II. Bobilier, par sa contenance assurée, sa marche ra
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pide et silencieuse^ surtout grftce à l'écharpe officiette d<At il s'était revêtu^ avait d'abord porté parmi les émeutiers Fespèce de trouble que cause à une bande turbulente d'écoliers en jaquette l'aspect de leur pédagogue armé de sa férule; mais à peine eut-il prononcé sa sommation^ le prestige s'évanouit. En menaçant l'attroupement d'employer la force^ le vieux magistrat s'était strictement conformé aux prescriptions de la loi^ sans réfléchir que les mêmes paroles peuvent devenir^, selon la circonstance^ imposantes ou ridi* cules, et que telle injonction^ à laquelle personne n'oserait désobéir^ pour peu qu'elle fût soutenue par une batterie de canons ou par un escadron de cavalerie^ perd nécessairement la plus grande partie de son autorité^ lorsqu'elle est privée de son appui.
Or, la seule force militaire qu'eût à sa disposition le bouillant juge de paix consistait dans le tambour Toinoi qui, comme ce capitaine Picart dont les caricatures du temps de la Fronde nous ont transmis le portrait, composait en ce moment à lui seul toute sa compagnie.
Entre une menace si haute et des moyens d'exécution si petits, il y avait un ci)ntraste qui ne pouvait manquer de compromettre le succès de la démarche si hardiment tentée par le vieux juge de paix.
— Vous êtes prévenus qu'on va faire usage de la force, s'écria Bancroche en achevant de passer ime de ses jambes par-dessus l'un des montants de la grille pour s'asseoir à califourchon; c'est ça qui sera curieux ; suivez le monde ! prenez vos billets ! Qui veut ma place pour cinq sous ?
— Hé î Toinot, cria de son côté Lamoureux, c'est-il toi qu'est la force, par hasard ? Faut donc que ça te soit venu depuis peu, car la dernière fois que j'ai battu la générale sur ton dos, à la fête de Rancenay, t'étais pas fort du tout.
A cette apostrophe qui lui rappelait de poignants souvenirs, le tambour «eta sur le juge de paix un regard effaré^
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qui n'obtint pour réponse que ces trois mots prononcés d'un ton bref:
— Un second roulement !
Malgté sa frayeur, Toinot essaya de nouveau d'obéir; mais des clameurs confuses, parmi lesquelles dominait la voix menaçante de Toussaint Gilles, couvrirent aussitôt le son de sa caisse.
— A bas le tambour ! mugissait le capitaine ; à bas les suppôté de l'aristocratie ! Nous sommes tous de bons ci-* toyens... pas un de nous ne se retirera... nos intentions sont pures... nous sommes sur le terrain de la commune... nous n'avons d'ordre à recevoir de personne... à bas le tambour !
— A bas le tambour ! répétèrent un grand nombre de voix.
— A bas le juge de paix ! s'écria le greffier Yermot qui, craignant son supérieur presque autant quil le haïssait, eut soin, en lui adressant cette insulte, de se cacher derrière les larges épaules de Toussaint Gilles, comme Teucer, fils de Télamon, s'abritait sous le vaste bouclier de son frère Ajax, pour décocher aux Troyens ses flèches meurtrières, sans s'exposer à être atteint lui-même.
— A bas le juge de paix 1 répétèrent docilement les mêmes voix ; à bas le juge de paix et à bas le tambour !
— S'ils ne nous fichent pas la paix tous les deux prompement, je leur casse la margoulette, dit Lamonreux en
montrant au greffier, près duquel il se trouvait en ce mo« ment, un caillou qu'il venait de* ramasser.
— Toi ! tu n'oserais- pas, répondit Vermot du ton qu'il crut le plus propre à piquer l'amour-propre du bandit.
— Ah ! je ii'ôserais pas !... Eh bien ! vous allez voir. Lequel voulez-vous que je vise ?
— Si tu avais à choisir entre un lièvre et un moineau, lequel viserais-tu ? reprit sournoisement le greffier.
— (îette demande ! je th»erais sur le lièvre.
ift Onmil» DB GH. DB BBBNABD.
— Oui, mais le juge de paix n'est pas un Hèvnû
— Cest-à-dire que si on le' mettait en civet il ne seraR pas aussi bon à manger ; mais> à part ça^ je n'ai pas plus peur de lui que de Fàutre, et vous aHez le voir.
