‹ Le gentilhomme campagnard (volume 3)Chapitre 31 sur 39 · LE DÉFAUT DE LA CUIRASSE · texte numérisé non relu

LE DÉFAUT DE LA CUIRASSE

En yoyant les émeutiers se disperser, Georges Froidevaux avait jugé inutile de rester plus longtemps devant le château, et il s'était dirigé vers la forgé, car l'heure du dîner approchait.

* Madame Gfandperrin^ qui voulait avoir un entretien confidentiel avec le jeune avocat^ le reçut dans un petit salon où elle se tenait I^abituellement; sous un de ces prétextes qui ne manquent jamais aux femmes^ elle avait éloigné sa belle-fille.

— Vous arrivez à pl*opos^ dit-elle à Geoi^es en Taccueillant par un gracieux sourire qui contrastait avec la froideur hautaine qu'elle lui témoignait d'6rdinaii*e^ M. Grandperrin n'est pas encore revenu de Rancenay où il est allé ce matin^ et je vous avoue que mon isolement^ car les domestiques ne comptent pas^ commençait à me faire peur. Ne dit-on pas qu'il y a du bruit sur la place du château ?

Froidevaux raconta la scène dont il venait d'être témoin.

— Ce que vous m'apprenez là me contrarie vivement, dit Clarisse lorsqu'il eut achevé son récit qu'elle avait écouté toutefois avec une satisfaction à peine dissimulée; H. Grandperrin se trouve engagé dans une lutte politique avec M. de Châteaugiron, et je crains que nos ennemis, tout le monde a les siens^ ne cherchent à lui attribuer le désordre qui vient d'avoir lieu.

— Une pareille calomnie tomberait d'elle-même, répondit le jeune avocat; M. Grandperrin est trop universellement estimé pour qu'il soit possible, à moins de vouloir être démenti par le canton tout entier, de le mêler en rien à cette ridicule échauffourée.

— Vous avouez donc que M. Grandperrin jouit de la considération publique?

— Assurément, madame.

— Qu'il justifie par son caractère l'estime que tout le monde lui accorde?

— Je l'ai toujours dit hautement.

— Eàfin que c'est un homme probe, loyal, intelligentet de tous points fort honorable?

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— Voilà en effets madame^ Topimon que j'ai toujoiffs eue de M. Grandperrin.

— Eh bien, s'il en est ainsi, reprit Clarisse avec un sourire plein de finesse> comment donciliez-vous cette bonne opinion que vous avez de H. Grandperrin avec l'opposition que vous faites contre sa candidature? Ce vilain médecin Boisselat vous tient donc bien au cœur ?

— En aucune façon, madame; nous avons les mêmes principes politiques, voilà tout.

— Les principes politiques de M. Boisselat! dit madame Grandperrin d'un ton railleur ; comme si le pauvre homme était capable d'enchaîner deux idées ! Dites que vous n'aimez pas H. Grandperrin, que vous avez contre lui quelque grief, que vous êtes décidé à le contrecarrer ; mais, de grâce^ ne me parlez pas des principes politiques de H. Boisselat.

— H vous jure, madame, qu'en toute autre circonstance je serais heureux de prouvera M. Grandperrin l'estime que j'ai pour lui; mais malheureusement il s'agit ici d'une questioù de parti, et nous sommes enrôlés sous dès bannières opposées.

— Pas si opposées que vous voulez bien le dire.

— Mais, madame, M. Grandperrin est conservateur, et moi je suis de l'opposition.

— Vous êtes tous les deux, avant tout, du parti des honnêtes gens et des hommes raisonnables ; pourquoi donc quelques petits dissentiments sur des points secondaires vous empêcheraient-ils de vous entendre quand vous êtes déjà d'accord sur le fond? Voyons, ajouta Clarisse avec un accent de coquetterie enjouée, j'ai mis dans ma tête dé vous séduire, et, à moins que vous n'ayez un cœur de rocher, j'en viendrai à bout.

— Comme je n'ai nullement un cœur de rocher; répondit Froideyaux ( n riant, je crois qu'il est prudent que je me retire.

— Mettez-vous là et écoutez-moi^ reprit madame Grandperr!n en montrant au jeune avocat^ qui avait pris modesment ime chaise^ une place sur la causeuse où elle-même était assise.

Froidevaux obéit en silence.

— Je vais vous parla? comme je parlerais à mon confesseur si j'osais Tentretenir d'intérêts si mondains^ dit Clarisse toujours souriante; je tiens beaucoup à ce que monsieur Grandperrin soit élu membre de ce conseil général; j'y tiens tellement que ^. s'il échoue^ je ne m'en consolerai pas.

