‹ Le gentilhomme campagnard (volume 3)Chapitre 29 sur 39 · LES PRÉSENTATIONS · texte numérisé non relu

LES PRÉSENTATIONS

Madame de Chftteaugiron n'était pas seule dans le salon ourson mari venait d'introduire M. de Vaudrey.

Languissanunent étendue sur une causeuse^ et tenant d'une main un flacon de sels qu'elle appliquait fréquemment sous son ne2 comme si elle eût voulu prévenir un nouvel < évanouissement^ madame de Bonvalot prétait une oreille indulgente aux propos que lui débitait son fidèle sigisbée.

Langerac^ fort décidé à tirer de son égratignure le meilleur parti possible^ s'était entouré le visage d'une cravate nouée en mentonnière^ et dont la soie noire faisait valoir la nuance dorée de ses cheveux blonds. Grâce à cette adroite mise en scène^ la sensible douairière ne pouvait jeter les yeux sur lui sans se diie^ dans l'attendrissement de son cœur : a C'est pour moi qu'il a reçu cette blessure î » Remis d'ailleurs des émotions assez peu viriles qu'il avait éprouvées quelques instants auparavant^ le vicomte faisait le bon compagnon comme Panurge après la tempête^ et s'égayait fort agréablement aux dépens de l'émeute et des différents acteurs qui venaient d'y jouer un rôle. La terrible moustache du capitaine Toussaint Gilles^ la casquette de loutre du vice-président Laverdun^ la déroute du tambour des pompiers^ et par-dessus tout Théroîque perruque du vieux juge de paix, lui fournissaient le texte d'intarissables plaisanteries auxquelles madame dé Bonvalot^ en dépit de sa dolente attitude^ s'associait de temps en temps par un langoureux sourire.

Dans l'embrasure d'une fenêtre, M. Bobilier, plus vert, plus vivace, plus pétulant que jamais, tenait étroitement bloqué le maire Âmoudru. D'une main le jeune vieillard

»4. <mmm vm gh. db uuiâiBii

avait saiâ rhonnéte administrateur par on des boutcms de son habit, de manière à lui rendre la fuite impossible; de Tautre il gesticulait avec feu, en accompagnant cette panr tomime véhémente d'une mei^curiale doi^t nous nous contenterons de donner un échantiUmi.

— Votre conduite, Amoudru, est sans excuse, disait le juge de paix d'une voix basse et courroaeée; en temps de trouble, la place d'un maire est sur la place puUique et mm dans sa cave.

— Mais, monsieur Bobilier, répondait Amoudru d'mi ajr. contrit; puisque je vous dis que j'éU4s allé fair^un .iom du. o6té du pré Gibûid pour voir oui «n fi^ntJçs ti^i^yai^^de. jd: carrière; en apercevant les; flammes qui s'élevaieatiribue haut que les tourelles du chftteau, je suis revenu à toutes jambes, mais quand je auia MJwé tout étai( ^. < ,

-- C'est un conte.'Vous étiez à ]% n^airie^ ]£q s(^rtant àf^ la messe, je vous ai parfaitement aperçu ^ Tune des fenâti^. et le désordre a commencé presque aussitôt. Vous éte$ sans, excuse, vous dis-je, et dans mon ppocès-verba], je me ctoÎt. rai obligé de signaler hautement votre coupable et pus^la-r, nime inertie. Quant au fermage de laterre du marquis, n'y pensez plus, ou du moins ne comptez par sur moi pour, vous donner un coup d'épaule.

Tandis que le juge de paix indigné vitupérait ainsi l'ad» ministrateur sans énergie qui l'écoutait l'oreille basse, le curé Dommartin, assis près de madame de Cfaàteaugiron^ lui débitait îme homélie de condoléance.

Averti, au moment où il venait de se mettre à table, du désordre qui régnait devant te château, l'ecclésiastique au préalable avait achevé son repas ; précaution d'hygiène rar rement négligée par les gens de sa robe, et en cette occasion d'autant plus légitime que la grand'messe, allongée par un sermon d'apparat, avait duré jusqu'à midi, , en sorte qu'à cette heure le digne prêtre était encore à jeun.

Soit qu'à l'instar du prélat du Lutrin il éprouvât, en

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' s'asseyent à une tablé passablement servie^ ce saint respect qui rend la mastication pluslente^ soit <iu41 fût médiocre* ment tenté de commettre son sacré coract^e au rniUeii tfune populace déchaînée, habitude ou calcul enfin ^ M. Dommartin fit durer son dloer tout juste autant que dura rémeute ; mais dès que les perturbateurs se turent dispersés dans difi'érentes directions, et que les cbants pa* triotiquesnerelentirentplusque dans le lointain, il soKtît de sa cure comme Tarc-en-ciel se dessine sur les nuées aprèp un orage etse dirigea vers leohftteau, en ruariiKBit dans son cserveau une allocutiên appropriée à la circonstance.

Après avoir exprimé à la marquise .la pénale émotion, la profonde affliction, Tamère mortification que lui causaient les scènes scandaleuses qui venaient d'avw lieu, le curé s^apostrophant lui-même par une figure oratoire far milière aux prédicateurs, se demanda qudles pouvaient être les causes d^une si abominable saturnale; et l^on doit lui rendre cette justice que la réponse suivit de près Tinterro-. gation. Qui avait pu porter une partie des habitsm^ts de Chftteaugiron à de pareils excès, sinon cette philosophie ou plutôt ce. philosophisme du dix-huitième siècle qui a perverti la France, sapé par la base les croyances les plus respectables, détruit toute idée de morale et fait pénéker Tirreligion jusque dans les chaumières? L'occasion était-belle de rejeter à la tête de Rousseau et. de Voltaire les pierres lancées par les émeutiers* contre les vitreâ du château, aussi réloquent curé n'eut-il gardée. d'y manquer; mais lious de^ vous ajouter qu'il eut soin de garder quelques-uns de ses pavés les plus lourds pour lUniversité, ce foyer de corruption, cette école de pestilence, cette pépinière d'athées !

Par politesse madame de Châteaugiron semblait prêter une oreille attentive aux paroles du jeune prêtre, mais en réalité, elle était doublement distraite ; d'abord par. la. petite Pauline qu'elle tenait sur ses: genoux et qu'elle. eoîbrassait à chaque instant avec une vivacité toute maternelle, ensuite

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par rémotion dont elle ne pouvait se défendre en pensant qu'elle allait voir bientôt M. de Vaudrey^ cet oncle qu'elle désirait connaître depuis si lon(çtemps^ et dont on lui avait annoncé Tarrivée.

A la vue du gentilhomme Campagnard qu'Héraclius avait fait passer devant, après avoir ouvert la porte^ un mouvement général eut lieu dans le salon. M. Bobilier lâcha le bouton d'Amoudruet se rapprocha de la cheminée^ tandis que le maire^ si vertement sermonné^ se réfugiait dans Tembrasure d'une antre fenêtre^ comme s'il eût espéré d'y être à l'abri d'une nouvelle mercuriale. La douairière et le vicomte interrompirent leur échange de minauderies pour fixer sur le nouvel arrivant un regard curieux. Le curé se leva d'un air empressé^ mais pourtant moins promptement que la marquise^ qui^ sans attendre que son mari lui eût présenté leur oncle/ alla droit à celui-ci^ la rougeur aux joueS; le sourire sur les lèvres et la joie dans les yeux.

— Enfin ! dit-elle en lui tendant la main par un geste dont la gracieuse vivacité laissait devins un vérit^le respect.

Le mouvement de la marquise avait été si spontané^ si franc^ si cordial; elle-même^ sa petite fille sur le bras et son beau visage coloré par une douce émotion^ offrait une si charmante image de la jeune maternité^ qu'en dépit de ses préventions, M. de Vaudrey ne put se défendre d'une agréable surprise qui se traduisit expressivement sur sa mâle physionomie. Pendant un instant il considéra cette nièce à laquelle jusqu'alors il n'avait pas pardonné d'entacher de son origine bourgeoise l'arbre généalogique desChâteaugiron, avec une attention de plus en plus approbatrice, et termina son examen en portant galamment à ses lèvres la main blanche et satinée qu'il avait gardée dans la sienne.

