‹ Le gentilhomme campagnard (volume 2)Chapitre 18 sur 20 · JEAIS FRACASSE ET RÉVEILLE-MATIN · texte numérisé non relu

JEAIS FRACASSE ET RÉVEILLE-MATIN

Au bruit de la détonatHon inattendue qui avait interrompu le discours de remercîment adressé par le président Toussaint Gilles aux premiers souscripteurs de son sabre d'honneur, les membres du club s'étaient entre-rcgardés un instant tout interdits.

— Quand on parle du loup... balbutia l'épicier devenu assez pâle.

— Ce n'est ni le loup ni le canon, dit le contradicteur Gautherot, c'est une mine qu'ont fait jouer les ouvriers qui travaillent à la carrière du pré Gibaud.

Une seconde détonation plus éclatante que la première retentit au même instant.

— Le son ne vient pas du pré Gibaut, mais bien de Châteaugiron-le-Vieil, dit Picardet.

— C'est le complot que je vous dénonçais, s'écria le greffier en se frappant le front comme un homme qu'éclaire une révélation soudaine; c'est ce scélérat de Vaudrey qui met à exécution ses menaces incendiaires et qui bombarde Châteaugiron.

En dépit de son absurdité, cette assertion ne trouva pas de contradicteurs, car un troisième coup de canon partit

soudain avec un tel fracas que les vitres vibrèrent aigrement et parurent près de sauter en morceaux.

Le vice-président baissa ia tète par un mouvement machinal ; le greflier, qui se trouvait près de la fenêtre, quitta précipitamment sa place comme s'il eût craint que quelque projectile meurtrier ne vint l'y atteindre ; Gautherot regarda de tous côtés en ayant Tair de chercher la trace du boulet; enfin le capitaine Toussaint Gilles lui-même ne parut pas exempt de l'émotion générale et pâlit visiblement.

Quant au taillandier Picardet, soit que le bruit du marteau sur l'enclume eût endurci ses nerfs, soit que le vin qu'il avait bu lui inspirât un courage à toute épreuve, il s'élança dans la salle à manger, reparut presque aussitôt en brandissant le drapeau tricolore confié à sa garde, et entonna la Parisienne d'une voix qui semblait en état de lutter contre toute une batterie.

Le canon tonna de nouveau comme pour répondre à cette bravade.

— Allons sur la place, dit Gaulherot, qui, après le taillandier, semblait le moins ém.u de la troupe ; au moins nous saurons ce qui se passe, puisque de là on voit Ciiâteaugiron-le-Vieil.

L'avis du boucher fut suivi, et les cinq membres du comité directeur de la démocratie se précipitèrent hors de l'auberge.

La place était couverte de curieux des deux sexes et de tout âge, car le premier coup de canon était parti au moment même où l'on commençait h sortir de la messe. Tous les yeux étaient dirigés vers le plateau où se trouvait le village de Châteaugiron-le-Yieil, qu'on apercevait en partie, ainsi que les ruines du vieux cliàteau, par-dessus le mur de la cour attenante à l'auberge.

Aux deux bouts de la terrasse qui, comme on se le rappelle peut-être, régnait de ce côté le long de la maison du baron de Vaudrey, un nuage de couleur gris de plomb, re-

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nouvelé à chaque instant par quelque explosion nouvelle,, s'élevait lentement courbé à son extrémité supérieure par un vent d'est qui rabattait à la fois sur Châteaugiron-Ie-Bourg' le son et la fumée. Autour de Jcan-Fracasse et de Réveille- Matin, les deux principaux acteurs de cette scène bruyante, on voyait s'agiter une demi-douzaine d'hommes parmi lesquels il était facile de reconnaître à leur taille presque gigantesque le baron lui-même et son fidèle Achate, Grégoire Rabusson.

Les détonations se succédaient sans interruption et avec presque autant de régularité que si les deux fauconneaux eussent été servis par de véritables artilleurs.

— Que disais-je? Voilà le complot qui éclate! dit à ses amis le greffier Vermot, qui avait fini par se tranquilliser en reconnaissant que cette salve, si menaçante en apparence, n'avait pas causé le moindre ravage parmi les cinq ou six cents personnes dont la place était couverte en ce moment.

