II
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— Je vous dis que si vous ne me laissez pas tranquiHe ça finira mal^ reprit l'aubergiste en secouant brutalenœnt le juge de paix.
— Toussaint Gilles, n*étes-vous pas honteux? s'écria Froidevaux qui, d'une main vigoureuse, dégagea le vieillard de cette rude étreinte.
Plusieurs des partisans de Toussaint Gilles virent dans le mouvement du jeune avocat une agression décidée, et ils interviiurent à leur tour pour la repousser. Il s'ensuivit une scène de confusion, pendant laquelle Froidevaux, tout en maintenant énergiquement son terrain contre les perturbateurs, s'efiorça de décider à la retraite le juge de paix qu'il couvrait de son corps.
— Je vous en prie, M. Bobilier, lui dit-il à plusieurs reprises, rentrez au château, et laissez-moi leur faire entendre raison.
— Je ne romprai pas d'une semelle devant ces coquins^ répondit le juge de paix, dont la figure crochue flamboyait de colère ; ils n'ont qu'un moyen de me faire céder, c'est de me tuer sur la place.
En voyant la situation critique où se trouvait le vieillard^ Ghàteaugiron descendit précipitamment les marches du perron, après avoir dit à ses compagnons de le suivre.
— Y penses-tu? s'écria Langerac d'une voix émue^' quitter cette position, c'est perdre l'avantage que nousdon^ nent nos armes.
— En avant ! dit Héradius sans s'arrêter à cette'observation ; il ne sera pas dit qu'en ma présence on ait outragé impunément un vieillard qui a vu naître mon père.
Au moment où le marquis, suivi de Germain et de Bourguignon, s'élançait hardiment sur la troupe des émeutiers, Froidevaux, désespérant de faire entendre raison au juge de paix, non moins entêté que vaillant, le prit par le bras et l'entraîna de vive force du côté du château*
l£ GENTILHÛMAIË CAMPAGMARD. Si
A mi-chemin ils rencontrèrent Châteaugiron^ qui avait quelques pas d'avance sur ses compagnons.
— Monsieur, lui dit Froidèvaux, je ne pense pasque vous ayez Tintention de faire feu sur des hommes sans armes^ et de répondre à des cris par des balles.
— Monsieur^ répondit le nHirquis, ces hommes sans armes ont leurs poches pleines de petits couteaux qui coupent parfaitement bien ; en voici la preuve, ajouta-t-il en montrant sa main gauche qu'entourait un mouchoir taché de sang.
•— Ces gredins vous ont blessé ? s'écria M. Bobilier d'une voix à peine distincte ; car la rapidité de la course que venait de lui faire faire l'avocat lui avait coupé la respiration.'
•^ Ce n'est qu'une égratignure, tout à l'heure... dans le vestibule... un petit homme noir à jambes torses à qui je venais de faire descendre l'escalier un peu brusquement...
— C'est ce scélérat de Bancroche, reprit le juge de paix.
— Le drôle est bien nommé, d'ailleurs il sera facile de le reconnaître ; car, quoiqu'il ait un casque, il doit poiier sur son visage les marques de la crosse de mon fusil.
— Ce n'est pas de la crosse, c'est du canon qu'il fallait vous servir contre un pareil misérable, s'écria le vieillard avec indignation.'
— Mon cher monsieur Bobilier, dit Froidevaux, tuer un homme, fùt-il un coquin comme Bancroche, n'est pas le moyen de rétablir Tordre.
— . Point de quartier pour de pareils brigands, reprit le moins pacifique de tous les juges de paix du royaume; monsieur le marquis veuillez oublier un instant votre rang et m'obéir comme au représentant de la loi ; placez-vous derrière moi, ainsi que vos gens, l'arme haute. Je vais fabe une dernière sommation, et si les greSins n'évacuent pas la cour sur-le-champ, si la moindre pierre nous est encore lancée... Comment sont chargés vos tusilsî
52 CBCVRES DE CH. Dfi BSENAftO.
— Un coup à chevrotines et Tautre à petit plomb^ répon dit le chasseur.
— Bon ! S'ils avaient été chargés à h3lles, j^aurais peutêtre eu la faiblesse de vous dire de tirer en Tair^ mais quelques grains de plomb ne tueront personne et donneront à ces bandits la leçon dont ils ont besoin; à la première pierre donc^ et dès que je vous en aurai donné Fordre^ feu sérieux comme sur wie bande de loups !