— Est-ce là un baiser d'oncle? dit vivement Mathilde, qui en même temps retira sa main et avança son irais visage.

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-T- Ha barbe ne vous fait donc pas peur ? lui demanda le baron en souriant.

— Héraclius n'a-t-il pas aussi de la barbe?

^ — Oui, mais la sienne n'est ni rude ni grise; il est vrai que les oncles ont le droit d'être vieux.

— Us ont aussi le droit d'embrasser leurs nièces, mais il paraît qu'ils ne tiennent pas tous h l'exercer.

M. de Vaudrey prit entre ses deux mains le front de la marquise et y imprima un baiser sonore.

— Pauline, maintenant, reprit madame de Châteaugiron en lui présentant sa fille.

— Elle s'appelle donc Pauline?

— Paul n'est-il pas un de vos noms ? répondit Mathilde avec un sourire plein de finesse; oh! il faut en prendre votre parti ; vous êtes bien son véritable parrain.

De plus en plus subjugué par l'innocente coquetterie qu'inspirait à la marquise le désir de gagner l'affection d'un homme qu'elle vénérait avant de le connaître, le baron embrassa sa petite nièce; mais .celle-ci ne reçut pas cette marque d'affection aussi convenablement que sa mère l'eût désiré; en sentant sa figure effleurée par la barbe formidable qu'elle contemplait depuis un instant avec un étonnement mêlé de frayeur, Pauline se mit à pousser des cris aussi aigus que ceux par lesquels elle avait répondu la veille au terrible glapissement des cantatrices de Châteaugiron.

— Ta femme est une petite matoise qui répète parfaitement sa leçon, dit tout bas le baron à son neveu, tandis que Mathilde s'efforçait d'apaiser sa fille.

— Sa leçon, mon oncle ?

— Oui ; tu lui as appris comment elle devait s'y prendre pour apprivoiser l'ours de Châteaugiron-le-Viéil, et je dois convenir qu'elle a une manière de museler son monde tout à fait engageante.

— La trouvez-vous jolie î

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— Je serais bien difficile ; eOe est plus que jcdie^ ellôest charmante.

— Elle est bonne surtout, et je suis, sûr, que vous l'aimerez.

— Parbleu! je Taime déjà, Tenjoleuse qu'elle est. Mais tu oublies de me présenter à ta beUe-mère.

Le marquis, un peu inquiet de Taccent ironique avec lequel avait été prononcé ce dernier mot, prit son oncle par la main et le conduisit vers madame de Bohvalot, qui, en les voyant se diriger vers elle, fit le simulacre de se mettre sur son séant; mais elle retomba aussitôt en arrière comme si un pareil effort eût été au-dessus de ses forces. En réalité la douairière était loin d'être aussi abattue qu'elle voulait le paraître ; mais gardait rancune au baron, à propos de son refos d'assistesr au mariage d'Héraclius, elle trouva inutile de déranger pour lui l'attitude étudiée qu'elle avait prise sur la causeuse, et qui lui semblait d'une aisance et d'un laisser-aller particulièrement anstocratique.

<7- Madame, lui dit Châteaugiron, permèttes^moi de vous présenter M. de Vaudrey, mon oncle, dont vous m'avez entendu parler bien des fois.

Le baron s'inclina profondément, mais auparavant il avait enveloppé d'un regard perçant et lumineux la coquette sur le retour ; rides plâtrées de fard, fausses natteâ, dents postiches, toilette extravagante, ridicules de toutes sortes, rien n'échappa à cet examen impitoyable. ^ Madame de Bonvalot répondit par une inclination de tête, assez parcimonieusement mesurée, au salut, fort respectueux en apparence, .du gentilhomme campagnard; puis, les lèvres contractées par ce qu'elle appelait son sourire de duchesse, elle articula d'une voix traînante, et en appuyant sur chaque mot pour en faire ressortir toute la valeur^ 1& petite leçon que voici :

— En effet, marquis, depuis dix-huit mois que vous avez épousé ma fille et que M. le baron nous fait désirer sa visite.

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TOUS avez en le temps d'éikuméi^r à bien des reprises totta> les mérites qui le distinguent. *

- M* de Vaudrey se redressa prestement et regarda Pagres^ sive douairière avec un étonnement comparable à celui que pourrait éprouva un renard assailli à coups de bec par une poule au moment où il se dispose à la croquer.

— Madame^ dit^il ensuite en composant son visage, le reproche indirect, mais si aimable, que vous voulez bien m'adressev me comblerait de confusion si ma condaite n'a^ vait pas une excuse.

— Une excuse 1 Ah ! Monsieur 1 répliqua madame de Bonvalot, qui de nouveau {MDça ses lèvres et s'efforça de dcmna* à son regard une expression imposante.

— Oui, madame, une excuse, et j'espère que vou^ allez en reconnaître la légitimité. Veuillez considérer que le mariage de votre fille et de xtion neveu a. eu lieu à Paris, à quatre-vingts lieues d'ici ; que la présence d'un- pauvre campagnard de mon espèce n'en eût en aucune manière rehaussé la splendeur; que de plus, mes petites affaires auraient pu soiÀrir de mon déplacement; car je suis propriétaire de vignes, madame^ c'est-à-dire marchand de vin à. ma manière, comme feu H.* Bonvalot, votre époux', l'était à la sienne ; et vous devez savoir par expérience que dans un commerce, de cette nature l'absence du maître préjudicie toujours au débit de la marchandise*

Parmi les choses qui avaient le privilège d'irriter les nerf3 de madame de Bonvalot, et le nombre en était grand, une surtout lui était particulièrement désagréable, c'était toute allusion à la profession de son mari; peut-être le déplaisir qu'elle éprouvait en ces occasions n'^était-il pas exempt d'ingratitude, car à exporter en Angleterre et en Amérique les produits des vignobles de la côte bordelaise, le défunt avait honnêtement gagné plusieurs millions, dont la moitié, Içrs de la dissolution de la communauté, avait composé à sa ^veuve déjà mûre un douaire tout à fait ngeunissant. En

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entendant le baron appliquer à feu M. Bonvalot la quriification de marchand de vin dont il avait commencé par s'affubler traîtreusement lui-même^ la douairière^ oubliant son rôle de femme languissante^ s'assit brusquement^ ^ demi suffoquée de dépit ; mais au moment où elle cherchait une réplique bien foudroyante^ le regard du gentilhomme campagnard s'appesantit sur elle avec une si souveraine ironie^ qu'elle en perdit la parole ainsi que la contenance^ et n'imagina rien de mieux pour se tirer d'embarras que de retomber en pâmoison.

— Mon Dieu^ madame Bonvalot se trouve mal ! s'écria avec un intérêt affecté le baron^ qui n'était nullement dupe de ce manège ; tous ces sels ne sont bons qu'à agacer les nerfs ; quelques gouttes d'eau jetées au visage^ voilà Je seul remède efficace.

Tremblant pour son rouge si clairement menacé par la perfide insinuation de l'homme qu'elle regardait dès lôrs comme un ennemi mortel^ madame de Bonvalot entr'ouvrit les yeux et déclara d'une voix éteinte qu'elle se trouvait mieux^ et que par conséquent^ le charitable secours qu'il était question de lui administrer devenait tout à fait inutile.

Pendant cette courte scène^ la marquise avait adressé au vieux gentilhomme un regard éloquent qui contenait une muette prière, mais qu'il feignit de ne pas apercevoir ; presque aussi contrarié que sa femme, Châteaugiron essaya une diversion.

— Mon oncle, dit-il en touchant le bras du baron^ nos présentations ne sont pas finies.

M. de Vaudrey se retourna.

— Le vicomte de Langerac, un de mes meilleurs amis,, reprit Héraclius.

