PROJETS DE TEN6EANCE
La physionomie de M. Grandperrin offrait un mélange de trionq[>he et d'embarras ; car si d'une part il était fort sa- ' tisfait du résultat de sa visite au château^ il craignait de Tautre que cette démarche n^eût pas la complète approbation de sa femme.
— Il me semble que je suis un peu en retard, dit-il en entrant^ mais ce n^est pas ma faute.
— J'ai déjà présenté vos excuses à M. Froidevaux, répondit Clarisse ; il sait que vous venez de Rancenay.
— Pendant votre absence Châteaugiron a eu sa petite émeute, dit le jeune avocat.
— C'est ce que j'ai vu en passant sur la place.
— Ilvous faudra, après dîner, aller faire une visite à M. de Châteaugiron, dit Clarisse à son mari, de ce ton péremptoire qu'emploient volontiers les femmes lorsqu'elles ont l'habitude de se voirobéies.
— Vous avez donc changé d'avis? denf&nda le maître de forges un peu étonné.
— Ce sont les circonstances qui ont changé. Les scènes tumultueuses de tout à l'heure rendent 'cette visite indispensable. Entre adversaires d'une certaine classe, il est des procédés auxquels il n'est pas permis de manquer.
— Je suis charmé de ce que vous me ditjCS là, répondit M. Grandperrin d'un air épanoui, d'autant plus charmé que y si prévenu vos désirs.
— Comment cela ?
— Je viens du château.
iE GENTOHOMIIE CAMPAGNARD. ]4â
— Sans m'avoir consultée? dit Clarisse d^un ton sec; car bien que son mari n'eût fait en cette circonstance que ce qu'elle-même voulait lui faire faire, elle ne voyait pas sans dépit qu'il se fût permis de prendre l'initiative.
— Allons, allons, ne te fâche pas. Puisque tu voulais que j'allasse au château, quel mal y«a<-t-il à ce que j'en vienne ?
— U y a toujours du mal à fau*e quoi que ce soit sans la permission de sa femme, répondit madame Grandperrin, qui reconnut la puérilité de son dépit et essaya de le tourner en, plaisanterie.
— Yoilà une maxime qui devrait être inscrite dans le Gode civil au titre du mariage, dit le jeune avocat en riant.
— Si vous voulez que je vous pardonne, reprit la jéuue fenune, racontez-nous, sans en rien omettre, cette mémorable visite.
M. Grandperrin ne demandait qu'à faire ce récit; il* raconta donc avec une certaine complaisance l'humiliante déconvenue du curé Dommartin, les marques d'estime qu'on lui avait prodiguées à lui-même, l'accueil parfaitement poli de M. de Ch&teaugiron, les grâces et la beauté de la marquise ; dans son éblouissement de parvenu, il n'était pas jusqu'au rouge de madame de Bonvalot qui ne lui eût paru du meilleur goût.
— Cette marquise est donc réellement belle ? demanda Clarisse dont le dépit se ralluma en secret.
— Ce sera, après vous toutefois, dit galamment le maître de forges, la plus jolie femme du pays.
— Et Victorine ! il paraît que .pour lui elle n'est pas la plus jolie, se dit Froidevaux ; ces pères sont d'un aveuglement absurde.
— La marquise, d'ailleurs, se dispose à venir vous voir, poursuivit l'industriel d'un ton emphatique ; elle veut absolument vous prévenir : ainsi, attendez-vous à sa visite prochaine. Il me semble que, par précaution, on pourrait faire
garnir de fleurs les étagères du salon et. ôter les housses des meubles ; les domestiques aussi feraient bien^ je crois^ de inettre leur livrée et de ne pas la quitter.
— Ces détails me regardent^ répondit Clarisse à qui les vaniteuses préoccupations de son mari arrachèrent un sourire de dédain ; vous pouvez être sans inquiétude : madame la marquise de Châteaugiron sera reçue ici avec tous les honneurs qui lui sont dus.
Ni M. Grandperrin ni Froiaevaux ne remarquèrent Faocent amer et pour ainsi dire menaçant dont fm*ent prononcées ces dernières paroles.
La cloche du dîner ^ qui sonnait depuis un instant, amena dans le petit salon Yictorine^ madame Estèveoy^ et jdeux' ou trois autres convives qui s^étaient promenés jusqu'alors dans le jardin en attendant^ qUelques-uns avec impatience^ le moment de se mettre à table.
A part lés regards furtivement échangés entre la jeune fille et son amant^ le repas n'offrit aucun incident digne d'être mentionné. Les scènes tumultueuses dont lia place du château venait d'être le théâtre firent naturellement tous les frais de la conversation^ et chacun^ à l'exemple des maîtres du logis^ en blâma sévèrement les auteurs. ^
Après le diner^ H. de Vaudrey vint à la forge. D'un coup d'oeil expressif il avertit Clarisse du succès de la démarche dont elle l'avait chargé, et la jeune femme, profitant d'un moment où tous les convives étaient réunis dans la salle de billard, s'esquiva, bien sûre d'être bientôt suivie; un instant après, en effet, le baron l'avait rejointe dans le petit salon.
-7 Ma chère enfant, lui dit-il en lui présentant le portefeuille que lui avait remis le ndarquis, brûlez et oubUez.
Madame Grandperrin déchira l'enveloppe avec une sorte d'avidité, ouvrit le portefeuille, examina rapidement les différents objets qu'il contenait, et compta les lettre pour s'assurer qu'aucune n'était restée au pouvoir de son ancien amant. Lorsqu'elle se fut assurée que la restitution était
LE GENTILHOMBIS CAMPAGNARD. liS
complète^ un éclair de satisfaction illumina son, visage rêveur et 'sombre jusqu'alors.
— Vous venez de me rendre un service que je n'oublierai jamais^ dit-elle au baron après avoir enfermé le portefeuille -dans un meuble dont elle retira la clef.
— Peut-être vous en demanderai-je un jour le prix, répondit M. de Vaudrey avec un sourire expressif, mais le moment n'est pas encore venu ; parlons de choses plus urgentes. Vous savez sans dodte que votre mari est^enu aujourd'hui au château ?
— D me l'a dit.
— Vous a-t-il dit aussi que ma nièce voulait venir vou9 voir?
— Sans doute.
— Voilà ce que nous voulions éviter ; mais votre mari a des façons d'agir qui déconcerteraient les plans les mieux combinés. Voyons, qu'imaginerez-vous pour éluder la visite de, ma nièce ? Serez-vous malade ?
— Mais je me porté à merveille, répondit Clarisse en affectant un air surpris.
— Je ne vous demande pas comment vous vous portez en ce moment, mais comment vous vous porterez quand ma nièce viendra vous voir ?
— Pourquoi feindrais-je d'être malade si madame la marquise de Chàteaugiron me fait l'honneur de me rendre visite ?
— Ma foi ! j'avoue que je n*y suis plus du tout, dit le baron, et l'on a raison de dire qu'avec les femmes on marche toujours de surprise en surprise.
— Qu'ont donc mes paroles de si surprenant ?
— Ne^ m'avez-vous pas dit hier que plutôt que de revoir Héraclius vous aimeriez mieux vous condamner àtme réclusion perpétuelle, vous enterrer vivante 's'il le fallait? Ce sont là, si j'ai bonne mémoire, vos propres parolçs.
— Que voulez-vous, mon cher baron? 11 me semble
maintenant qu'il m'est impossible de me soustraire sans imprudence à Thonneur que veut bien me faire madame la marquise de Chftteaugiroa« De (juel prétexté coloreraisrje ma conduite?
— Une indisposition ; c'est reçu en pareil cas.
— Sanç doute ; mais que penserait M. Grandperrin qui ne serait pas dupe de cette indisposition ?
— Ainsi donc, ma chère Clarisse, reprit M. de Vaudrey en fixant sur la jeune femme son re^^ard pénétrant, vous
, avez complètement changé d'avis depuis hier ?
— Je l'avoue ; la nuit a porté conseil.
— M vous n'avez plus aucune répugnance à voir ma nièce?
— Pourquoi lui en voudrais-je d^un passé flont elle est /inpocente?
— • Mais avez-vous bien réfléchi qu'elle ne viendra pas ici sans être accompagnée de son mari ?
— Je, dois m'y attendre,, répondît^ Clarisse, avec un étrange sourire, de jeunes mariés ! cela est inséparable.
— Ainsi donc, malgré vos larmes d'hier, vous êtes résighée aujourd'hui à vous retrouver en présence d'Hérar chus? I
— Un peu plus tôt, un peu plus tard, ne faudrait-il pas toujours finir par là ?
— Voilà un revirement qui n'est pas naturel, se dit le baron atteint d'une défiance soudaine ; ce n'est pas un caractère comme celui de Clarisse qui passe ainsi subitement de la tempête au calque plat ; je crains bien qu'il n'y ait dans tout ceci quelque diablerie de femme ; mais j^ veillerai.
— Vous me trouvez bien légère, n'estrce pas? reprit madame Grandperrin avec un sourire mélanco^que, et vous traitez d'inconséquente une conduite qui au fond n'est que résignée, car, forcée de vivre en ce pays, conmient échapper aux nécessités de ma position ? N'étaient-oe pas les gla-
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diateurs romains qui prenaient une attitude gracieuse pouir mourir ? J'essaierai de faire comme eux^ du moins tant que mes forces soutiendront naon courage. J'avais fait un autre plaA pour me soustraire aux tortures qui m'attendent^ mais j'ai dû reconnaître hier que ce plan n'était qu'une chimère.
— Quel plan ? demanda le baron.
