II, ' U
182 (KUVRSS de GH. DB BIOINARD.
— Halte 1 dit tout à coup Bancroche à voix basse, nous ne s(Mnmes pas seuls id. ,
Les deux bandits s'arrêtèrent et prêtèrent Toreille.
— On mardie^ reprit Bancroche en étendant la main du côté d'où venait le bruit des pas.
Lamoureux écarquilla ses yeux tpû distinguaient les obr jets presque aussi bien la nuit que le jour^ et finit par entrevoir dans l'ombre le couple qiii s'avançait lentement à leur rencontre.
— Les gendarmes ! dit41 d'une voix troublée en saisissant son compagnon par le bras.
— Tu aperçois des gendarmes partout, répondit Bancroche, qui toutefois, en entendant prononcer ce nom redouté, avait fait un soubressaut;
— Je te dis que je vois du blanc, du bleu, du rouge, du jaune, trente-six couleurs.
Les trente-six couleurs que le bandit eflfrayé prenait pour le respectable uniforme de la gendarmerie, n'étaient en réalité que le chapeau, le châle et la robe qui composaient le costume ultra-bariolé de madame dé Bonvalot.
— Ce n'est qu'une femme, poltnm, dit Banriroche, lorsqu'un rayon de lune perçant k travers le feuillage lui eut permis d'entrevoir à son tour la donairièreé
— Femme ou gendarme, cachons-nous, reprit Lamoureux. Tu ne vois donc pas qu'il y a un horhme avec, die ?
— C'est, ma foi vrai, et tu as raison; cachons-noàs. Ils se jettent dans un taillis qui bordait Miée.
Un instant après Langerac et madame de Bonvalot s'assirent sur un banc qui ne se trouvait qu'à quelques pas de l'endroit où venaient de se tapir les deux bandits.
— Quelle folie! dit l'aimable douairière en continuant la conversation commencée; parth» quand nous ne sommes arrivés que d'hier seulement ! aller en Smè&ë ou en Italie et vous permettre de m'y reioindre ! En vérité I je ne com-
us GKfTlLHOiaiE (iAHPAGNAÉD. 188
prends pas comment de {yatreiltés extravagances ont pu se nicher dans votre èérveau I
— Ce n^est pas dans mon cerveau, madame, répondit Langerac avec feu, c^estdans mon cœur qu'est édose cette idée qui ne me quitte ni jour ni nuit.
— Mais c'est donc une monomanie î
— Une monomanie, une démence, une extravagance, tout ce qu'il vous plaira ; mais avant tout c'est delà passion.
— De la passion! répéta madame de Bonvalot, qui leva sentimentalement les yeux au ciel ; mais Tobscurité était si profonde que ce jeu de physionomie fut complètement perdu.
— r Oui, madame, de la passion ! de la passion ardente, profonde, folle même si vous voulez; car est-il réellement amoureux celui que son amouî* ne rend pas un peu fou ?
— Eh bien ! à la bonne heure^ répondit la douairière en minaudant, soyez fou, je le veux bien ; je h'ai pas le droit de m'y opposer ni le pouvoir de vous en empêcher, mais du moins n'essayez plus de me faire partager votre folie. J'ai été trop indulgente pour vous jusqu'à ce jour, j'ai accueilli par une tolérance trop grande vos étourderies, et c'est lace qui vous a enqouragé à m'adresser tout à l'heure cette étrange et Inconvenante sollicitation.
— Étrange en quoi, madame ? En quoi inconvenante T
— Ah ! vi(îomte, vous n'y pensez pas.
-— N'êtes-vous pas la maîtresse absolue de vos actions?
— Assurément.
— Quelqu'un a-t-il le droit d'exercer un contrôle sur votre conduite?
— Personne au monde.
— N'êtes-vouiï pas libre d'aller en Suisse ou en Italie si bon vous semble ?
— Sans doute.