— Langerac comme moi, dit M. Bobilier entre ses dents, assez distinctement toutefois pour <|ue le baron, près duquel il se trouvait, pût l'entendre.

Un peu surpris, M. de Vaudrey porta les yeux sur le

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jeune homme bloud qui s'inclinait devant lui d'un air de politesse empressée^ et au lieu de lui rendre son salut^ il le contempla un instant si fixement^ que Langerac, choqué ou embarrassé de se voir Tobjet d'une observation si tenace^ interrompit brusquement ses révérences.

— Monsieur^ lui dit le baron sans cesser de le regarder attentivement^ il me semble que votre figure ne m'est pas inconnue^ mais je cherche en vain à me rappeler où je vous ai vu. V

— Comment pourriez-vous le reconnaître? dit Héraclius; grâce aux aimables procédés de messieurs lés patriotes de Châteaugiron^ ïe pauvre Langerac n'a plus une figure humaine.

— Vous êtes blessé, monsieur? demanda le vieux gentilhomme.

— Une bagatelle, monsieur, répondit le vicomte d'un ton d'insouciance ; une pierre ; il est vrai qu'elle était d'une ^osseur raisonnable.

— Hais un coup de pierre dans la mâchobe n'est pas une bagatelle; vous avez peut-être quelques dents brisées ?

— Heureusement non, dit Langerac eh déployant politi- .quement son sourire de manière à montrer à la douairière, qui avait les yeux fixés sur lui, une double rangée de dents blanches et intactes.

— Peràiettez, monsieur, reprit le baroi^, le coup que vous avez reçu est peut-être plus grave que vous ne paraissez le croire. Je suis un vieux soldat^ et' je me connais en blessures. Permettez !

Sans attendre qu'on lui eût accordé la permission qu'il demandait, M. de Vaudrey enleva lestement la cravate nouée autour du visage du vicomte.

• r- Allons, allons, je crois que vous n'en mourrez pas, dit-il en souriiaut d'un air moqueur à la vue de l'égratignure presque imperceptible qui avait entamé une des joues de Langerac,

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— Qu'a donc ce grand gendarme à m^examiner unsi ? se demanda le vicomte un peu décontenancé; on dirait qu'il prend nK>n signalement.

En enlevant Tespèce de mentonnière dont s^était $iffablé Langerac^ le baron en efPet avait eu pour bot ée lui découvrir le visage afin de le mieux examiner^ bien fkas que de s'assurer du plus ou moins de gravité de sa blessure. '

— Il est sûr qi;e j'ai vu cette figure^là quelque part^ reprit-il en lui-même; mais quand ? mais où? Voilà ce qu'A m'est impossible de me rappeler. Gela me reviendra.

— Il prétend que mon visage nelui est point incolmu^ se dit de son côté le vicomte^ et moi-même^ plus je le regarde^ plus il me semble que je ne le vois pas aujourd'hui pour la première fois. •

Tout à coup Langerac rougit jusqu'aux oreilles; il ve-* nait de se rappeler le lieu où il s'était en effet rencontré avec M. de Yaudrey quelques années auparavant.

BANCCNE DB PBÊTRB.'

La conversation était dévenue générale, et tout naturellement les scènes orageuses qui avaient eu lieu quelques instants auparavant en faisaient le sujet.

- Avez*vous eu biep peur ? demanda M. de Vaudrey à sa nièce.

— Une peur horrible dans le commencement, répondit en souriant la marquise ; mais on s^habitme à tout. Peu à peu je me suis aguerrie, et j'ai fini par jpousser la bravoure^ jusqu'à venir regarder l'émeute qui d'abord m'avait nùse en tuite.

— C'était un aasez laid spectacle^ reprit le baron.

— Hideux^ dit M. Bobilier.

— Ridicule avant tout^ ajouta Châteaugiron. .

— Sauf les costumes .qui m'ont paru beaucoup moins pittoresques^ poursuivit la marqui$e^ cela m'a rappelé la scène de la révolte dans la Muette.

— Il y avait en effet de la resseiAlance, dit M. de Vaudrey: le mouvement^ les cris^ les flammes; mais^ par exemple^ je ne crois pas que nos lazzaroni de Châteaugiron aient interrompu leur tapage pour invoquer saiùt Janvier.

— Ils ne prient pas môme le bon Dieu, obsen^a le curé Dommartin d'un ton aigre ; ce n'est pas pour prier saint Janvier.

— ^Quels sauvages ! quels cannibales ! dit madame de Bour valot en joignant les mains ; si toutes ces émotions ne mV valent pas brisée, si je croyaîs avoir la force de supporter le voyage, j'aurais déjà^envoyé chercher des chevaux de poste.

— Eh quoi! madame, fit le baron, songez-vous à nous quitter si promptement ?

— Oui, monsieur, j'y songe^ répondit sèchement la douairière; l'accueil qu'on nous fait ici m'engage fort peu à y rester, et je n'ai qu'un regret, c'est d'y être venue.

— De la fenêtre où je m'étais placée, en ayant soin de rester cachée derrière les rideaux, dit madame de Châteaugiron sansparattre prendre au sérieux lès parc^sde sa mère, j'ai pu admirer , mon cher oncle, votre foudroyante intervention. Vous n'avez pas vu cela, Héraclius?

-^ J'organisais ipon armée sous le vestibule, répondit le marquis en riant. Qu^a donc fait mon onde ?

Madame de Châteaugirpn raconta \avec enjouement de quelle manière expéditive et péremptoire le baron avait mis à la raison les chefs de l'émeute.

— Vous m'attribuez à tort toutThonneiu* de la bataille, dit gaiement M. de Vaudrey : il est juste de rendre à mon ' garde et h mon chien la part qui leur revient.

— Quelles qu'aient pu être les professes de mon oncle et de ses deux compagnons d'armes^ dit Héraclius du même ton de plaisanterie^ ce n'est aucun d'eux que je proclamerai le héros de la journée^ c'est H. Bobilier.

— Ah ! monsieur le marquis ! s'écria le vienlard en s'inclinant d'un air modeste.

— A moins d'en avoir été témoin comme moi, il est impossible de se faire une idée de l'énergie^ de la résolution, de l'intrépidité déployées par notre digne juge de paix dans une circonstance qui aurait pu devenir vraiment critique ; seul il a soutenu le premier choc de l'émeute sans autres armes que son écharpe, et je voudrais que vous l'eussiez entendu faire les trois sommations ! Jaijaais général on donnant à ses soldats de monter à l'assaut n'a parlé d'une voix plus ferme et plus imposante .

— Ah! monsieur le marquis, reprit le vieux magistrat avec un accent de regret, que n'avais-je derrière moi, au lieu de ce poltron de Toinot qui m'a honteusement abaodonné, la moindre brigade de gendarmerie ! la cour du château n'aurait pas été souillée longtemps par la présence de ces coquins, et tout serait bien vite rentré dans l'ordre sans qiie ni vous ni M. le baron eussiez été obligés de vous déranger pour mettre le holà.

— Mon cher Bobilier, di M. de Vau^ey, je regrette beaucoup de n'être pas arrivé plus tôt. Ce que le maréchal de Yillars désirait le plus au monde, disait-il, c'était de voir le grand Coudé Tépée à la main ; j'avoueque j'auraisèprouvé un plaisir tout particulier à vous voir revêtu de votre écharpe.