— L'élection de mon mari à ce conseil général, à mes yeux c'était un grand pas pour arriver à la députation ; puis, une fois député, H. Grandperrin aurait sans- doute consenti à confier à un commis principal l'administration de ses forges, et, momentanément du moins, nous nous serions fixés à Paris, comme je lui en ai exprimé plusieurs fois le désir. De la sorte, j'aurais évité d'une manière naturelle et plausible ce voisinage que je. redoute, naais auquel je n'ai pas d'autres moyens de me soûstrai»e. Ainsi Tabsence et le temps, ces deux consolateurs, dit-on, auraient fini par me renidre le repos dont j'ai besoin ; et plus tard, devenue calme et résignée^ dévenue vieille fenune en un mot^ j'aurais pu sans danger me retrouver en présence de cet homme qu'une fatalité va me forcer à revoir dès demain peut-être. Je frémis quand j'y songe I Ypilà xjuel était mon ^ plan. ( .
— Je le trouve fort raisonnable; mais pour qu'il pût réussir il faudrait d'abord que la députation de Charolle$ fût vacante. -
— Elle l'est. ' / .
— M. Ricquicir est donc mort ? denianda le baron avec un geste de surprise. ^
■^ Oui, répondit. Clarisse laconiquement.
— Étes-vous sûre de cela ?
— Parfaitement sûre. M. Ricquiçr est mort il y.a deux jours à sa maison de camnagne de la Cerisaie; j'en ai reçu la nouvelle ce matin pendant l'absence de M. Grandperrin»
— Avez-vous dit cela à votre mari ?
^ Pas encore j j'étais sûre que vous viendriez aujour-
148 OBimiISS DE CH. DE BERNARD.
d'hui et j'ai voulu vous consulter avant tout Que me conseillez-vous ?
— Je viens de vous dire que votre plan me parsdssait fort raisonnable ; j'ajouterai maintenant qu'il faut agir vigoureusement et sans délai.
— Mais^ dit madame Grandperrin avec un accent plein de finesse^ comment mon mari oserait-il se mettre sui^ les rangs pour la députation, lui qui ne parviendra pas même à se faire élire membre de ce conseil général?
— Pourquoi n'y parviendrait-il pas?
— En héroïne malheureuse à qui toutes les distractions sont bonnes^ reprit madame Grandperrin en affectant de sourire tristement^ j'ai fait le calcul de nos chances de succès^ et j'ai été forcée de reconnaître qu'elles diminuaient tous les jours ; d'abord la trahison de ce curé Dommartin, qui^ après nous avoir promis ses voix, va les donner à M. de Châteaugiron.
— Le curé Dommartin ne donnera pas plus ses voix à mon neveu qu'à votre mari ; j'y ai mis ordre.
— Comment cela? demanda Clarisse d'un au* aé vif intérêt.
— Votre mari ne vous a-t-il pas raconté la petite scène > qui s'est passée au château pendant qu'il y était?
— La scène où M. Dommartin a joué un si misérable' rôle?
— Oui. Vous connaissez donc le résultat^ mais non la' cause.
. — N'était-ce pas l'odieuse calomnie qu'il s'était permis' d'articuler contre M. Grandperrin ?
— Il y avait cela en effet; mais il avait encore autre chose.
— Qu'y avait-il donc ?
— J'ai donné les étrivières audit Dommartin pour trois raisons : 1** il m'a toujours déplu avec son air faux^ sa parole niielleuse et sa conduite hypocrite ; or, j'ai l'habitude d^
LE GSNTILHOiniE GAMPA6NARB. 149
régler tôt ou tard le compte des gens qui me déplaisent; 2* son procédé à Tégard devotre mari était réellement abominable et méritait le châtiment le plus exemplaire; 3^ enfin j^étais bien sdse de le brouiller avec mon neveu.
— Dans quel but?
•^ Comment^ fine comme vous étes^ vous ne devinez pas?
— Non, je Tavoue.
— Une fois brouillé avec mon neveu, le curé ne lui donnera pas les voix d(mt il dispose; comprenez-vous à présent?
— Vous ne soutenez donc pas M. de Gh&teaugirûn? s'écria Clarisse du ton le plus vif. '
— Bien loin de le soutenir, répondit le baron avec un sourire tranquille, vous voyez que je n'épargne rien pour le faire échouer.
-^ Mais le meilleur moyen de le faire échouer, c'est d'appuyer M. Grandperrin !
— C'est ce que je me suis dit.
— Vous le soutiendrez donc ?
— Pourquoi pas ?
•*- Ainsi vous êtes à nous? ainsi vous voterez pour mon mari ? reprit Clarisse dont la figure rayonnait.
— Voter, non, répondit M. de Vaudrey en sourijlnt, je ne puis pas vous promettre cela ; je suis un vieux carliste têtu et incorrigible, et tous les beaux raisonnements de quelques-uns de nos journaux, qui veulent maintenant nous persuader d'aller aux élections après avoir prêché pendant plusieurs années la thèse contraire, ne me feront point dévier d'un pas de la ligi^e que je me suis tri^cée. Pour voter, Hme faudrait prêter serment au gouvernement actuel, et, si je prêtais ce serment, je me croirais en conscience obligé de le tenir; or, comme, vu mes vieilles croyances^ je n'y prendrais pas le moindre plaisir, j'aime mieux m'abstenir, ainsi .que je l'ai fait jusqu'à présent. Ainsi donc, ma chère Qarisse, je ne voterai pas pour votre mari, mais
je vous promets de lui assurer les voix de tous, les braves électeurs du canton sur qui je puis avoir quelque influence.
— Ah ! mon cher monsieur de Vaudrey, que ne vous devrai-je pas? dit madame Grandpernn en saisissant la main du .gentilhomme campagnard.
— Vous ne me devrez rien^ mon enfant; ce qiiè je fais là^ ce n'est pas du tout pour que M. Grandperrin soit élu, mais bien pour que mon neveu ne le soit pas. L'élection de votre mari est donc assurée^ à moins poiirtaot que le curé, par un revirement diaboUque dont Uest bien capable, ne donne maintenant ses voix au médecin Boissèlat, auquel cas la candidature de ce dernier, soutenue déjkpar Froidevaux, pourrait devenir redoutable.
— Hais H. Froidevaux est à nous, s'écria Qarisse d'un air triomphant ; c'est arrangé. .
— Oh ! en ce cas, reprit le baron, nous sommes sûrs de notre affaire; après-demain M. Grandperrin passera au premier tour de scrutin ; con\me vous le disiez tout à l'heure, ce sera un grand pas pour iarriver à la députation ^ j'ai quelque crédit en dehors du canton, et vous pouvez être sûre^ ma chère Clarisse, que je soutiendrai votre mari jusqu'au bout.
— Ainsi donc je triompherai de cet homme odieux et j'humilierai son orgueil, se dit madame Grandperrin en triomphant' déjà au fond de son âme : mais quelle vengeance plus complète si je parviens à saisir les fils de cette jolie intrigue dont m'a parlé ce Froidevaux î
— Ah ! madame la douairière de Bonvalot, pensait au même instant le baron, au lieu de continuer le commerce de l'honorable marchand de vin votre défunt mari, vous voulez être reçue aux Tuileries, et vous avez imposé à un Châteaugiron la condition de devenir pah* de France sous le gouvernement actuel! Vous avez compté sans moi^ ô la plus fardée des douairières !
Madame Grandperrin et M. de Yaudrey rejoignirent le
LE GENTILHOUMB CAMPAGNARD. 151
.reste de la compagnie f puis au bout de quelques instants^ le gentilhomme campagnard, qui avait refusé de dîner au château, remonta à Ch&teaugironrle-rVieil^ P.ù il était impaiienmient attendu.
Là CMMimX AFFBANCHIB.
L'entrée principale de la maison du baron de Vaudrey était tournée au levante vers les ruines de Tàncien château. Une grande porte cochère peinte en gris, dans laquelle se trouvait pratiquée une seconde porte destinée au passage habituel des piétons, donnait accès dans une cour assez vaste qu'entouraient des trois autres côtés des bâtiments destitués à différents usages. En face, le corps de logis principal ; à droite, le colombier, le pressoir, les écuries et les étables; à gauche, les remises et les granges, ainsi que plusieurs de ces constructions accessoires que rend nécessaires, une exploitation rurale de quelque importance.
Au moment où le baron remontait la pente assez escarpée qui séparait le petit vallon au milieu duquel s'élevait Châteaugiron-le-Bourg du coteau où s'éparpillaient les maisons du vieux village, la plus spacieus^ des granges dont nous venons de parler se trouvait momentanément meta* morphosée en une salle de banquet commode, sinon élégante. Sur Taire, balayée avec soin, deux tables longues et étroites avaient été disposées parallèlement, de manière à laisser entre elles un espace libre pour les gens chargés du service.
Quelques ais de chêne ou de sapin, supportés par des futailles vides, telle était la base modeste sur laquelle s'é-
1&? (BnHES DE GH. DE BERNARD.
talait ce festin improvisé ; mais des nappes fort propres ca^ chaient en partie ces appuis rustiques. D'un autre côté^ si la porcelaine se trouvait remplacée par une faïence assez grossière ; si^ au lieu de donner aux flacons et aux coupes de cristal la teinte du rubis^ le vin du cru emplissait de son rouge bord les verres les plus vulgaireè^ en revanche des couverts d'argent bien vieux et bien massifs semblaient indiquer que Tamphitryon avait plus de confiance en ses hôtes que n'en témoignent quelquefois à leurs convives les ordonnateurs de certains banquets par souscription^ où Ton voit étinceler^ dans tout son éclat économique^ Targenterie de fer ou d'étain (nos descendants en rougû^ont pour nous) dont nous sommes redevables aux ingénieux procédés de M. de Ruolz.
