, le, vicomte de Langerac était vêtu avec uii<élégance poussée jusqu'à la recherche ; ses habits^ en avance d'un mois au moins sur la mode, ses gants jaunes d^une fraîcheur irréprochable, ses bottes brillannnent vernies, une grosse perle fixant le nœud de sa cravate, enfin la pomme d'or artistement ciselée dont était orné son stick, tout dans sa toilette annonçait un homme qui paie ses fournisseurs comptant, ou qui jouit chez eux d'un crédit illimité, ce qui revient au même.

M. de Boisjoly, dont la mise était fort convenable du reste, ne pouvait pas, il est vrai, lutter sous ce rapport avec le vicomte : mais, aux yeux de bien des gens, le ruban rouge que laissait entrevoir une des boutonnières de sa redingote, aurait pu compenser, et au delà, ce petit désavantage.

Voyant l'un et l'autre qu'ils pouvaient sans inconvénients probables pousser la reconnaissance jusqu'au bout, les deux anciens amis reprirent simultanément la parole.

— Qui diantre se fût attendu à vous rencontrer dans cette taverne ? demanda Langerac.

— Quel orage vous a jeté sur cette terre inhospitalière? dit M. de Boisjoly.

— Nous nous retrouverions en Gochinchine, je ne serais pas plus surpris.

— Ni moi non plus. Y a-t-il longtemps que vous êtes ici?

— Un jour seulement; et vous, mon cher Miron?

En s'enteiulant appeler pour la seconde fois de ce nom assez peu aristocratique, le conseiller de préfecture ne parvint pas à dissimuler complètement une légère grimace.

— Mon cher Pichot, répondit-il, l'espèce d'échelle vermoulue sur laquelle nous dialoguons en ce moment me palait un salon de conversation, comme on dit à lîade, passablement incommode. Je possède pour le moment, six pieds plus haut, une niche dont la somptuosité n'écrase en rien

LE GEMILUOMME CAMPAGNARU. 313

celle de ladite échelle, mais où du moins nous retrouvt'iu.ns deux chaises de paille, ce qui nous permettra de nous asseoir.

A la réitération du nom de Pichot, le vicomte avait mordu sa moustache blonde ; mais il s'était abstenu de réclamer.

Un instant après, les deux hommes étaient assis dans la chambre que le plus âgé des deux occupait depuis l'avantveille au soir.

— Maintenant, causons, dit ce dernier avec le sourire mielleux qui lui était habituel; mais, avant tout, que je vous fasse mon compliment.

— A quel propos? demanda Langerac, dont la physionomie enjouée à la surface manquait de franchise, au fond, tout autant que celle de son interlocuteur.

— La dernière fois que nous nous sommes rencontrés, il y a quatre ans, si je ne me trompe, la fortune semblait peu disposée à vous sourire; mois il parait que vous êtes au mieux avec elle maintenant ! Jamais je ne vous ai vu si éblouissant. Savez -vous bien que vous voilà devenu un lion, un vrai lion !

— Parbleu ! vous êtes charmant avec votre compliment; h moins que la petite chose rouge que j'aperçois à votre boutonnière ne soit définitivement un œillet, ainsi que je l'ai cru d'abord, il me semble que vous êtes devenu vousmême, depuis que nous ne nous sommes vus, quelque chose de mieux encore qu'un lion.

— Vous voulez dire un chevalier de la Légion d'honneur? reprit M. de Boisjoly avec une insouciance affectée.

— Après ça, c'est peut-être l'Éperon d'or?

— Fi donc !

— Alors c'est bien la croix d'honneur!

— Avec votre permission.

— La cioix d'iionncur, instituée par Napoléon le Grand, (Mupercur des Franç.iis, roi d'Italie, protecteur de la Confédératioii du lihin, niédiatctti'...

314' «lUVilES DE Cîi. DE liElîKAllFS.

— Préciséineiit.

— En ce cas, mon chei';, faites-moi le plaisir de me dire à quelle bataille...

— Mon cher, pas d'anachronisme, interrompit un pou sèchement le décoré ; vous devez savoir (|ue nous sommes dans un siècle pacifique, où pour mériter la croix il n'est pas nécessaire d'être un pourfendeur de Russes ou de Prussiens.