Moitié fanfaronnade, moitié instinct malfaisant, Lamouveux ajusta H. Bobilier et lui lança la pierre dont il était armé ; mais, quelque divinité propice au ma^strat et hostile au tambour la détourna sans doute en chemin, car^ au lieu d'atteindre le vieillard^ elle frappa Toinpt en. pleine poitrine.
— Monsieur Bobilier... je suis mort 1 s'écria le malheur reux jardinier en se laissant tomber à la renverse.
— ,Ge n'est rien, poltron! répondit le magîs^, qm, d'une voix haute et ferme, adressa ensuite pour la secoode fois aux émeutiers la sommation légale :
Obéissance à la loi; on va faire usage de la force ; que les bons citoyens se retirent l
Le premier coup avait été porté, et Von sait qu'en pareil cas il est décisif; trois ou quatre pavés lancés par les amis de Bancroche répondirent à l'injonction comminatoire du juge de paix, qui, cette fois encore, ne fut pas atteint, mais l'un d'eux retentit avec bruit sur le casque de Toinot, toujours étendu sur le carreau. La frayeur qui avait renversé le tambour le remit sur pied non moins lestement : sans prendre le temps de ramasser son casque qui «tait tombé, tandis que lui-même il se relevait, il tourna honteusement le dos à l'ennemi, et reprit à toutes jambes le. cliemin du château. Un instant après on le vit détacher sa caisse qui le gênait pour courhr et Tabandonner au milieu de la cour, relictâ non benèparmulâ, conmie Horace jeta son bouclier à Philippes.
Un concert de huées et une grêle de pierres saluèrent la déroute du tambour ; en même temps la semire de la grille céda aux efforts redoublés de ceux qui depuis quelque temps s'efforçaient de la briser, et la porte, subitement enfoncée, livra passage aux émeutiers, qui s^ précipitèrent dans la
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cour, comme déborde un torrent quand sa digue est rompue.
•'Au lieu de battre en reU*aite, ainsi qu'à sa place plus d'un homme courageux Taurait fait, sans croire pour cetft commettre un acte de faiblesse, M. Bobilier se jeta intrépidement au milieu des envahisseurs, et saisit au collet le premier qui lui tomba sous la main ; ce fut Bancroche; car, en voyant sauter la serrure, le bandit, pour ne pas céder à ses compagnons la gloiife de pénétrer avant lui dans la cour, s'y était élancé hardiment du haut de la grUle, au risque de se rompre le -cou.
— Au nom de la loi, je t'arrête ! lui dit le juge de paix, et je requiers tous les bons citoyens de me prêter mainforte.
Aucun des assistants ne parut supposer qu'une réquisition formulée en pareils termes pût le concerner personnellement ; quelques-uns même, bien loin d'y obtempérer, arrachèrent au vieillard son prisonnier.
— Il ne s'agit pas de nous amuser aux bagatelles de la porte, s'écria Bancroche, dès q\ïi\ se vit en liberté, qui a soif me suive!
A ces mots, il ramassa le casque de Toinot,s'en coiffa victorieusement.
Le cri d'armes de Bàbcroche avait rallié la troupe dé* guenillée, qui, sur ses pas, se précipita en hurlant vers le château. Plus leste que ses compagnons, Lamoureux s'empara du tambour abandonné au miMeu delà cour et redoubla l'ardeur générale en battant la charge.
Tandis qiie ces enfants perdus de l'émeute s'aventuraient «nsi à la quête d'une proie, une certaine hésitation commençait à se manifester parmi les citoyens qui n'avaient cherché dans les faits accomplis jusqu*alors qu'une occasion de déployer leurs sentiments patriotiques.
— Capitaine, je vous répète que ça se gâte, dit l'épicier Laverdun en hochant la tête.
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— Bah! répondit Toussaint Gilles^ il f^ut les laisser s'amuserJ
— Quand ils forceraient le marquis à leur lâcher quelr ques bouteilles de vin^ où serait le mal? ajouta le boucher.
. — Le mal ne serait pas grande sans doute, s'ils en restaient là, reprit l'épicier; mais qui vous dit qu'après avoir bu le vin du marquis, il ne leur prendra pas fantaisie de venir boire le nôtre ?
— Pas le mien, toujours, répliqua Gautherot ; j'achète mon vin au Utre chez notre président, et aussitôt arrivé^ aussitôt bu. Ainsi je les défie bien...
-—Voilà comme vous êtes, interrompit Laverdun ; pourvu qu'on ne pille pas chez vous, peu vous import^ qu'on pille diez les autres.
— Dites donc tout de suite que vous avez peur pour votre eau-de-vie et pour votre sucre, reprit le boucher en ricanant.