Ces disparates dans l'ordonnance dû repas offert par M. de Vaudrey à une partie des habitants de Châteaugiron-le- Vieil attestaient chez le gentilhomme campagnard une connaissance profonde du caractère et des habitudes des invités.
— Ils ne prendront rien^ mais à la fin du dîner il y aura bien quelques assiettes et quelques bouteilles cassées^ avaitil (lit la veille au soû* au fidèle Rabusson^ qui^ en attendant les honneurs administratifs auxquels le destinait son ancien colonel^ s'acquittait près de lui de plus de fonctions différentes que n'en remplissait maître Jacques dans le logis ' d'Harpagon ; — tiens donc précieusement sous clef la porcelaine et les cristaux^ mais donne de l'argenterie tant qu'il en faudra ; cela ne se casse pas.
En vertu de ces dispositions libérales et prudentes à la fois^ les humbles convives du baron avaient donc à leur disposition de fort beaux couverts d'argent, ce qui ne leur arrivait qu'en ces occasions solennelles, et nous devons dire que leur amour-propre en était singulièrement flatté.
n est sans doute inutile d'ajouter que le banquet champêtre auquel nous allons faire assister le lecteur avait pour but de fêter le même événementque venaient déjà de célébrer
par leurs salves joyeuses Jean-Fracasse et Béveille-Matin.
La réunioDse composait^ à part une seule exception^ de tous les nouveaux électeurs communaux dont le baron avait eu soin de dresser la liste d'avance, en se conformant rigoureusement aux pirescriptions de la loi. La population de Châteaugiron-le-Vieil étant d'environ quatre cents habitants, il y avait une quarantaine de convives, représentant tous les âges, depuis vingt et un ans jusqu'à Textrême vieillesse. Fermiers du baron pour la plupart, ils devaient au droit qu'ils avaient de s'attribuer le tiers de la contribution du petit domaine exploité par chacun d'eux le privilège d'être inscrits sur la liste des plus imposés de la commune; c'est dire assez qu'ils se trouvaiept sous la direction immédiate, ou plutôt dans la dépendance absolue du propriétaire dont ils cultivaient les vignes et les champs.
Pour être moins directe, l'influence du baron sur les autres électeurs communaux n'était pas moins grande, car il n'était aucun d'entre eux auquel il n'eût rendu quelque service. Depuis surtout qu'il avait fixé définitivement sa résidence dans sa terre natale, le gentilhomme campagnard était devenu, pour les paysans deChâteaugiron-le-Vieil, une sorte dç providence parfois bourrue et même emportée, mais toujours bienfaisante et généreuse. La petite pharmacie qu'il avait établie dans sa maison était à la disposition des malades, tandis que des aliments plus sains et plus substantiels que ceux dont ils avaient l'habitude étaient journellement portés par ses ordres aux pauvres convalescents. Au grand regret de M. Bobilier, qui l'accusait tout bas d'empiéter sur ses attributions, il était l'arbitre des habitants du vieux village lorsqu'il s'élevait entre eux quelque différend. Mais autant dans ce cas il mettait de soin à rétablir la concorde, autant il montrait de zèle et d'énergie à soutenir leurs intérêts lorsqu'ils se trouvaient engagés dans quelque débat avec leurs outrecuidants vob Ans les bourgeois d*^ Chftteaugiron-le-Bourg,
Pour ces différentes raisons et pour d'autres encore qu'il serait trop long d'énumérer^ M. dé Vaudrey était chéri et respecté dans le pays ; à ces deux sentiments se mêlait , il est vrai^ une sorte de crainte motivée par le châtiment qu'il avait cru devoir infliger de sa propre main à deux ou trois méchants drôles habitués à tenir le haut du pavé^ et qui^ dans les commencements de son séjour^ s'étaient permis d'affecter envers lui. en haine de sa fortune et de sa naissance^ des manières grossièrement impertinentes. Ck)rrigés sans délai ni rémission par la plus rude vôiée de bois vert que puisse appliquer un poignet vigoureux^ ceà coqs de village avaient dès lors porté la crête basse, et leur mésaventure avait inspiré à tous ceux qui auraient pu être tentés d'imiter leur insolence une frayeur salutaire qui n'avait nui en aucune manière à la considération et à l'attachement dont était entouré le baron.
— C'est la poudre, disaient en parlant de lui les habitants de Châteaugiron-le-Yieil, et quand il vous regarde de travers il faut marcher droit; mais c'est égal^ nous l'aimons ious, car il n'est pas fier et il est juste.
Au moment dont nous parlons, le repas était commencé depuis quelque temps. \
Grégoire Rabusson présidait à l'une des tables. En voyant l'émeute coQiplétement dispersée, le baron avait ordonné au futur maire de remontér à Ch.&teaugiron-j[e-VieiI ea attendant qu'il pût y retourner luî-niêmè, et de fairç servir sans délai le^dîner retardé jusqu'alors], au grand âésàppointement des invités.
La secondé table avait pour président un des principaux fermiers du baron : c'était un vieillard à qhêveux blancs et à physionomie patriarcale, qui occupait un rang distingué parmi les anciens du village et qui avait à la bouche^ presque aussi souvent que M. Bobilier lui-niëme^ <^99f |1^ était le contemporain, le nom de la grande marquise nèngarde dp Gh&teaugiron^ Montboissieusç en son nom«
Vi^^-yi$ (i^^Ji^bussoiji, était assi§ le pèp^ Cpquart, le seul parmi 1^ co]%yivçs qui fût étranger à la commune; sa pa* rente avec Tex-garde-chasse, dont il était Toncle maternel, {joi 9y ait atlli^ cette distinction au^si agréable que flatteuse. ' QuoiqU'O» piangeât foft et qvi'pn. bût de même, car les plats couverte 4q m^ts non mjQji^.plantur^ux que les demiiii(mtQpS(:i*ôti$ içt je^ (|p^ de porcs engraissés, menu habituel des héros d'Homère, semblaient défier les appétits les plus robustes, tandis qp^u^g^toBnc^i^i oiji .{'on allait remplir lep: |>ou^e^ à ip^svyce qu'elle^ se< vidaie^xt provoquait la soif et partant la gaieté, la conversation cependant était aussi ^fuyante jqu.janjia^ée.jL^ victoire éclatante que venait de l^mportier le vieux village sur son insp^ent voisin fournisgaitjà la ..çQnyprsatioii, un .jtf^^t^ , in[tarissable ; la joie du triomphe brillait dans tous les yeux. D'une table à l'autre (féchangesda^t mille propp^jQy^u^i^ mille plaisanteries dont l^bourgem (î'e/t6a$fourt(is$a|ent^ nécessairement le sujet, mille fanfaronnades inoffensiyes telles qu'il ep. échappe souvent aux gens longtemps opprimés;^ dans l'enivrement où les jette leur émancipation.
Un incident surtout avait porté au comble l'allégresse moqueur des convives ; c'était le récit fait par Rabusson dé la scène qui avait eu lieu sur la place du château quelques instants auparavant, scène à laquelle le baron, Raï)us- . son luiH[néme et le terrible Sultan avaient pris une part si brillante et si décisive. Pour satisfaire la curiosité de ses auditeurs, Tex-garde-cbasse avait dû recommencer plusieurs fois sa narration, et à chaque reprise les applaudissements et les riresf ayaiept éclaté par redoublements.
.— Notre colonel a-t-il bien,fait de frotter les oreilles à ce faiseiv^. d'eipb^^ de.Tojisgaint Gilles! s'écria un gros pays^a qi;û avait eu un procès avec l'aubergiste.
A pairt^.leSf, vieillards du villàgiÇ qui avaient vu la fin de l'ancien régime, et qui en conséquence donnaient à M. de Vaudrey son titre de barpn, tous, les autres paysans de
UA ÔbtJVRfiS bfi Cli. DS ABUNAlU).
ChAteaugiTon-le-Vieil, à rexemple de RabussoD^ disaient en parlant de lui : le colonel, ou mieux, encore^ notre co* lonelf
— Quel malheur que notre colonel nous ait défendu de l'accompagner ! dit à son tour un robuste vigneron en brai>dissant sa fourchette d'un air belliqueux ; comme je vcjis aurais aussi rossé avec plaisir et agrément mon bou^eois de Cbàteaugiron i
— Et moi^ le mien donc ! ajouta un troisième.
— Hoi^ un de chaque main^ dit un autre connu par ses fanfaronnades.
— Au moins^ Rabusson^ reprit le gros paysan, as-îa donné un atout un peu soigné à ce gredin de Gautherot qui prétend que ses côtelettes sont trop bonnes pour nous autres de Châteaugiron-le-Vieil ?
— Tout ce que je puis vous dire^ répondit Rabusson qui ne paraissait éprouver aucune répugnance à célébrer ses propres exploits; tout ce que je puis vous "dire, c'est que quand le boucher s'est relevé, le sang lui sortait par le nez et par la bouche ni plus ni moins que le vin va sortir de cette bouteille.
En achevant ces mpts, le victorieux Grégoire versa à boire à son voisin de droite.
■— Il n'a pas demandé son reste ? demanda le vigneron.
— Il a trouvé sans doute qu'il avait assez de dents de moins dans la bouche comme ça, répliqua Rabusson, qui cette fois remplit à plein bord le verre de son voisin de gauche.
— Ce qui devait être joliment drôle, dit le père Goqoait en s'armant de son côté d'une bouteille, c'est la figure de Laverdun quand Sultan lui a sauté au cou ; je donnerais bien vingt sous pour m'étre trouvé là. Viens ici. Sultan, poursuivit le vieux paysan en s'adressant du redoutable dogue qui se promenait fièrement auto.ur des tables et semblait prêter une oreille complaisante au récit de
LE CrENTILHOHMS GAltPAâNÀAi). J5t
prouesses ; viens ici^ mon joli chien^ viens ici^ mon mignon^ tiens voilà pour te récompenser.