— Et ne vous ai-je pas entendue parler bien des fois de voire désir de visiter ces deux contrées, l'une si pittores*
que^ Faute si poétique ; ces contrées^ où Tamour^ si doux en tous lieux^ doit être plus enivrant encore ! Oh ! par ime belle nuit^ comme celle-ci^ poursuivit le vicomte d'un ton exalté^ monter avec vous en gondole et naviguer mollement sur la mer qui baigne Venise la belle ! ou bien^ moi guidant vos pas; vous appuyée sur mon bras^ parcounr^ dans im recueillement plein de pensées^ les ombrages de Tibur^ le Campo-Santo de Pise^ les ruines du Colysée !
— Et Florence^ fit la douairière^ pour qui le tendre enthousiasme du tentateur commençait à devenir contagieux. Et Naples I Veder Napoli e, poi morir I Et le Vésuve?
— Volcan moins brûlant que mon cœur! dit Langerac en appuyant la paume de sa main droite sur la poche gauche de son gilet.
— Comprends-tu quelque chose à leur argot? dit tout bas Lamoureux à son camarade.
— Ce n'est pas de Pargot, c^est du chinois, répondit Bancroche du même ton.
— Oui, ce sont là de doux rêves, reprit madame de Bonvalot après quelques instants d'un silence pensif; ce sont là d*agréables chimères !
— Qui vous empêche de donner un corps à ces chimères? repartit le vicomte toujours pressant; dites un mot, et ce rêve deviendra une enivrante, réalité.
— Mais, en vérité, fit la douairière du ton d'une femme qui commence à perdre du terrain, on dirait à vous entendre qu'il ne s'agit que de commander des chevaux de poste et de monter en voiture.
— Mais c'est qu'en vérité ce n'est pas plus difficile que cela, répondit Langerac en passant de la déclamation poétique et exaltée au langage vulgaire et positif.
— Quoi î sans même avoir un passeport ?
— Est-ce. qu'on demande des passeports à une femme qui voyage dans sa chaise de poste?
T- Sans argent^
us GBNTItHOUniK GAUrPAONAIII). 18S
— Oh ! sans argent^ c'est une autre affaire^ dît le vicomte avec un sourire de douce moquerie; ne vous ai-je pas entendu dire, dix fois que vous ne vous mettiez^jamais en route sans votre cassette d'ébène et vingt mille francs en or dedans?
En entendant ces derniers mots, Éancroche donna un vigoureux coup de coude dans les côtes de son camarade, et tous deux redoublèrent d'attention.
— Vous avez réponse à tout, reprit madame de Bonvalot en souriant à son tour; mais d'où savez-vous que j'ai ici ma cassette d'ébène ?
— N'ai-je pas vu Georgin^ la porter hier dans votre chambre! ,
— Allons , je vois bien qu'il est impossible de trouver en défaut vos yeux d'argus.
— C'est-à-dire mes yeux d'amant.
— Eh bien ! oui , ma fameuse cassette aux vingt mille francs est en effet, en ce moment, sur^ l'étagère de ma chambre à coucher...
Lamoureux riposta au coup de coude qu'il venait de recevoir, par une bourrade si expressive, que Bancroche en perdit l'équilibre et fit quelque bruit en essayant de se remettre d'aplomb.
— N'avez-vous rien entendu? dit la douairière qui se rapprocha du vicomte par un mouvement involontaire.
— Rien, répondit Langerac en profitant de l'occasion pour s'emparer tendrement d'une main qui ne fit aucun effort pour se dégager.
~ Il me semblait avoir entendu du bruit derrière nous. , — Quelque branche sèche que le vent aura brisée.
— Mais si c'était quelqu'un! si l'on nous écoutait !. reprit madame de Bonvalot en plongeant dans le taillis un regard inquiet.
Quoique l'obscurité fût trop profonde et le fourré trop épais pour qu'ils courussent le danger d'être découve.rts^
186 OBUYRKS DK CH. DK BERNARD.
Bancroche et Lamoureux s'accroupirent par un mouvement simultané.
— Tout le monde est occupé du feu d'artîflce, répondit Langerac^ et personne ne songe à troubler ce téte-à-tète depuis si longtemps désiré ; répondez-moi donc^ de grâce et accordez-moi la faveur que j'implore.