— Malheureusement, monsieur le baron, mon écharpe, ijuoiqu'elle ait presque autant de couleurs que l'arc-en-cid, n'annonce pas comme lui le retour du beau temps; c'est au contraire un symptôme d'orage, et Dieu veuille que je ne sois pas obligé de la. ceindre de nouveau I

— Craignez-vous donc que cela ne recommence? demanda Chàteaufijiron, ^

LS GBNTiLHOMHfi dAMPAGNARl). 105

— tîtf ils recommencent si bon leur semble, cette fois je serai en mesure de les recevoir. Mon premier soin en revenant à moi, car vous saurez, monsieur le baron, que de colère je.me suis trouvé mal, ni plus ni moins qu^une femmelette (c'est fort ridicule, mais on n'a pas soixante et douze ans sans que les forces physiques s'en ressentent) ; mon premier soin donc a été d'écrire au procureur du roi de CbaroUes, et de mettre en réquisition les gendarmes de Rancenay, qui seront probablement ici dans quelques heures. J'ai pris la liberté, monsieur le marquis, de faire monter à cheval un de vos domestiques, afin que mes lettres parvinssent plus vite à leur destination. J'aurai donc aujourd'hui môme une force militaire à mes ordres, et si ces coquins s'avisent encore de remuer, cela me procurera le plaisir de les prendre en flagrant délit et de les faire arrêter sur-le-champ.

— J'espère qu'oii ne sera pas obligé d'en venir k cette extrémité, dit madame de Châteaugiron.

— Un peu plus tôt, un peu plus tard, madame la marquise, ils ne l'échapperont pas; dès ce soir J'aurai mis au net le plus foudroyant procès-verbal que j'aie jamais eu l'occasion de rédiger dans tout le cours de ma carrière ; et si les mandats d'amener se font attendre, je suis décidé à donner ma démission.

— Votre démission, mon cher juge de paix? dit Héraclius.

— Oui, monsieur le marquis, ma démission. Ceci est désormais pour moi une affaire d'honneur; il faut que Toussaint Gilles et sa bande soient sévèrement châtiés comme ils méritent de l'être, ou que moi-même? j'abdique mes fonctions de magistrat : pas de milieu.

— Vous croyez donc, dit M. de Vaudrey, que c'est le club Toussaint Gilles qui a concerté cette échauffourée ?

— Qui pourrait en douter?

— Moi, répondit d'an ton bref le curé Dommartin.

IÔ6 0SIJYRI8 h% CH. Bfe iBUIAM.

~ Voiis^ monsieur t reprit hjogd de {udx.c»! jejtaut au jeune prâbre imiegard de iaravero. «^

-*• Oui^ mcmsieur^ moi-môme*

-" le serais vraiment curieux^ HHmsîeur^ de 8a?mr sur quoi vous fondez votre opinion^ '

— Je n'ai pas d'eiqpïication à vous donner sur ce point, monsieur; qu'il vous suffise de savoir que je ne suis pas de votre avis.

En voyant se rallumer inopinément la querelle qui atait éclaté la veille entre le vieux magisti'at et le jeui^^ curé^ le marquis jugea son intervention indispensable*

— Messieurs^ dit-il> que les scènes ridicules qui viennent d'avoir Heu aient pour instigateur le citoyen Toussaint G3les ou tout autre^ peu importe; le fait ess^tiel et incontestable^ c'est que ma maison a été envahie.par une bande an milieu de laquelle figuraient plusieurs repris de justice^ ce «qui suffit pour la caractériser ; c'est que mon domicile aété violé et ma propriété menacée ; c'est qu'on a enfoncé ma grille^ brisé mes fenêtres^ brûlé une construction élevée sor mont^tain; c'est qu'enfin mon ami Langerao et le tambour des pompiers ont été blessés par une grêle de pierres h laquelle M. Bobilier n'a échappé lui-même que par miracle : voilà le fait. Maintenant^ d'^où le coup est-il parti et quels ont été les meneurs^ c'est ce que nous apprendra l'enquête ; car je suis de votre avis^ mon cher Bobilier^ une enquête me semble nécessaire.

— Indispensable, monsieur le marquis ; â l'on ne fait pas un exemple, ces coquins-là se moqueront de nous et recom* menceront à la première occasion. Non, point d'indulgence, point de miséricorde pour ces lâches incendiaires ! ajouta d'un ton véhément le vieux magistrat qui avait surtout »ir le cœur l'embrasement de son arc de triomphe et la destruction de l'étonnant tableau qui lui avait coûté tant de jours de travail.

— M. le marquis est dans son droit, et il a parfaitement

iB GENTfLHÔttUÈ CAMPÀGlIAAi). lOt

raison de vouloir que la justice soit saisie de cçtte affaire^ dit le curé avec un accent doucereux; personne assurément ne désire plus que moi que les instigateurs de cette scène de désordre soient sévèrement punis.

— Les instigateurs de cette scène de désordre, reprit H. Bobilier d^un ton cassant^ sont, ainsi que j^ai déjà eu rhonneur de vous le dire, Toussaint Gilles et ses amis. Un conciliabule a eu Keu hier soir à Tauberge du Ckeml'Pa^ triote, et quel but pouvait'-il avoir, si ce n'est de concerter la scène infâme d'aujourd'hui ? .

— Ce conciliabule est-il bien authentique? demanda le curé avec un sourired'incrédulité.

— Parfaitement authentique, monsieur; je n'ai pas l'habitude d'avancer des faits controuvés. — Amoudru, poursuivit le juge de paix en s'adressant au maire, qui se tenait révérencieusement assis sur le bord de sa chaise, le plus loin possible de la maîtresse de la maison, ne m'avez-vous pas dit qu'hier soir le garde champêtre, en faisant sa ronde, avait aperçu, à travers les fentes des volets de l'auberge du Cheval-Patriote^ le club au grand complet, discutant avec là plus grande chaleur comme s'il se fût agi d'une affaire très-importante?

— ^^ C'est vrai,* monsieur le juge de paix, répondit d'une voix mal assurée Âmoudru, qui retomba aussitôt dans son respectueux silence.

— Qu'est-ce que cela prouve? dit le jeune prêtre assez dédaigneusement.

— Vous me demanderez peut^tre aussi, riposta H. Bobilier en ricanant, ce que prouve la présence de Toussaint Gilles et des autres clubistes au milieu du rassemblement?

. — D'abord êtes- vous bien sûr qu'ils y étaient?

— Comment, s'ils y étaient ! s'écria le juge de paix qui parut prêt à bondir sur son fauteuil ; je leur ai parlé à tous ; j'ai inscrit leurs noms sur mon calepin ; de ma propre main j'ai appréhendé au corps Toussaint Gilles , et vous me

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demandez maintenant si je suis sûr qu'ils y étaient ! Il fallait y être vous-même^ monsieur^ vous les auriez vus.

Un peu déconcerté par cette apostrophe à laquelle il était loin de s'attendre^ le curé Dommartin s'efforça de se disculper de Taccusation assez clairement articulée contre lui.

— Je me suis empressé d'accourir dès que j'ai été averti de ce qui se passait^ dit-il en prenant un air de dignité offensée^ et je regrette certainement beaucoup de n'être pas arrivé plus têt^ car ma présence eût, pu n'être pas tout à fait inutile ; peut-être même mes exhortations chrétiennes eussent-elles été un peu plus efficaces que des sommations imprudentes ; peut-être^ en entendant la voix de leur pasteur^ ces hommes égarés auraient-ils fini par se retirer tranquillement^ tandis que la menace d'employer la force pour les disperser^ en d'autres termes de verser leur sang^ était le meilleur moyen de les exaspérer. Par malheur j'ai été prévenu trop tard^ mais j'espère que monsieur le marquis et madame la marquise sont trop persuadés de mon dévoua ment pour ajouter foi à des insinuations...

— Je n'insinue rien, monsieur, interrompit brusquement H. Bobilier, je constate un fait, votre absence, qui, je l'avoue, m'a un peu étonné, car la cure n'est qu'à cinq minutes du château, et le désordre a duré près d'une heure.

— Vous oubliez, mon cher Bobilier, que c'était l'heure du dîner de M. le curé, dit M. de Vaudrey, à qui les manières hypocrites du jeune prêtre avaient toujours déplu et qui ne lui pardonnait pas son ingrat procédé envers la famille Grandperrin.

— Ah ! Monsieur le baron, s'écria le curé en dévorant son dépit, une pareille plaisanterie, car ce ne peut être qu'une plaisanterie...

