CONJURATION VILLAGEOISE
La grand'mosse était commencée.
Au moment où le dernier coup achevait de sonner, les fidèles rassemblés devant l'église avaient vu sortir du château un groupe sur qui s'était portée aussitôt l'attention générale.
E:i tète, marchait la marquise de Chùteaugiron; conini^^. la veille, elle doimait le bras à M. Bobilier, qui eût paru
324 QEIVRES DE CH. DE BERNAIlD.
rajeuni de quarante ans, si le radieux épanouissement de la physionomie avait le privilège d'effacer les rides.
Derrière ce couple disparate s'avançait, en s'appuyant languissamment sur son gendre, la douairière de Bonvalot, parée de si éclatants atours qu'il y avait dans cette toilette multicolore de quoi faire mourir de jalousie les bourgeoises de Châteaugiron les mieux endimanchées.
La marche étajt fermée par deux laquais en livrée portant des coussins de velours.
Après avoir traversé la place en recueillant sur leur passage les marques non équivoques d'une curiosité respectueuse , contre laquelle pourtant protestaient çà et ]h quelques visages hostiles et plus d'un chapeau enfoncé jusqu'aux oreilles, les maîtres du château, toujours accompagnés de leur escorte, entrèrent sous le porche et de là dans l'église.
A part quelques retardataires (|ui pressaient le pas, afin d'arriver à la messe en temps utile, la place se trouva bientôt déserte.
La porte de l'auberge du Cheval-Patriote et les volets des fenêtres du rez-de-chaussée étaient exactement fermés, car un arrêté de la police municipale interdisait l'ouverture des cabarets pendant la durée des offices; mais, selon l'usage, cette soumission aux ordonnances était plus apparente que réelle. Au lieu de s'adresser à l'entrée ordinaire, les pratiques de Toussaint Gilles, plus altérées du jus de la treille que de la parole divine, passaient en ces occasionpar une cour où se trouvait lécurie, et de là s'introduis salent, au moyen d'une porte de derrière, dans le sanctuaire bachique, dont l'extérieur, grâce à cette précaution, ne cessait pas d'olVrir aux yeux des passants la clôture la plus édifiante.
Ce jour-là, dès que le dernier coup de la messe eut fini do tinter, Toussaint Gilles^ contrairement à ses habitudes, refusa d'accorder une plus longue h(>=;pitalité à une demi-
LE GENTILHOMME CAAiPAG>AUU. . 3? 5
douzaine de buveurs attablés dans la salle h mander, et qui ne se résignèrent à quitter la place qu'après uno assez longue résistance.
— Je n'ai pas envie d'être mis à l'amende à cause de vous, dit l'aubergiste aux plus récalcitrants; le garde champêtre m'a déjà menacé d'un procès-verbal, et ces deux scélérats de Bobilier etid'Amoudru ne demanderaient pasmieux que de me prendre en contravention. Ainsi donc, faites-moi l'amitié de vous en aller; mais si vous voulez revenir après la messe, je m'engage à vous servir d'un vin comme vous n'en avez jamais bu de pareil; c'est moi qui régalerai.
Cette promesse, accompagnée d'un clignement d'œii mystérieux , ramena la gaieté sur le visage des consommateurs, qui se décidèrent enfin à se retirer momentanément et jurèrent tous d'être exacts au rendez-vous.
Dès qu'ils furent sortis, l'aubergiste poussa le verrou afin que personne ne put pénétrer de ce côté à son insu ; puis, traversant de nouveau la salle à manger , il entra dans la chambre voisine dont la porte était restée soigneusement fermée jusqu'alors.
De chaque côté de la table, autour de laquelle avait siégé la veille le club démocratique de Châteaugiron, deux membres de cette société respedable, les plus altérés, sinon les plus illustres, étaient assis, une bouteille entre eux deux en guise de trait d'union : c'étaient le boucher Gautherotet le taillandier Picardet.
Dans un coin de la chambre se dressait, appuyé contre la muraille, un énorme drapeau tricolore confectionné pendant la nuit par les soins de l'épicier vice-président , et apporté (lès le point du jour, dans le plus grand secret, au lieu désigné pour le rendez-vous des conjurés.
— Tout le monde est parti, dit Toussaint Gilles à ses amis politi(iues, et maintenant personne n'entrera plus sans le mot d'ordre.
Au même instant on entendit frapper à la poilti q>ii ou-
vrait sur la cour plusieurs coups séparés par des intervalles dont l'irrégularité semblait calculée.
— Qui vive? demanda le président du club à travers le trou de la serrure.
— Evandre et Scœvola ! répondit par le même canal une voix emphatique.
— C'est le greffier, dit Picardet à Gautherot, tandis que l'aubergiste allait ouvrir la porte.
— Le greffier est un savant, je n'en disconviens pas, répondit le boucher avec un sourire ironique ; mais c'est égal, il faut convenir qu'il nous a donné hier soir un drôle de mot d'ordre.
— Qu"a-t-il de si drôle? demanda le taillandier.
— Comment ! tu n'as donc pas entendu ce qu'il vient de dire?
— Je l'iii bien entendu , mais j'avoue que je ne l'ai pas parfaitement compris, répliqua naïvement Picardet.