— A la bonne heure, reprit le vicomte d'un air railleur, mais alors ce sont vos titres pacifiques, mon cher Miron, que je serais bien aise de connaître; car je ne suppose pas qu'on vous ait donné la croix uniquement parce que pendant sept à huit ans do votre vie vous avez fait décliner musa, la muse, aux enfan'sdu duc de C'iérizac?

— J'abandonne mon pauvre ruban rouge à votre persiflage, répondit le conseiller de préfecture en se mordant involontairement les lèvres, et pour peu que cela puisse vous être agréable, je conviendrai, comme don Diègue, que

La faveur l'a pu faire autant que le mérite.

— La faveur est une excellente qualité, mon cher Miron, et elle supplée facilement au plus grand mérite du monde.

— Pendant que vous êtes en train de vous moquer de moi, j'ai bien envie de vous demander quelque chose.

— Cette chose me fournira donc un nouveau sujet de gaieté?

— Peut-être bien.

— En ce cas, parlez; les occasions de rire deviennent trop rares pour qu'on ne doive pas s'empresser de les saisir au vol.

— Ne m'appelez plus Miron.

— Pourquoi cela?

— Parce que depuis que nous ne nous sommes vus j'ai changé de nom.

LE GENTlLHOMàiE CAJiPAGNAHD. SJ5

— Bah !

— Oui. Un caprice que je livre à votre raillerie^ comme je viens de faire pour mon ruban rouge.

— Un caprice ?

— Un pelit calcul, si vous l'aimez mieux. Depuis que le règne de la bourpcoisie est arrivé, la noblesse, par une espèce de contradiclion, est plus que jamais à la mode. Ma foi! j'ai fait comme tant d'autres, je me suis rais à la mode.

— En vérité ?

— Quoique porté sous Henri IV par un prévôt des marchands, le nom de Miron, je suis obligé d'en convenir, est vulgaire et sonne assez mal...

— Et puis, interrompit Langerac, il a l'inconvénient de rappeler le refrain de la chanson de Malborough, Mironton, ton ton...

— Bref, je l'ai quitté, et je l'ai remplacé par le nom de ma mère.

— Joiibois, si je ne me trompe.

— C'cst-à-dire Boisjoiy, répondit le conseiller en souriant doucereusement.

— Boisjoiy ! s'écria le vicomte qui de surprise fit un bond sur sa chaise : c'est donc vous qu'on appelle M. de Boisjoiy?

— Moi-même.

— Conseiller de préfecture à Màcon ?...

— Précisément.

— Le grand directeur des élections du département de Saône-et-Loire?

— Quant à ce dernier titre, dit M. de Boisjoiy en ricanant, je ne le prends pas, mais il est possible que quelques mauvaises langues me le donnent.

— Parbleu! mon cher Miron... je veux dire, mon cher Boisjoiy, voilà une rencontre... Mais avant d'aller plus loin, dites-moi donc comment vous êtes devenu... ce que vous êtes devenu.

316 OEUVRES DE Cil. DE BERNARD.

— Mon histoire est fort simple. Le duc de Chérizac . qui a passabicmeut d'iiitUience , m'a fait obtenir la place que j'occupe, aussitôt que j'ai eu terminé l'éducation de son dernier fils : mes services^ qu'on Si^mble apprécier, m'ont déjà valu la croix, et je suis en passe de de\ enir sous-préfet; en un mot, je me trouve à flot sur l'océan administratif, et maintenant vogue la galère! Mais vous-même, mon cher Pichot, expliquez-moi donc...

— Ah ! permettez, interrompit le vicomte, je ne vous appellerai plus Miron, mais à condition que vous-même ne m'appellerez plus Pichot.

— Vous avez donc aussi changé de nom? demanda M. de Boisjoly en riant à son tour d'un air railleur.

— Le moyen de faire son chemin dans le monde quand on se trouve affublé de ce ridicule sobriquet, Pichot!

— Mais il me semble que pour un quatrième clerc d'avoué le nom était tolérable.