— Il me semble que j'en ai le droit, répondit solennellement l'épicier.
— Il est sûr qu'avec ce qu'il y a dans votre boutique on ferait un fameux punch ;
— Mon magasin n'est pas un café ; d'ailleurs, je ne vous empêche pas de donner gratis à ces coquins de la bande de Bancroche vos pieds de veau et vos côtelettes de mouton; mais pour ce qui me concerne, je ne me soucie nullement Qu'ils mettent mes denrées au pillage. Or, je dis que si on les laisse commencer, il n'y a pas de raison pour qu'ils finissent. *
— Il y a du vrai dans ce que vous dites là, citoyen Laverdun, dit Toussaint Gilles ; d'un autre côté, il serait désagréable qu'un si beau jour fCit souillé par les excès de quelques mauvais garnements.
— Dites des voleurs, c'est leur vrai nom.
— Cela pourrait dénaturer le caractère de notre manifestation politique...
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-— Et nous faire donner sur les doigts^ car enfin^ c'est noas qui avons mis la cloche en branle^ et qui sait si Ton ne prétendra pas nous rendre responsables. . .
— Vous avez raison^ citoyen Laverdun, interrompit le capitaine^ il faut les arrêter avant qu'ils aient fait quelque sottise. Venez avec moi.
Ce colloque avait lieu près de Farbre de la liberté où les elubistes étaient restés réunis^ tandis que la plupart des émeutiers subalternes faisaient irruption dans le château. En voyant Toussaint Gilles se diriger vers la grille^ le prudent épicier le retint par le bras.
— Faites attention^ lui dit-il, qu'ils ont brisé la serrure et enfoncé la porte, en sorte que tous ceux qui entreront en ce moment dans la cour seront censés complices, et pourront bien se mettre une méchante affaire sur les bras.
— • Croyez-vous? demanda Gautherot d'un air perplexe; poiir moi je distribuerai des taloches tant qu'on voudra, sauf à en recevoir à mon tour ; mais je ne veux pas de procès.
— Je suis sûr de ce que je dis, reprit Laverdun, c'est ce que le citoyen Vermot appelle une violation de domicile,
— Le greffier va nous expliquer ça, dit le capitaine ; — Vermot !
Personne ne répondit. '
— Vermot! répétèrent à la fois Gautherot et Laverdun, Hais en vain renouvelèrent-ils cet appel en regardant tout autour d'eux, le greffier était devenu invisible.
— - C'est lui qui a soufflé le feu, dit Laverdun avec un rire amer, et maintenant qu'il le voit allumé, il a peur de s'y brûler les doigts, et nous plante là comme un jésuite qu'il est.
A part la qualification de jésuite, dont la justesse pouvait paraître contestable , l'honnête épicier n'avançait rien qui ne fût conforme à la vérité.
Si dans toutes les révolutions se retrouvent inévitable-^
4« aOPmS DB GH. DB BBBHAU.
lœnt ces individas qui ont reçu le nom caractérisfique d'hommes du lendemain^ il s'en rencontre aussi^ en revanche, à qui conviendrait non moins bien celui d'hommes de la veille; ils conseillent, ils suggèrent, ils provoquent, mais ils laissent à 4'autres le soin d'exécuter. Yermot appartenait à cette classe prudente. Au moment où la griUe avait été enfoncée, il s'était glissé à travers la foule^ comme rampe sous l'herbe un serpent, et avait lestement dispam sans que personne eût pu dire par où il avait passé.
— Le greffier n'est pas capable de nous jouer un pareil tour, dit le contradicteur Gautherot ; s'il n'est pas ici^ c'est qu'il est entré avec les autres.
— Il faut nous en assurer, répondit Toussaint Gilles^ qui de nouveau se dirigea vers l'entrée du château.
^ Les autres clubistes l'accompagnèrent, et le vice-prési» dent Laverdun lui-même finit par suivre leur exemple.
A quelques pas en arrière de la grille, H. Bobilier, la tête nue, la perruque de travers, les vêtements en désorc|re, l'écharpe déchirée, mais plus intrépide que jamais, se tenait immobile, un crayon d'une main et de l'autre un petit portefeuille sur lequel il griffonnait avec une fureur ^encieuse.
— Voilà le juge de paix qui nous sert un plat de son métier, dit Laverdun au capitaine de pompiers; peut-être ferions-nous bien de lui parler.
— Que voulez-vous lui dire à ce vieux chouan-là ? répon* dit Toussaint Gilles d'un ton bourru qui laissait percer quelque irrésolution.