Taudis que M. Bobilier faisait quelques pas en avant pour mieux faire entendre sa sommation^ Froidevaux dit au marquis :
— Notre digne juge de paix aurait fait à coup sûr un excellent soldât^ mais je n'ai jamais vu d'homme dont le caractère jurât davantage avec le titre de sa place; grâce à ses instincts belliqueux^ une scène qui n'eût été que ridicule va peut-être devenir sanglante. •
— Bien malgré moi, répondit fléracUus; j'espère qoe vous n'en doutez pas?
— Eh bien! monsieur, il est temps encore. Puisque les vieillards sont un peu fous, c'est aux |eunes gens à se mon* trer sages. Voulez-vous me permettre de vous donner un conseil?
— Parlez, monsieur ; les expédients violents ne sont nullement de mon goût, et si vous connaissez quelque moyen de rétablir la tranquillité sans y avoir recours...
— Désarmez vos fusils, interrompit le jeune avocat, rentrez au château, et surtout emmenez H. BobiUer, qui avec les meilleures intentions du monde verse de l'huile sur le feu, tandis que c'est de l'eau qu'il faudrait y jeter; il est beaucoup trop chevaleresque, poursuivit Georges en souriant, pour connaître la manière dont il faut s'y prendre avec nos bourgeois de Châteaugiron ; je sais leur langue, moi, et si vous me laissez faire, je crois pouvohr vous répondre qu'avant un quart d'heure tout sera rentré dans l'ordre.
En voyant que les émeutiers, tenus en respect par les fusils dont le marquis et ses domestiques étaient annés^ avaient cessé toute démonstration hostile, le vicomte de Langerac s'était décidé à descendre du perron.
— M. Froidevaux a raison, dit-il au marquis ; la fusillade serait fort bonne si ces dames n'étaient p^s au château; mais
. pour tout autre que cet endiablé fou de juge de paix, il est évident que leur présence nous commande la plus grande réserve. Nous exposer, ce ne serait qu'une bagatelle, mais les exposer elles-mêmes !... car qui sait à quels excès pourrait se porter une populace exaspérée ? Madame de Châteaugiron. ne sera que trop douloureusement affectée en voyant ta blessure... Veux-tu la faire mourir d'émotion... et puis ta fille... ta petite Pauline... songes-y donc...
Cette exhortation pacifique' fut interrompue par la voix guerrière de M. Bobilier.
— En avant ! s'écria-il, et si l'on recommence à jeter des pierres, tenez-vous prêts à faire feu ; mais attendez mon commaîndenient.
A ces mots, dernier jet d'une flamme défaillante, le vieillard, trahi par ses forces moins indomptables que son courage, chancela en arrière, et il serait tombé si le marquis et l'avocat ne se fussent précipités en même temps pour le soutenir.
— Il faut le transporter au château, dit Langerac avec Tempressement que montrent certains soldats sur le champ de bataille, lorsqu'il s'agit de conduire à l'ambulance quelqu'un de leurs camarades atteint par le feu de l'ennemi. Monsieur Froidevaux, permettez-moi de vous remplacer ; tandis que nous donnerons à ce digne M. Bobilier les soins que réclame son état, usez de votre influence dans l'intérêt de la concorde. Si nous n'étions que des hommes auchâ-. teau, je ne songerais certes pas à recourir à votre médiation ; mais vous savez que madame la marquise et sa mère sont ici, çt alors...
64 CBUYRB8 DB €H. OSL BEBNABB.
— Fort bieu, monsieur^ répondit Froidevaux d'un ton bref^ occupez-vous de H, Bobilier ; le reste me regarde.
Tandis que le vicomte^ aidé d'HéracIius qui n'avait pas voulu se rappcHler âd ce soin à Tun de ses domestiques^ transportait au château le vieux magistrat à moitié évanoui^ Froideyaux se rapprocha des émeutiers^au milieu desquels Toussaint Gilles s'était remisa pérorer avec chaleur.
— Ah çà, voyons^ entendons-nous^ dit le jeune avocat en coupant sans cérémonie la parole au président du dub patriotique^ allez-vous vous retirer bien tranquillement chacun chez-vous^ ou bien tenez-vous décidément à être traduits en police correctionnelle et peut-être aux assises?