— Un clerc d'avoué, dit Langerac d'un ton sec, vaut bien un précepteur. D'ailleurs, depuis près de quatre ans, j'ai envoyé au diable les dossiers de procédure.

— Mon cher compatriote , ne nous emportons pas ; je n'avais nullement l'intention de vous blesser, car notre destinée offre trop de rapports pour que nous ne devions pas éprouver l'un pour l'autre une véritable sympathie. Partis tous deux d'un point fort modeste , entre nous cela peut s'avouer, nous n'avons, selon moi, que plus de mérite à faire notre chemin.

— Parbleu ! nous sommes les fils de nos œuvres, dit le vicomte en se redressant d'un air superbe.

— Ainsi donc vous avez renoncé à la procédure et au nom de Pichot ?

— Us s'étaient ligués pendant trop longtemps pour comprimer mon essor.

— Et comment vous appelez-vous maintenant?

— Lanseiac.

LF. GENTILHOMMl". CA>lfAG.NARn. 317

— Langerac ! 11 me semble que je connais ce. nom-là.

— G est celui du pays qui m'a donné le jour, dit le vicomte en empruntant une partie de sa réponse à la Normandie de Frédéric Bérat.

— En effet, Langerac, un village situé près de Gourdon, pas loin de Rocamadour où je suis né moi-même.

— Justement!

— Au fait, pourquoi ne porteriez-vous pas le nom de votre village, tant de députés preiment bien celui de leur département ?

— G'est ce que je me suis dit; j'aurais pu suivre leur exemple et m'intituler, je suppose, Pichot du Lot, mais j'y ai mis de la modestie.

— D'ailleurs , le nom de Langerac- sonne beaucoup mieux.

— Et puis j'ai à peu près le droit de le porter.

— A peu près est joli.

— Vous croyez que je plaisante? Pas le moins du monde î Le nom de Pichot est assez laid et passablement ridicule , d'accord, mais en revanche il est fort vieux : d'anciens titres qui me sont tombés dernièrement sous la main prouvent môme fort clairement qu'il y a eu autrefois plusieurs alliances entre les Langerac et les Pichot.

— Alliances contractées sans aucun doute sur les bords de la Garonne, dit M. deBoisjoly en soru'iant ironiquement.

- Il me serait donc très-facile d'établir ma filiation, reprit Langerac sans répondre- à cette raillerie, et, par suite, de me pourvoir devant le garde des sceaux pour être autorisé à relever le nom et les armes des anciens vicomtes de Langerac, éteints aujourd'hui, et qui se trouvent de fait mes ancêtres maternels; mais cela me coûterait de largont, et en attendant que je me décide à faire les frais de cette petite formalité

— Vous vous passez de l'autorisation du garde des sceaux ?

SiÉ ŒUVRES DE eu. DE BERNARD,

— Comme vous vous en passez vous-même pour porter le nom de votre mère.

— Mais puisque vos ancêtres, les Langerac, étaient vicomtes, dit le conseiller de préfecture d'un ton de persiflage, pourquoi ne prenez-vous pas leur titre en même temps que leur nom?

— Un sot l'eût laissé, répondit Tex-Pichot avec un magnifique sang-froid.

— Ainsi donc j'ai l'honneur de parler en ce moment à M. le vicomte de Langerac? dit le conseiller en afïectant un respect moqueur.

— Tout comme j'ai l'honneur de parler moi-même à M. le chevalier de Boisjoly, répondit Langerac non iv.oins ironiquement.

— Après tout, vous avez raison ; quand on prend du galon, on n'en saurait troj) prendre. Pour achever, je suppose que votre fortune a suivi \ otre condition dans sa voie ascendante ?

— Mais oui : un héritage assez confortable , quelques amis bien posés : avec cela un homme n'a pas le droit de se plaindre de la fortune.

— Voilà un héritage qui me paraît encore sentir le voisinage de la Garonne, se dit M. de Boisjoly qui avait le droit de se défier des Gascons, puisqu'il appartenait lui-même à cette race, plus renommée en général pour son esprit que pour sa véracité.

En ce moment la cavatine Mlei Rampolli (cminini, exécutée à la sourdine jusqu'alors par l'avocat Froidevaux éclata comme un solo de trombone.