— Il a dit : Évenlrez ces veaux-là.
Telle était en effet l'étrange variante qu'avait subie le mot d'ordre du greffier en passant par l'inlelligence du boucher, plus familier avec les animaux du jour qu'avec les grands hommes d'autrefois.
— Je conviens que le mot d'ordre est drôle, dit le taillandier en se versant à boire, comme s'il eût éprouvé le besoin d'arroser cette drôlerie pour en faciliter la digestion.
— Et moi , je soutiens qu'il n'a pas le sens commun, reprit Gautherot d'un ton péremptoire; car on n'éventre pas les veaux, on les assomme.
En pareille matière, l'autorité du boucher était trop irrécusable pour que Picardet osât se permettre la moindre objection; aussi se contenta-t-il de vider son verre d'un trait.
Pendant ce rapide dialogue, Toussaint Gilles avait ouvert la porte en évitant de faire du bruit, et le greffier "Vermot était entré dans le cénacle républicain d'un pas nou moins discret.
— Citoyens , dit-il avec une gravité tragique dès que la porte fut refermée , ce n'est pas le moment de boire : l'aristocratie ne boit pas, elle ne s'endort pas non plus; en ce moment même il se trame \\\\ complot contre nous. •
— Un complot? dit l'aubergiste en interrogeant le greffier du regard.
— Un complot? répétèrent comme un écho Gautherot et Picardct,
— Écoutez, reprit Vermot, d'un air important et mystérieux : tout à riieure j'étais à ma justice de paix, assis à mon bureau et occupé à rédiger une consultation pour ce pauvre père Cocquard à qui Bobilier a coupé hier la parole d'une manière si indigne, afin d'aller recevoir plus vite son marquis et sa marquise. Vous savez que ma justice de paix n'est séparée de la mairie que par un corridor; je prête l'oreille, et je reconnais bientôt la voix d'Amoudru père et celle de Rabusson, le garde de Vaudrey.
— Un gaillard presque aussi solide que son maître, interrompit le boucher Gautherot avec un accent d'admiration mêlée d'envie ; je suis sûr qu'il assommerait un bœuf d'un coup de poing, car, pour le dire en passant, on n'éventre pas plus les bœufs que les veaux; on les assomme.
— Rabusson n'est pas plus méchant qu'un autre, dit l'aubergiste en souriant dédaigneusement, et je connais quelqu'un qui lui prêtera le collet tant qu'il voudra.
— Et moi j'en connais un autre, ajouta le taillandier, qui ferma par manière de défi ses grosses mains noires et calleuses.
— Laissez-moi donc finir mon narré, reprit Vermot d'un ton d humeur.
— 'J'est juste, dit le président ; vous avez la parole.
— Ayn,nt donc reconnu la voix d'Amoudru et celle de llabusson qui entraient à la mairie, je me lève à pas de loup, je vais dans le corridor, et je colle mon oreille contre la porte, qu'ils avaient par bonheur laissée entrouverte.
328 ŒÎUVRES DE Cil. DE BERNARD.
A travers la fente, je les voyais tous les deux. Et d'abord remarquez ceci : Piubusson a coupé ses moustaches, et au lieu de sa veste de garde-chasse, il a une redingote noire, un chapeau, enfin une tenue boui'geoise. J'espère que c'est assez significatif. ♦
— Significatif, en quoi? demanda le boucher; voilà Picardet et moi, par exemple, qui avons les manches retroussées pendant toute la semaine ; eh bien ! le dimanche, nous possédons notre tenue bourgeoise tout comme le premier marquis venu. Pourquoi Piabusson n'aurait-il pas le droit d'en faire autant ?
— Passe pour la redingote, quoique ce soit déjà fort louche, répondit le greffier ; mais les moustaches coupées, comment me les e.^pHquerez-vous ?
— Quand on a des moustaches aussi maigres que l'étaient celles de ce grand échalas de Rabusson, il me semble que ce qu'on a de mieux à faire, c'est de les couper, observa Toussaint Gilles en caressant orgueilleusement la fourrure épaisse dont était décorée sa lèvre supérieure.
— Et moi je vous dis, répliqua Vermot avec chaleur, qu'il y a là-dessous une manœuvre ténébreuse. En changeant de costume et en coupant ses moustaches, Rabusson évidemment a voulu se déguiser et se rendre méconnaissable, afin d'accomplir plus siàrement les ordres de son digne maître.
— Se déguiser en plein midi ! fit Gautherot en haussant les épaules.
— Vous en penserez ce que vous voudrez ; pour moi, mon opinion est bien arrêtée.
— Mais enfin, dit Toussaint Gilles, que manigançaient-ils ensemble, ces deux chiens d'ai-istocrates?
— Rabusson a d'abord remis au maire une letire que celui-ci a lue en se grattant Toreille d'un air embarrassé, selon son habitude. Ensuite Amoudru a dit: — Où sont les papiers dont parle M. le baron? — Ce plat valet de
maire a dit : M. le baron ! — Alors Rabusson a tiré de sa poche un gros paquet cacheté qa'Amoudru a ouvert.
— Voyez-vous ça ! dit le taillandier en se versant à la dérobée un verre de vin.