— Monsieur Froidevaux, répondit l'aubergiste républicain avec emphase^ des citoyens français^ des bourgeois de Châteaugiron qui ont la conscience pure. et qui se sont imposé un devoir civique ...
— Toussaint Gilles^ interrompit de nouveau le jeune avocat^ je sais que vous êtes une mauvaise téte^ aussi je ne vous adresse pas la parole en particulier ; je parle ici à tout le monde. Que ceux qui veulent m'écouter tranquillement et sans m'interrompre lèvent la main.
— A part le capitaine des pompiers et deux ou trois de ses plus chauds partisans^ tout le monde leva la main, tant la popularité de Tavocat de village était grande^ même parmi ceux qui l'accusaient de tiédeur politique.
-^ Vous savez que je ne suis ni un carliste, ni un jésuite, ni un aristocrate, reprit Froidevaux en flattant adroitement les préjugés de son auditoire ; personne non plus ne m'accusera d'être l'ami du marquis de Châteaugiron. Je suis un bourgeois comme vous, un patriote comme vous ; je n'ai aucun intérêt à vous tromper, et, loin, d'avoir jaaiais cherché à vous faire le moindre iort, j'ai défendu en justice plusieurs d'entre vous ; est-ce vrai?
— C'est vrai, monsieur Froidevaux, c'est trèsrvrai, répon-
dirent à la fois la plupart des assistants, vous êtes un brave jeune homme et un fameux avocat^ chacun sait ça.
— Eh bien î puisque vous reconnaissez vous-mêmes que je je suis votre ami^ et que mes conseils sont bons à suivre^ il faut m^écouter.
— Nous vous écoutons^ monsieur Froidevaux, nous vous écoutons.
— Voilà assez de sottises pour un jour, et il est temps d'y mettre fin, car. Je vous le répète, l'affaire est beaucoup plus grave que vous ne paraissez le croire, et vous vous exposez à être punis fort sévèrement.
— Voyons, monsieur Tavocat, dit Gauth'erot en se grattant Toreille, vous savez que je ne suis pas un chicanier et que j'aimerais mieux recevoir un coup de corne de mes bœufs que de voir arriver chez moi le moindre chiffon de papier timbré; dites-nous donc franchement de quoi il retourne.
— Il retourne, comme je vous l'ai dit tout à l'heure, police correctionnelle et peut-être jury.
— Cependant le greffier nous disait que nous étions dans notre droit.
— Vermot ne répéterait pas devant moi une pareille absurdité. Est-il là?
— Non, monsieur Frôidevaux, répondit l'épicier d'un air aigre-doux; le greffier a trouvé que ça chauffait un peu trop, et il s'est évaporé.
— Il a fait sagement, et je vous conseille de l'imiter.
— Ainsi donc, reprit Laverdun qui semblait au moins aussi inquiet que le boucher, si M. de Chàteaugiron portait plainte parce qu'on a enfoncé sa grille un peu brusquement, vous croyez que nous pourrions avoir de l'ennui ?
— Vous auriez mieux que ça, c'est moi qui vous le ga^ rantis.
— - Mieux que ça î quoi donc?
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— Mais> par exemple^ de trois mois à deux ans de prisou; selon les circonstances.
— Les chefs de Tattroupement s'entre-regardèrent un peu interdits.
— C^est ce que nous disait le juge paix^ dit Laverdonà Foreille de Toussaint Gilles ; et puisque M. Froidevaux, qui connaît les lois sur le bout de son doigt^ nous répète la môme chose, c'est que c'est la vérité.
— Quant à celui qui a donné un coup de couteau à H. de Châteaugiron, reprit Georges, il doit s'attendre à ne pas en être quitte à si bon marché.
— Un coup de couteau ! répétèrent plusieurs voix avec une expression d'étonnement mêlé de désapprobation.
— Oui, mes amis, un coup de couteau. Je sais que la grande majorité d'entre vous est composée d'honnêtesgens; mais vous voyez qu'il s'est glissé dans vos rangs des individus capables de tout, de l'assassinat aussi bien que du vol.
— Si je connaissais le gredin qui' a fait ce coup-là, s'écria le boucher avec chaleur, je l'assommerais conune un veau.
— Je suis le premier à regretter un pareil accident, dit Toussaint Gilles, mais le tort d'un seul ne saurait rejaillir sur tous.
