II
— Gonmient^ elle ne sait pas tout !
— Non^ car si elle avait su ce qne ses accusatioi» imprudentes vont me porter à vous révéler^ elle n^aurait eu garde de vous chdsir pour confident.
— Pourquoi un autre phitôiqûe moi?
-— Ni vons^ ni un autre; EileiHirait-souff^ en sileâceét pleuré en silence^ à supposer toutefois qu^elle ait en effet souffert et pleuré.
' — Héraclius^ dit le baron avec un sccent d^impatienee; est-ce en recommençant ces' froids sarea^es que tu prétends te justifier ? Si tu veux que je t'écoute^ plaide ta caose^ il est temps.
— Je m'explique donc malgré moi^ et seulement parce que vous l'exigez. Ce fut, il y a quatre ans, pendant votre voyage d'Orient, que je vis mademoiselle de La Gennetière pour la première fois. La maladie de langueur dont mon père devait mourir m'avait rappelé depuis quelque temps à Châteaugiron ; nous y vivions d'une manièi^ aussi triste que solitaire. Mon père^ à qui la révolution de Juillet avait enlevé la pairie qu'il comptait me transmettre, ne pouvait prendre son parti de ce revers; moi-*même, arrêté dans ma carrière, car, auditeur au conseil d'État, j'avais à votre exemple donné ma démission,, je ne me voyais pas sans regrets réduit à la perspective de végéter indéfiniment dans un petit coin du Charolais, tandis que jusque-là, le sort semblait m'avoir appelé à prendre ma part des plaisirs de Paris, et à jouer un rôle sur la scène politique. En songeant au frac de pair de France, je prenais en blaine la veste de gentilhomme campagnard.
— Et tu avais tort, interrompit M. de Vauàrey, c'est im costume fort commode au physique et fort salubre au mo* rai ; depuis que je l'ai franchement adopté, je* neregrette plus mon uniforme, et si mon frère av^it eu le bon e^rit d'en faire autant, si au lieu de se consumer en regrets stériles^ il s'était mis à jouer philosopbi^enieBFt au pairagn*
LK CffinTiLBMini GAUPAGICARD. 95
coltenr comme je joue nxu-^mèsie au soldât; laboureur^ il aurait vu la santÀ revenir avec leealmede reiq)rit^ et peut=* être en ce moment vivrait-il encore !
— Mon père n'avait ni votre lésigui^ion ni votre énergie^ et^ je dois Pavouer^ ces deux vertus me manquaient également; je menais donc une vie fort monotone^ àans autre distraction que la chasse^ car4a mriadie de mon pè<e et surtout i'ei^pèce de misanthropie qui avait altéré la bonté natu^ relie de son caractère, nous privaient des ressources, fort médiocres d'ailleurs, qu'aurait pu nous offrir la société de quelques-unes des familles du voisinage. Ce fut dans ces circonstances que mademoiselle de La Gennetière et sa tante, après avoir habité Paris pendant quelques années^ viàrent s'établir dans leur maison de campagne à un quart de lieue d'ici« ^
-^ Plût à Dieu qu'elle n'^y fût jamais^ venue !
— Oui, certes, plût à Dieu !
— Continue.
— Dans les plus brillants salons de Paris, parmi les femmes les plus élégantes et lés plus belles, j'aurais remarqué mademoiselle de La Gennetière, car vous savez s'il est possible qu'elle passe inaperçue; mais combien cette impression ne devait-elle pas être plus profonde au niilieu de cette solitude de la Tremblaîe où je la rencontrai pour la première foisi à la vue de l'enchanteresse dont le charmant visage semblât voilé par une mystérieuse mélancolie, l'ennui qui m'accablait moi-même, se dissipa soudain, l'air me parut plus vif, l'horieon plus large, la solitude...
— Bref, tu 'devins anKmreux, interrompît M. de Vaudrey, pour couper court à l'énumération poétiquement prolixe qu'inspirait à son neveu la puissances des^ souvenirs.