— Après avoir lu deux ou trois des papiers contenus dans le paquet, Amoudru ;, qui semblait un peu ébahi, a recommencé à se gratter l'oreille, à pousser des soupirs, à regarder dans tous les coins, comme il fait toujours quand il lui faut prendre un parti ; et comme Rabusson semblait s'impatienter, il a fini par lui dire : — Ce qu'on me demande là m'embarrasse beaucoup, car je vais déplaire à bien du monde, et j'ai déjà assez d'ennemis; mais puisque M. le baron y tient .absolument , je ferai ce qu'il exige. — Aujourd'hui? a dit Rabusson. — Aujourd'hui! a répondu le maire d'un air aussi lamentable que s'il eût appris la mort de tous les siens.
— Que fera-t-il aujourd'hui? demandèrent à ia fois Toussaint Gilles et Gautherot.
— C'est là que commence le ténébreux mystère, répondit le greffier en redoublant de gravité; Rabusson ayant fait un mouvement pour sortir, je n'ai eu que le temps de me retirer bien vite, et je n^ai pu en entendre davantage; mais pour peu qu'on ait d'intelligence, il est facile de deviner qu'il se trame quelque chose contre nous.
— Pourquoi contre nous plutôt que contre d'autres? dit le boucher Gautherot, qui, comme tous les orateurs malheureux, avait un goiàt prononcé pour la contradiction.
— Amoudru n'a-t-il pas dit que ce qu'on lui demandait déplairait à ses ennemis? Or, quels sont ses ennemis dans la commune, si ce n'est nous? Si donc ce qu'on lui demande et ce qu'il a promis de faire aujourd'hui doit nous déplaire, c'est que probablement cela nous portera un préjudice quelconque.
— Cela me paraît certain, dit Picardet, qui, voyant que
personne ne le regardait, vida dans son verre le reste du contenu de la bouteille.
— D'ailleurs, citoyens, poursuivit le greffier en gesticulant comme un avocat à la barre, vous remarquere:: que l'instigateur de la trame ourdie contre nous est Vaudrey : n'est-ce pas en dire assez ? Car que peut-on attendre de bon de cet enragé carliste? Un liLomme qui en toute occasion ne cherche qu'à nous vexer, nous autres bourgeois de Châteaugiron! Hier encore, à l'audience, il fallait entendre comme il nous arrangeait; j'en frémissais d'indignation sur ma chaise, et Bobilier lui-même, malgré son infâme aristocratie , avait peine à se contenir. Un homme qui, à son retour, après la révolution de Juillet, a eu l'insolence de placer deux canons sur sa terrasse, et de dire hautement que si nous nous avisions de remuer, il bombarderait notre Châteaugiron et en ferait une poêle à frire où nous rôtirions comme des châtaignes, et cela parce que quelques bons patriotes, parmi lesquels je me fais gloire de me ranger, et dont était aussi le citoyen président, avaient ma-nifesté l'intention d'aller planter un arbre de la liberté devant la maison de ce lâche incendiaire ! un homme enfin, qui hier encore, pour assouvir la plus odieuse vengeance, a jeté à l'eau, avec préméditation et guet-apens, un citoyen qui sans doute n'est pas à la hauteur des principes autant que nous le désirerions, mais enfin un citoyen honorable...
— Paix ! interrompit Toussaint Gilles en appuyant brusquement sa main sur la bouche du véhément orateur.
Les quatre clubistes prêtèrent l'oreille.
Au bout d'un instant, plusieurs coups frappés avec une sorte d'impatience retentirent pour la seconde fois contre la porte.
— Qui vive ? demanda le président en appliquant de nouveau ses moustaches contre la serrure.
— Vendre assez, voilà qui est bien ! répondit une voix essoufflée.
— Ce n'est pas là tout à fait le mot d'ordre, dit Toussaint Gilles; mais je reconnais le frère et ann : c'est Laverdun.
L'aubergiste onvrit la porte sans plus ample informé, et l'épicier se précipita dans la cliambre, suant, haletant et trépignant.
" — Citoyen vice-président, lui dit le greffier Vermot avec un accent de sévérité, vous avez oublie le mot d'ordre.
— C'est-à-dire, répondit Laverdun en se laissant tomber sur une chaise, que, pour le rendre intelligible, j'y ai ajouté trois mots; car, je vous le demande, qu'est-ce que signifie : Vendre assez , voilà ?
— Le mot d'ordre est Evandre et Scœvola, dit le greffier, qui eut soin d'articuler nettement chaque syllabe.
— Evenlrez ces veaux-là ! dit le boucher en ricanant; je suis de l'avis du citoyen Laverdun, c'est là un drôle de mot d'ordre.
— Il n'est drôle que dans votre bouche, s'écria le greffier, dont les petits yeux verdâtres s'allumèrent soudain.
— Silence, citoyen Vermot ! dit impérieusement Toussaint Gilles, la parole est au citoyen vice-président, qui, si j'en crois l'émotion peinte sur son visage, a une connnunication importante à nous faire.
— Importante en effet, répondit l'épicier^ en essuyant de la paume de sa main la sueur qui ruisselait de son front.