— Je vois q.iie M. de Vaudrey s'amuse à brûler de la poudre, répondit le boucher fidèle à ses habitudes de contradiction ; mais où trouvez-vous là-dedans un complot?

Au lieu de répondre, Vermot se dirigea rapidement vers la mairie.

A côté de la porte de cet édifice se trouvait accrochée, comme d'habitude, une de ces petites armoires à treillis, que le peuple a baptisées du nom caractéristique de gardemanger, et qui sont destinées à renfermer les publications.', de mariage, les listes des électeurs et du jury, en un mot, les principaux documents de l'administration municipale.

Un moment avant que Vermot eût si brusquement quitté ses compagnons, Araoudru, à peine remis de sa panique, était sorti de la mairie, avait ouvert la porte du meuble officiel pour y introduire une feuille de papier de grande dimension, et s'était retiré aussitôt dans son sanctuaire avec une précipitation où perçait l'anxiélé, pour ne pas dire la frayeur.

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Le greffier s'approcha à pas de loup de rarmoire à laquelle personne ne paraissait songer, car la canonnade de Châteaugiron-le-Vieil occupait l'attention générale; il examina quelque temps avec une sorte d'ébahissement le papier qu'y avait placé le maire, et revint ensuite en courant près de ses amis politiques.

— Eh bien ! leur dit-il avec un accent d'indignation et de triomphe tout ensemble, nierez-vous encore le complot ?

— Expliquez-vous une bonne fois ! répondit Toussaint Gilles d'un ton bourru.

— Voulez-vous que je vous dise pourquoi ce carliste de Vaudrey fait tirer le canon ?

— Probablement à cause de l'arrivée de ces insolents aristocrates qui m'ont forcé de déserter l'église, dit l'épicier.

— Non, reprit le greffier, Vaudrey se moque de soa neveu et de sa nièce, et sa canonnade n'a d'autre but que de célébrer la victoire qu'il vient de remporter sur nous tous bourgeois de Chàteaugiron !

— Une victoire! s'écria l'aubergiste d'un air indigné; vous osez dire que quelqu'un au monde a remporté une victoire sur les bourgeois de Chàteaugiron !

— Oui, j'ose le dire et le répéter : en ce moment ne devons-nous pas nous regarder comme vaincus, puisque ces manants encroûté: de Châtcaugiron-le-Vieil sont arrivés à leurs fins, grâce aux manœuvres indignes de ce vieil intrigant de Vaudrey ?

— Arrivés à leurs fins? répéta l'épicier.

— Le hameau du haut est redevenu une commune : l'ordonnance du roi est rendue, et la liste des électeurs communaux est déjà dressée, imprimée et affichée, car je viens de la voir dans le garde-manger de ce gredin de maire rj'.;; l'y a placée il n'y a qu'un instant.

En apprenant l'émancipation du village dont ils s'étaient accoutumés h regarder les habitants comme autant de vi-

lains laillables et corvéables à merci, tandis qu'eux-mêmes s'enorgueillissaient de leurs titres de bourgeoisie, assez contestables pourtant, les cinq membres du club et une douzaine de leurs amis, déjà réunis autour d'eux, poussèrent des cris confus d'étonnement, de courroux et d'indignation. Jamais à Sparte émeute d'Ilotes, jamais révolte de Pénestes en Thessalie, n'éveilla dans les castes privilégiées une réprobation plus ardente et plus rancunière.

— C'est une indignité ! — C'est une infamie ! — C'est attenter à des droits sacrés ! — Tous- les bourgeois de Châteaugiron se trouvent insultés par cette ordonnance ! — On voit bien que le gouvernement ne protège que les carlistes et les jésuites, — Voilà les revenus de la commune diminués de plus de moitié. — Si on leur rend leurs anciens bois, à ces gueux de paysans, comment nous chauiTerons-nous ? — C'est ce Vaudrey qui nous a joué ce tour-là... Un carliste ! — Un chouan ! — Un aristocrate ! — Châteaugiron ne vaut pas mieux; avec ces casques qu'il a donnés à nos pompiers, il a voulu nous jeter de la poudre aux yeux, mais au fond il s'entend avec son oncle. — Il est clair qu'ils sont d'accord pour nous vexer, et que le triomphe de ce gredin de hameau est leur ouvrage. — Tout cela crie vengeance ! — Oui, vengeance !