— Cependant^ madame^ un échec de cette nature n'est pas assez sérieux...

— Tout ce qu'il vous plaira ; traitez cela de caprice si vous voulez, je vous répondrai qu'on n'est point femme pour ne pas avoir quelques petits caprices.

— Et vous pourrez ajouter, madame, que personne plus que vous n'a le droit d'en avoir, répondit Georges, qui, quoiqu'il regardât la belle-mère de Victorine comme l'ennemie de ses amours, s'efforçait en^toute occasion de gagner ses bonnes grâces.

— Dois-je tout vous dire? reprit Clarisse en se penchant confidentiellement vers le jeune avocat; eh bien! c'est plus qu'un caprice, c'est pour moi une question d'amourpropre.

— Une question d'amour-prôpre ?

— Oui, vous aurez peut-être de la peine à me comprendre; pour cela, il faudrait être femme comme moi.

— Si cette condition est indispensable, dit Froidevaux en se remettant à rire, vous avez eu tort de me choisir pour confident.

— C'est égal; puisque j'ai commencé, j'achèverai la confession. Écoutez donc mes puérilités avec la. gravité omvenable, et surtout ne riez plus, car je croirais que vous vous moquez de moi. — Vous saurez, poursuivit Clarisse

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en affectant une sorte de bouderie enfantine^ que je ne puis souffrir cette belle marquise qui nous est arrivée hier.

— Vous la connaissez donc^ madame ?

' — Je ne Fai jamais vue.

— Et vous ne pouvez pas la souffrir ?

— Je la déteste.

— Quoi! sans la connaître?

— Voilà de ces choses, dit Clarisse avec un geste mutin^ qu^m homme^ malgré tout son esprit^ ne fera jamais entrer tout seul dans sa grosse tête carrée. Vous ne comprenez donc pas, cerveau bouché, que depuis mon mariage je suis la femme la plus importante du paya, la dame de la pa* roîsse en un mot, et qu'il est par conséquent tout à fait impossible que je ne prenne pas en haine, avant même de la connaître, cette belle marquise qui, avec son titre, son château, ses livrées et tout son étalage, va me détrôner impitoyablement ! Il me semble pourtant que cela est bien facile à comprendre.

En dépit de sa pénétration naturelle, Froidevaux fut complètement dupe *de cette fausse confidence par laquelle ipadame Grandperrin, afin de donner à sa conduite un prétexte plausible et non compromettant, feignait d'éprouver pour madame de Châteaugiron la haine qu'elle avait vouée en réalité à Héraclius. '

— A la boiine heure, répondit-il, vous détestez cette belle marquiçe...

— Quand je dis belle, Test-elle d'abordî

— Oui, madame.

— Vous Tavez donc vue?

— Hier, à son arrivée.

— Et vous Tavez trouvée belle ? demanda Clarisse avec un dépit qui cette fois n'avait rien d'affecté, car quelle femme abandonnée par son amant, n'éprouverait un certain plaisir à trouver laide et ridicule la rivide épousée par le perfide^

— Jolie plutôt que belle^ répondit Froidevaux; rien de très-remarquable, mais un ensemble gracieux.

— Grande, ou petite î

— Elle m'a paru à peu près de votre taille.

— Brune? blonde î rousse ?

— Très-blonde.

— Une couleur faae... Ah! pardon, ajouta madame Grandperrin en arrêtant sur Tamant de Victorine son regard plein de feu; j'oubliais que je parle devant un admirateur déclaré de la couleur blonde. ^ '

— Madame, répondit Georges sans pouvoir s'empêcher de rougir, mon goût n'a rien d'exclusif, et j'adnûre tout ce qui me parait beau.

— Ainsi vous ave2 admiré dette marquise qui vous a paru si belle ?

— Je n'ai fait que l'entrevour, et d'ailleurs j'étais trop loin pour la bien examiner.

— Et... le marquis, reprit Clarisse d'une voix légèrement altérée, semblait-il s'occuper beaucoup de sa femme ?

— Hais oui, autant du moins que j'ai pu le remarquer; et,, à vrai dire, continua Froidevaux avec un demi'-sourire, il aurait grand tort s'il se relâchait sur ce point, car un autre me parait s'occuper aussi beaucoup de madame la mA^ quise.

— Quoi!... un autre... que voulez-vous dure? s'écria Clarisse avec une extrême vivacité.

-— Je plaisanta, madame, répondit le jeune avocat qui parut se repentir des paroles qui lui étaient échappées; je veux parler de la passion subite et renversante que m'a paru éprouver, à la vue de madame de Châteaugiron, notre digne juge de paix.