— Parlez, vous aA ez la parole, reprit d'un air digne le président du club.
. — Savez-vous d'où je viens ?
— A moins d'être sorcier, comment pourrions-nous le savoir ? répondit le greffier d'un ton sec.
— Je viens de la messe, reprit l'épicier.
— P<is possible ! s'écria Toussahit Gilles avec une dédaigneuse incrédulité.
— C'est tellement possible que cela est. "^
— Vous, un homme éclairé ! venir de la messe ! Ah çà, vous avez donc envie de vous faire jésuite ou capucin î
— Pas plus l'un que l'autre ; mais je prévoyais qu'il se passerait aujourd'hui à l'église des choses honteuses^, et j'ai été bien aise de les voir de mes propres yeux.
— Que s'cst-il donc passé ? demanda Gautherot.
— Des indignités ! des infamies ! répondit l'épicier en continuant de se bouchonner le visage avec son mouchoir de poche; d'abord, figurez-vous qu'on n'a sonné le dernier coup que quand on a su que madame de Châteaugiron était prête; en sorte que toutes nos bourgeoises, mon épouse et mes filles entre autres, ont dû se morfondre sur leur banc, en attendant qu'il pliât à madame la marquise de venir à la messe.
— De la part du curé Dommartin aucune servilité ne m'étonne, dit le greffier d'un ton aigre.
— Vous n'y êtes pas encore. Quand M. et madame de Châteaugiron se sont enfin décidés à arriver, savez-vous ce qu'a fait le curé ?
— Qu'a-t-il fait? dit Toussaint Giller.
— Il est allé les recevoir, en étole et en surplis, à la porte de l'église, et après leur avoir adressé un vil compliment, il leur a offert l'eau bénite.
— L'eau bénite ! s'écria l'aubergiste démocrate d'un ton de courroux.
— J'aurais mieux aimé un verre de vin, dit à demi-voix le taillandier.
— Le retour à l'ancien régime ! dit à son tour le greffier en riant sardoniquement ; vous verrez quela prochaine fois il les encensera.
— Ce n'est pas tout, continua le vice-président, vous savez, ou vous ne savez pas, que pendant l'ancienne révolution ce qu'on appelait le banc seigneurial avait été brûlé...
— C'est mon père qui y a mis le feu de ses propres mains, interrompit Toussaint Gilles avec un accent d'orgueil.
— Votre père y a mis le feu, c'est vrai, mais c'est le mien qui a donné le premier coup de hache, r^'prit l'épicier
LE GEyrîFÎ!0>îMi: ^.UlPAG^'AT;D. 333
du ton d'un homme peu disposé à laisser amoindrir les litres de gloire de sa famille; le banc avait donc été détruit, et personne jusqu'à présent n'avait songé à le rétablir. Qu'a fait le curé?
— Il a rétabli le banc? dit Vermot.
— Pas encore, mais en attendant il a fait placer trois fauteuils devant le chœur, tout contre la table de la communion.
— Trois fauteuils?
— Un pour le marquis, un autre pour la marquise, et le troisième pour cette vieille poupée qu'ils appellent la douairière.
— C'est un attentat contre l'égalité qui doit régner à l'église comme ailleurs, observa le greffier d'un ton silencieux.
— Un attentat d'autant plus odieux, que mon banc, qui se trouve le premier, puisqu'il touche à la chapelle de la "Vierge, est maintenant masqué par ces trois fauteuils; en sorte que pendant toute la messe nous avons été, mon épouse, mes filles et moi, positivement empestés par les al3ominables odeurs que porte sur elle la douairière; tellement empestés, que mon épouse, qui est fort délicate, a manqué de se trouver mal.
— Ces aristocrates, hommes et femmes, dit Gautherot avec un accent improbateur, ont comme ça une fou.le d'inventions pour vexer les citoyens.
— Je me suis contenu, poursuivit Laverdun ; mais mon épouse, qui n'est pas très-patiente, n'a pu s'empêcher de dire assez haut pour que la vieille poupée pijt l'entendre : Dimanche prochain j'apporterai à la messe un sac de cannelle et de clous de girofie, ça paralysera peut-être cette infection.
— Bien tapé, s'écria le tailiandier; savez-vous, citoyen, que votre épouse a de l'esprit?
— Infiniment. Mais voici le comble de la vexation :
quand on a passé le pain bénit, naturellement on com» mence par mon banc, puisqu'il est le premier. Eii bien^ aujourd'hui, qu'a-t-on fait ? ce coquin de Gigonnet, le vil espion du curé, est sorti de la sacristie en portant la corbeille; mais au lieu de me l'apporter d'abord, comme de c'outume, il s'est approché du marquis avec toutes sortes de révérences plus ridicules les unes que les autres, et a tiré de dessous la serviette une assiette de porcelaine dorée où*se trouvaient trois chanteaux énormes.
— Et il les a offerts à ces aristocrates? s'écria Toussaint Gilles d"un air outré.
— Oui, ce lâche bedeau les a offerts! Et ces insolents aristocrates les ont pris ! poursuivit l'épicier avec un sourire amer; alors, je l'avoue, j'ai senti mon sang bouillir dans mes veines!...