— Hais je ne plaisante pas du tout, reprit impitoyablement le baron, je suis sûr que vous étiez à table, et je trouve tout simple que vous ne vous soyez pas dérangé. Loin de songer à vous en faire un reproche, je croiis que vous n'avez fait

tS GENTtLHOiraB CAMPAGNARD . 100

que VOUS conformer aux maximes de l'Eglise; uq de ses commandements ne dit-il pas ou à peu près :

Ton dtner chaud ta mangeras.

Afin de vivre longuement?

M. Dommartin blêmit de colère et se mordit les lèvres jusqu'au sang-; mais il s'abstint de répondre^ car il savait par expérience que le baron était un adversaire trop bien ^uni d'armes ofifensives pour qu'il fût prudent de s'y frotter. Ce n'était pas la première fois que l'ambitieux curé se voyait malmené par son noble paroissien^ et malgré son secret dépit^ il avait l'habitude de supporter ces petits déboires en affectant une pieuse résignation ; car le moyen d'engager une lutte avec le cousin de monseigneur l'évoque d'Autun? '

Madame de Bonvalot^ près de qui les insinuantes courtisaneries du jeune prêtre avaient obtenu la veille le plus grand succès^ et qui d'ailleurs^ dès la première vue^ s'était mise à détester cordialement le caustique gentilhomme^ crut devoir intervenir dans la discussion.

— Monsieur le curé, dit-elle avec un accent protecteur, vous auriez tort de vous affecter d'une plaisanterie que personne ici ne songe à prendre au sérieux ; votre caractère et vos principes sont trop connus pour qu'on puisse croire que vous ayez perdu volontairement une seule minute avant d'accourir à notre secours.

— J'ose dire que madame la douairière me rend justice^ répondit le curé en s'inclinant d'un air de respectueuse reconnaissance; j'ajouterai que je ne comprends pas que M. le juge de paix me conteste le droit d'avoir une opinion.

— Je vous ferai observer, monsieur, répondit avec sa vivacité ordinaire M. Bobilier, que nier un fait quand ce fait esf/ patent, ce n'est pas une opinion^ c'est un démenti.

110 (MVRK 0B CH. DB WKHàXb*

— Qod fait ai-je nié^ je vous prie^ et quel démenti vous ai-je donné ?

— Messieurs^ dit la marquise^ dont le gracieux visage prit un air de froide dignité^ 11 me semble que cette discussion est au moips inutilel '

— Madame la marcpiise^ s'écria le vieillard d'un air ^u, vous connaissez le profond respect que j'ai pour la maison de Châteaugiron et pour vous eu particulier; j'aimerais mieux mourir que d'y manquer^ et ce n'est certes pas moi, le plus dévoué de vos serviteurs^ qui prolongerai une conversation dont le sujet parait vous déplaire ; mais^ je vous en supplie^ permettez-moi d'ajouter un seul mot^ ce sera le dernier. — Nierez-vous, monsieur, poursuivit le. juge de paix en s'adressant au curé avec un changement d'accent subit, nierez-vous que tout à l'heure vous ayez paru révoquer en doute ma véracité quand je vous ai dit que j'avais vu à la tête de l'attroupement Toussaint Gilles et sa bande!

— • Distinguons , monsieur , répondit jésuitiquement M. Dommartin, je n'ai jamais prétendu que les personnes dont vous parlez n'aient pas figuré daps l'odieuse satumale qui vient d'avoir lieu; je dirai plus, il me paraît très-probable, d'après leur impiété bieh connue, qu'elles y ont joué un rôle fort actif; mais que des gens d'une condition si subalterne soient les véritables instigateurs du désordre auquel Is ont pris part, c'est, ce qu'il m'est impossible d'admettre. Agents, oui; auteurs, non; voilà en deux mots mon opinion, et je suis à me demander en quoi elle a pu éveiller la susceptibilité de monsieur le juge de paix. *

— Il est impossible de mieux préciser une question et de faire une distinction plus juste, dit madame de JBonvalot d'un au* approbateur; pour ma part, je me range complètement à l'avis de monsieur le curé. Ce hideux Toussaint Gilles, avec son bonnet rouge enfoncé jusqu'aux oreilles et sa pipe ignoble, n'est évidemment qu'un brigand subalterne, soudoyé, selon toute apparence, par les ennemis da

LR GENTILHOMME GAMPAGNAHD. 1 1 1

marquis; et il n'y a qu'une imagination effrayée qui ait pa voir en lui qn chef de bande et Félever aux proportions d'ua FrarDiavolo ou d'un Rinaldo Kinaldini.

— Je suis heureux que mon opinion se trouve d'accord avec celle de madame la douairière^ reprit le curé^ et je crois comme elle^ que pour arriver à découvrir les' véritables auteurs du désordre^ il faudrait remonter un peu plus haut que Faubei^iste Toussaint Gilles et autres gens de cette espèce.

— Qu'enta^dez-vous par là^ monsieur le curé ? dit Chft« teaugiron.

— Monsieur le marquis, un vieil adage dit : «Si tu veux découvrir l'auteur d'un crime, cherche d'abord à qui ce crime profite, i

— Hais je ne vois pas que le pillage de mon château, car je crois, qu'on en voulait venir là, eût profité à d'autres qu'aux pillards eux-mêmes.

— Monsieur le marquis, reprit le jeune prêtre avec un accent de plu^ en plus insidieux, il y a profit et profit : pour lés misérables lancés en avant par une influence occulte, la vin à boire et le mobilier à piller ; pour les véritables instigateurs du désordre...

— Eh bien ! dit le marquis en voyant que le curé semblait hésiter à poursuivre.

— - Que vous dirai-je, monsieur le marquis ? chacun a des ennemis ou du moins des rivaux ; pour certaines consciences peu déUcates, tout moyen semble bon lorsqu'il s'agit d'écarter un concurrent redoutable ; peut-être, car je n'affirme rien, a-iron pensé qu'en menaçant votre château d'un incendie, cela vous ferait prendre le pays en haine, et par suite renoncer à certains projets qui peuvent contrarier certaines gens.

— Que d'ambages ! murmura M. BobiUer en haussant imperceptiblement les épaules.

*- C'est vrai, dit à haute voix le baron près de qui le

lis ŒUVRES DB CH. DE BERNARD.

vieillard se trouvait assis^ et qui avait entendu son exdftmation. Veuillez^ monsieur lé curé^ quitter le style des oracles et nous dire clairement ce que vous pensez.

— Ce que je pense^ monsieur le baron? mais en vérité^ je ne sais trop que vous dire. Je cherche^ je considère, je pèse le.pour et le contre; mais quant à affirmer...

— Vous venez de nous dire que pour découvrir les véritables auteurs de notre petite émeute, il fallait remonter plus haut que Taubergiste Toussaint Gilles.

— Je Tai dit en effets monsieur le baron^ et je suis toujours de cet avis.

— Pensez-vous qu'on doive chercher hors de la commune? '

— Je n'ai pas dit cela, monsieur le baron.

— C'est donc dans la commune ? Mais alors^ pour me servir de votre expression, jusqu'où pensez-vous qu'on doive remonter ?

•^ Le plus haut possible, dit à demi-voix le curé.

.— Hais, reprît M. de Vaudrey avec un sourire sardonique, il me semble que le personnage le plus considéraUe de la commune c'est mon neveu; est-ce lui, par hasard^ que vous accusez d'avoir voulu piller son château!

— Monsieur le baron, répondit le jeune prêtre un peu étourdi par ces interrogations serrées et pressantes, quand je dis qu'on doit remonter le plus haut possible, il est bien certain que je n'entends parler ni de M. le marquis ni de vous-même.

— C'est donc M. Grandperrin que vous accusez ? s'écria le gentilhomme campagnard, en se levant par un mouvement d'indignation si véhément, qu'involontairement le curé se jeta en arrière sur son fauteuil.

Au même instant un domestique ouvrit une des portes du salon, et annonça à l'étonnement pour ne pas dire h l'embarras général :

-- M. Grandperrin J

IB GBNTILBOUIIE CAMPAGNARD. 1 18

xn

dlB EXÉCUTION.