Le père Coquard jeta à terre un gros os qu'un chien de bonne maison pouvait ronger sans déshonneur tant il était encore garni de chair ; mais au lieu d'accepter avec empressement et reconnaissance ce cadeau amical^ ainsi que s'y attendait le donateur^ Sultan^ qui avait le nez tourné vers rentrée de la grange^ renifla subitement à plusieurs reprises^ €t se précipita ensuite dehors en aboyant joyeusement . — Voici le colonel^ dit Rabusson^ d'une voix sonore.
— Voici le colonel ! voici notre colonel ! répétèrent en chœur les convives.
Par un mouvement électrique tout le monde se levai.
Presque au même instant M. de Vaudrey entra dans la grange.
xvn
LA COMMUNE AFFRANCHIE (suitb).
En revenant dans sa maison après avoir pris une part active aux divers événements de cette journée orageuse^ H. de Vaudrey éprouva une satisfaction véritable^ car ni sa réconciliation avec HéracliuSj, ni son indulgente sympathie pour madame Grandperrin^ lii son affection naissante pour ÏB. marquise^ ne lui avaient fait complètement perdre de vue le triomphe qu'il venait de remporter sur les bourgeois dé Chàteaugiron^ et il lui tardait de rejoindre les membres de la nouvelle commune pour célébrer avec eux cette victoûe si longtemps disputée.
A sa vue^ une acclamation générale fit retentir les voûtes de la salle du banquet.
*— Vive monsieur le baron ! s'écrièrent les vieillards, u. 10
iU (BUVRES DS'CH. DB BEttMAADi
A quoi les hommes faits et les jeunes gens ripostèrent par cet autre cri plus éclatant encore : — Vive notre colonel !
Le gentilhomme campagnard accueillit par un sourire de bonne humeur ces démonstrations bruyantes ; mais comme elles menaçaient de se prolonger indéfiniment^ Q agita une de ses mains en Tair pour y mettre un terme.
Le silence s'établit aussitôt.
— Vous laissez refroidir le dîner, dit le baron à haute voix; au dessert vous crierez tant qu'il vous plaira j mais maintenant il s'agit de manger et de boire. ^
Le conseil parut excellent à suivi'é^ et toutes les mâchoires se remuent à Toeuvre avec Témulatiôn la plus exemplaire.
Au rebours de certai^ coureurs de popularité qui^ aux jours décisifs^ s'attablent dans lés cabarèts^du village avec les électeurs en blouse^ quoique leur vanité en rougisse secrètement^ M. de Vaudrey, d'un esprit fort libéral au fond, avait soin de maintenir en toute occasion la distance que le hasard avait mise .entre lui et les autres habitants de Chàteatigiron-le-Viêil. Il traitait les paiysalis de son village comme il avait traité- naguère les soldats de son régiment, sans leur montrer aucune morgue, mais aussi sans leur permettre la moindre familiarité, car il savait que c'est sur Pun ou l'autre de ces écueils qu'échouent d'ordinaire les gens d'un certain rang, lorsqu'ils ont quelques rapports avec leurs inférieurs.
Au lieu 4e s'asseoir au banquet ainsi que n'y eût pas manqué ^ sa place plus d'un seigneur châtelain, le baron alluma un cigare et fit lentement le tour des tables en s'arrétant de temps en temps pour adresser la parole à quelquesuns des convives dont pas un n'eût o?é se permettre de prendre l'initiative. Les vieillards surtout étaient l'objet de cette distinction, et ils s'en montraient aussi fierS que reconnaissants.
Lorsque le robuste appétit de ses hôtes lui parut enfin
LE GENTILHOMUB CAMPAGNABD. 15»
eomplètemçQt rassasié^ H. dç Yaudrey se fit importer un verre «t prit une bouteille sur une des tableis.
— Messieurs les électeurs communaux^ dit-il alors en développant sa voix sonore, ainsi qu'il avait Thabitude de le faire autrefois pour commander la manœuvre à ses cuirassiers. .
En s'entendant donner pour la première fols le titré auquel ils n'àvaien,t droit que depuis quelques heures seulement, les paysans se regardèrent d'abord d'un air ébahi^ comme si on leur eût lancé quelque brocard peu intelligible; mais la physionomie calme et ouverte du baron leur fit comprendre qu'il parlait sérieusement et n'av0 en aucune manière l'intention de se moquer d'eux; rassurés sur ce point> ils s'apprivoisèrent bientôt avec leur dignité nouvelle^ et se redressèrent orgueilleusement sur leurs bancs.
-- Remplissez vos verres jusqu'au bord, ajouta le baron qui joignit l'exemple au précepte.
Ce commandement fut ponctuellement exécuté.
Dans la plupart des banquets où se perpétue la coutume des toasts, il est d'usage de porter d'abord la santé, du roi, ob Jove principiumf lAais le carliste endurci crut devoir se dispenser de cette formalité.
— Nous allons boire, dit-il, à la prospérité de la commune de Cbâteaugiron-le-Yieil. ,
Un hurrah d'enthousiasme accueillit ce toast qui répondait si bien à l'attente des convives.
— Au commencement de la révolution, poursuivit le baron, quand le calme se fut rétabli, une grandç injustice avait été commise à votre égard; après bien des années, cette injustice vient enfin d'être réparée : mieux vaut tard que jamais. Dorénavant, vous ne partagerez votre affouage avec personne, et messieurs nos voisins, au lieu de se chauffer de votre bois, comme ils l'ont fait pendant quarante ans^ auront la bonté de se pourvoir ailleurs.
160 (fiCVllBS DB CH. DS BËRNAED.
— Doivent-ils rager! interrompit une voix qui rentra aussitôt dans le silence.
— Au lieu de faire des corvées pour entretenir leurs che-" mins^ vous travaillerez aux vôtres^ continua le gentilhoaune campagnard.
— Ce n'est pas pour vous flatter, dit le père Coquard à Tun deses voisins, mais vos chemins ont bon besoin qu'on y travaille; pas plus tard que ce matin, j'ai manqué de me casser le cou deux fois en montant ici.
— Ce n'est pas tant nos chemins qui sont mauvais que vos yeux qui ne valent plus rien, répondit le voisin avec la susceptibilité d^un "citoyen qui ne souffre pas qu'à raison ou à tort on critique devant lui sa patrie.
— Ensuite, ajouta le baron, au lieu de voir l'argent provenant de la vente de votre quart de réserve appliqué à dés dépenses dont vous n'avez retiré jusqu'ici ni avantage, ni agrément, ni profit, c'est vous qui désoi*mais en disposerez; et pour en faire un emploi utile, vous n'aurez que l'embarras du choix; car ici tout est à améliorer, ou plutôt tout est à créer.
— C'est diablemeïit vrai, dit à demi-voix le père Coquard, les chemins d'abord, de vrais casse-cou où l'ondégringcrfe dans les ornières en plein midi.
— Enfin, reprit M. de Vaudrey, au lieu de rester à la merci de messieurs les bourgeois d'en bas, et vous savez si leuf domination est douce et juste, vous administrerez vousmêmes vos affaires, et vous serez les maîtres chez vous.
— C'est ça qui sera flatteur et agréable, fit observer Rabusson à ses voisins.
— Depuis hier un changement aussi avantageux qu'inespéré s'est donc accompli dans votre condition; ce changement à qui le devez-vous ?
— A vous, monsieur le baron; à yous, mon colonel, répondirent d'une voix unanime les paysans.
— Vous dites vrai, reprit d'un ton grave le gentilhomme
campagnard; si aujourd'hui vous êtes délivrés du joug que vous ont imposé pendant trop longtemps vos voisins, c'est à mes efforts persévérants que vous le devez. Après deux ans de lutte, j'ai enfin atteint mon but : votre émancipation. Maintenant que la victoire est certaine, ma tâche est terminée, et il ne me reste plus qu'à souhaiter à votre commune des administrateurs éclairés et intelligents, qui sachent exploiter, dans l'intérêt de tous, les éléments de prospérité qu'elle renferme.
Un murmure confus suivit ces dernières paroles. Jandis que le baron remettait à un domestique le verre qu'il venait de vider, et portait de nouveau son cigare à ses lèvres, les convives échangèrent des regards où l'on pouvait Ibe un désappointement mêlé d'inquiétude. A la fin, ^près s'être entretenu quelque temps à voix basse avec ses voisins, le vieux fernlier qui présidait à l'une des tables se leva et adressa au gentilhomme campagnard un salut révérencieux.
— Pardon, excuse, monsieur le baron, dît-il, mais avec votre permission, je voudrais bien vous demander quelque' chose.
— Parlez, père Foumier, répondit M. de Vaudrey avec une bienveillance prononcée; vous savez que je vous écoute toujours avec plaisir.
— Vous êtes bien bon, monsieur le baron ; d'ailleurs c'est votre habitude. d'être bon, et voilà pourquoi ce que vous venez de nous dire nous a mis la puce àl'oreille à tous.
— Pourquoi ça, père Foumier ?
— Dame, monsieur le baron, reprit le paysan en se grattant l'oreille comme s'il y eût senti en effet la morsure de l'insecte dont il venait de parler figurément, il nous paraît, sauf votre respect, que maintenant que vous nous avez fait rendre notre commune, vous avez envie de nous planter
rr- Vous planter là ! Non, répondît le baron avec un sou-
rire involontaire ; j'aime notre vieux .village^ et plus que jamais je suis décidé à ne plus le quitter. «,
-- Et c'est bien le plus grand bonheur qui puisse erriver aux gens de Chftteaugiron-Ie-Vieil^ dit sent^oieusement Fonde de Rabusson.