— Je le crois bien ! interrompit le taillandier en frappant la table du poing.
— Qu'on porte un chanteau à celui qui doit rendre le pain bénit le dimanche suivant, c'est l'usage, dit le greffier Vermot ; mais en offrir un... que dis-je ? en offrir trois à des gens qui n'ont d'autre mérite que leur fortune et leur soidisant noblesse, c'est un scandale intolérable, et je conçois la juste iiidignation du citoyen vice-président. Mais qu'estce que je me tue à répéter tous les jours? Les abus et les privilèges renaissent de tous côtés; nous retournons directement à l'ancien régime : ah ! si l'on n'y met ordre, nous serons bientôt en pleine contre-révolution.
— On y mettra ordre, à Châteaugiro-a du moins, dit le capitaine des pompiers avec une majestueuse énergie.
— J'ai donc senti mon sang bouilMr dans mes veines, répéta l'épicier en reprenant sa narration au point où il l'avait laissée; îilorsje n'ai plus jugé à propos de me contenir, car la coupe débordaif ; je me suis donc levé après avoir prévenu mon épouse de ce que j'allais faire, j'ai ouvert mon banc, et je suis sorti de l'église de l'air le plus fier.
comme fait toujours ce vieux carliste de Vaudrey quand on commence à chanter le Domine salvum fac Begem.
— Vous avez parfaitement bien agi, citoyen vice-président, dit Vermot, c'est par le mépris qu'il faut répondre à de pareilles vexations.
— Par le mépris, mais aussi par la vengeance, s'écria Toussaint Gilles en prenant la pose violente que David a donnée à Mirabeau dans le tableau du Jeu de Paume; et la vengeance nous l'aurons aujourd'hui même, dans quelques instants. Toutes mes mesures sont prises; les citoyens sur lesquels nous pomons compter le plus seront ici à l'heure convenue; nous serons pour conmiencer quarante au moins; et une fois le noyau formé...
Plusieurs coups discrètement frappés cà la porte interrompirent l'aubergiste, qui alla de nouveau faire une reconnaissance militaire par le trou de la serrure.
Cette fois, au lieu du mot d'ordre plus ou moins défiguré, une voix qu'on cherchait évidemment à adoucir, répondit : — Ami.
Toussaint Gilles recula précipitamment de deux pas, d'un geste imposa silence à ses compagnons, et, se penchant vers eux, il leur dit tout bas :
— C'est Amoudru.
Les conjurés sont braves d'ordinaire; mais beaucoup plus quand ils surprennent leurs ennemis que lorsqu'ils sont surpris eux-mêmes; dans ce dernier cas, le trot d'une souris suffit parfois pour démonter leur courage. Quoique ladé])onnaireté du premier magistrat de Châtcaugiron fût connue de tout le monde, son nom causa une panique soudaine aux clubistcs du Cheval-Patriote, car, qu'elle se présente sous le pacifique aspect d'un maire de village ou sous la rude apparence d'une escouade de gardes municipaux, la loi émeut toujours désagréablement les gens disposés à l'enfreindre.
— Ouvrez donc, Toussaint Gilles, reprit le maire après
un instaiit de silence, c'est moi, Amoudru; j'ai quelque (!hose d'uitéressant à vous dire.
— Il m'a entendu, et je no peux pas me dispenser d'ouvrir, dit l'aubergiste à voix basse ; passez tous dans la salle à manger, et surtout ne faites pas de bruit.
Les conjurés se levèrent avec empressement, et se dirigèrent vers la chambre voisine, en ayant soin de marcher sur la pointe des pieds.
— Vous oubliez le drapeau, leur dit Toussaint Gilles en baissant encore la voix.
Picardet, qui se trouvait le dernier, revint sur ses pas, prit l'étendard sacré, et joignit aussitôt ses compagnons. Dès qu'ils furent tous sortis, l'aubergiste ferma la porte de la salle à manger, et vint ouvrir celle qui donnait sur la cour.
Aussitôt le maire Amoudru entra dans la chambre ; il était assez pâle et visiblement ému.
LE SABRE d'honneur.
En entrant dans la salle tles séances du terrible club républicain, le débonnaire Amoudru promena d'abord autour de lui un regard inquiet, comme pourrait faire un lièvre fourvoyé d'avenlure dans Ui tanière d'un loup.
— Il me semblait que vous n'étiez pas seul? dit-il à l'aubergiste avec un accent de défiance.
— Je causais avec des personnes qui logent chez moi, répondit Toussaint Gilles d'un ton bourru; elles viennent de remonter dans leurs chambres, et si vous avez quelque chose à me dire en particulier, vous pouvez parler.
— Je ne vous dérange pas?
— Vous ne me dérangez pas, mais vous m'étonnez.
— Je vous étonne, Toussaint Gilles?
— Diablement, répondit le capitaine de pompiers qui, la première surprise passée, avait senti se rallumer sa rancune contre Thonnéte administrateur. Après l'infamie d'hier, j'avoue que je ne m'attendais pas à recevoir votre visite.
— C'est précisément au sujet de ce qui s'est passé hier que je désire avoir une explication avec vous, dit le maire d'un ton aussi bénin que celui de l'aubergiste était âpre et caressant.