La visite du maître de forges était si imprévue^ si peu probable^ en un mot si étrange^ que le marquis crut d^abord avoir mal entendu le nom prononcé par le domestique; mais presque aussitôt il ne put conserver aucun doute^ et d'un air de froide politesse^ il fit quelques pas au-devant de son adversaire politique.

M. Grandperrin était entré dans le salon avec la dignité étudiée d'un homme qui coi\natt^ ou plutôt s'exagère l'importance de ses moindres démarches; après avoir adressé à madame de Chàteaugiron et à sa mère un salut cérémo- Xiieux^ il s'inclina plus légèrement devant le marquis^ et lui dit d'une voix posée^ de manière à être entendu de tout le monde :

— Je m'empresse^ monsieur ^ à mon retour de Rancenay^ d'où je suis, arrivé il y a quelques minutes seulement^ de venir vous exprimer la profonde indignation que m'inspirent les scènes de désordre qui ont eu lieu devant votre château. Je vous prie d'être assuré que si je m'étais trouvé chez moi lorsqu'elles ont commencé^ je serais accouru des premiers vous ofirir mes services; et maintenant encore^ quoique j'espère que ces déplorables excès ne se renouvelleront pas^ je viens mettre à votre disposition^ la faible influence que je puis avoir dans la commune.

^ Quoique empreintes d'une certaine emphase^ les paroles du maître de forges étaient si évidemment inspirées par un sentiment honnête et loyal^ que Chàteaugiron sentit s'évanouir a sitôt les soupçons involontaires qu'avait éveillés

114 WVRVS DE CH. Dfi BBItlIARD.

dans son esprit la perfide insinuation du curé Dommartin.

— Monsieur^ réponditril d'un air ouvert, je vous remercie de la preuve d'intérêt que vous voulez bien me donner, et dont je dois être d'autant plus reconnaissant que notre position respective...

— Monsieur, interrompit M. Grandperrin^ on peut avoir des intérêts opposés, on peut être engagé dans une rivalité politique, on peut même se trouver en procès, sans pour cela manquer à ce qui me parait un des premiers deVoiis de la vie sociale. Selon moi , quels que soient leurs désaccords momentanés, tous les honnêtes genèse doivent réciproquement secours et assistance.

— C'est aussi mon avis, monsieur, et je vous prie de croire que si l'occasion s'en présentait, je m'empresserais de mettre en pratique & votre égard les principes que vous venez d'établir.

— Je crois pouvoir répondre de tous les ouvriers de ma foi^e; cependait, si l'on découvre que quelquefr-uns d'entre eux aient pris part à ces scènes déplorables, je vous prie de voiûoir bien m'avertip, ils seront renvoyés sin4echamp.

Le marquis s'inclina en silence.

' Jusque-là H. de Vaudrey, quelque déplaisir que kiiefll fait éprouver d'abord la visite du maître de forges, n'avait pu s'empêcher de trouver que cette démarche, au fond, ne manquait ni de générosité ni de convenance ; mais son dépit se ralluma lorsqu'il eut entendu le mari de Clarisse le* prendre la parole pour dire à Héraclius avec un sourire qui visait à la finesse :

— Je crois, monsieur le marquis, que vous coimaisseï madame Grandperrin ?

— Pardieu ! je défie qu'on soit plus mari que .cela ! se dit le baroQ en se mordant la moustache.

— En effet, monsieur, répondit Chàteau^ron qui eut peine à dissimuler son embarras ; j'ai eu quelque part l'boD-

LE GEIfTItHOinifi CAMPAGNARD. 115

neur... de me rencontrer avec madame Grandperrin avant son mariage.

— En ce cas, poursuivit le mm sans défiance, en continuant de sourire, je prendrai la liberté de vous faire obseiv ver que vous êtes beaucoup plus avancé avec ma femme, que je ne suis moi-même à Végard'de madame la marquise.

— J'espère bien, morbleu 1 qu^il en: sera toujours ainsi ! pensa Héraclius.

— Tu ne sais pis, triple aveugle que tu es, jusqu'à quel point tu dis vrai, grommela de son côté le baron de plus en plus impatienté, va* ton chemin, tu feras de belles affaires si je n'y mets ordre.

-r- Ne pensezrvous pas, v&ptii H. Grandperrin en se penchant confidentiellement v^s Châteaugiron, que puisque j'ai rhonneur de me trouver en présence de madame la marquise, honneur auquel j'étais loin de m'attendre, car si j'avais pu le prévoir, je ne serais pas entré si librement; ne pensez-vous pas qu'un petit bout de présentation....

— Madame, dit le marquis en se retournant brusquement vers sa femme, je vous présente M. Grandperrin, un de nos voisins de campagne les plus honorables et le plus justement considérés.

Complètement ignorante, des événements accompUs avant son mariage, madame de Châteaugiron accueillit par un gracieux sourire la profonde salutation du maître de forges, dont le procédé honnête et les offreis de service lui parurent mériter un accueil particuhèrement bienveillant, quelque soupçpn qu'eût cherché à faire planer sur lui le rancunier ecclésiastique.

Dans nos meilleures démarches, il entre presque toujours, et le plus souvent à notre insu, une airière-pensée d'intérêt personnel. Ainsi* que nous l'avons dit, établir des relations de voisinage et, si cela devenait possible, d'intimité, entre la forge et le château, était le rêve du riche industriel, surtout depuis qu'il avait épouisé en secondes

tl6 (EUVRES DE CH. DE BERNARD.

noces une femme dont la naissance^ Téducation et les manières distinguées ne pouvaient manquer^ selon lui^ de lui faire, à lui-même le plus grand hcmneur. Pour voir^ à cet égard^ses désirs réalisés^ nul doute qu'il n'eût consenti à transiger avec le marquis au sujet de leur procès^ et même à se désister de sa candidature. Il avait donc éprouvé une véritable satisfaction en trouvant^ à propos des désordres qui venaient de troubler la tranquillité habituelle du bouing^ une occasion plausible et même honorable de se présenter au château. Maintenant que le premier pas était fait^ il s'agissait de gagner du terrain; ce fut à quoi lemattrede forges procéda sans délai.

— Madame la marquise, dit-il après s'être assiâ^ j'ai en effet l'honneur d'être un de vos plus proches voisins^ et j'ose espérer que vous voudrez bien permettre à madame Grandperrin et à moi de profiter quelquefois...

Une brusque interruption du gentilhomme campagnard ne permit pas à M. Grandperrin d'achever sa phrase.

Depuis quelques instants M. de Yaudrey se trouvait entre deux colères : les inculpations hypocrites du curé Donmiartîn avaient causé Tune^ la visite du maître de forges était le sujet de l'autre. Ne pouvant sans inconvénient exprimer à ce dernier à quel point il trouvait ridicule sa cécité conjugale, il se dédommagea de cette contrainte aux dépens du jeune prêtre dont la position ne lui parut pas mériter les mêmes ménagements.

— Vous arrivez fort à propos pour nous donner votre avis^ dit-il à M. Grandperrin en l'interrompant au beau milieu de sa requête ; au moment où vous êtes entré nous commencions une petite enquête en attendant celle de la justice ; nous nous demandions quels pouvaient être les instigateurs de l'émeute de tout à l'heure. , ,»

— Quels qu'ils soient^ répondit le maître de forges^ aissez contrarié de cette interruption^ ils méritent d'être sévèrement punis.

LE . GENTILHOIfMB GAVPA6NABD. 1 1 7

— C'est aussi notre opinion ; mais pour être punis il faudrait d'abord qu'ils fussent connus.

' — Ils le seront^ on doit Tespérer; vos soupçons^ sans doute^ sont déjà tombés sur quelqu'un?

— Oui; mais les avis sont partagés.

— Voyons, mettez-moi au fait; je connais le pays presque aussi bien que M. le juge de paix et que H. le maire^ et en réunissant nos lumières il est difficile que nous n'arrivions pas à un résultat.