— C'est vrai, répondit Froidevai;ix, mais le seul moyen dé n'être pas regardés comme complices du coupable, c'est de mettre fin à une scène de désordre qui n'a duré que trop longtemps, et de vous retirer sur-le-champ.
— C'est entendu, répondit Gautherot, je saigne un mouton tout comme un autre, mais je n'égratignerais pas un enfant; ainsi puisque les coups de couteau en sont, moi je n'en suis plus. Vous en venez-vous, Laverdun?
— Certes oui, répondit l'épicier; je vous disais bien que ces coquins de la bande de Bancroche nous mettraient dans l'embarras.
•— Mais les torts sont personnels, dit l'aubergiste, qui,
LE GENTILHOMME CAMPAGNABD. 57
sans être complètement exempt d'inquiétude^ la dissimulait par un sentiment d'orgueil.
— Personnels tant qu'il vous plaira, reprit Laverdan, en attendant, ce ne serait pas la première fois que les innocents paieraient pour les coupables ; aussi tout ce que je regrette, c'est de ne m'étre pas évaporé plus tôt, comme a fait ce jésuite de Yermot. Allons, capitaine, M. Froidevaux a raison, retirons-nous.Yous ne voulez pas ? en ce cas, bonsoir.
— Lâches ! dit entre ses dents Toussaint Gilles. Sourds à cette insulte, Laverdun et Gautherot donnèrent
le signal de la retraite, et furent suivis par la plupart de leurs compagnons. A part quelques amis fidèles qui semblaient décidés à partager sa fortune jusqu'au bout, et une demi-douzaine d'individus de la bande de Bancroche, qui continuaient de rôder dans la cour, le capitaine de pompiers se trouva bientôt seul en face de l'avocat.
— Monsieur Froidevaux, lui dit-il alors avec un accent d'amertume^ jusqu'ici je vous avais cru patriote.
— Je le suis en efiPet, répondit froidement l'avocat^ mais il n'est pas question de ça. Cette ridicule émeute a été fomentée chez vous, et vous en êtes l'instigateur, ceci est hors de doute; vous devez donc vous attendre à être poursuivi...
— Je m'y attends, interrompit Toussaint Gilles d'un air sombre ; mais le devoir d'un citoyen est de souffrir pour la patrie !
— Nous ne sommes pas ici à votre club; ainsi laissez là ces phrases creuses. Voulez-vous suivre un bon conseil ? Priez ces braves gens qui ne vous ont pas quitté de sortir de la cour, et accompagnez-moi vous-même au château.
— Au château ! et pourquoi faire ?
— Pour offrir au marquis et à M. Bobilier vos excuses au sujet de ce qui vient de se passer. Peuirétre en vous y prenant tout de suite...
5t GBOTIBS DS €H. M mHAW.
~ Des excuses! j'aimerais mieux me couper le COU ayee mon sabre.
— Alors^ gare le procès-veri[)al du juge de paix.
— Qu'il le rédige, son procès-verbal... je m'en moque comme de sa perruque jaune... je ne suis pas un poltron comme Laverdun et Gautherot... je suis Français, citoyen et bourgeois de Cbàteaugiron... je paie patente et mon aabei^ m'appartient... Si l'on me fait un procès, j'ai mille écus à manger, et plus s'il le faut... et personne au monde ne pourra se vanter d'avoir fait mettre les pouces à Toussaint Gilles.
Une clameur soudaine interrompit le capitaine, qui tourna la tête et resta stupéfait à la vue de l'arbre de la liberté tout en flammes.
Tandis que les émeutiers pénétraient dans la cour dn chftteau, le feu qui consumait les débris de l'arc de triomphe s'était communiqué sans qu'on y prit garde au peuplier sacré; sèche depuis longtemps et par conséquent très-combustible, la tige s'embrasa si rapidement que Picardet, toujours accroché à la cime, sentit la chaleur de la flamme avant que personne se fût aperçu que l'arbre brûlait. Ce fut lui qui, le premier, jeta le cri d'alarme, cri répété aussitôt sur tous les tons par la foule qui en ce moment revenait sur le terre-plein.
— Monsieur Froidevaux, dit Toussaint Gilles avec un accent de bravade, je ne m'en vais pas parce que j'ai peur, mais parce que le devoir m'appelle.
Aussitôt le capitaine s'élança hors de la cour en criant d'une voix tonnante :
— A la pompe l camarades, à la pompe ! sauvons l'arbre de la liberté 1
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