— Une explication ! Si, comme moi, vous aviez un sabre et que vous eussiez le courage de vous en servir, je vous dirais : Allez chercher votre sabre; je fermerai la porte de ma cour pour que personne ne vienne nous déranger, et nous nous y expliquerons.
— Allons, Toussaint Gilles, allons, repartit Amoudru devenu soudainement un peu plus pâle qu'il ne l'était déjà, est-ce que d'anciens amis comme nous font de ces bêtises-là ?
— Des amis! nous ne le sommes plus, entendez-vous ça?
— Je ne l'entends pas du tout au contraire, et voilà pourquoi je suis ici. Je serais déjà venu hier soir, mais j'ai voulu laisser passer la nuit sur votre mauvaise humeur. Voyons, Toussaint Gilles, maintenant que vous avez eu le temps de vous calmer, il faut être raisonnable; vous allez descendre à votre cave pour en rapporter une bouteille de votre vin de derrière les fagots, et nous causerons de nos affaires comme de bons amis que nous somm.es.
— Vous oubliez, monsieur le maire, que vos arrêtés me défendent de donner à boire pendant la messe, dit Taubergiste avec un accent sardonique.
— Voilà comme vous les exécutez, mes arrêtés ! répondit Amoudru, en montrant d'un air d'indulgence parfaite la bouteille vide et les verres posés sur la table ; d'ailleurs,
puisque c'est moi qui suis le maire, j'ai bien le droit de casser, si bon me semble, mes ordonnances.
— Cassez-les toutes, ça n'en ira que mieux dans la commune ; maiS;, en attendant, sachez que dans ma cave il n'y a pas un seul verre de vin pour vous.
— Eh bien! comme il vous plaira. Ce que j'en disais était pour vous être agréable, car je sais que vous ne méprisez pas un verre de bon vin ; mais nous causerons aussi bien sans boire.
— Je n'ai pas le temps de causer; si vous avez quelque chose à me dire, expliquez-vous tout de suite.
— Toussaint Gilles, reprit le maire de plus en plus doucereux à mesure que l'aubergiste redoublait de brusquerie, vous devez me rendre cette justice que jamais je n'ai cherché à vous faire de la peine; et cependant si j'avais été un homme contrariant, les occasions ne m'auraient pas manqué. Par exemple, les cabarets doivent être fermés à dix heures; ch bien ! dans le vôtre on boit et on joue aux cartes, à peu près tous les jours, jusqu'à onze heures, quelquefois même jusqu'à minuit.
— Cela n'est pas vrai, dit brutalement l'aubergiste.
— Je vous demande pardon de vous démentir, reprit Amoudru sans paraître remarquer que c'était lui au contraire qui venait de recevoir un démenti ; hier soir encore, à onze heures passées, on buvait, et l'on faisait beaucoup de bruit dans votre salle; à travers les fentes des volets le garde champêtre l'a fort bien vu.
— A qui la faute? Hier vous avez mis toute la commune en révolution : on a bien pu s'amuser chez moi comme partout ailleurs.
— En attendant, vous étiez en contravention; mais j'ai f(!rmé les yeux, comme toujours, parce que je serais désolé de vous mettre dans l'embarras; et puis, si je voulais faire procéder à une visite rigoureuse de votre cave, on y trouverait peut-être bien autant d'eau teinte en rouge que
LE GEINTILHOMME CAMPAGNARD. 3 39
de vin véritable; et vous savez qu'en pareil cas j'aurais le droit de faire vider vos tonneaux au milieu de la rue ; l'aije jamais fait?
— Ne parlez pas si haut, dit l'aubergiste avec un accent d'anxiété ; car il n'avait nulle envie que les habitués de son établissement, retirés dans la salle voisine, pussent entendre le grief de falsification assez clairement articulé contre l«i.
— Que craignez-vous ?
— Quelqu'un de mes locataires pourrait entendre ces infâmes mensonges...
-=- Ne venez-vous pas de me dire qu'ils sont remontés dans leurs chambres ?
— C'est égal, de pareilles calomnies offensent même les murailles.
— Vous voyez donc que je n'ai jamais cherché à vous faire de la peine ; bien au contraire, je ne demande qu'à vous rendre service, et la preuve, c'est que l'occasion s'en étant présentée hier, je me suis empressé de la saisir.
— Quel service m'avez-vous rendu hier? demanda le capitaine de pompiers en élevant la voix; appelez-vous un service votre indigne connivence avec ce gueux de Bobiher?
— Permettez, il ne s'agit pas de cela !
— De quoi s'agit-il alors?
— De cinq ou six muids de vin dont on a besoin au château, et dont je- suis à peu près parvenu à vous assurer la fourniture.
— Parlez donc plus bas ! dit l'aubergiste, en jetant un regard inquiet vers la salle à manger.
— M. Bobilier, qui vous garde rancune, ne voulait pas en entendre parler; mais je l'ai tant prêché, qu'il a fini par céder. Six muids, davantage peut-être, savez vous qu'il y a un joli bénéfice à réaliser? d'autant plus que M. le marquis est fort généreux, et qu'il ne regardera pas au prix.
S4 0 CîirYRÎ-S DK eu. DE BÎ'RNAP.D.