— J'entends ce que je veux dire, reprît lé père Foumier en hochant la tête.
— C'est possible, répliqua M. de Yaudrey toujours souriant, mais moi je ne l'entends pas du tout.'
— A quoi sert de tant barguigner? dit en se levant à son tour le vigneron dont nous avons déjà parle, je vais vous expliquer ça en deux mots, mon colonel. Ce que vous venez dédire nous fait craindre que vous ne vouliez plus vous mêler de nos affaires.
— D y a assez longtemps que je m'en mêle, il est juste que je m'occupe maintenant des miennes.
-r Pour lors, répliqua le vigneron, c'est un coup de serpe que vous venez de donner au beau milieu de notre satisfaction.
— C'est ce que je voulais dh^e, reprit le père Foumier. Si monsieur le baron nous met la bride sur le cou, nous irons de travers ni plus ni moins que des chevaux boires, et à la première ornière, la charette tersera.
— C'est vrai, dit un autre paysan, l'un voudra tirer à dià, l'autre à hubau, et tout ira à la diable.
— Tandis que si notre colonel garde le fouet, ajouta im troisième en continuant la comparaison, il n'y â pas de danger que l'attelage fasse des siennes. ^
— Là commune gouvernée par notre coldnel, c'est "une vigne de bon plant, dit le vigneron d'un ton.doctond, gouvernée par un autre, ce ne sera plus que db làéchànt gamet, et pour lors je ne donnerais pas cjn(][ sqùs de ' lA' ten* dange. . ,
L'impulsion était donnée^ et de toutes les parties des deux tables s'élevèrent des réclamations respectneusesy
LE GENTUHOIQIE CAMPAGNARD. 163
mais énergiques^ contre le parti (jue semblait avoir pris le gentilhomme campagnard.
D'un geste calme^ M. de Vaudrey apaisa ce tumulte crois-; sant.
— Entendons-nous ! . dit-il quand le silence fut rétabli ; vous tenez donc beaucoup à ce que je m'occupe encore de vos affaires?
— Oui, monsieur le baron, oui, mon colonel, s'écrièrent tous les paysans d'un accord unanime ; il n'y a que vous qui puissiez conduire comme il faut notre commune.
— Si nous tenons à ce que yous vous mêliez de nos affaires, mon colonel! s'écria un des plus exaltés; c'est-à-dire que si vous ne vous en mêlez plus, tout sera sens dessus dessous, et cela fera joliment rire les bourgeois d'en bas.
— D'abord si notre colonel nous abandonne, dit un autre avec une certaine emphase, moi je donne ma démisison d'électeur, et la commune ira ensuite comme elle pourra.
— Nous n'avons confiance qu'en vous, mon colonel !
— Vous ne voudriez pas, monsieur le baron, nous laisser comme ça dans l'embarras !
— Ce n'étmt pas la peine de nous faire rendre notre commune ! -
«— Sans vous,, mon colonel, jamais nous ne nous en tin rerons !
— Allons ! allons ; cabnez-vous^ dit le baron, intérieurement flatté de ces instances, dont la sincérité ne pouvait être suspecte ; puisque Vous y tenez, je ne refuserai pas de vous donner dans l'occasion quelques conseils.
— A la bonne heure ! s'écria le vigneron d'unair joyeux, voilà notre gamet qui redevient du pineau !
— SilencC;, Jacquinet,' s'écria le gentilhomme campa* gnard, qui ajouta en s'adressant à tous les coiîvives : Je consens donc à vous donner des conseils quand vou$ ea liurez besoin^ mais à une condition,
164 (RWIBS BB CH.* DIS BEKlfABB.
— Tout ce qu'il vous plaira^ monsieur le baron, répondirent plusieurs paysans à la fois.
— Ha condition, reprit H. de Vaudrey en élevant la voix, c'est que lorsque je vous aurai donné un c(Hiseil, vous le suivrez sans hésitation et sans discussion.
— C'est trop juste, monsieur le baron, répondit le père Foumier en s'inclinant respectueusement.
— U ferait beau voir, mon colonely dit le vigneron Jaoquinet, qu'on se permit d'y regarder après vous !
— Acceptez-vous ma condition ?
— Nous l'acceptons, nous l'acceptons ! répondirent à la fois la plupart des paysans.
— Vous me semblez tous d'accord ; cependant il pourrait se trouver parmi vous quelqu'un qui fût d'un autre avis.
— U ferait beau voir ! répétale robuste vigneron en promenant de tous CiMés un regard qui semblait défier les opposants, si toutefois il y en avait, de manifester l^ur opinion.
— Silence donc Jacquinet ! interrompit sévèrement le baron ; si quelqu'un ici n'a pas en moi la> confiance la plus absolue, s'il croit que d'autres conseils peuvent étire préférables aux miens, qu'il le dise hautement.
Le plus profond silence régna dans la grange.
En réalité, M. de Vaudrey n'stvait pas la moindre envie de renoncer à l'ascendant qu'il avait exercé jusqu'alors sur les habitants du vieux village. Son seul but, en les menaçant d'une abdication, était de leur faire comprendre le besoin qu^ils avaient de lui, et, comme on dit en style constitutionnel, de retremper son autorité dans le suffrage populaire.
• — Vous êtes donc unanimes, reprii-il en voyant que pas un des assistants ne réclamait la parole ; en ce cas, je consens à vous continuer mes conseils comme par le passé, et puisque nous voici réunis, autant vaut causer tout de suite 4es prochaines élections, >
LE GEinUHÔMME GABIPAGNARD. 166
Les paysans prêtèrent Foreille d'un air de vif intérêt
— Vous serez convoqués dans un mois environ pour nomlùer vos conseillers municipaux au nombre de dix. Afin d'éviter qu'on perde un temps précieux et pour prévenir les petites cabales qui ne manqueraient pas de s'élever, car . vous êtes tous plus ou moins têtus, glorieux et chicaniers...
Un rire de bonne humeur accueillit cette boutade du baron.
— Pour abréger donc, poursuivit-il, j'ai dressé une liste de dix d'entre vbus qui me paraissent les plus capables d'exercer les fonctions de conseiller municipal. Si cette liste vous convient, vou^ n'aurez qu'à donner vos voix à ceux qui s'y trouvent inscrits ;^ du reste, je vous le répète, ce n'est qu'un conseil que je vous donne là, et vous êtes parfaitement libres de ne pas le suivre.
— Pas si niais que de ne pas le suivre ! dit un madré paysan qui savait d'avance que son nom se trouvait parmi ceux des élus ; vous nous planteriez là, monsieur le baron, et alors tout irait à la débandade.
— Rabusson, reprit M. de Vaudrey, donne lecture à ces messieurs de la liste des conseillers municipaux qu'ils nommeront à la prochaine élection.
Le futur maire tira de sa poche un papier sur lequel se trouvaient inscrits dix noms, le sien en tête.
Un murmure d'approbation suivit \a, lecture de cette liste ; car si le gentilhomme campagnard n'avait pas le moindre goût pour la théorie du pouvoir partagé, il était en revanche aussi clairvoyant que juste ; et pour composer le conseil municipal de la nouvelle commune, il avait choisi les plus honnêtes et les plus capables. L'élection la plus sérieusement pratiquée n'aurait pu donner un meilleur résultat, et selon to ute apparence elle eût eu la main un peu moins heureuse.
— C'est ça ! — Voilà ce qu'il nous faut! — Notre colonel a choisi les bons ! — Ça fera un fameux conseil municî-
166 onmuss de cb. de bernard.
pal 1 s'écrièrent à Fenvie les électeurs délivres aiqâ de rembarras du choix. ''
— Ceux d'entre vous qui ne savent pas écrire^* ^^^ ^^ baron^ dicteront leurs buÛetins àRabusson^ au pèo^ Fourmer ou it moi-même.
— C'est entendu^ n^onsieur le baron^ vous verrez.que ça ira-tout seul.
-^ La liste dont vous venez d'entendre la lecture vous convient-elle?
— Oui, oui !
— Y a-t-il des opposants?
— Pas un seul ! D ferait beau voir!
— Ainsi dônc^ il y a unanimité ?
" — .Oui, oui 1 il y a unanimité.
— En ce ça^, voilà nôtre éjection faite^ dit M. dé Vaùdrey, qui ajouta mentalement: Je voudrais bien que Platon, Fénelon et autres faiseurs d'utopie assiâtassent à cette petite leçon de 'gouvernement pratique ; je crois qu'ils seraient forcés de reconnaître qu'auprès de la manière simple^ nette et expéditive dont je mène les affaires de Châteaugn ron-le-Vieil,léur République et leur ville de Salente ne sont que des rêveries creuses.
xvin
Là GOBmUHB AFFRiltGHIB (8UiTs)«
tes con&eilfers municipaux improvisés se rengorgeaient sur leurs bancs et recevaient les félicitations de leurs voisins.
T- Je m'adresse maintenant, reprit le barpn/ aux dix d'entre vous dont les noms viennent d'être lus par Rabusson, et que je regarde dès à présent comme composant le nou-
£B GENTItHOHMB CAMPAGNARD. 167
veau conseil municipal. Aussitôt que ùos biens communaux auront été séparés de ceux dû bourg, oii procédera à la Tente de notre quart de réserve, et dès votre première ses- *sion vous pourrez vous occuper des améliorations d'intérêt public dont je vous parlais tout à Theure. La plus urgente de toutes, selon moi, c'est la construction d'une fontaine.
— C'est bien vrai, dirent plusieurs voix à la fols; à dix lieues à la ronde, il n'y a peu^^tre que nous qui n'ayons pas de fontaine.