— Oui, amoureux, répondit avec chaleur Héraclius; ardemment, sérieusement, éperdument amoureux. Voilà pourquoi tout à l'heure, en m'entendant accuser d'avoir combiné & froid« à la manière de Lovelace, une lâche et
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perverse séduction, je n'ai pu réprimer un sourire. U y a ea séduction^ oui, sans doute, mais c^est par moi qu'elle a commencé.
— Soit; tu Taimais, je te orois; alors, pourquoi ne pas répouser ?
^ C'était mon désir le plus vif, mais mon père n'eût jamais consenti à le satisfaire. Un riche mariage lui paraissait la seule chose qui pût m'indemniser de la pairie perdue ; son projet dans les derniers moments de sa vie, sa pensée de tous les instants était de me faire épouser mademoiselle de Morange. «
— C'est-à-dire deux cent mille livres de rente ; je comprends que la pauvre Clarisse avait peu de chances de lutter contre une héritière de ce mérite. Mais enfin, il y a trois ans que mon frère est mort, et il n'y en a que deux que tu as quitté Chàteaugiron; pendant une année tout entière, ta es donc resté maître absolu de tes actions; ton dessein d'épouser Clarisse était alors si bien arrêté, qu'à mon retour tu m'en fis part, et je donnai à ce projet l'approbation la plus complète; car il m'eût été doux de saluer du titre de nièce la fille de mon vieil ami La Gennetière. Quelle cause soudaine et jusqu'à ce jour inexpliquée, a pu te décider à violer tes promesses, et à abandonner une femme de cette éducation et de cette naissance, avec une brusquerie brutale et cruelle qu'un clerc d'avoué eût rougi d'employer pour rompre une liaison éphémère avec la dernière desgrisettes.
— Un clerc d'avoué ! répéta le marquis dont les lèvres se contractèrent sardoniquement; le hasard a d'étranges à-propos !
— Quels à-propos?
— Sans vous en douter, vous venez de répondre à votre question.
— Je ne te comprends pas. ^
— Vous m'avez de^iandé la cause d'une rupture »
LB GENTILHOMME CAMPAGNAKD. 7t
brusque et^ selon vous^ si cruelle; eh bien! je dois Tavouer ma profonde humiliation^ cette cause n'est autre chose qu'un clerc d^avoué.
A cesmots^ prononcés avec une affectation de persiflage souslaquelle perçait le ressentiment^ Héraclius se leva^ et alla ouvrir un meuble de Boule posé en face de la cheminée; après avoir déplacé un des tiroirs^ il pressa un ressort secret^ et tira d'un double fond un portefeuille qu'il contempla un instant en silence.
Par un mouvement où se retrouvait la prudence de l'ancien militaire^ habitué par état à prévoir les surprises et à s'en garantir^ H. de Yaudrey se leva à son tour^ et alla pousser les verrous aux portes du cabinet.
— - Ce sont ses lettres? dit-il ensuite à demi-voix en se rapiH^ochant de son neveu.
— Ses lettres^ une boucle de ses cheveux^ son portrait^ tout ce que j'ai d'elle.
— Quoi ! tu n'as rien brûlé ?
— J'aurais dû le faire sans doute.
— Oui; conserver ces gages d'une ancienne liaison^ maintenaât que tu es mariée c'est offenser deux femmes à la fois.
— Etparmi ces deux femmes^ il en est une que je ne puis offenser sans ingratitude^ car elle m'aime^ celle-4à^ et ne m'a pas ^ompé : j'ai donc eu tort; mais que voulez-vous ? poursuivit Châteaugiron avec un accent de triste moquerie^ en dépit de son cœur de bronze et de sa noire scélératesse^ Lovelace n'a pas encore eu la force de se résigner à ce sacrifice.
— D faudra pourtant qu'il s'y résigne aujourd'hui même, reprit le baron d'un ton ferme ; tu vas me remettre ce portefeuille.
— Madame Grandperrin vous a donc chargé de le récla* mer ? xépondit Héraclius en fixant sur son oncle un regard perçant. ^
ti (KinnaB m ai. m ttntHAUB.
