LA FIN DE L^ORAGS
Les assistants^ pompiers ou non, se précipitèrent à Tenvi, sur les pas du 'capitaine^ vers un hangar qui attenait à la mairie ; plusieurs d'entre eux en ressortirent presque aussitôt après s'être attelés à la pompe qu'ils traînèrent au pas • de course Jusqu'au terre-plein ; les autres, pendant ce temps^ s'armèrent de seaux et s'empressèrent d'aller les remplir au puits de la mairie : bientôt une chaîne fut formée
Si prompts qu'eussent été les préliminaires, les progrès du feu avaient été plus rapides encore. Bientôt la place ne fut plus tenable pour Picardet. En se sentant talonné par les flammes, le taillandier avait d'abord grimpé comme un chat effarouché jusqu'à la pointe extrême du peuplier, au risque de voir la tige de plus en plus frêle se rompre sons le poids de son corps ; mais ce n'était là qu'un refuge fort précaire, car le feu le poursuivait dans cette ascension^ et pour s'élever lui-même plus haut que la place qu'il Venait d'atteindre, il lui eût fallu des ailes.
Trois partis s'offraient à Picardet, mais ils renfermaient tous un danger à peu près égal. S'élancer du haut du peuplier : c'était le moyen à peu près infaillible de se rompre le cou ; se laisser glisser le long du tronc enflammé : il arriverait rôti à terre ; attendre qu'on lui portât du secours : ce secours arriverait-il à temps, et pour peu qu'il tardât^ l'arbre ne serait-il pas embrasé du haut en bas?
Il y avait là de quoi faire hésiter le plus intrépide; aussi Picardet, en dépit de son courage naturel , balança-t-il un instant; mais à la vue du drapeau subitement enflammé au* dessous de lui, il comprit que tout délai devenait mortel^
et prit héroïquement son pai'ti. Relâchant subitement l'étreinte par laquelle jusqu'alors il s'était tenu collé à la tige (fu peuplier^ il coula du haut en bas plutôt qu'il ne descendit^ et arriva à terre avec une rapidité si foudroyante qu'on eût dit la chute d'un aérolithe.
Au moment où le taillandier^ aveuglé et étouffé parla fumée^ les cheveux enflammés comme la queue d'une comète^ les mains sanglantes et les habits brûlés en plusieurs endroits^ se roulait sur le sol en rugissant de douleur^ un jet d'eau^ sorti de la pompe et dirigé par Toussaint Gilles; l'inonda de la tête aux pieds assez à temps pour lui sauver une partie de ses cheveux.
— Maintenant que Pic^det est éteint^ s'écria le capitaine^ sauvons l'arbre de la liberté ; allons^ ferme I de l'ensemble et du poignet !
En parlant ainsi^ Toussaint Gilles braqua sur le peuplier le tuyau mobile dont il s'était réservé la manœuvre^ et ses aides se mirent à pomper avec ardeur; mais avant que le moindre filet d'eau fût arrivé à sa destination^ les travailleurs virent^ avec une surprise mêlée d'effroi^ la pompe se soulever entre leurs mains et tomber lourdement de côté en répandant sur leurs jambes le liquide qu'elle contenait.
Tous les yeux se fixèrent avec ébàhissement sur M. de Vaudrey, qui venait d'arriver à Timproviste, et dont le poignet herculéen avait accompli ce tour de force.
Le gentilhomme campagnard paraissait parfaitement calme^ mais son teint était animé et son front mouillé de sueur^ ce qui semblait indiquer qu'il avait marché fort vite.
A quelques pas , le fidèle Rabusson se tenait immobUe dans une attitude martiale; d'une main il serrait avec force un bâton noueux plus semblable à une massue qu'à une cann/e^ de l'autre il menait en laisse Sultan^ le monstrueux chien de garde du baron.
Cn silence de stupéfaction régna pendant un instant; enfin Toussaint Gilles prit la parole.
— Qu'est-ce que cela signifie ? demanda-tril d'une voix tremblante de courroux.
— Il me semble que c'est facile à comprendre^ répondit froidement M. de Vaudrey.
— Pourquoi renversez-vous notre pompe
— Pour vous empêcher de pomper.
— Et pourquoi voulez-vous nous empêcher de pomper?
— Parce que ce n'est pas à ceux qui ont mis le feu de réteindre ; il vous a plu de voir brûler ces colonnes de bois, il me plaît à moi de voir brûler ce peuplier.