— Dire que ces gueux de bourgeois d'en bas, qui se chauffent de notre bois depuis quarante ans n'ont jamais voulu lâcher un sou pour qu'on nous en construise une !
— Avec ça que par la sécheresse qu'il fait depuis deux mois nos citernes sont à sec, en sorte que nous n'aurons bientôt plus d'eau à boire.-
— Ça, ne serait qu'un demi-mai, car la vendange sera belle, dit le vigneron Jacquinet : mais une supposition que le feu prenne au village, qu'est-ce que nous ferons avec nos citernes vides l Nous serons brûlés avant d'avoir eu le temps de crier miséricorde .
— Il est sûr et certain qu'une fontaine nous serait bien utile, dit à son tour le vieux fermier, mais, ajouta-t-il en s'adres- * sant au baron avec une sorte d'hésitation, j'espérais qu'avant tout on s'occuperait de restaurer notre pauvre église.
—Père Fournier, répondit M. de Vaudrey avec un accent de bienveillance^ vous n'allez à la messe que le dimanche, tandis qu'il vous faut de l'eatt tous les jours ; ainsi donc la fontaine avant tout, et l'église ensuite.
— Mais monsieur le baron, reprit le vieillard d'un air attendri, pourvu qu'on nous permette de la rouvrir, cette chère église !
, — Comme si notre colonel, qui est le proche parent de monseigneur l'é véque, n'était pas sûr de la faire rouvrir quand çâ lui plaira ! s'écria Jacquinet en haussant les épaules :
— Tranquillisez-vous, père Fournier, ditle gentilhomme
campagnard^ noire église sera rouverte^ c'est moi qui vous le promets^ et si le budget de la commune ne permet pas d'offrir un supplément de traitement pour obtenir un curé à demeure^ du moins nous aurons un prêtre qui viendra tous les dimanches^ et nous ne serons plus obligés par les plus mauvais temps d'hiver^ de descendre à Châteaugiron^ le-Bourg pour entendre la messe.
— 11 est sûr que c[uand il pleut^ ou quand il gèle^ les chemins ne sont pas commodes^ dit un des paysans.
— Je crois bien^ lui répondit le père Coquard ; on s'y casse le cou dans vos chemins quand il fait beau^ qu'est-ce que ça doit être par le mauvais temps ?
— Cette pauvre chère église ! dit un vieillard qui semblait être le doyen de la réunion ; quel malheur que ces brigands du temps de la première révolution aient fondu notre cloche pour en faire des gros sous !
— C'était madame la marquise Rengarde de Chàteaogiron qui en avait été la marraine^ ajouta le père Fournie en hochant mélancoliquement la tête au souvenir de ces grandeurs éclipsées ; quelle cloche^ monsieur le baron ! Quoique vous soyez bien plus jeune que nous^ vous devez vous là rappeler?
— Je me la rappelle^ en effet, répondit M. de Vaudrey.
— Quand il faisait de la bise et qu'elle sonnait à toute volée, on l'entendait autant dire jusqu'à Rancenay, reprit le plus âgé des vieillards.
— Celle du bourg n'était qu'une clochette à iîôté, dît à son tour le père Fournier, aussi fallait voir comme les bourgeois enrageaient toutes les fois qu'on mettait la nôtre en branle! Ah! jamais nous n'en entendrons une pareille!
— Pourquoi pas? interrompit le baron à qui les naïfs regrets de ces anciens du village arrachèrent un sourire plein de bonhomie ; pour célébrer la restauration de notre église mon intention est de lui faire cadeau d'une cloche.
LE GENTILHOMME, CAMPAGNAKB. • 169
Bien yrtà, monsieur le baron ? £^écrièrent à la fois les
iliîux vieillards d'une voix émue.
— Tout ce qu'ij y a de plus vrai. Je vous promets de plus que cette cloche sera encore plus grosse que l'ancienne^ et qu'elle aura aussi pour marraine une marquise de Châteaugiron. Serez-vous contents?
— Ce seraient de fiers gueux s'ils ne l'étaient pàs^ s'écria le père Cloquard avec un attendrissement subit^ auquel le vin qu'il avait bu à plein verre depuis le commencement du banquet n'était pas complètement étranger.
— Si nous serons contents^ monsieur le baron! répondit le père Fournier, qui ne put en dire davantage^ car son émotion lui coupa la parole.
— Ah ! monsieur le baron^ dit le vénérable doyen du village en portant à ses yeux le revers de sa, main calleuse . et ridée Je suis déjà si content pour ma part^ que ça me donne envie dé pleurer comme quand j'ai perdu ma pauvre femme^ et je n'aurais plus rien à désirer au monde^ si tant seulement vous nous faisiez rendre notre cher bienheureux saint Gontran.
— \ous voulez dire le reliquah*e qui est à l'église du bourg?
— Oui, monsieur lé baron, dit un autre vieillard; c'est, sans faire tort aux autres, la relique la plus miraculeuse qu'il y avait à vingt lieues à la fonde; aussi ces gredins de bour^ geois d'en Las ont-ils bien eu soin de nous la voler quand on a rouvert leur église.
— Je pe peux pas vou spromettre qu'on vous la restituera, répondit M. de Vaudrey; mais écoutez : notre évêque, qui arrivede Rome, en a rapporté plusieursreliques d'un grand prix, entre autres quelques os de sainte Philomène, et je ne doute pas qu'il ne consente à m'en donner un pour notre église. Il me semble que cela pourrait remplacer le doigt du bienheureux saint Contran.
Les anciens du village se regardèrent un instant comme
170 (BUVft]!» DE €H. DE BERNAKD.
font des gensï qui Von propose on marché qui les -intéresse tous; mais bientôt un hochement de tête général amionça que î'offre du gentilhomme campagnard n'avait obtenu près de ces âmes dévotes qu'un fort àiédiocré succès^
— Monsieur lé baron^ nous Vous remercions bîen^ dît le père Foumier en prenant la parole au nom des autres vieillards ; voyez-vous^ la confiance^ ça ne se conmiande pas. Nous ne voulons pas dire du mal de cette Philomène^ c'est peut-être une grande sainte^ mais ça ne peut pas approcher de notre saint Gontran.
— Nous aimerions mieux notre petit doigt de saint Contran que tout le corps de cette Philomène^ dont personne n'a jamais entendu parler dans le payS; ajouta un autre vieux paysan d'un air assez dédaigneux; ce doit être une nouvelle sainte.
— En effets répondit M. de Yaudreyen réprimant un sourire^ il n*y a pas fort longtemps qu'elle est canonisée.
— Qu'est-ce que je disais? Eh bien t monsieur le bàron^ les nouveaux saints^ c'est bon pour les nouveaux villages; par exemple ceux de Rancenay^ qui n'existaient pas hier^ sont tous fiers de leur dent de sainte Colette^ dont nous ne voudrions pas pour rien; car^ je le demande^ qu'est-ce qui se soucie de sainte Colette ?
, — Allons^ allons^ père Richard^ interrompit le barcm en riant tout-à fait, soyez plus respectueux envers sainte Philomène et sainte Colette, dont les reliques, soyez-en sûr, en valent bien d'autres. Puisque vous n'avez foi qu'en votre saint Gontran, MM. les bourgeois vous restitueront son doigt, je vous le promets, dussions-nous prendre leur église d'assaut.
Cette assurance ramena là joie sur le front dés vieillards et par esprit de corps, sinon par mie dévotion bien vive, les moins âgés des convives partagèrent l'allégresse qu'inspirait à leurs anciens la perspective de rentrer bientôt en
LE GERTILHOMVE CAMPAGNARD. 1 7 1
possefôion dé 1 os du métacarpe du bienheureux roi de Bourgogae. ' .. . /
• Après que H. dé Vâudrey eut expliqué aux futurs con** seillei^ municipaux^ toujours sous forme de conseils^ les aniélibrations administratives qui lui paraissaient les plus urgentes, et qui furent votées d^avance à l'unanimité, lés coa- , vives quittèrent enfin la table, mais la fête ne fut pas terminée pour cela ; on dansa gaîment sur le coteau comme on Tâvait fait la veille dans le vallon, et quand la nuit fut venue, un feu d'iartifice tiré sur la terrasse du baron, compléta dignement cette journée de triomphe. .
Parmi les personnes qui des jardins du chftteau assistaient à ce spectacle pyrotechnique, deux semblaient ]^référer la solitude et Tobscurité aux plus éblouissantes arabesques des fusées et des chandelles romaines, c-ét^ent la douairière de Bonvalot et le vicomte de Langerac.
lA BÉGONGIUATlOlf NORVAlfDB.
Depuis plus de six mois, Adrien de Langerac, autr^ ment dit Pichot, poursuivait avec une persévérance digne d'une meilleure cause un plan qui, en cas de succès, devait singulièrement améliorer sa c(mdition aussi précaire qu'équivoque. Il ne s'agissait de rien moins que d'épouser eh légitime et indissoluble mariage les deux ou trois millions qui composaient la fortune personnelle de madame de Bonvalot. Pour un homme habitué à vivre d'industrie, la proie était appétissante ; aussi le pseudo-vicomte avait-il accompli des prodiges de ruse et d'adresse, pour s^'m assurer la possession^ et voilà qu'au moment où il se croyait certain de
1T3 OBimiBS DK CH. DE BSRIIAID.
réussir^ deux contre4einps imprévus menaçaient de Im arracher cette victoire à demi-gagnée : Tun de ces contretemps était M. de Boisjoly^ Tautre s'appelait le baron de Vaudrey.