— J'ai justement dans ma cave plusieurs tonneaux de mâcon qui feraient joliment l'affaire, répondit Toussaint GilleSj chez qui en ce moment la passion républicaine se trouva un peu étouflée par l'intérêt mercantile.
— Goîitons-le tout de suite, reprit le maire en s'empressant de mettre à profit l'impression favorable que sa proposition venait de produire sur le cœur de. l'aubergiste ; je vous dirai franchement s'il peut convenir.
A la campagne on ne discute et à plus forte raison Ton ne se réconcilie guère sans boire.
L'aubergiste, attaqué par son faible, était devenu .rêveur.
— Six muids, finit-iî par dire, à deux cent quatre-vingthuit pintes le muid, et, je suppose, à vingt sous la pinte, font comme qui dirait...
Avant que Toussaint Gilles fût venu à bout de sa multiplication, la porte de la salle à manger s'ouvrit brusquement, et les quatre clubistes, le greffier Vermot en tête, se précipitèrent dans la chambre.
A cette irruption inattendue, le pacifique Amoudru, qui se crut tombé dans quelque horrible guet-apens, fit un saut en arrière et posa la main sur la clef de la porte d'entrée, prêt à battre en retraite à la première démonstration hostile.
— Toussaint Gilles, nous avons tout entendu, dit le greffier d'une voix vibrante d'émotion, et quelque confiance que nous inspire votre désintéressement patriotique, nous n'avons pas voulu Iclaisser exposé plus longtemps auxoHVcs perverses de cet émissaire de corruption . La chair est faible; peut-être eussiez-vous succombé si vous aviez été seul; mais maintenant vos frères vous entourent, et ce serpent tentateur ne remportera d'ici que la honte d'avoir échoué.
— Oui, à bas le serpent, et vive la Charte ! s'écria chaleureusement Picardet.
■— Amoudru, reprit le greffier en allongeant vers le maire
une main frémissante crindignation , allez dire à ceux qui vous envoient que le citoyen Toussaint Gilles méprise l'argent des aristocrates, et qu'il aime mieux renoncer au gain le plus légitime que de souffrir que son vin passe par leur gosier.
— Il est trop bon pour ces vils esclaves ! ajouta le taillandier non moins exalté, et d'ailleurs nous le boirons sans eux.
— Allons, messieurs, dit Amoudru en s'efforçant d'affermir sa contenance, allons, nous îommestous des amis.
— Il n'y a pas de messieurs ici , interrompit avec emphase l'épicier vice-président; il n'y a que des gens qui s'honorent du titre de citoyen.
— Et nous ne sommes pas les amis d'un suppôt de l'aristocratie, reprit Vermot, nous ne sommes pas les amis d'un homme qui, en ce moment même, complote contre nous.
— Moi ! je complote? s'écria le maire qui leva les bras vers le ciel comme pour le prendre à témoin de son innocence.
— Oui, tu complotes, beugla Picardet en avançant sous le nez de l'administrateur eflrayé un poing presque aussi brun, aussi dur et aussi gros qu'une noix de coco ; mais tiens-toi pour averti; si ça chauffe, et ça chauffera, je te couche sur mon enclume et je t'y aplatis à coups de marteau jusqu'à ce que tu sois devenu aussi mince qu'une feuille de tôle.
Aulieu de répondre à cette écrasante apostrophe, Amoudru tourna la clef, ouvrit la porte, s'élança dans la cour, et prit sa course, sans essayer de couvrir la honte de cette retraite par la dignité de démarche dont son caractère officiel semblait devoir lui faire une loi.
Cette fuhe précipitée fut accompagnée d'une clameur de triomphe que le club démocrate poussa comme un seul homme et dont le bruit arriva aux oreilles du vicomte de Langerac au moment où il sortait de la chambre de M. de Boisjoly.
On a pu remai-quer que depuis l'instant où ses compagnons avaient jugé à propos de venir au secours de son patriotisme ébranlé, Toussaint Gilles n'avait pas prononcé un seul mot. Maudissant en secret une intervention qui l'avait empêché de conclure un marché dont le bénéfice semblait abandonné à sa discrétion, et l'on sait ce que vaut la discrétion d'un aubergiste, il n'osa rien objecter contre le désintéressement qui lui était prescrit par ses amis politiques; mais sa physionomie plus renfrognée encore qu'à l'ordinaire, trahit son dépit intérieur.
— Six muids, répétait-il en lui-même, à deux cent quatre-vingt-huit pintes le muid, et à vingt sous... non, à vingtcinq sous la pinte, car je suis sûr que ce gueux de marquis donnerait les vingt-cinq sous... Voyons: d'abord 288 multipliés par 6...
Nous faisons grâce au lecteur du calcul de l'aubergiste, qui finit par trouver pour résultat qu'en ne vendant son vin que vingt sous la pinte, ce qui lui semblait très-modéré, lui-même l'ayant payé dix sous, et l'acheteur étant un chien d'aristocrate, il réaliserait un bénéfice clair et net de huit cent soixante-quatre francs.