— H. Bobilier, poursuivit le baron, prétend que le coup a été monté par Toussaint Gilles et soil club.

— Je crois, répondit le maître de forges que du premier pas H. le juge de paix a atteint le but. Depuis bien des années, toutes les fois qu'il est arrivé du désordre dans la commune, c'est toujours de l'auberge du Cheval-Patriote que l'impulsion est partie; Toussaint Gilles est un démocrate, un radical, un communiste, fort mauvais drôle, d'ailleurs; je ne serais donc nullement étonné qu'en haine de la noblesse et de la fortune de M. le marquis, car les gens de cette espèce détestent toutes les supériorités sociales, il eût organisé cette scène, qui semble empruntée aux mauvais jours de la Révolution.

— Nous sommes tous du même avis... à l'exception pourtant de H. le curé, ajouta le gentilhomme campagnard d'une voix incisive.'

— Ah ! ah ! dit H. Grandperrin en jetant au jeune prêtre un regard oblique ; M. le curé n'est pas de cet avis ?

— Non, reprit M. de Vaudrey, qui de son côté arrêta sur l'individu dont il parlait son œil ferme et perçant; les soupçons de H. le curé sont tombés sur une autre personne ; mais il va vous expliquer cela lui-même.

En voyant la tournure que prenait la conversation, M. Dommartin avait paru éprouver un malaise étrange et croissant, comme si les fleurs brodées sur la tapisserie de 3on fauteuil eussent été autant de charbons enflammés.

11S< OBOYRES HB ch. db berhard.

•^ Monsieur le curé^ vous trouvez-voul^ malt s'écria traîtreusement M. Bobilier en affectant un air alarmé; tout à l'heure vous étiez rouge^ ensuite vous avez pâli^ et voilà maintenant que vous devenez vert.

— Vicomte^ dit madame de Bonvalot en tendant son flacon àLangerac^ veuiUez passer cela à H. le curé. U me parsdt effectivement tout défait; cette scène abominable est peutêtre cause qu'il est ^core à jeun^ et après un sermon si pathétique... Avez-vous besoin de prendre quelque chose^ monsieur *le curé ?

— Madame la douûrière est mille fois trop bonne, balbutia le jeune prêtre, après 9Voir pris machinalement le flacon que lui présentait Langerac : Je n'ai besoin de rien... quoiqu'en efiet je me sente mal à mon aise.». Je ne sais à quoi attribuer... ^ la chaleur sans doute... Il me semble que le grand air me ferait du bien^ '

En prononçant ces derniers mots, le curé Dommartin fit un mouvement pour se lever, mais il fut prévenu par H. de Vaudrey qui quitta prestement le siège où il était assis.

— N'est-ce que: de l'air qu'il vous faut? il est facile de TOUS en donner, dit le baron, qui en un clin 4'œil eut ouvert toutes grandes les deux fenêtres du salon.

, Le curé retomba sur son fauteuil, et, pour se donner un maintien, ilapporocha de son nez le flacon de madame de Bonvalot.

M. de Vaudrey vint se rasseoir.

— Pendant que M. le curé, diVil avec une douceur traîtresse, se remet de l'espèce de défaillance que lui a causée, selon madame de Bonvalot, son jeûne d'aujourd'hui, je vais vous dh!e, mon cher £randperrin, sur. qui s9nt tombés ses soupçons.

— Permettez, monsieur le baron, interrompit le prêtre dont les lèvres blêmes frémissaient convulsivement, il me semble que vous avez mal compris ce que j'ai dit, et je vous demanderai la permission de m'expliquer moi-même,

lE GENTiLâOHBiE Campagnard. iid

— Vous vous expliquerez^ monsieur le curé, j'y compte bien ; mais auparàviant pérmettez-moi do mettre M. Grandperrin au courant. ' ^ -^

La physionomie et le maintien du j<euné ecclésiastique avaient une telle expression de dépit, d^humiliation, de crainte et de sourde rage, que la marquise, à qui ses ma* nières humbles et doucereuses avaient déphi de prime abord, éprouva cependant céttie sorte de obmmisération qu'inspire le spectacle d'une torture, si peu digne d'intérêt que soit par lui-même le patient.

— Héraclius, dit-elle tout bas en se penchant vers son mari, ce pauvre curé est' au supplice ; E'y aurâit^il pas moyen de changer la conversation ?

— Essayer d'arrêter mon oncle au moment où il est en train d*exécuter un homme dont il croit avoir à se plaindre ou qui lui est seulement antipathique ! j'aimerais autant aller chercher un daim entre les griffes d'un lion, répondit le marquis; que le curé s'en tire conmie il pourra ! C'est un petit tartufe qui me déplaît fort avec ses basses flatteries, et dont je prierai mon oncle d'Autun de nous débarrasser le plus tôt possible.

— Un moment avant votre arrivée, mon cher Grandperrin, avait .dit pendant ce temps-là le baron avec un flegme parfait, H. le curé nous disait que pour découvrh* les véritables auteurs du dramatique épisode qui a animé cette matinée, il fallait remonter beaucoup plus haut que Toussaint Gilles, remonter le plus haut possible, sans cependant sortir de la commune.

.. — Monsieur le baron, balbutia M. Dommartin, je vous supplie de me permettre...

— Permettez-moi vous-même d'achever, monsieur le curé; deux mots encore, et je vous céderai la parole.

— Le- jésuite n'en réchappera pas, se dit le vieux juge de paix à qui la déconvenue de son ennemi causait,^ nous devons l'avouer, une satisfaction féroce.

— En entendant M. le curé prétendre que pour découvrir rinstigateur de notre petite émeute il fallait remonter le plus haut possible^ sans toutefois sortir de la commune^ je loi ait fait observer que de la sorte on arriverait directement à mon neveu. A cela M. le curé a répondu qu'évidemment ses paroles ne pouvaient s'appliquer ni à mon neveu ni à moi-même. — N'est-ce pas là ce qui a été dit de part et d'autre? ajouta le baron en s'adressant au vieux magistrat, en qui, dès qu'il s'agissait de mettre àmalleprêtraultramontain, il était bien assuré de trouver un allié plein d'a^ deur. . ^

— Mot à mot, monsieur le baron, répondit M. Bobiliof qui ne dissimulait qu'avec .peine sa jubilation intérieure; il est impossible de faire un exposé plus exact et plus vrai.

— Monsieur le baron, dit le curé après avoir lancé au vieux juge de paix un regard vindicatif auquel celoi-d riposta par le plus dédaigneux sourire, m'est-il enfin permis...

— Un mot encore, monsieur le curé, et j'ai fini. M. le juge de paix et M. le maire ici présents ne pouvant être sérieusement mis eu cause, il ne reste dans la commune que trois personnes de quelque importance à qui puisse s'appliquer votre accusation: M. Grandperrin...

— Moi ! s'écria le maître de forges stupéfait

— Laissez-moi achever, mon cher Grandperrin. D ne reste, dis-je, que trois personnes sur qui puissent tomber les soupçons : M. Grandperrin, mon neveu et moi .Mais H. le curé ayant bien voulu déclarer qu'il croyait à l'innocence de mon neveu ainsi qu'à la mienne, il ne reste plus en définitive qu'un seul accusé, M. tïrandperrin, à qui je laisse mmntenant le soin de se tirer d'affaire comme il pourra.

. — C'est ce maître Escobar qui sera diablement habile si, avec toutes ses ruses jésuitiques, il parvient à s'en tirer! se dit le juge de paix en se frottant les mains d'un air de

LB GEMiaHOMMB CAMPAGNAM; ' ISt

.satisSaction sournoise^ tandis que M. Grandperrin s^élançait de son fauteuil^ pâle de colère et d'indignation.

— Monsieur^ dit le maître de forges au curé avec une véhémence qu'il s'efforçait de modérer par égard pour madame de Châteaugiron, quelque autorité qui s'attache aux moindres paroles de H. le baron de Yaudrey^ j'ai ppine à croire qu'il n'y ait pas ici un malentendu.