Tels étaient les cris ou plutôt les beuglements qui se croisaient avec une véhémence croissante dans le groupe à chaque instant plus nombreux rassemblé devant l'auberge.

Saisi d'un transport soudain, et enhardi par l'unanimité d'opinion qu'annonçaient les clameurs turbulentes dont ïi était assourdi, le capitaine Toussaint Gilles s'élança sur le banc de pierre placé à côté de la porte, et d'une voix qui domina le tumulte connue le sifllel d'un contre-maître perce au milieu d'une tempête :

— • Citoyens, s'écria- t-il, depuis vingt quatre heures on nous fait marcher d'outrages en outrages : hier ce monument scrvile élevé pour nous braver sur le terrain de la

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commune^, et les honneurs ridicules rendus à ce ci-devant; aujourd'hui cette nouvelle qui nous apprend que les droits les plus sacrés des bourgeois de Chàteangiron sont foulés aux pieds, et ces infàmescoups de canon, dont le seul but est d'insulter à notre chagrin légitime. Jusques à quand souffrironsnous de pareilles insolences ? Un lâche se laisse souffleter sans mot dire ; mais un homme brave, mais un citoyen digne de ce titre, mais un bourgeois de Châteaugiron ne permet pas qu'on le frappe impunément ; on nous a outragés, vengeonsnous.

— Oui, vengeons-nous ! hurlèrent cinquante voix à la fois.

— C'était hier la fête des aristocrates, ce sera aujourd'hui celle des patriotes. Regardez, ajouta Toussaint Gilles en étendant les mains vers le château, le drapeau que nous avons placé en 1830 à la cime de l'arbre de la liberté est tellement déchiré, qu'on peut dire qu'il n'existe plus; mais le symbole de notre révolution est immortel, et la preuve... la voilà !

A ces mots, l'orateur qui, un instant auparavant avait vu Picardet rentrer précipitamment dansl'auberge, se retourna par un mouvement de pantomime oratoire plein d'à-propos et appuya sa main sur le drapeau neuf, au moment même où le taillandier reparaissait au seuil de la porte, armé de l'étendard aux trois couleurs.

Une acclamation générale salua ce coup de théâtre, exécuté d'instinct, pour ainsi dire, avec un aplomb et un ensemble que des acteurs exercés n'auraient peut-être pas réussi à y mettre.

— J'ai dit que ce serait aujourd'hui la fête des patriotes, ireprit Toussaint Gilles, lorsque l'enthousiasme causé par la vue du drapeau se fût assez apaisé pour lui permettre de reprendre la parole ; cette fête, nous la commencerons en rendant à l'arbre de la liberté son plus bel ornement, et puisse le monument odieux qui le souille depuis hier de

son voisinage rentrer de lui-même dans la poussière^ lorsqu'il y verra flotter nos glorieuses couleurs.

— S'il n'y rentre pas de lui-même, nous l'y aiderons^ s'écria Picardet en brandissant le drapeau d'une main qui semblait être devenue de fer au contact du marteau et de l'eneiume.

— En avant î citoyens, s'écria le capitaine des pompiers d'une voix de tonnerre.

— En avant! cria la foule avec un ensemble formidable.

— Oui, en avant ! répéta Picardet de manière à prouver que sa poitrine n'était pas moins robuste que son poignet ;

En avant marchons Contre leurs canons...

— Pas la Parisienne, interrompit impérieusement le chef de ce mouvement populaire; la Parisienne n'est bonne que pour les tièdes, et nous sommes brûlants; la Marseillaise!

— Oui, la Marseillaise ! la Marseillaise ! cria l'attroupement tout d'une voix.

Toussaint Gilles donna le signal du départ en sautant à bas du banc dont il s'était fait une tribune ; le porte-drapeau Picardet se plaça résolument à sa gauche, et sur leurs pas uiie centaine d'individus qui, nous devons en convenir, n'appartenaient pas précisément à la plus honnête société de Cliâteaugiroîi, se précipitèrent vers le château en hui'lant l'hymne célèbre qui a déjà animé de son refrain électrisant tant de scènes sublimes, sanglantes ou ridicules.

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