— Vous me trompez... il n'est pas question de H. Bobilier... Vous avez découvert quelaue chose...

r— Je Vous assure, madame...

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— Ne mentez pas; je lis dans vos yeux uii roman tout entier^ et vous allez me le raconter.

— Mais quand je vous jure...

— Je vous jûre^ moi^ que nous serons brouillés à mort si vous ne satisfaites pas ma curiosité ; et vous savez^ ajouta Clarisse^ qui arrêta sur le jeune avocat un regard singulièrement expressif, que vous avez^bien quelque intérêt à me ménager...

— Au fait^ se dit Froidevaux en capitulant avec sa conscience^ pourquoi^ par une délicatesse exagérée^ risqùeraisje de m'en faire une ennemie déclarée^ au moment même où elle se montre mieux disposée en ma faveur? Mon mariage avec Victorine dépend d'elle seule^ car M. Grandperrin ne voit que par Sfes yeux; ne serais-je pas bien fou alors de Tirriter contre moi en refusant de satisfaire sa curiosité?

— Je vous écoute^ reprit madame Grandperrin d'un ton d'impatience.

— J^ai en effets madame^ découvert quelque chose d'assez singulier^ dit Georges avec un reste d'hésitation^ mais^ comme c'est le secret d'autrui^ je craindrais^ en le divulgant...

— Me le confier^ ée n'est pas le divulguer/ car je vous promets une discrétion absolue.

— Mais ne commettrais-je pas moi-même une indiscrétion impardopnable 1

— Gomment pourriez-vous être tehu de garder un secret qu'on ne vous a pas confié? Ce que vous avez découvert vous appartient sans aucun doute.

— Peut-être avez-vous raison^ cependant....'

— Mais parlez donc; vous ne savez donc pas ce que c'est que la curiosité d'une fenmie?

— Eh bien I puisque vous l'exigez, et qu'il m'est impossible de rien cacher^ voici ce que le hasard m'a fait découvrir.

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La physionomie et Tattitude de madame Grandpemn amioncèrent une attention pour ainsi, dire dévorante.

r- Hier matin, poursuivit Froidevaux, j'ai eu pendant quelques instants pour compagnon de obambre, à Tauberge du Cheval-Fatriote, où je descends quand je viens ici, un petit jeune homme extrêmement fat, assez joli- garçon du reste et qui se dit Tami intime du m^^quis de Châteaugiron.

— Ah! ... un jeune homme ... Savez-vous conmient il s'appelle?

— Le vicomte de Langerac.

— Je ne connais pas ce nom-là; continuez.

— Il attendait à Tauberge Tarrivée du marquis.

— De la marquise, peut-être? s'écria Clariese ddnl les yeux étincelèrent soudain.

— En vérité, dit Froidevaux en souriant, il n'y a aucun plaisir à vous raconter une histoire; on prépare son récit de manière à en ménager l'intérêt, comme font nos romanciers, et voilà que sans pitié pour le narrateur, vous sautez de la première page au dénoûment.

— J'ai donc deviné ?

— C'est ce que vous saurez, madame, si vous me peiv mettez de poursuivre.

— Parlez, je suis muette.

— Aussitôt après l'arrivée du marquis, M. de Langerac

est allé s'établir au château; mais par une étourderie que

Je ne puis attribuer qii^à deux ou trois bouteilles bues par

lui en déjeunant, il a laissé dans la chambre, dont je suis

maintenant l'unique locataire, le brouillon d'une letU-e.

— Adressée à cette belle marquise? interrompit de nouveau Clarisse, dont la perspicacité naturelle, aiguisée encore par un sentiment vindicatif, devançait les paroles du narrateur.

— Je ne pourrais pas l'affirmer, car il n'y avait pias d'adresse.

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— Stir un brouillon ! y songez-vous ? puisque ce M. de Laiigerac est reçu au château^ il est certain qu'il n'aura pas mis d'adresse à la lettre elle-même.

— En effet, à quoi bon, puisque, selon toute apparence, " il l'aura remise en main propre ?

— D'ailleurs, une adresse^ cela prend de la place, et les amoureux n'en ont jamais trop; car il est bien convenu que c'est une lettre d'amour ?

— Sans aucun doute.

-7- Vous allez me la montrer, n'est-ce pas ? Cda doit être si amusant à lire, une lettre d'amour!

Quoiqu'elle sût depuis longtemps à quoi s'en tenir sur l'amusement que peut causer la lecture d'une épître de cette espèce, madame Grandperrin prononça ces derniers mots d'un air de curiosité ingénue, comme aurmt pu faire la pensionndre la plus ignorante.

— Il m'est impossible de vous satisfaire, répondit Froidetaux.