— Oui.
— Et voilà sans doute l'unique cause de voire visitet -* Due des causes^ mais non Timique. . ■
Le marquis baissa la tète d^un mrtôv^niL. .
-* Je crois comprendre^ dit^il au bout ^nm ittstant anrei la plus mordante ironie; naadame Grandperrm acaeqds depuis son mariage la prudence qui lui miaDqittîbfHitoefotfl^ et ridée que je possède son portrait et une trefitfiffîe^ito lettres de sa main lui cause une decesinqiiiétaiijesëtH^ qpelles les fenunes expérimentées ne s'exposenttpfais.' ^
-— Ta conduite passée ne Anl a-l^eiteipas^ donné le «(boil de tout craindre Y « ♦ > / .
— Et que peut-elle craindre ? s'écria inq>étueusemeixt Chftteaugiron ; que je ne sois un làdie et un misérable ?t|oe je n'abuse^ par je ne sais quelle ignoble vengéanée^ (f 9ff dépôt confié jadis à mon amour et à mon honkieiu*lEst<» là ce qu'elle craint î ' ^ ' ^' « *
— Elle sait que tu ne Taimeé pliisv et sa confiaBce..^ ^ Eh bien ! s'il est vrai que mon amour a été brisé,
brisé par elle^ entendez-vou», mon honneur' reste dumoins, et il me semble que ce devrait être assez pour i^.- vâfôurer.
— C'est ce que je lui ai dit.
' — Et elle ne vous a pas cru^ ; « . .
— Quelle est la femme trahie qui ne devienne défiante?
— Elle ne vous a pas cru quand vous lai avez parié de mon honneur? Au fait^ pourquoi m'en étonner! vmB croiràis-je^ moi^ si vous me parliez de sa vertu ?v..'
— Héraclius!...
— Voilà donc ton dernier mot, passion si poétique et si pure à ta naissance ! poursuivit Châteaugiron avec un rire plein d'amertume ; voilà le terme tristement vulgaire oà devaient aboutir tant de réves^ tant d'espérances^ tant de se^ ments ! la défiance^ ta haine, le tnré{»'is t car je Juge de ses sentiments pour moi par ceux qu'elle même m'inspire/ei' pour lire dans son cœur je n'ai besoin que d'interroger le
mien. Autrefois nous appelions cela de la sym^^athie 7 aujourd'hui^ quel nom donner à cette mutuelle aversion ? Sans doute Tamour ^st une belle fleur^ et son parfum est doux^ mais si on Tarrache^ quelles racines hideuses !
— J'ai eu quelques ÈmowtÈ anàchééà: dan^; ma Tie> dit M. de Vaudrey d'un ton de bonboqiie^ maisje n'ai jamais trouvé ces hideuses racines dont tu parles. Bien loin de prendre en haine une femme parée que je n'étais plus son amant^ je m'arrangeais toujours de manière à i*ester son amî.
— C'est que vous ne l'aviez jamais aimée.
— Gomment ! parce que je ne la détestais pàs^ c'est que je ne l'avais jamais aiméîe ! tu te moques de moi ! Hais il ne s'agit pas de réfuter tes paradoxes. Cette correspondance et ce portrait ne doivent pas rester plus longtemps entre tes mains^ et tu vas me les remettre.
Châteaugiron ouvrit le portefeuille où ilprit une lettre qui.se trouvait séparée des autres> et après ravoir refermé il le présenta sans mot dire à son oncle.
— Pourquoi gardes-tu cette lettre? lui demanda celui^îi ; est-ce qu'elle n'est pas da Clarisse t
!— :OhI si; c'est bien elle qui l'a écrite, répondit Héra- ' clius d'une voix sourde.
— Alors, donne-la-moi ; la restitution doit être complète je l'ai promis.
— Cette lettre ne fait pas partie de la correspondance que vous êtes chargé de réclamer.
— Cependant tu dis qu'elle est de Qarisse t
— Oui; mais ce n'est pas à moi qu'elle était adressée.