— Au diable le braillard! dit le conseiller de préfecture en portant les mains à ses oreilles.

— Reconnaissez-vous cette voix? lui demanda Langerac.

— A moins d'avoir mené paître le taureau qui en abuse, comment pourrais-je la reconnaître?

— Vous avez voulu le mener paître . en elîet, reprit le

LE GENTILHOJIME CAMPAG?îARD. 319

Mcomte en riant, mais il n'a pas voulu mordre à votre iierbe.

— Qu'est-ce que cela veut dire ?

— Cela veut dire quû ce terrible chanteur dont vous semblez apprécier si peu le mérite, n'est autre que l'aimable M. Froidevaux qui vous a si hien reçu tout à l'heure.

— D'où savez-vous que M. Froidevaux ma bien reçu? demanila M. de Boisjoly en fixant sur son compatriote un regard défiant.

— Quand je m'exprime ainsi, vous comprenez que c'est par antiphrase.

— Par antiphrase?

— Sans doute, puisque, loin d'accueillir vos propositions, ce philosophe antique de Froidevaux a été tenté de faire sur vous ce qu'il nomme impoliment une expérience in anima vili.

— Quelle expérience, s'il vous plaît?

— Un petit saut par la fenêtre, rien que cela.

— Qui vous a dit cette absurdité? s'écria M. de Boisjoly, dont la figure blafarde jaunit de dépit

— Une personne fort bien informée.

— Mais qui enfin?

— Mons Froidevaux lui-même.

— Vous le connaissez doiic?

— Sans doute.

— Vous l'avez vu depuis peu ?

— Je sors de chez lui.

— Et pouvez-vous me dire ce que vous êtes allé faire chez lui ?

— Pourquoi ne vous le dirais-je pas? Avant une heure, vous le sauriez sans doute; autant vaut alors jouer tout de suite cartes sur table. Ma visite à cet agréable avocat a été précisément le pendant de la vôtre, à cela près que j'ai mis fies formes là où vous avez déployé, à ce qu'il paraît, une l'ranchise un peu brutale.

— Vous connaissez donc M. de Châteaugiron? s'écria I0 conseiller visiblement contrarié.

— Parîileu ! Orcste et Pylade.

— Vous soutenez sa candidature?

— Comme vous soutenez vous-même celle de M. Grandperrin.

— Allons, reprit M. de Boisjoly en s'efforçant de dissimuler son dépit sous un sourire insouciant, je comptais retrouver en vous un ami, c'est un ennemi de plus au contraire que le sort me jette sur les bras : une mauvaise journée pour moi !

— Pourquoi mauvaise ?

— N'étes-vous pas mon adversaire, en cette aliaire du moins ?

— Je ne le serai que si vous m y lorcez.

— Pour moi je ne demande que la paix.

— Moi de même.

— En ce cas signons-la.

— Volontiers; mais les conditions?

— Peu doit vous importer au fond que M. de Châteaugiron soit ou non nommé membre de ce conseil général, tandis que moi j"ai un intérêt majeur et personnel à faire réussir M. Grandperrin; abandonnez donc votre homme, et je vous promets qu'à la première occasion je vous indemniserai au centuple de ce sacrifice.

— Il est malheureux que vos conditions soient précisément le contraire des miennes.

— Quelles sont donc les vôtres?

— Que vous abandonniez vous-même votre homme, pour employer votre expression, car l'intérêt que vous pouvez avoir à l'apiuiyer ne saurait égaler celui que j'ai de mon côté à soutenir mon ami Chàleaugiron.

— Il est convenu que nous jouons cartes sur table, n'estce pas ?

— Sans doute.

— Eh bien ! il y va de mon avancement!

— Et moi de ma fortune !

— Une place de sous-préfet !

— Un mariage superbe !

— Quel rapport peut avoir voire mariage avec cette élection?

— Vous comprenez qu'il m'est impossible de m'expliquer davantage, car, en pareille atfaire, la discrétion est de rigueur; mais vous pouvez m'en croire sur parole. Ainsi donc, mon cher Boisjoly, rendez-mo ile service que je vous demande.