— Relevez la pompe ! dit le capitaine à ses compagnons d'un air impérieux ; nous verrons si l'on osera encore la renverser.
— Et moi je vais voir si l'on osera la relever quand je le défends ! répondit le bai^on en croisant tranquillement ses bras nerveux sur sa vaste poitrine.
Un long murmure se fit entendre ; mais aucun des assistants ne bougea.
— Lâches ! s'écria Toussaint Gilles en lançant à ses amis un regard furieux; un seul homme vous fait donc peur?
— D'abord ils sont deux, dit à l'un de ses voisins le prudent Laverdun, et deux qui en valent dix, sans compter leur monstre de chien qui a la réputation d'étrangler les loups d'un seul coup de mâchoire.
-— Monsieur Toussaint Gilles, dit le baron avec un sourire moqueur, lorsqu'un chef donne un ordre et qu'on ne lui obéit pas, savez-vous ce qu'il doit faire?
— Je n'ai pas de conseils à recevoir de vous I s'écria le capitaine d'un ton brutal.
— 11 doit exécuter son ordre lui-même, reprit M. de Vaudrey toujours impassible.
— C'est ce que je vais faire, dit Toussaint Gilles en s'avançant brusquement.
Au moment où l'aubergiste se baissait vers la pompe, le
baron )e saisit par le collet de son habit 'et le contraignit de se redresser.
— Monsieur Toussaint Gilles > lui dit-il alors, écoutezmoi ; vous êtes un méchant drôle, et vous avez besoin d'être corrigé ; c'est moi qui me charge de ce soin.
— Me corriger ! s'écria le capitaine en se débattant entre les mains puissantes qui venaient de le saisir, aussi vsûnement que se débat un lièvre sous les serres d'un aigle.
— On étrangle le capitaine 1 défendez le capitaine! s'écrièrent plusieurs des spectateurs ; mais là se réduisit le secours qu'ils portèrent à leur chef, tant la colossale apparence du vieux militaire et sa vigueur non moins connue que son courage intimidaient les plus hardis.
Gnutherot seul, brave par tempérament et d'humeur batailleuse, vint en aide à son ami; mais à l'instant où il s'élançait sur M. de Vaudrey, Rabusson lui barra le passage.
— Un contre un ! dit l'ancien maréchal des logis; si tu as envie d'être battu, me voilà.
— Tu as un assommoir et un chien, répondit le boucher, moi, je n'ai que mes poings.
— C'est juste.
Avec une générosité qui touchait à Timprudence, Rabusson fourra son bâton noueux entre les mâchoires du dogue adquel il dit impérativement : Garde-moi ça. Sultan^ et ne bouge pas !
Se redressant alors et regardant le boucher d'un air de défi :
— Maintenant, lui dit-il, en veux-tu tâterî
— Tout de suite répondit Gautherot en se mettant en garde avec l'aplomb d'un boxeur expérimenté.
Le cercle qui s'était formé autour du baron et du ca]»taine s'agrandit pour laisser le champ libi'e aux deux nouveaux antagonistes.
Après quelques évolutions préliminaires Gautherot prit l'offensive.
LE GSNTaHOlIME GAHPAGNAIIB. 6.1
— Pare-moi celle-là^ dit-il en portant à son adversaire un coup capable d'assommer un veau.
Rabusson para du bras gauche et riposta par une gour* made si bien dirigée et si rudement appliquée que le boucher^ atteint en plein visage^ tomba à la renverse^ le nez et la mâchoire en sang.
Quoique Gautherot comptât de nombreux amis parmi les émeutiers et qu'en ce moment il fût en quelque sorte leur champion^, des rires bruyants saluèrent sa chute^ et tous les regards se fixèrent sur le vainqueur avec une sorte d'admi*ration ; car la faveur populaire^ toujours prête à abandonner le héros qui tonâ)e^ tient rarement rigueur à celui qui triomphe.
Un incident inattendu accrut en ce moment la confusion de cette scène orageuse.
Excité par les cris de la foule et par la lutte dont il venait d'être témoin^ Sultan oublia sa consigne y laissa tomber de sa gueule l'espèce de massue confiée à sa garde^ et sans avertissement préalable^ sans pousser un seul aboiement, il s'élança d'un bond furieux sur le premier individu qui lui tomba sous la patte et sous la dent; cette victime de la fatalité^ ce fut l'épicier Laverdun.
