‹ Le gentilhomme campagnard (volume 3)Chapitre 26 sur 39 · LE PORTEFEUILLE · texte numérisé non relu

LE PORTEFEUILLE

Après être restés deux ans sans se voir, le baron de Vaudrey et le marquis de Châteaugiron éprouvaient, à un degré presque égal, le besoin de se parler sans témoins et d'avoir une explication décisive au sujet des griefs plus ou moins sérieux qui pendant si longtemps les avaient désunis.

Le château était entièrement évacué, et le désordre avait atteint cette période déclinante pendant laquelle la plus sage conduite à tenir est de laisser les perturbateurs se disperser d'eux-mêmes.. Héraclius, d'ailleurs, venait de prendre des mesures énergiques pour repousser au besoin toute nouvelle agression ; par ses ordres la plus grande partie de ses domestiques, un peu rassurés et armés jusqu'aux dents, avaient établi un poste militaire dans le vestibule, véritable clef de la position, d'où il était facile de tenir en échec les émeutiers, dans le cas où ils auraient tenté une seconde attaque.

Tranquille de ce côté, le marquis conduisit M. de Vaadrey dans son cabinet.

— Mon cher oncle, lui dit-il alors en lui serrant de nouveau la main avec une respectueuse effusion, permettezmoi de vous remercier encore; vous ne sauriez croire à quel point votre démarche me pénètre de reconnaissance. Il y a si longtemps que je désire de redevenir pour vous ce que j'étais autrefois ! et ma femme ! combien elle va être heureuse de vous voir !

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Le baron^ dont la physionomie était redevenue sérieuse^ prit un fauteuil et fit signe à son neveu de s'asseoir. •

— Écoute, lui dit-il : tout à Theure, du haut de ma terrasse, y si aperçu ce qui se passait ici ; Finsolence de ces drôles qui semblaient vouloir mettre le siège devant ton château a ému dans mes veines le vieux sang de Châteaugiron, et je suis venu...

— Seul ? interrompitHéraclius; je vous reconnais bien là.

— Je n'avais qu'un mot à dire, et Châteaugiron-le-Vieil descendait eu masse pour mettre à la raison tes bourgeois, mais je n'ai pas voulu donner un nouvel aliment à l'antipathie qui existe déjà entre les deux villages; j'ai donc défendu à mes paysans de bouger ; d'ailleurs je n'avais pas besoin d'eux. '

— Il me semblait avoir vu tout à Theure, à la porte de la grille, votre garde-chasse.

' — Oh ! Rabusson a ses privilèges ; je ne me serais pas avisé de lui défendre de me suivre, car il est certain qu'il ne m'aurait pas obéi.

— C'est un garçon dévoué.

— Un cœur d'or et un bras de fer. Ce pauvre Rabusson ! laisser son colonel marcher seul à l'ennemi : il se serait plutôt jeté du haut de nos rochers, la tête en bas... Je suis donc venu, et en te voyant, par un premier mouvement dont je n'ai pas été le maître, je t'ai tendu la main...

— Vous en repentez-vous? demanda le marquis avec une sorte d'anxiété.

— Je ne dis pas cela". Le premier mouvement est toujours le meilleur, et je n'ai nul regret d'avoir suivi le mienj mais ne crois pas cependant que dès à présent tous mes (çriefs soient oubliés. Pour que notre réconciliation soit complète et sans arrière-pensée, il faut m'expliquer ta conduite et te justifier, si c'est possible.

Ghâteaugiron sourit faiblement^ comme s'il se fût attendu à ces paroles.

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*- Me justifier 1 dit-il; je suis donc accusé )

— Oui. t

— Par qui î

— Par tes actes.

— Je suis prêt à vous les soumettre tous, et quélctue sévérité que semble m'annoncer en ce moment votre physionomie^ je ne veux pas d'autrie juge que vous.

U. de Vaudrey garda un instant le silence et parut hésiter à poursuivre l'explication qu'il venait de provoquer.

— Parlez^ moû oncle, reprit Héraclius d'une voix ferme; vous me dites que je suis accusé ; j'ai lieu, moi, de me croire calomnié.

— Calomnié?

— Oui, mon oncle ; et comme ïa calomnie est venue jusqu'à vous, comme c'est à vous surtout qu'elle s'est adressée, comme depuis trop longtemps elle a réussi à nous désunir, il est temps enfin de la mettre en présence de la vérité. Ainsi donc veuillez me répondre. Que me reprochez-vous ?

— Trois choses, répondit gravement le vieux gentilhomme : une séduction, une mésalliance. Je ne nommerai pas la troisième, car elle n'est pas accomplie^ et j'ose encore espérer qu'elle ne le sera jamais.

— Si vous le permettez, nous épuiserons d'abord le premier grief, dit Châteaug'ron avec une inflexion de voii pleine d'ironie. Ainsi donc, je suis un séducteur? Voilà qui me relève un peu à mes propres yeux, car jusqu'à présent je croyais avoir joué, dans le roman auquel vous venez de faire ^lusion, un rôle beaucoup moins flatteur pour mon amour-propre.

— Je parle sérieusement, et ce persiflage est déplacé.

— Si je persifle, c'est à mes dépens ; lorsque vous me traitez de séducteur, ne puis-je repousser cette accusation en déclarant humblement que je ne me reconnais de droit qu'au titre de dupe ?

Le gentilhomme campagnard. ti

— Je te répète que ce ton de sarcasme est de mauvais goût^ quoiqu'il puisse être fort à là mode parmiles imitateurs de Lovelace.

Cbâteaugiron sourit^ mais dans ce sourire il y avait au moins autant d'amertume que de moquerie. ,

— Cette fois, dit-il, je ne contesterai pas la justesse de Fépîthète ; il est certain que, sous un rapport du moins^ je ressemble tout à fait au héros de Richardson.