- — Ce n'est pas autre cho^, en efiet, s'empressa de répondre le curé Dommartin, en faisant un effort surnaturel pour affermir sa voix et sa contenance.

— Il me parait impossible que vous ayez pu m'accuser d'être l'instigateur des désordres qui viennent d'avoir lieu.

— Je vous assure^ monsieur Grandperrin^ que je n'y ai pas songé un seul instant.

— Ce serait une calomnie si déloyale^ si làche^ si infâme^ poursuivit le maître de forges en élevant la voix malgré son désir de se contenir^ que si je pouvais y croire, je m'adresserais à l'instant même aux tribunaux pour la confondre publiquement et obtenir une réparation éclatante.

— Réparation que je m'empresserais d'offrir de moimême si je me sentais coupable, dit d'un air patelin le jeune prêtre; mais je le répète, il n'est jamais entré dans ma pensée d^attribuer à uii homme aussi honorable sous tous les rapports que monsieur Grandperrin, la moindre part dans un attentat qui nous révolte tous. A moins d'être endémence,xomment une pareille idée aurait-elle pu me venir? Monsieur le baron, à mon grand regret, a mal compris ce que je voulais dire, et s'il m'avait permis de m'expliquer...

— Allons, monsieur le curé, interrompit M. de Vaudrey d'un ^ir sardonique, ayez donc le courage de votre opinion ; vous croyez monsieur Grandperrin un artisan de troubles, un chef d'émeute , eh bien ! dites-le-lui hautement

ti^ ^ OKimUB DB CH. HK BBllHABll.

en face^ comme voas venez de iedire tout à Fheuie aisoii absence.

— Au nom du Dieu que je sers^ dit le jeune prêtre en allongeant le bras par un geste dont la solennité se trouvait gâtée par un tremblement visible^ je proteste contre ^inte^ prétation donnée à mes paroles; je prends à témoin madame la douairière^ mad{»ne la marquise^ tout le monde enfin^ que je n^ai pas même prononcé le nom de monsieur &andperrin. •

— Vous n'avez pas prononcé son nom, c'est parfaitement vrai; mais vous Tavez désigné lui-même trop clairement pour qu'il fût impossible de ne pas le reconnaître, reprit le baron, qui semblait prendre un plaisir particulier à prolonger la torture du patient , ainsi donc, monsieur le curé, au lieu de soutenir, ainsi que doit le faire tout homme franc et loyal, pourquoi vous retrancher derrière une équivoque? pourquoi surtout, à propos de cette équivoque qui ne saurait rentrer dan^la classe des mensonges pieux, invoquer le nom du Dieu que vous servez,* dites-vous, et que nous se^ vons nous-mêmes, car pour cela il n'est pas indi^nsable de porter une soutane? ce nom est grand et, saint, songez-y, monsieur le curé !

Pontife. U est des Dieux 1

dit à l'oreille de sa femme le marquis, à qui les paroles de M. de Vaudrey et son regard sévèrement fixé sur le prêtre aux abois, venaient de rappeler la dernière scène du Paria. — J'atteste madame la douairière... j'atteste madame la marquise... j'atteste monsieur le marquis... s'écria le curé Dommartin en tournant successivement son visage effaré vers les différentes personnes dont il invoquait le témoignage; mais cet'appel, pour ainsi dire suppliant, n'eut pas le résultat qu'il en espérait. Le marquis n'y répondit qu'en affectant une froide gravité ; madame de Chftteaugiron, en

tS OENTaH(MiMB CAMPAGNARD. 12S

apparence exclusivemçnt occupée de la petite Pauline^ pa* rut n'avoir pas entendu; la douairière enfin, quoique fort disposée à soutenir le jeune prêtre, n'osa prendre son parti quand elle vit que Topinion générale se prononçait contre lui ; car à part Langerac, qui semblait absorbé par ses propres réflexions, tous les autres témoins de cette scène étaient évidemment hostiles à l'ambitieux ecclésiastique : H. Bobilier, sa tabatière ouverte à la main, y puisait coup sur coup des prises copieuses qu'il, aspirait à mesure d'un air épanoui ; moins expansif qiie le juge de paix, Amoudru, au fond, n'était guère moins content, car, quel est le maire de village qui n'ait eu quelque maille à partir avec son curé ? Quant au baron et au maître de forges, ils tenaient entre deux feux H. Dommartin, qui n'essuyait la bordée de l'un que pour recevoir aussitôt celle de l'autre.

— Monsieur le curé, dit M. Grandperrin avec un accent où l'indignation se trouvait remplacée par une sorte de pitié dédaigneuse, le fait que vous impute M. le baron de Vaudrey est constant pour moi dès à présent ; mais la manière dont vos délations me semblent avoir été accueillies ici me dispense d'y attacher la moindre importance. Il est des procédés auxquels un honnête homme ne doit répondre que par le mépris, et le vôtre est de ce nombre.

— Monsieur ! interrompit le jeune prêtre dont les yeux parurent lancer, non pas des éclairs, mais du venin, si je ne devais pas respecter la robe que je porte. . .

— Si je ne la respectais pas moi-même, interrompit à son tour le maître de forges, et sijrtout si je ne respectais pas le lieu où je me trouve, j'aurais déjà répondu à vos ca-: lomnieuses accusations autrement que par des paroles.

— Des menaces... balbutia M. Dommartin en se levant,

— Prenez-le comme il vous plaira, répondit l'industriel d'un air de' hauteur.

— Monsieur Grandperrin, dit HéracliUs qui jugea nécessaire d'intervenir, par égard pour ces dames, si ce n'est pour

124 (BUYIUSS DE CH. liZ BERNARD*

moi^ veuillez mettre fin à une scène pénible qui a déjà duré trop longtemps.

— Vous devez me pardonner^ monsieur le marquis^ la vivacité que j'ai pu mettre à repousser une accusation...

— Qui ne saurait vous atteindre et à laquelle je n^ai pas ajouté foi un seul instant.

— Eh quoi 1 monsieur le marquis^ dit le curé Dommartin d'une voix altérée^ est-il possible que vous ayez si mal compris des paroles qui me sont échappées par excès de zèle^ et qui dans tous les cas n'avaient pas Tintention qu'on veut leur attribuer ?

— Monsieur le curé^ répondit Châteaugirôn de Tair ie plus froid^ je ne vous cacherai pas que j'ai compris vos paroles absolument comme mon oncle les a comprises laiméme.

—En ce cas, reprit le jeune prêtre, à qui cette déclaration acheva de faire perdre contenance, puisque ma conduite est si mal interprétée... puisque mes bonnes intentions ont été ipéconnues... et que tout le monde ici refuse de prêter l'oreille à ma justification... il me semble... qu'il ne me reste plus... qu'à offrir au Dieu qui lit dans les cœurs... la mortification qu'on me fait subir en ce moment... mortification bien cruelle... mais qui n'est rien au prix destou^ ments que Notre-Seigneur a soufferts lui-même sur sa croix.

— Tu ferais mieux de citer le mauvais larron, grommela M. Bobilier.

— Je me retire donc... poursuivit le curé en affectant un air de résignation et d'humilité qui dissimulait mal son profond désappointement.

— Bon voyage ! ajouta entre ses dents le juge de paix.

En voyant que le marquis, auquel il avait adressé particulièrement ses dernières paroles, conservait un air glacial et ne faisait pasnm seul geste pour le retenir, le curé Dommartin parut perdre complètement la tête ; le front couvert

de sueur^ rœil fixe, la bouohe entr'ou verte, il se mtt à adres* ser machinalement de droite et de gauche plusieurs saluts dont le plus profond, par un hasard dérisoire, tomba sur M. Bobilier; puis il traversa le salon d^un pas mal assuré, non sans se heurter aux tables et aux fauteuils qu'il trouva sur son passage, et finit par sortir en se trompant de porte, comme fait Hathan dans Athalie^ après la foudroyante apostrophe de Joad.

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