En toute circonstance, l'honorable vice-président du club de Châteaugiron eût été complètement hors d'état de lutter contre un dogue gros comme un lion et presque aussi formidable; mais en ce moment, assailli à l'improviste et pétrifié, de terreur, il n'essaya même pas de se défendre; aussi le vit-on bientôt, pâle comme un mort et à moitié étranglé, rejoindre sur le carreau son ami Gautherot, qui, tout étourdi de sa chute, n'avait fait encore aucun mouvement pour se relever.
Pendant ce temps, M. deTaudrey adressait l'admonestation suivante au capitaine Toussaint Gilles, qui faisait d'inutiles efforts pour se dégager de ses mains :
— Je connais les propos que vous tenez depuis longtemps
contre moi et contre mon neveu^ monsiem* Taubergiste^ et jusqu'ici je me suis contenté de les mépriser; mais maintenant^ non content d'aboyer , vous vous mêlez de mordre^ ^ voilà ce que je ne permettrai pas. Rappelez-vous donc ce que je vais vous dire : pour aujourd'hui je vous fais grftce, mais ne recommencez pas si vous tenez à conserver vos moustaches et vos oreilles.
En parlant ainsi^ H. de Vaûdrey fit perdre l'équilibre à Toussaint Gilles par une secousse irrésistible^ et l'envoya rouler sur le carreau près de Gautherot et de Laverdun.
Des cinq principaux clubistes^ trois en ce moment étaient étendus côte à côte sur la poussière ; le quatrième, flambé comme un poulet qu'on prépare pour la broche^ se trouvait hors de combat; enfin le greffier Vermot^ qui complétait ce quintette politique^ avait depuis longtemps quitté le champ de bataille.
En voyant la déconfiture de leurs chefs^ les émeutiers, loin de songer à les venger^ commencèrent à se regarder les uns les autres d'un air interdit.
— Messieurs les bourgeois dé Châteaugiron^ dit alors M. deTaudrey ^n promenant sur la foule un regard plein d'une assurance Monique et dédajgneuseje vous remercie, au nom de mon neveu^ d'avoir mis le feu à cet arbre ridicule qui obstruait l'entrée de son château; vous l'aviez planté, c'était à vous de le brûler.
— On nel'apasfaitexprès^ditnaïvementun des assistants.
— Nous en planterons un autre^ ajouta une voix partie des derniers rangs.
— A la même place? démanda le oaron.
— Oui^ à la même place^ répondit la même voix.
— En ce cas ^ je vous prie de m'inviter à la cérémonie, reprit M. de Vaudrey avec un flegme imperturbable; plusieurs d'entre vous me paraissent avoir des notions peu exactes sur le respect dû à la proprité d'autrui^ je mei charge de compléter sur ce point leur éducation.
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En ce moment le peuplier^ dévoré jusqu'au cœur par le feu^ fit eotendre un long craquement^ se pencha lentement sur la foule effrayée et tout à coup rompit par lo milieu ; la base de la tige resta debout tandis que le tronçon supérieur tombait tout enflammé sur les débris de Tare de triomphe^ comme dans un duel^ après un boup fourré^ un des adversaires tombe expirant sur son ennemi déjà mort. • La catastrophe imprévue dont Farbre de la liberté était la victime au moment même où Fon venait de célébrer sa régénération^ causa aux assistants^ p^sablement superstitieux pour la plupart^ en dépit de leurs principes républicains^ une impression désagréable qui se traduisit par les paroles suivantes échangées à voix basse dans les différents groupes : — C'est un mauvais signe ! — Il y en aura de pinces! -t- Je ne voudrais pas être dans la peau de Toussaint Gilles! — Vous verrez que tout ceci finira mal! — Pour moi, j'en ai assez , et vous? — Moi aussi. — Je n'ai pas envie d'être couché sur le procès-verbal du juge de paix. — Ni moi non plus. — Eh bien ! si vous m'en croyez, nous nous en irons. — Vous avez raison, àllons-nous-en. — Il y a longtemps que nous devrions être partis. — Ou plutôt nous n'aurions pas dû venir. — Et autres propos semblables, qui annonçaient que l'émeute châteaugironaise était ^ définitivement entrée dans sa période de déclin.