— Sous un rapport ?

— Sans doute ; mademoiselle de La Gennetière, ou plutôt madame Grandperrin ne se nomme-t-elle pas Clarisse?

Le baron fronça les sourcils et arrêta sur son neveu un regard sévère.

~ J'ai été jeune comme un autre, lui dit-il, plus que beaucoup d'autres même ; j'ai eu des maîtresses, j'ai fait des folies ; en un mot, je n'ai pas le droit de me poser en professeur de morale ; mais du moins je n'ai à me reprocher le malheur de personne ; voilà pourquoi je ne suis pas en ce moment à la hauteur de ton bonie ; voilà pourquoi la légèreté dérisoire avec laquelle tu viens de prononcer le nom d'une femme que tu as perdue me semble cruelle et indigne d'un homme d'honneur.

— Ainsi madanie Grandperrin m'accuse de l'avoir perdue et d'être la cause de son malheur?

— Oseras-tu nier que cela soit vrai?

— Oui, mon oncle, je l'oserai, et si vous me permettez de rectifier des faits étrangement altérés...

— Les faits, les voici, interrompit brusquement M. de Vaudrey; une jeune fille vivait innocente et heureuse, tu Fas séduite, puis tu l'as abandonnée ; histoire vulgaire, sans doute, mais les torts des autres n'excusent pas les tiens. Manquait-il dans le pays de femmes sur qui tu pusses exeiv cer tes talents de séduction ? Ne pouvais-tu respecter cellelà qui aurait dû être sacrée pour toi, car elle était la fille de mon meilleur ami^ et tu ne l'ignorais pas? Mais non>

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rim ne t's arrêté^ ni le nom honorable d'une famille alliée à la nôtre^ ni la certitude de nl'affliger^ ni le deuil de son père quelle portait encore, ni la pensée des larmes auxquelles tu vouais sa vie ; tu Pas donc séduite, sans Faimer peut-être.

— Sans l'aimer ! s'écria Héraclius avec un accent si profond qu'il porta une conviction instantanée dans Tesprit de M. de Vaudrey.

— Eh bien ! reprit ce dernier, puisque tu Taimais, pourquoi l'abandonner ?

— Pourquoi ? n'exigez pas que je vous le dise.

— Qu'ai-je besoin de tes aveux ? Pour l'avoir trahie comme pour l'avoir séduite, je sais que tu ne manques pas d'excuses. N'était-elle pas belle ? n'était-elle pas pauvre ?

— C'est donc à un vil motif d'intérêt que vous attribuez le parti que j'ai dû prendre^

— Quelle autre raison aurait pu te le dicter?

— Je vous le répète, mon oncle, ne m'interrogez pas sur ce point.

— Je n'ai pas • besoin de t'interroger pour lire dans ton cœm*. Si mademoiselle de La Gennetière avait été riche, certes, tu ne l'aurais pas trouvée indigne de devenir ta femme; mais elle n'avait pas de fortune...

— Eût-elle eu tous les trésors du monde, interrompit énergiquement Héraclius, jamais je ne l'aurais épousée,

— Eh quoi! reprit M. de Vaudrey avec un sourire de dédain, es-tu donc de ces hommes rigides qui écrasent une femme sous le poids de la faute qu'ils ont fait commettre ?

— Si j'avais cru devoir une réparation, soyez- sûr que rien ne m'eût empêché de l'offrir; mais si je ne suis pas de ces hommes rigides dont vous venez de parler, je ne suis pas non plus de ces hommes débonnaires qui acceptent la responsabilité des péchés d'autrui.

— Que veux-tu dire ?•

— ^ Ecoutez-moi, mon oncle, répondit le marquis d'un

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ton sérieux et assuré^ il est des circonstances délicatei^ où le i»*emier devoir d'un honnête homme est de se taire^ dûtil voir interpréter contre lui son silence ; depuis deux ans<» j'ai conformé ma conduite à ce principe^ je me suis tu ; aujourd'hui méme^ quoique ma réserve ait déjà donné lieu à bien des imputations fausses et injurieuses^ je me tairais encore si j'avais à répondre à tout autre qu'à vous; mais si je m'inquiète peu de l'opinion du vulgaire^ Une saurait en être ainsi de la vôtre. Votre estime m'est trop précieuse pour que je puisse consentir à y, renoncer, et ne la perdrais-je pas à jamais, si cet entretien vous laissait le moindre doute siu* le droit que j'ai eu d'agir comme « je l'ai fait? Ma délicatesse, mon désintéressement, ma loyauté, mon honneur, enfin, sont révoqués en doute par vous, sur la foi d'une accusation qu'il m'est pénible d'avoir à combattre, mais que je ne puis plus laisser sans réponse. Je parlerai dope, puisqu'on m'y force.

— Parle; je ne demande qu'à te voir atténuer tes torts.

— Ce ne sera pas une atténuation, mais, je l'espère, une justification.

— C'est impossible ; mais explique-toi.

— Je vois que madame Grandperrin vous a fait des aveux.

— Superflus, car j'avais déjà deviné; mais enfin Famitié qui me liait à son père et que je lui porte depuis son enfance a gagné sa confiance, et dans un de ces moments où le cœur qui souffre a besoin de s'épancher, elle m'a tout dit.

— Non, elle ne vous a pas tout dit.

— Quand je dis tout, reprit le gentilhomme campagnard avec un sourire involontah*e, je ne prétends pas affumer qu'il n'y ait pas eu par-ci par-là quelque petite réticence : sans cela elle ne serait pas femme. .

— Vous ne comprenez pas, mon oncle.

— Alors, explique-toi. ,

— Madame Grandperrin n'a pas pu tout vous dire, car elle-même ne sait pas tout.

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