‹ Le gentilhomme campagnard (volume 3)Chapitre 30 sur 39 · UN MARI · texte numérisé non relu

UN MARI

Dn silence- de quelques instants suivit la retraite ou plutôt la déroute de H. Dommartin.

— Ma foi, dit tout à coup le baron de Vaudrey d'up afr satisfait, n'en déplaise à messieurs les patriotes, la journée me semble bonne, puisqu'elle nous débarrasse de ce prestolet. Il y a longtemps que je le guette, et j'ai été charmé de le prendre en flagrant délit.

— Je m'intéresse fort peu à H. Dommartin, dit à son tour madame de Châteaugiron; dès la première vue je lui ai trouvé l'air faux, et ses manières^insinuantes et mielleuses m'ont paru indignes du caractère dont il est revêtu; mais pourtant, continua-t-elle en adressant au baron un regard de doux reproche, j'aimerais autant, je l'avoue, que vous l'eussiez exécuté, comme dit M. de Châteaugiron, partout ailleurs qu'ici.

— Voilà le désagrément des oncles barbus et bourrus, répondit M. de Vaudrey en riant, ce sont de vrais paysans du Danube ou plutôt d'abominables loups toujours prêts à mordre. Vous vene? d'avoir, ma cbère nièce, un échantillon

de mon amabilité^ et je dois vous prévenir qufil m^airive assez souvent d'être aussi aimable qu'aujourd'hui.

— Cela nous promet une compagnie bien agréable! murmura entre ses dents madame de Bonvalot.

— Mon oncle se fait plus méchant qu'il n'est, dit le marquis à sa femme; d'ailleUïs en cette occasion je trouve qu'il a parfaitement eu raison de châtier vertement M: Domi^aartin, et, s'il ne s'en était pas chargé, j'allais le faire, tant 1q procédé de ce doucereux personnage m'a paru odieux.

— Tu me feras le plaisir d'écrire sans retard à monseigneur d'Autun pour qu'il ai^ l'extrême bonté de nous en débarrasser, reprit le baron.

— J'y avais déjà songé.

— A la bonne heure. Si je jouissais du moindre crédit près de mon cher cousin, il y a longtemps que l'affaire serait faite ; mais, en ma qualité d'ancien lieutenant-colonel de cuirassiers, je passe à ses yeux pour l'impie Achab, et il suffirait que je lui demandasse quelque chose pour qu'il fît précisément le contraire ; tandis que toi, tu es son Benjamin, et il n'a rien à te refuser, écris-lui donc.

— Dès demain.

— Qu'il nous envoie, au heu de ce petit porte-soutane, un bon vieux curé ; ce sont les meilleurs.

— Certes oui, dit le juge de paix d'un air de vive approbation.

— Gallican surtout, n'est-ce pas, Bobilîer? reprit le baron en riant. *

— De ceux-là, il n'y en a plus guère, répondit le vieux magistrat avec un accent dé regret : tous les prêtres d'aujourd'hui sortent du séminan'e dix fois plus ultramontains que le pape.

~ Enfin, gallican ou non, un prêtre franc et loyal, et non

un ambitieux hypocrite comme ce Dommartin. Prie notre

vénérable parent, poursuivit le baron, de nous choisir le

' dessus de son panier j un curé surtout qui ne prêche pas

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trop longuement ; et s'il savait- jouer aux échecs, il ne me convîendraiique mieux.

— Mon oncle, dit madame de Cbâteaugîron en souriant, }e ne proche ni peu ni beaucoup, mais en revanche je joue aux échecs.

— Vraiment ! s'écria M* de Vaudrey d'un ahr radieux, mais aussitôt il ajouta en changeant d'accent : — Eh bien, je vous plains, ma belle nièce, car je suis un joueur détestable, et quand je perds la partie, m^ voilà en colère pour deux heures au moins.

— - J'en sais quelque chose, dit le maître de forges avec un sourire railleur.

— Vous, Grandperrin, vous n'êtes pas de force!

— Toujours estril que c'est moi qui vous dois une # revanche.