Toussaint Gilles, Gautherot et Laverdun s'étaient relevés tous trois, mais aucun d'eux ne paraissait tenté de réclamer sa revanche. Le boucher essuyait avec un mouchoir de cotonnade son museau saignant, et semblait compter du bout de sa langue ce qu'il lui restait de dents; l'épicier, pâle comme le suif de ses chandelles, se tâtait le cou d'une main tremblante, afin de s'assurer que les crocs du terrible Sultan n'avaient pas pénétré plus avant que la cravate ; le capitaine enfin se mordait la moustache, au point de l'entamer, sans oser manifester autrement sa fureur.
Après avoir promené tout autour de lui un regard ferme
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el tranquille qui ne rencontra pas une seule physionomie disposée à le braver^ M. de Vaudrey se dirigea lentement vers le château^ suivi de Rabusson qui avait ramassé sa massue et semblait fort décidé à s'en servir au besoin, et du terrible Sultan, dont les yeux injectés de sang parcouri^ent les groupes empressés de s^ouvrir pour lui faire place, comme s'il y eût cherché un second épicier à étrangler.
A la porte de la grille, le baron rencontra Froidevaux, qui avait gardé pendant cette scène la neutralité la plus scrupuleuse.
— Monsieur Tavocat, lui ditril en réprimant un sourire qu'avaient provoqué sans doute les souvenirs de la veille, tout à rheure je vous ai vu de loin haranguant ces tapageurs pour les décider à se retirer ; je vous remercie de cette démarche au nom de mon neveu et au mien.
En dépit de sa jalousie, Georges Froidevaux n'avait pu s'empêcher d'admirer la façon expéditive dont le gentilhomme campagnard venait de mettre à la raison ks chefs de l'émeute.
— Votre intervention, monsieur le baron, répondit-il, a été tout autrement efficace que la mienne ; c'est le cas de retourner le vers de Cicéron et de dire : Cedat armis toga.
— Il est nécessaire que nous ayons une conversation sérieuse, reprit M. de Vaudrey en changeant de ton ; mais eu ce moment il faut que je parle à mon neveu. Ce sera pour demain, si vous le trouvez bon.
•— Je suis entièrement à vos ordres, répliqua Geoiges passablement intrigué.
Le baron prit congé du jeune avocatpar un geste à la fois bienveillant et moqueur, et s'adressant à l'ex-garde-chasse :
— Tu vas resUT ici avec Sultan, lui dit-il.
— Pui, mon colonel, répondit Rabusson en> prenant le dogue par sa laisse.
— Tu ne quitteras pas la porte de la grille avant que je t'aie relevé de faction*
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— Suffit^ mon colonel.
— Ces coquins ont brisé la serrure^ mais toi et Sultan vous valez toutes les serrures du monde.
— Soyez tranquille, mon colonel, personne n'entrera.
— Si quelqu'un essaie d^ forcer le passage...
— Il fera connaissance avec mon gourdin et avec les dents de Sultan ; sans compter que j'ai dans mes poches deux petits ^iboyeurs que pas un de ces farauds n'oserait regarder en face.
— Pas de pistolets ! dit le baron d'un ton sérieux : si Pon veut pénétrer dans la cour malgré toi, quelques coups de bâton bien appliqués, c'est le seul traitement que méritent de pareils drôles.
— C'est entendu, mon colonel, et vous pouvez partir du pied gauche en toute confiance, comme disent les fantassins.
M. de Vaudrey jeta un regard en arrière et reconnut qu'il n'y avait aucune probabilité qu'une nouvelle attaque fût tentée contre le château ; à part le tronc mutilé de l'arbre de la liberté, qui continuait à brûler comme un flambeau gigantesque, le feu commençait à s'éteindre, et les émeutiers, visiblement découragés, se retiraient dans différentes directions; quelques-uns même avaient déjà évacué la place.
Rabusson s'approcha du brasier, y ramassa un charbon qu'il plaça sur le fourneau de sa pipe, sans plus se presser que si la peau de ses doigts eût été de fer, et, s'appuyant contre la grille, il commença sa faction, le front tourné vers l'ennemi et le redoutable Sultan couché à ses pieds. . M. de Vaudrey, de son côté, traversa la cour d'un pas tent et d'un air pensif; au moment où il mettait le pied sur le perron, la porte du vestibule s'ouvrit, et le marquis de Châteaugiron descendit rapidement l'escalier.
Séparés depuis deux ans par une de ces mésintelligences qui éclatent parfois au sein des familles les mieux unies
Toncle et le neveu se contemplèrent un instant (Fun air contraint et irrésolu^ puis^ également entraînés par un moatement irrésistible^ ils se jetèrent dans les bras Tun de Fautre.
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