— Raison de plus alors pour la lui rendre.
— Ce serait une vengeance trop cruene.
— Une vengeance? ,
— Vous en jugerez tout à l'heure.
Le baron regarda le portefeuille que son neveu venait de lui remettre.
— Tu ^e jures^ ditril^ que toutes les lettres qu'elle t'a écrites sont là ?
— Toutes sans exception^ je vous en donne ma parole 1 — Bien.
H. de Vaudrey prit sur un oureau un carré de papier dont il fit une enveloppe, et, après y avoir enfermé le po^ tefeuille, il alluma une bougie.
— Ton cachet 1 di1>-il alors au marquis.
— Je reconnais là votre délicatesse chevaleresque, mais la précaution est tout à fait inutile, et je ne saurais m'y asr socier sans vous faire injure.
— Il ne s'agit pas ici du plus ou du moins de confiance que tu peux avoir en ma discrétion.
— Craignez-vous donc que cette confiance ne soit pas partagée par la personne à qui vous devez remettre ce po^ tefeuille?
— Toutes les femmes sont civieuses, et elles ont peine à se persuader que nous soyons nous-mêmes complètement exempts de ce petit défaut. Si Clarisse pouvait supposer que j'ai lu ces lettres, elle, ne me verrait plus sans rougir, et voilà ce que je veux lui épargner, car je l'aime.
Au lieu de répliquer, le marquis apposa son cachet sur l'enveloppe.
— Maintenant, dit M. de Vaudrey en mettant le portefeuille dans sa poche,, parlons de cette lettre que tu gardes; si je ne me trompe, elle a eu une influence sérieuse sur ta conduite.
— En la lisant pour la première fois, j'ai été sur le point de me brûler la cervelle ; mais aujourd'hui je la bénis, car elle m'a préservé d'un malheur qui eût ^té irréparable.
— Quel malheur?
— D'être le mari de cette femme.
— Héraclius, ce langage...
— Ecoutez ce qu'il me reste à vous apprendre, et quand vous saurez tout, soyez juge entre elle et moi.
us GENTILHOmni CAMPAGNARI^. 81
EXPLICATIONg.
Mon père était mort depuis plusieurs mois^ poursuivit le marquis de Châteaugiron; je me trouvais^ ainsi que vous Tavez dit^ le maître absolu de mes actions^ et j'étais d'autant plus décidé à épouser mademoiselle de La Gennetière^ qu'à votre retour vous aviez complètement approuvé ce projet de mariage. Un de ces incidents vulgaires, pour ne pasdire ignobles, qui jouent parfois un si grand rôle dans le drame domestique, une femme de chambre renvoyée, changea ma résolution, moti avenir , ma vie. Un jour je reçus sous enveloppe la lettre que voici ; un grossier commentaire, destiné à m'expliquer ce que j'y pourrais trouver d'obscur, l'accompagnait. C'était un procédé infâme, une lâche et abjecte vengeance dç servante congédiée; mais vous le savez, mon code, une pierre pour être souillée de boue ne vous blesse pas moins; je fus donc frappé au cœur, et pendant quelque temps le désir de la vengeance me défendit seul contre la pensée du suicide.
— Que contenait cette lettre? demanda M. de Vaudrey, en se mordant les lèvres involontairement.
— De tendres protestations , des paroles d'amour semblables à celles qui m'avaient enivré si souvent; mais cette fois ce n'était pas à moi qu'elles étaient adressées.
— Trahi?
— Dans le passé , sin,on dans le présent; et quel est le cœur sincèrement amoureux qui ne soit pas jaloux du passé?
r— ^insi Qarisse..t
• n cnmoft m ch. m bbmaed.
— Avait été la maltresse d'un autre^ en dépit de seà 8e^ nients de n'avoir jamais aimé que moi.
— E^-tu sûr de ce que tu dis là ?
— J'aurais donné la moitié de ma vie pour pouvoir ' douter; mais comment repousser une preuve écrite de sa
main?