— Huit cent soixante-qiiatre francs qui sortent de ma poche, se dit-il avec une fureur sourde, parceque ce scélérat d'Amoudru n'a pas eu l'esprit de venir me trouver pendant que j'étais seul! Il me le paiera, le brigand !
— A quoi pensez-vous, président? lui demanda le greffier, lorsque se furent apaisées les clameurs qui avaient poursuivi le maire dans sa fuite; un vil intérêt est-il la cause de votre silence? Regretteriez -vous le sacrifice que vous venez de faire sur l'autel de la patrie ?
— Si je savais ça, Toussaint Gilles, je t'étranglerais de mes propres mains, dit le taillandier, qui, grâce à la bouteille qu'il avait vidée presqu'en totalité, était graduellement arrivé à ce degré de chaleur où la passion tutoie d'ordinaire et étrangle quelquefois.
Pour employer un axiome qui n'est pas hors de propos, puisqu'il s'agit d'un aubergiste, le vin était tiré et le mieux était de le boire de bonne grâce ; Toussaint Gilles fit donc de nécessité vertu. ■»
— Non, citoyen, dit-il en s'efforçant de cacher son dépit et sa colère, je ne regrette rien; c'est un millier de francs que je perds, puisque je n'avais qu'un mot à dire pour réaliser en toute sijreté de conscience ce bénéfice qui pour moi n'est pas à dédaigner, car mille francs ne se trouvent pas dans le pas d'une mule; mais entre son intérêt et son opinion, Toussaint Gilles n'hésitera jamais. Comme l'a dit Vertnot, c'est un sacrifice que je fais sur l'autel de la patrie; j'espère que mes concitoyens l'apprécieront.
— Oui, président, soyez-en sûr, dit lépicier d'un air ému mais digne, vos concitoyens apprécieront votre désintéressement patriotique, et pour vous prouver combien je l'admire moi-môme, je demande à faire une motion.
Dans un club politique , l'annonce d'une motion excite toujours l'intérêt le plus vif.
— Vous avez la parole, dit le président.
— Je propose, reprit Laverdun en élevant la voix, d'ouvrir une souscription afin d'offrir au citoyen Toussaint Gilles, président de la Société patriotique et capitaine des pompiers de Ohâteaugiron , un sabre d'honneur destiné à perpétuer le souvenir de son trait de civisme.
— Bravo ! adopté ! s'écria le club d'une seule voix.
— Et je m'inscris dès à présent pour la somme de deux francs, ajouta l'épicier, qui n'articula pas sans emphase le chiffre de sa souscription.
— Moi aussi, dit Gautherot: quarante sous, ce n'est pas la mort d'un homme.
— Va pour quarante sous, et j'assomme le premier qui refuse de s'inscrire ! s'écria le taillandier dont le cerveau échauffé par le vin commençait à résumer toutes les ques-
lions par des coups de poing à administrer à ces infâmes aristocrates.
— Je m'inscris pour trois francs^ dit Vermot qui, visant sourdement à enlever à l'épicier la vice-présidence, trouva de bonne politique de se montrer plus généreux que lui, et je demande qu'on grave sur la lame du sabre l'inscription suivante: A l'incorruptible Toussaint Gilles, pour avoir méprisé les faveurs empoisonnées de l'aristocratie !
— Adopté ! crièrent à la fois avec un égal enthousiasme Picardet et Gautherot.
Le vice-président ne dit mot, et l'on peut supposer qu'il ne vit pas sans quelque dépit son rival lui enlever une partie de l'honneur qu'il s'était attiré en prenant l'initiative de la motion.
— Qu'ils aillent au diable avec leur récompense civique ! pensa le capitaine de pompiers ; un mauvais briquet qui me reviendra à 864 francs !
— Citoyen président, dit l'épicier, vous gardez de nouveau le silence ; hésiteriez-vous à accepter la marque d'estime que veulent vous otfrir vos concitoyens ?
Toussaint Gilles comprit qu'enlaissant planer le moindre doute sur la reconnaissance dont il devait être pénétré, il courait le risque de compromettre gravement sa popularité, à laquelle il tenait presque autant qu'à l'argent,
— Non, citoyens, répondit-il en composant son visage, je n'hésite pas, mais mon cœur est plein et les mots me manquent pour vous exprimer ce que ie sens. J'accepterai avec orgueil l'arme que vous voulez bien me décerner en récompense d'une action qui ne m'a rien coûté, car on est patriote ou on ne l'est pas ; oui, j'accepte ce sabre d'honneur et je jure de me montrer digne de le porter.
— Nous n'en doutons pas, dirent plusieurs voix h la fois.
— Je jure, répéta le capitaine en grossissant sa voix, de ne tirer ce sabre que pour la défense de la patrie et de la liberté. Oui, si jamais l'étranger franchissait notre frontière.
LE GENTILKOMSiE CAMPAGNARD. 3'i5
OU si à l'intérieur l'infâme aristocratie essayait de relever la tête, je saisirais l'arme glorieuse que m'offre votre civisme, je jetterais le fourreau loin de moi, et dussé-je affronter seul une batterie de canons chargés à mitraille..
Une violente détonation coupa la parole au belliqueux président et porta l'étonnement et le trouble dans le club patriotique de Châteaugiron.
XXVIÏ