— Me voici entre deux écueils^se dit-il lorsque Tordre fut rétabli au château ; à droite cet intrigant de Miron^ qui me conntdt trop bien; à gauche ce colosse campagnard^ qui tôt ou tard me reconnaîtra^ si même ce n'est déjà fait; car il me regardait tout à Theure avec une attention étrange. Si je ne parviens pas à les éviter Tun et l'autre^ je suis noyé inévitablement ; il faut agir sans délais et avant tout me réconcilier avec Miron^ car vindicatif et plein de fiel^ il est de beaucoup le plus ^craindre des deux. J'ai fait ce matin un vri^i pas de clerc^ poursuivit l'ancien gratte-papier sans chercher une plaisanterie ; qu'avms-je besoin de réveiU» cette vieille affaire'^ et que m'importait qu'en passant par les mains de ce filou patelin le portefeuille du duc de Chérizac se fût allégé de quelques billets de banque ? Pourvu qu'il soit encore temps de réparer ma sottise !
La conclusion de ce soliloque Ait un petit billet par lequel Langerac demandait à H. de Boisjoly un second entretien. A peine eut-il confié cette missive à l'un des domestiques du château^ qu'on lui remit une lettre du conseiller de préfecture.
— Un second pas de clerc que je viens de faire là l se dit-il après l'avoir lue ; le drôle a au moins auàsi peur de moi que j'ai peur de lui^ et si je m'étais moins pressé^ j'aurais conservé l'avantage de la position.
Un insjtant après^ le vicomte de Langerac et M. de Boisjoly se trouvaient de nouveau en présence dans la chambre occupée par ce dernier à l'auberge du Càeval-Patriote, . — II faut avouer^ mon cher^ que pour des Gascons nous nous sommes montrés ce matin passablement sots et ridicules ? dit le conseiller de préfecture^ qui prît un air riant et dégagé pour aller au-devant de son compatriote.
LE GENmHOnn GA|KPAGNARD« J7S
— C'est cp que je me disais tout à Fheure^ répondit Langerac en s'efforçant de se mettre au niveau de cet enjouement factice.
— Notre conduite a vraiment été celle de deux enfants.
— Tranchons le mot : de deux niais.
— Je suis charmé de voh* que Tesprit et le bon sens vous sont revenus aussi vite qu'à moi.
— Â peine sorti d'ici^ je me suis repenti de ce qui venait de se passer.
— Quelle folie de part et d'autre, n'est-il pas vraiî
— Quelle extravagance !
— De vieux amis comme nous, se brouiller pour une misère !
— C'était absurde de tous points ; car, je vous ïe demande, mon cher Boisjoly, que mon ami Châteaugiron ou H. Grandperrin soit nommé membre de ce conseil-général, est-ce une raison pour que vous et moi nous nous arrachions les ][eux comme deux coqs de combat ?
— C'est que vous avez raison dit le conseiller de préfecture avec un rire affecté,; j'ai vu le moment où, à la lettre, nous alHons nous arracher les yeux. Mais voilà comme nous sommes, nous autres méridionaux, dont les veines contiennent plus de salpêtre que de sang; pour un mot entendu de travers, nous prenons la mouche, et une fois lancés^ nous allons, nous allons, il n'y a plus moyen de nous retenir.
— Et si dans le feu de la dispute un gros pavé bien lourd se trouve sous notre main, nous commençons par nous le jeter à la tête, sauf à reconnaître plus tard que nous avons eu tort.
— Ah ça ! en fait de pavés plus ou moins lourds, il est bien entendu que nous retirons de part et d'autre les expressions un peu trop vertes qui ont pu nous échapper ce DQUitin?
— Comment donc ! est-ce que vous y avez attaché la
174 (BUVIISS DE CH. .DK BESRARD*
moindre importance ? Pour ma part^ je n'y pense déjà plus.
— Et vous ave2 raison. Dans la colère on fait des armes de toui^ du faux comme du vrai : une calomnie bien absurde traine-t-elle dans le ruisseau ? on la ramasse sans scrupule pour en éclabousser son adversaire. Par exemple^ pour m'exécuter complètement, ce procès Dufailly dont je me suis servi contre vous en guise d'assommoir, pensez-vous que je croie un seul mot de ce que m'en ont dit vos anciens camarades de Tétude de maître Iluguenin ?
— Ah !... que vous ont-ils dit, ces venimeux pers(mnages ? demanda Langerac, en rougissant malgré lui.
— Vous savez bien... de l'argent reçu de Dufailly... des pièces soustraites à l'étude... enfin l'histoire la plus absurde, et dont, je vous le répète, je n'ai jamais cru le premier mot.
— C'est une justice que vous m'avez rendue, mais je dois dire qu'à mon tour je n'ai jamais ajouté foi aux bruits injurieux qui ont pu courir sur votre compte ; et si dans un moment de vivacité je vous ai parlé du portefeuille du duc de Chérizac...
— Ah ! oui, à propos, interrompît M. de Boisjoly, dont l'étemel sourire avait en ce moment quelque chose de convulsif, qu'est-ce que c'est que ce conte de portefeuille? Je n'ai pas bien compris ce que vous vouliez dffe. ,
— Mon Dieu \ comme vous en conveniez vous-tnême tout à l'heure, dans la colère toutes les armes semblent bonnes, et pour avoir le plaisir de blesser son ennemi, on sq fait au besoin l'écho des calomnies les plus extravagantes.
— Mais enfin... dé quoi est-îl question î
— Il est impossible que vous n'en ayez jaknais entendu parler?
— Jamais, je vous le jure.
— Eh bien ! il s'agit de ces dix mille francs en billets de banque qui disparurent un beau matin du portefeuille que le duc de Chérizac, en rentrant chez lui^ avait l'hâibittideâç poser sur son bureau.
LE GENTILHOlUnS CAMPAGNARD. 175
— Ah !... en effet, je crois me souvenir... Mais en quoi puis-je être mêlé à cette affaire ?
— C'est ce que j'ai demandé aux personnes qui m'en ont parlé, dit Langerac en affectant un air bénin qiii contrastait avec la physionomie contractée du conseiller de préfecture.
— Et ces personnes vous ont répondu î
— Un mensonge, bien certainement.
— Un mensonge?
— Abominable. Ne prétendaient-elles pas tenir d'une source certaine que les billets de banque en question avaient
'passé du portefeuille du duc de Chérizàc dans le vôtre. ' — Quelle odieuse calomnie î s'écria M. de Boisjoly d'un air d'indignation.
— Que voulez-vous, mon cher ! chacun a ses ennemis : les miens ont imaginé pour me nuire cette belle histoire du proçê§ Dj^failly ; les yôtres...
— Je me rappelle maintenant le fait qui a donné lieu à cette inculpation infâme. Dix billets de banque furent' soustraits, en effet du portefeuille du duc; mais le voleur, qui n'était autre qiie le second valet de chambre, fut mis à la porte le lendemain, le duc n'ayant pas voulu le livrer à la jvi$ti(ce.
, — Le valet de chambre ftit renvoyé, il esi vrai, mais les persojnnes dont je parle prétendent qu'il était complètement, innocent de ce voL i
— Et c'est moi qu'on a osé accuser !
— C'est infâme assurément: il parait que par une coïncidence des plus fâcheuses, vous perdîtes au jeu une dizaine de mille francs quelques jours seulement après le vol : or^ àr;Cettei époque vous n'aviez d'aut^çs ressoi|rces que vos appointements de précepteur ; aussi plusieurs personnes au courant de vos^ petites affaires ^e .purent-elles s'empêcher de se demander où vous aviei pu prendre le$ dix mille francs que vous veniez de perdre.
— Et ces charitables personnes décidèrent dans leur bienveillance que j'avais dû les voler au père de mes élèves I dit M. de Boisjoly avec Taccent d'amertume qui caractérise parfois le langage de Tinnocence outragée; heureusement j'ai par devers moi de quoi mépriser ces indignes calomnies.
— - Quan^ notre conscience ne nous reproche rien on se sent bien fort, dit Langerac d'un ton sentencieux.
— NouHseulement ma conscience est pure, mais Testime, et j'ose même ajouter l'amitié que n'a cessé de m'accorder le duc de Chérizac, me vengent suffisamment de la méchanceté de mes ennemis ; il est un fait pourtant qui devrait leur fermer la bouche, la place que j'occupe, c'est au duc que je la dois ; me l'aurait-il fait obtenir s'il avait eu le moindre doute sur ma probité et sur mon honneur ? Comment ces Iftches calomniateurs expliqueront-ils la conduite du duc à mon égard ?
— Par l'épais bandeau que de tout temps vous avez eu l'art de lui mettre sur les yeux. Oh ! ils ont réponse à tout.
^— Voilà pourtant la vie, dit M. de Boisjoly d'un air de résignation philosophique ; ayez du succès ; et soudain vous entendrez siffler autour de vous les serpents de l'envie; heureusement leurs morsures ne sont pas fort dangereuses; nous en sommes la preuve vous et moi, mon cher Langerac. En dépit de la méchanceté de nos ennemis, nous nous portons à merveille et nous sommes en passe de faire notre chemin. Aussi je vous déclare que pour mon compte je me mets fort au-dessus de ces misérables calomnies.
— Et moi je n'y attache pas la moindre importance.
— C'est par le mépris qu'on doit répondre à de semblables attaques.
^— Chercher à se venger, ce serait faire trop d^onnev aux calomniateurs.
— L'estime de quelques amis probes et sincères^ voitt le seul suffrage que doive ambitionner un calant hommet
LÉ GEMTliHOlnifi GAHPAGNAidD. t11
— Cesi ce que je me suis toujours dit, et voilà pourquoi il m'eût été très-pénible de perdre la vôtre.