— Si je me suis laissé battre, c'est par pure courtoisie, et je vous rendrai la tour au lieu du. fou tant qu'il vous plaira. Mais, en attendant, expliquez-nous donc ce que vous avez fait à ce tartufe de Dommartin ; il me pai*ait impossible que sa diffamation n'ait pas une cause ; pour qu'il ait essayé traîtreusement de vous faire passer ici pour l'instigateur de cette ridicule émeute, il faut qu'il ait contre vous quelque grief.

— Sou grief, le voici, répondit M. Grandperrm avec un sourire plein d'amertume ; depuis qu'il est arrivé à Châteaugiron, il n'est soj*te de prévenances dont il n'ait été comblé chez moi ; son couvert a été mis tous les jours à ma table ; il a puisé dans ma bourse pour ses aumônes, à discrétion, je puis le dire ; madame Grandperrin et ma fille ont renouvelé pièce à pièce, par leurs cadeaux continuels, le mobilier de son église ; voilà les seuls griefs qu'il puisse avoir contre moi...-, à moins pourtant que ce ne soit une lettre que madame Grandperrin lui a écrite hier soir...

— Madame Grandperrin lui a écrit ! interrompit vivement le gentilhomme campagnard; alors je comprendstout, '

nS (ECyRES DE CH. DE BEENiOU).

--En ce cas, VOUS êtes plus avancé que moi.

— Vous n'avez pas lu cette lettre î

— Non.

— Ni moi non plus ; mais je crois en deviner le contenu. Hier madame Grandperrin m'a paru profondément blessée des procédés ingrats dudit curé, et je parierais qu'elle ne lui a écrit que pour l'inviter à cesser ses visites à la forge.

M. de Yaudrey avait deviné en effet.

Orgueilleuse autant qu'indignée, Clarisse n'avait pas voulu laisser au curé Dommartin le bénéfice d'une rupture qu'il prétendait évidemment exploiter dans l'intérêt de son ambition, en s'en faisant un mérite auprès du marquis; elle lui avait donc signifié, dans une lettre toute empreinte d'une vindicative ironie, le congé le plus méprisant qui puisse sortir de la plume d'une femme offensée. De là le courroux du bilieux ecclésiastique, de là sa rancune, de làsa calomnie.

— Madame Grandperrin est bien capable, en effet, d'avoir fait ce que vous dites là, reprit le maître de forges avec un sourire d'orgueilleuse satisfaction ; polie avec tout le monde, elle ne pardonne pas un manque de procédés. A cet égard elle pousse la susceptibilité fort loin ; et j'ose ajouter qu'elle en a le droit : quand on est une La Gennetière...

— La Gennetière ! répéta involontairement Langerac, qui, depuis qu'il avait reconnu le gentilhomme campagnard, n'avait pas ouvert la bouche une seule fois.

— Oui, monsieur, reprit M. Grandperrin en se tournant vers le vicomte, La Gennetière est le nom de famille de ma femme ; peut-être la connaissez-vous, car vous êtes, je crois^ de Paris, et elle l'a habité longtemps. ♦

— Je ne suis pas de Paris, répondit Langerac, qui, à son tour, examina le 'maître de forges avec une curioâté mêlée d'embarras ; il n'est pas probable que j'aie jamais eu l'bon-

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neur d'y rencontrer madame Grandperrin. . . Hais le nom de La Gennetière ne m'est pas inconnu.

— Il est^ en effets assez connu^ en Bourgogne surtout^ pour que vous ayez pu Tentendre prononcer. — Monsieur le marquis^ poursuivit le vaniteux industriel en se retour* nant vers Héraclius, vous ignorez peut-être que madame Grandperrin a Thonneur d'être alliée à votre famille ?

A cette interpellation imprévue^ M. de Yaudrey et Chftteaugiron échangèrent involontairement un regard expressif.

— n y tient ! se dit le baron^ dont le courroux se ralluma; il ne sera pas content qu'il n'ait forcé sa femme d'embrasser mon neveu sous prétexte de parenté !

— J'ignorais en effets monsieur^ balbutia le marquis^ au moins aussi embarrassé que venait de l'être Langerac, qu'il y eût eu quelque alliance entre la famille de madame Grandperrin et la mienne.

— Comment donc ! repartit le maître de forges avec un sourire plein de sufiisance^ il n'y en a pas une seule^ il y en a eu plusieurs^ et M. de Yaudrey le sait bien,

— D y en a eu une surtout dont tu ne te doutes guère^ pauvre aveugle ! dit le baron entre ses dents.