•— Et cet autre^ tu le connais?
— De nom seidement ; un nom ignoble , un clerc d'^ voué; enfin le rival le plus odieux et le plus ri<£cuié doot puisse rougir un honnête homme.
— Oh ! les femmes ! murmura M. de Vaudrey en hochant la tête d'un air de désappointement; ni Euripide^ ni Ans* tote , ni Shakspeare , ni Holîère n'ont épuisé ce qu'il ; aurait à dire sur ce chapitre. — Ce drôle habite-t^il Châteaugiron? poursuivit-il avec un brusque changement éiûr tonation.
— Non. Ce romatt> dont je n'ai été que le continuateur ipdigne^ remonte à l'époque où ùiademoiselle de La Gennètière habitait Paris aveô sa tante. Maintenant^ mon onde; veuillez vous mettre à ma place. Insti^it comme je Tétais, devais-je me croire sérieusement engagé vis-à-vis d'une femme dont les moindres actions avaient eu pour bot iè me faire croire que j'étais son premier et son unique amour^ d'une femme dont la conduite à mon égard pouvait se résumer par ce seul mot : Mensonge ?
— Tu parles d'elle en termes bien sévères^ mais je dois avouer qu'à ta place je me serais cru libre.
— Ai-je eu tort alors de rompre et de partir?
— Je ne puis (Tire que tu aies eu tort. Lanotié^ dans la Coquette corrigée y indique la conduite à tenii^ en pareil cas :
Le brait est pour le fat, la plainte est pour le bo^; L'hoDDÔte homme trompé s'éloigna et ne 4it mol^ ^
— C'est ce que j'ai fait; je me suis éloig^ saps mot dire. Si j'avais écouté les premiers conseils de'mon tesseu-
us OBNTtLHOMIIB CAMPAGlfARO. êl
tiooeot^jejui ^^rais laissé, pour, adî^u cetjte lettre^ mais une i4ée d'hoDoeur^un reste d'apiour i^ut^tre^m'a fait reculer devaat cette.yengeance.^ • j j
. -r- Et tu dpi^t'e» féliciter aujourd'hui^ car c'est une triste et bien indjgjQe vengeance que celle q^i. consiste à appeler la rougeur de la honte sur le front de la femme qu'on a aimée
— Ce$t pourtant mon silence qui a donné lieu aux interprétations injurieuse dont ma ccH^duite est devenue l'objet; pendant près de deux ans^ j'ai passé à vqs yeux pour un sed.ttcteur sans ^fae et sanfs^ pitié| et vous avez regardé made« moiselle de.La,Gexmetière:coinme une innoce/ite victime lâchement sacrifiée à de vils calculs. . ,
-r- Ne parlons plus de cela, interrompit M. de Vaudrey; j'accepte U justification, peu doit t'importer le reste.
— Le reste, répéta Héraclius d'un air sardonique, regarde maintenant Jtt. Grandperriii ; s'il est content de son sort^ et nul doute qu'il ne le soit, car sa femme est bien séduisante^ personnej.mQi tout le premier,/n'a le plus petit mot à dire.
— Pauvre Grandperrin ! dit le baron aveoun accent de compassion auquel un ijqQperceptible sourire semblait donner un démenti , à cinquante ans passés, il a entrepris un rude labeur : une femme jeune , beUe, spirituelle^ passionnée; pauvre Grandperrin ! mais comme tii viens de le dire^ c'est son affaire.
La bougie qu'avait allumée M. de Vaudrey pour cacheter le portefeuille brûlait encore sur le bureau ; le marquis en approcha la lettre qu'il n'avait conservée jusqu'alors que pour se ji^tifier près de son oncle.
,-^ Un/instant, dit le gentilhomme campagnard en lui saisissant Jle bras; cette lettre doit, être brûlée , en effets mais auparavant j^ désire savoir le nom de Findividu à qui elle . était adressée.
- Pourquoi cela? demanda Ghàteauguron d'un air surpris.
84 (KUVftES DE CH. DK BËRNAttB.