D'un commun accord^ tous les clubistes s'arrêtèrent et parureiit se consulter.
— Entrez, messieurs, entrez donc, leur cria M. BobiBer avec un rire sardonique, il ne faut pas reculer en si beau chemin; maintenant vous avez franchi le Rubicon, et il ne vous en coûtera pas plus de pousser votre petite plaisanterie jusqu'au bout.
Ht GENTlLBOiailB CAMPAGNAftï). «t
— Quel diable de nom .doime^lnil à la gritlp'? dit à Pimde fies voisins le boucher Gautheroty qui, comme on a pu I0 voir^ n^avait pas fait, de Fhistoire romaine le principal objet de ses études. .
— Bonjour, monsieur Toussaint Gilles... Votre serviteur, monsieur Laverdun..» J'ai bien l'honneur de vous saluât, monsieur Gautherot... poursuivit le juge de paix en inscrivant sur son calepin> à mesure qtf il les prononçait,- les noms des chefs de l^émeute. Hais qu'est devenu mon hon^ rabte greffier. M; Vermot? Il me semblait rav(nr aperçu. Me serais-je trompé ? Je le souhaite pour lui.
•— Monsieur le juge de paix, quel grimoire écrivez-^ous là? dit Gautherot en s'approchant d'un air inquiet ; j'espère que tout ceci s'arrangera sans qu'on barbouille du papier timbré.
— Ah ! vous espérez cela, monsieur Gautherot, répondit le vieux magistrat sans discontinuer d'écrire les noms de ceux qu'il reconnaissait dans le groupe formé autour de lui; ah! vous aurez brisé, brûlé, lancé des pierres, enfoncé des portes; vous aurez commis une violation de domicile> vous vous serez mis en rébellion ouverte contre l'autorité publique, et vous croyez que cela passera sans qu'on noir^ cisse du papier timbré ! Vous vous, trompez, messieurs. On en noircira, c'est moi qui voù? le jure; oui, on en noircira*
En achevant ces mots, le juge de paix joignit l'action à la parole avec tant de vivacité, qu'il écrasa sur la feuille du calepin la pointe de son crayon.
Depuis qu'ils se voyaient débordés par la bande de Bancroche, les chefs de l'émeute paraissaient avoir perdu une partie de leur énergie ; H. Bobilier, a» contraire, semUait redotd>ler de fermeté à mesure qu'augmentait le désordre.
— Continuez votre phemin, messieurs, poursuivit-il d^un air de menaçante ironie, que je ne vous retienne pas ; vouis savez que les trois sommations ont été faites légalement, et que vous êtes tous dès à présent passibles d'un emprison-
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aemeut d'un an ; c'est une misère^ je le sais^ mais ôonuné plusieurs d'entre vous peuvent en toute justice réclamer le titre de chefs et de provocateurs de l'attroupement^ on tâchera de leur obtenir une petite distinction.
— Une distinction^ monsieur le juge de paix ? dit Laverdunavec un redoublement d'inquiétude.
— Deux ans de prison au* lieu d'un^ ça leur est bien dû.
— Monsieur le juge de paix , reprit l'épicier de plus en plus déconcerté^ vous remarquerez que ce n'est pas nous qui avons enfoncé la grille^ et que ce n'est pas notre faute si un tas de mauvais sujets...
— Vous vous expliquerez devant le tribunal^ répondit d'un ton sec le vieux magistrat. Eh quoi ! poursuivit-il en tournant brusquement la tête vers un nouveau personnage qui venait de fendre la foule pour s'approcher de loi^ en croirai-je mes yeux ? vous^ Froîdevaux^ au nombre des perturbateurs de l'ordre public? Tu qtwque, Brute!
— Monsieur le juge de paix^ répondit le jeune avocat^ loin de songer à troubler Tordre public^ je viens> au contraire^ vous aider à le rétablir. Disposez de moi.
Avant que M. Bobilier eût pu répondre à cette offre de service^ des cris confus partirent du vestibule où Bancroche et ses compagnons avaient audacieusement pénétré un moment auparavant ; presque aussitôt la bande déguenillée descendit les marches du perron plus rapidement encore qu'elle ne les avait montées^ et prit la fuite dans toutes les dh*ections.
La cause de cette déroute soudaine ne tarda pas à être expliquée.
Le marquis^ Langerac^ Germain et Bourguignon^ armés tous quatre de fusils^ de pistolets et de couteaux de chasse^ débouchèrent subitement du vestibule et se rangèrent sur la plate-forme du perron^ prêts à faire feu au premier signal.
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