— Philibert de La Gennetière^ dont j'ai le portrait dans mon cabinet, poursuivit M. Grandperrin d'un air d'emphase, le preux Philibert de La Gennetière, capitaine d'une compagnie d'ordonnance, chevalier de Saint-Michel, et tué en 1597 au siège d'Amieqs, avait épousé la propre sœur du baron de Chàteaugiron, qui commandait l'artillerie française audit ' siège, et à qui Henri IV, en récompense de sa belle conduite , fit présent des deux fauconneaux qui sont encore en ce moment sur la terrasse de M. de Yaudrey.

— Gomment ! mon oncle, dit vivement la marquise, les canons que nous avons entendus ce matin ont été donnés à l'un de vos aïeux par Henri I Y î

180 QBCVaBS DE CH. BB BERMAim.

-^ C'est vrtà, ma nièce^ et ce dcm fut accompagné d'un autre bien plus précieux encore.

^ — Quoi donc ? '

•— Une lettre du bon roi^ qui fait le plus bel CMmem^t^ je devrais dire le seul omemeut de mon modeste salon.

— Hais^ en vérité ; je suis horriblement jalouse^ reprit Mathilde avec enjouement ; il me semble qu'en cette circonstance la branche cadette des Chàteaugiron a dépouillé la branche aînée.

— Pas tout à fait, car mon frère, voyant le prix que j'y attachais, m'a oédé sans discuUssion l'autographe et 1^ fauconneaux. .

— Je renonce volontiers aux canons, ils. font trop de bruit ; mais je donnerais tout le mobilier du chftteau pour }k)sséder cette lettre d'Henri IV.

•*^ Eh bien ! voyons, l'affaire pourra peut-être s'arranger, dit M. de Yaudrey qui se pencha vers la jeune fenune et poursuivit à demi-voix : — Donnez d'ici à \m an un frère à cette jolie petite fille, je serai son parrain, et je vous promets pour cadeau de baptême l'autographe d'Henri lY : estce ccmvenu ?

La marquise rougit subitement et baissa les yeux au lieu de répondre ; mais le sourire qui errait sur ses lèvres semblait annoncer qu'elle n'avait aucune répugnance à conclure ce marché.

La c(mversation continua quelque temps sans que M. Grandperrin parût disposé à mettre un terme à sa visite. De plus en plus contrarié de voir commencer malgré lui des restions dont les suites lui paraissaient offrir plus d'un danger, M. de Vaudrey finit par s'approcher du maître de forges et lui dit à l'oreille : .

— Ah çà, vous ne dînez donc pas aujourd'hui ?

> — ^^ Si fait ; mais il n'est paô encore l'heure, je pense)

— Comment 1 il n'est pas l'heure ! Faites-moi donc le plaisir de regarder la pendule.

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— Une heure trente-cinq minutes l fit M. Grandperrin en jetant les yeux sur le cadran ; ah ! diable ! moi qui ai du monde à dîner ! C'est inconcevable comme le temps passe vite en boilne compagnie !

Le maître de forges se leva^ s'inclina révérencieusement devant madame de* Châteaugîron^ .et recommençant la phrase qu'avait interrompue à dessein le vieux gentilhomme quelques instant» auparavant :

— Madame la marquise^ dit-il, j'espère que vous vou-* drez bien permettre à madame Grandperrin et à ma fille de profiter quelquefois de la bonne .fortune qui vient de leur donner mi si agréable voisinage.

— Comment donc^ monsieur^ répondit poliment la marquise^ c'est moi qui aurai le plaisir de prévenir madame Grandperrin ; déjà je me disposais à aller la voir.

— A l'autre^ maintenant^ se dit Iç baron tandis qu'Hérar clius se mordait les lèvres d'un air soucieux^ il est dit que nous n'éviterons pas l'abordage.

— Nous serons comblés, madame la marquise, véritablement comblés, reprit H. Grandperrin, qui se retira fort satisfait d'avoir atteint son but, et rentra quelques instants après à sa forge, où se passait dans le même moment une autre scène qui devait avoir une grande influence sur les événements postérieurs de ce récit.

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