— Voici pourquoi. Que Qarisse ait eu avant son mariage nu amant; qu^elle en ait eu deux^ c'est^ comme nous le disions tout à Theure^ Taffaire de ce pauvre Grandperrm^ et cela ne diminue pas d'un iota Taffection que j'ai toujours eue pour elle. Que diantre ! on est trop sévère pour ces pauvres femmes qui ont le malheur d'avoir le cœur sensible ! Pour ce qui me regarde , toutes les fois que leurs fautes viendront d'un caractère ardent et Don d'une âme dépravée^ je ne balancerai pas à prononcer un verdict d'acquittement ou du moins à leur accorder le bénéfice des cn> constances atténuantes. J'aime donc Clarisse aujourd'liui tout autant que je l'aimais hier; et j'éprouverais i^ véritable chagrin si^ à propos du passée la paix de son ménage se trouvait un jour détruite et sa réputation compromise.
— Que pouvez-vous craindre maintenant? Toutes les. ^ traces de notre liaison^ les seules traces je vous le jure
encore^ ne sont-elles pas dans ce portefeuille? et une fois qu'elle l'aura jeté au feu...
— Eh ! je ne parle pas de toi ; tu es un homme d'honneur^ je n'en ai jamais doutée mais tout le monde n'a pas ta délicatesse. Je parle de l'autre*.
— De l'autre ? répéta Héraclius sans pouvoir dissimuler une légère grimace.
— Oui, du premier.
— A supposer tout,efois qu'il soit lui-piême le premier, ajouta l'ancien amant de Clarisse avec le sourire amer du désenchantement.
. — Peu importe son numéro d'ordre, répliqua l'indulgent quinquagénaire; ce que je crains, c'est que notre homme ne soit un coquin capd3le de troubler le repos de Clarisse si ile hasard venait à les rapprocher : c'est pourquoi je voudrais |le connaître afin de pouvoir intervenir au besoin entre elle ! et lui.
— Comme médiateur? demanda le marquis toujours sardonique.
— Comme correcteur, s'il osait se permettre la moindre impertinence. Cette lettre n'a-t-elle pas une adresse ?
— Elle en a une, en effet, répondit Héraclius en présentant à son oncle une enveloppe, au dos de laquelle celui-ci aperçut d'abord un petit cachet armorié.
— Ce sont bien lés besants et lé dextrochère de La Gennetière, dit le baron après avoir examiné cet écusson ; imprudente ! cacheter de ses armes une lettre de cette espèce ! mais je ne vois pas le timbre de la poste. ^
— J'ai toujours supposé que Thonnéte femme de chambre qui m'a fait parvenir cette lettre Pavait dérobée avant qu'elle eût été mise à la poste, afin de s'en faire dans l'occasion une arme de vengeance contre 3a maîtresse.
— Voyons l'adresse, reprit M. de Vaudrey en retournant Fenveloppe : Monsieur Adrien Pichot.., Le nom en ^fifet n'est pas des plus nobles; 18, rwe Caumartin... Attends donc. . 48, rue Caumartin. . . ne m'as-tu pas dit que ce monsieqr était clerc d'huissier ou clerc d'avoué?
— Clerc d'avoué.
— Ce doit être ça; au numéro 18, rue Caumartin, demeurait il y a quelques années et demeure probablement * encore un avoué nommé Huguenin qui a instrumenté pour ton père et pour moi, à l'époque de notre procès avec le duc de Chérizac; c'est sans doute dans son étude que travaillait ce Pichot, et c'est là qu'il faisait adresser ses lettres, à moins qu'il ne demeurât lui-même dans la maison, ce qui est encore possible.
— Ce qui est vrai.
— D'où sais-tu cela?
— L'idée qui vous est venue m'était venue de même il y a deux ans, et, eh arrivant à Paris, mes premières démardbes avaient eu pour but de trouver ce Pichot.
— Vraiment! quelle était ton intention en le cherchant ?
— Dans les premiers moments, j'aurais été assez fou pour