— Pourquoi donc?

— J'ai brûlé ce brouillon.

— Quel malheur! s'écria Qarisse avec un dépit réel; mais du moins vous l'avez lu attentivement ayant de le brûler ?

— Je me reconnais coupaole de cette indiscrétion.

— Alors, reprit la jeune femme en cherchant ses paroles co(mme si elle eût craint d'expliquer trop clairement sa pensée, vous avez pu deviner où en est le roman?

— A mi-chemin à peu4)rès, autant que je puis m'y connaître : on remercie déjà, mais on demande' encore.

— Je comprends... et ce jeune homme est assez bien, dites-vous?

— Beaucoup moins bien à coup sûr que M. de Château-, giron ; mais on prétend que cela ne fait rien

— Allons> dit Clarisse avec un rire étrange, la monotonie de notre vie de campagne va être égayée, grâce à cette

140 CRUVIIES DE CH. DE SBENABD.

'belle marquise et à cet agréable vicomte^ par un petit drame romanesque dont les détails ne saunaient manque? d'être fort intéressants; j'espère^ monsieur Froidevaux, que vous me tiendrez au courant si vous découvrez quelque chose de nouveau?

— Pour cela^ madame^ il faudrait que le basard oa plutôt le vin de Champagne se mit encore de la partie ; et cela n'est pas probable.

Que la lettre dont Froidevaux avait trouvé le brouillon pAt être destinée à madame de Bonvalot et non à sa fille, c'était là une de ces suppositions invi'aisemblid>les jusqu'à l'extravagance auxquelles personne ne s'arrête; et en effet niGeorgies ni madame Grandperrin n'y songèrent un seul instant.

.Clarisse fit un effort surnaturel pour refouler au fond de son âme la joie vindicative que venait d'y soulever cetinddent^ et elle reprit l'attaque décisive qu'elle avait résolu de livrer au jeune avocat. ,

— Je vous ai expliqué^ dit-elle, que l'arrivée trionq)hante de cette marquise au cœur sensible équivaut, pour moi, à une véritable abdication, et je vous avoue que s'il m'est difiicile d'éviter une défaite, je voudrais du moins la retarder le plus possible; si dans cette élection M. le marquis de Cbàteaugiron l'emporte sur M. Grandperrin, nous serons donc vaincus du premier coup, sans coup férir, pour ainsi dire, et sans espoir de nous relever jamais ! Cette perspective, je ne vous le cache pas, blesse mon amour-propre à un degré inexprimable. Ayez donc quelque compassion de ma faiblesse, mon bon monsieur Froidevaux, et faites-moi l'aumône, là, entre nous, des voix dont vous disposez; je ne veux pas avoir l'air de mettre un prix à ce service, je ne prend pas d'engagement, je ne promets rien; mais je vous jure que vous n'aurez pas obligé une ingrate. Comme femme que vous connaissez depuis longtemps j'aurais déjà des droits à vos bons offices, mais ne ferez-vous rien pour la belle-mère de Viotorine î

Le regard de madame Grandperrin était si éloquent^ sa voix avait mie expression si persuasive^ le nom dont elle avait adroitement couronné sa péroraison possédais ^une autorité si souveraine, que le jeune avocat, incorruptible jusqu^alors, se sentit soudainement subjugué; il avait repoussé victorieusement les offres par lesquelles on s'était efforcé de tenter son ambition, mais comment résister aune attaque dirigée contre son cœur? comment refuser ce qu'on lui demandait au nom de Yictôripe?

— Après tout, se dit-il en cherchant à excuser à ses propres yeux sa faiblesse, tout le monde dans le pays sait fort bien que ce pauvre Boisselat n'est qu'un mannequin que je^ mets en avant jusqu'à ce qu'il me soit possible de paraître moi-même sur la scène ; si donc il me plaît, à moi qui suis en réalité le candidat sérieux de l'opposition, de me reth*er devant H. Grandperrin, qui aurlait le «droit d'y trouver à dire?

Après avoir ainsi concilié tant bien que mal les exigences de ses opinions politiques et les intérêts de son amour^ Froidevaux finit par dire à madame Grandperrin :

— Il m'est impossible de vous résii^ter, madame ; di^sez de moi.

— Je ne vous remercie pas, répondit Clarisse avec le plus charmant sourire, car je veux laisser ce soin à une personne dont les reniercîments vous seront sans doute plus agréables que les miens. .. je crois l'entendre qui vient.

Un bruit de pas se faisait entendre en effet dans la pièce voisine; bientôt une des portes du petit salon s'ouvrit^ mais,, aulieude Victorine^ ce fut 91. Grandperrin qui parut.

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