— Impossible, mon cher Pichot... c'est-à-dire, mon cher Langerac ; c'est moi, au contraire, qui compte sur votre vieille amitié.

— Vous ne voudriez pas me faire manquer une affaire si avantageuse?

— Vous n'auriez pas le courage de ruiner de gaieté de cœur ma fortune administrative?

— Allons, un petit effort!

— Comprenez mes raisons...

— Je vous saurai un gré infini de cette condescendance...

— Vous n'aurez pas obligé un ingrat...

— Il me semble que la discussion ne marche pas du tout, dit le vicomte en se levant, et que nous pourrions continuer de la sorte pendant un mois sans parvenir à nous mettre d'accord. Concluons.

— Oui, concluons, répéta M. de Boisjoly, qui se leva do son côté.

— M'accordez-vous ce que je vous demande ?

— Non. Et vous, aurez-vous égard à ce que je vous ai dit?

— Pas davantage.

— Ainsi nous sommes ennemis? a

— Comme il vous plaira.

aS2 (iîUVRES DE en. DE BERNARD.

— Prenoz-y garde , repi'it le conseiller de préfecture, dont les lèvres blêmes étaient entr'ouvertes par un sourire convulsif. Si l'on m'accorde assez généralement que je suis un ami dévoué, quelques personnes en revanche ont éprouvé que je puis être un ennemi dangereux.

— Comme ami, vous ne me donnez pas lieu de croire à votre dévouement; comme ennemi, je ne vous crains eu aucune manière.

— Cependant il est certaines choses que vous croyez sans doute bien cachées, et qui pourraient vous nuire quelque peu dans l'opinion publique, si elles venaient à être révélées.

— Chacun a ses péchés, répondit Langerac d'une voix assurée, quoique d'abord il n'eût pu s'empêcher de rougir; ainsi, ne vous occupez pas des miens, à moins que vous n'ayez envie qu'à mon tour je vous aide à faire votre examen de conscience.

— Ma conscience est pure, dit M. de Boisjolyavec emphase , mais l'ancien quatrième clerc de maître Huguenin pourrait-il en dire autant de la sienne?

— L'ancien quatrième clerc de maître Huguenin n'a pas de leçons de vertu à recevoir de l'ancien précepteur des entants du duc de Chérizac.

— Vous oubliez que les murs de l'étude où vous avez travaillé pendant trois ans ont pu avoir des yeux et des oreilles !

— Vous oubliez vous-même que les tapisseries de l'hôtel de Chérizac ont pu, de leur côté, n'être ni sourdes ni aveugles !

— Uappelez-vous le procès Dufailly ! dit tout à coup le conseiller d'une \oix basse et menaçante.

Tout le sang de l'ancien clerc d'avoué parut près de jaillir par les pores de son visage; mais quoique évidemment blessé, il ne tarda pas à riposter.

— Et vous, dit-il. en adressant à son digne compatriote

un regard plein de rancune et de haine, souvenez-vous du portefeuille bleu qu'oubliait quelquefois à son bureau le duc de Chérizac !

Une pâleur verdâtre envahit subitement la figure si blême de>jà de M. de Boisjoly, et il promena vaguement les yeux autour de la chambre, comme s'il eût cherché une porte pour s'enfuir ou une arme pour se venger.

— Vous voyez que si vous me connaissez, je ne vous connais pas moins , reprit Lang-^-rac, dont le trouble parut se dissiper à mesure que devenait plus manifeste celui de son adversaire; ainsi donc nous savons tous deux à quoi nous en tenir, et un plus long entretien est inutile. Maintenant, voici mon adieu : La paix ou la guerre, à votre choix!

Sansatt 'udrelaréponsede M.de Bolsjoly, qui ressemblait, par l'immobilité de son attitude et l'altération de ses traits, à un homme réconmient frappé de la foudre, le vicomte de L ng >; ac sortit de la chambre.

Au m3ment où il descendait l'escalier, sans nouvelle rencontre cette fois, une rumeur violente, dont nous expliquerons les causes dans le chapitre suivant, remplit soudainement l'auberge du Cheval-t^atriole.

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