— Perdre mon estime î y pensez-vous, mon cher Langerac? J'ai pu, dans la chaleur d-une discussion qui dégénérait en dispute, me faire Técho des bruits injurieux qui ont couru sur votre compte, mais au fond je vous ai toujours tenu pour le plus honnête homme du monde.
— Vous venez d'exprimer ce que je pense devons, quoique j'aie pu à mon tpur dans un moment d'emportement...
— Ne parlons plus de cela, et ^que tout soit oublié de part et d'autre.
Le conseiUer de préfecture fit un mouvement pour se rapprocher de son compatriote , et les deux honnêtes Gascons échangèrent la poignée de main la plus cordiale, du moins en apparence.
— Maintenant que nous sommes réconciliés, je pars content, dit alors H. de Boisjoly ; vous ne sauriez croire combien j'aurais été désolé de quittei; Chàteaugiron avant de vous avoir serré la main.
— Vous partez donc? denianda le vicomte.
— A l'instant même ; vous avez dû voir ma voiture devant la porte.
— C'est donc à vous cette chaise de poste armoriée î
— Armes de fantaisie, comme celles de notre royauté citoyenne, répondit en riant le conseiller de préfecture, car mon cher vicomte, je n'ai pas comme vous à ma disposition le vieil écussondes Langerac.Mais tenez voici les chevaux qui arrivent, ajouta-t-il en ouvrant la fenêtre.
Deux chevaux de poste, conduits par un postillon, venaient en* effet de s'arrêter près de la voiture.
— Vous retournez à Màcon ? demanda Langerac. , — Non, je continue ma tournée.
— Vous n'attendez donc pas le résultat de ^é^ection qui' a lieu après demain?
1^8 AUTRES DB C0. DB BBRRàRD.
^ •— l^^Qqppssible. Des in^réts plus. graye;^in'j)ppelliQUta3leurs. ' "' ' ]. '" * ' 'i - '
' -- Vous paraissiez ce matin attacher beiauçoup JÎ'i^lpo^ tance à cette élection,
~ Trop d'importance ; car si H. de Cbàteaugiiiçn est nomméj, ce sera toujours un conservateur, et dès .Jprs. je me trouve en règle. Ainsi donc^onon <{hejr^ je quitte la f^ tie^ et je voui^ souhaite tout le. succès iâi^ginablQ. J'espère que c'est faire les choses en adversaire généreux? ..
— CW faire les choses en ami; car nous sommes anus, n'est-ce pas?
— Comment donc! ô'écna M. de Bôisjo[ly en çerrant d'un air d'effu^ioA la maip que , h, vicdmtê venait àe lui tendre à son tour : amis à la vie et à 1^ knort ?
Langerac conduisit son compatriote à la chaise de poste et ne le quitta qu'après l'avoir vu partir. Au moment où les chevaux se mettaient en mouvement, lèâ deux Gascons échangèreiit une troisième et dernière poîgnée de main non inoins sincère que les deux autres.
— Ah ! vicomte de contrebande, se dit alors M. de Boisjoly en s'enfonçant dans la voiture, tu es bien heureux que certaines considérations m'empêchent en ce moment de te traiter selon tes mérites; mais, patience ! je te ferai voir tôt ou tard qu'on ne m'offense pas impunément. En attendant, réjouis-toi de ce que je te laisse le champ libre pour cette élection. Pauvre niais ! partirais-je aussi tranquiDement si un billet de madame Grandperrin ne venait dem'apprendreque M. de Vaudrey est à nous ainsi que l'avocat i Froidevaux, et que par conséquent notre trionaphe est certain ! ,..
— En voilà, toujours un que jje pe crains plus^ pensait Langerac au môme instant; à l'autre maintenant. Comment me débarrasser de celui-ci avant qu^il m'ait reconnu définitivement? La seule chose qui m'étonne, c'est que ce
^ ne soit pas déjà fait, car il a un diable de regard fixe et
It GENTtLItOHME CAMPAGNAHD; ftd
perçant qui semble vous fouiller jusqu'au fond de Tâme. Il est vrai que moi-même je ne Fai pas reconnu tout de suite^ mais cela n'est pas étonnant ; lorsqu'il vint cnez n^aître Huguenin il y a cinq ou six ans, à propos de son procès avec le duc de Ghérizac et qu'il s'adressa à moi-même, parlant à ma personne, il ne portait point de barbe et ses cheveux n'étaient pas encore gris. Cela change un homme, tandis que moi je dois être à peu près le même qu'à cette époque. Il est donc indubitable que tôt oii tard il me reconnaîtra, et alors adieu les millions de la veuve; car le moyen de la décider à devenir madame Pichot, elle que son nom de Bonvalot suffoque déjà, en dépit de Ta particule dont elle l'a enjolivé. Vicomtesse de Langerac, h la bonne heure; mais madame Pichot ! Il n'y a donc pas une minutera perdre, il faut à tout prix prévenir la reconnaissance ; mais comment ? — Éloigner ce géant malencontreux? c'est impossible ; il a pris racine dans son manoir, et autant vaudrait eèsayer d'arracher Un chêne, à la force du poignet, conune faisait Roland le Furieux. — M'éloigner moi-même ? c'est le plus prudent ; mais dit le proverbe, qui quitte la partie la perd. — Décider cette sensible vieillarde à quelque équipée folâtre et romanesque dans te goût des pèleri- ^nages à Gretna-Green, voilà qui serait un coup de maître; car une fois qu'elle aurait consenti à avaler une prise de fuite purgative, ce serait bien le diable que je ne parvinsse pas h j mêler deux dragmes de matrimonium en pilules. Oui^ c'est là le seul parti digne d'un homme d'esprit comme moi, et aujourd'hui même je livrerai une attaque décisive au cœur de cette respectable millionnaire.
li^occasion que cherchait Langerac se présenta dans la soirée,' lorsque le feu d'artifice tiré sur la terrasse du baron de Vàùdrey eut attiré les habitants du château daps la partie des jardms d'où l'on pouvait le mieux voir ce spectacle înatteadu. Le vicomte, qui s'était empressé d'offrir son bras à madame de Bonvalot, parvint, sans que la douanière
ISO (EUVREd DE Cit. DE BËBNAHD.
fit mine de s'en apercevoir^ à la conduire^ loin des rayor.s de la lune et des éclairs des fusées^ sous une de ces sombres allées dont la mystérieuse solitude invite les poètes ii la rêverie et les cœurs sensibles à Famour.
Un instant avant que le séducteur intéressé et la tendre quinquagénaire eussent mis'le pied sur ce sol dangereux, un autre couple bien dilTérent y avait pénétré d'un autre côté ; c'étaient Lamoureux et Bancroche.
LA CASSETTE D'ÂBÉIOL
Au moment où la belliqueuse sortie du marquis et de l'élite de ses domestiques avait mis en déroute l'avant-garde des émeutiers^ Bancroche et Lamoureux avaient pris la fuite ainsi que leurs compagilons^ mais au lieu de se sauver comme eux par la grille d'honneur^ ils s'étaient jetés à l'aventure sous une voûte conduisant à une cour de service ; de là^ par des passages connus de Lamoureux^ qui avait travailla comme maçon au château^ ils s'étaient réfugiés dans les jardins et ensuite dans le parc^ d'où i}s espéraijent pouvoir s'échapper sans être vus^ en franchissant la muraille, dès que la nuit serait venue.
Pendant tout le reste delà journée, les deux bandits^ qui s'étaient prudenunent débarrassés, l'i^ du casque de Toinot, l'autre de son tambour, restèrent tapis dans le fourré, semblables à ces animaux carnassiers qui attendent le coucha du soleil pour se mettre en campagne. En dépit delà faim^ de la soif et de la mauvaise humeur qui accompagne toujours les entreprises avortées, Lamoureux supportait sa position avec une certaine philosophie ; mais Bancrocbe^ le
visage meurtri et endolori par lie coup de crosse que lui avait appliqué Châteaugirôn^ ne rêvait que vengeanée et carnage.
— Non^ tu as beau dire^ répéta-t-il plusieurs fois à son compagnon dans les instants où la douleur se faisait sentir plus cuisante^ je ne sortirai pas d'ici avant d'avoir mis le feu au château de ce brigand de marquis.
— Hais s'il t'a flanqué un coup de crosse^ répondait chaque fois LamoureuX^ effrayé de ce pi*ojet^ tu lui as toimême fichu un coup de couteau ; il me semble que ça fait quitte.
— Pourquoi est-ce qu'il voulait me faire descendre l'escalier plus vite qu'au pas ordinaire ?
— Et pourquoi^ toi^ ne voulais-tu pas descendre?
— C'était mon idée comme ça.
— Il était chez lui, cet homme î
— Ne vas-tu pas faire le capon maintenant?
. — Pas plus capon qu'un autre ; mais nous ne sommes pas déjà dans de si beaux draps, pour parler encoi^ de brûler le château.
— Je te dis que je ne sortirai pas d'ici sans y avoir mis le feu ; j'ai une dent cassée, deux qui ne valent guère mieux, et je serais un lâche si je ne me vengeais pas.
 défaut de mets plus substantiels, Bancroche se nourrit de sa colère et Lamoureux de sa frayeur jusqu'à ce que la nuit fût venue ; ils se rapprochèrent alors du château sans avoir pu parvenir à se mettre d'accord, car l'un ne songeait qu'à s'échapper, tandis que l'autre s'obstinait à rester pour mettre à exécution ses projets de vengeance. Déjà ils avaient traversé une pelouse alssez découverte, lorsque les premières détonations du feu d'artifice leur causèrent une panique soudaine qui leur fit chercher un abri dans l'allée touffue ou madame de Bonvalot et Langerac entrèrent un instant après. i