— Mais quand je serais assez faible ou plutôt ésse^ folle pour consentir à ce que vous me demandez^ rë^i¥t là douairière en recommençant à minauder^ comment nie s^rait-il possible d'imaginer un prétexte plausible pôiu* quitter ce château où j'ai annoncé Tintention de passer toute la fin de Fautomnet • *
— Manque-t-on jamais de prétextes? Ce sera Vm du pays qui ne vous convient pas et dont pourrait soofErir votre poitrine délicate, ou bien le besoin d*effacer, par les distractions d'un petit voyage l'impression pénible ^tfa faite sur vos nerfs si irritables la scène d'aujourd'hui.'
— Il est sûr que depuis ce matin mes nerf à sont dans un état horrible, dit madame de Bonvalot dont la iWain, par unie crispation sans doute involontairie, serra à son tour celle du vicomte.
— Et le climat de l'Italie est si bon pour les maladies nerveuses!
— Vous croyez? ,
-^ J'en suis sûr; Puis, songez-y, chère Èléonore, â vous repoussez ma prière, je ne réponds plus de ma raison^ car je suis si malheureux !
— Vous, malheureux?
— N'avez-vous pas remarqué vous-même ma rêverie^ ou plutôt ma tristesse ?
— En effet, vous, si gai d'oramaire, je vous trouve tout pensif, tout préoccupé, depuis ce matin surtout.
— Et vous ne lisez pas dans ma pensiée ! ... et vous ne devinez pas la cause dé. ma préoccupation *T... Injgrâte ! en venant ici sans votre consentement ou plutôt malgré votre
LB eBmiBOMME CAMPAGNARD. 187
défense^ j'espérais trouver dans ce qu'on appelle la liberté de la campagne mille occasions de vous ouvrir mon cœur, et voilà, depuis Hier ' matin, la première fois qu'il m'est possible de vous parler sans témoins. Oh ! si vous pouviez ' comprendre à quel point cette contlrainte me tue ! poursuivit le vicomte en se frappant pathétiquement le front du plat de la main; ces gais qui votis entourent, qui vous surveillent, que dîs^je ? qui vbus eispionnent, il est des moments, voyez-vous^ où il iie prend envie de les. tuer...
— Allons, ami, calmez-vous, dit la douairière d'un ton de tendre compassion ; une idée doit voûs<îonsoler, c'est que vous n'êtes pas toujours seul à souffrir de cette contrainte qui vous dîàgrîne.
— Ehbieii ! is'il est vrai, reprit Langerac en redoublant de véhémence, pourquoi résister encore à mes prières ? Déjà ia marquise a dés soupçons ; vainement pour la tromper ai-je essayé de feindre à son égard une de ces pas^ sions concentrées et silencieuses, dont la femme la plus rigide ne songe pas à s'offenser; elle ii'û pas pris le change, et depuis surtout que je me suis jeté au-devant de la pierre qui allait vous atteindre, elle ne doute plus que je ne sois ici pour vous seule I
— Quoi ! vous croyez que M athilde ...
— Elle a tout deviné, vous dis^je, et si elle avertit Châteaugiron, il faudi?a donc que je tn'éloigne... que je vous perde à jamais! ajouta le vicomte d'une voix suffo*^ quée.
— M'embétent-ilsavecleurs gbies! dit tout bas Bancroche à son compagnon.
Le bandit accompagna bette i^éflexion d'un geste d'impatience. ^
— Je vous dis qu'il y a quelqu'un derrière nous, dit madame de Bonvalot en entendant un léger craquement; et sans attendre la réponse du vicomte, elle se leva d'un air d'effroi.
ISI OBOYIIBS DK GH. DB BBUIARD.
Laogerac se retourna et regarda attentivement da^s les taillis; mais il n'aperçut rien
— C'e^ sans doute quelque gibier^ dit-il^ et vous vous alarmez à tort.
— C'est possible^ mais en attendant je meurs de peur.
— Près die moi 1
— Ah ! vous n'êtes qu'un danger de plus^ reprit la douairière d'une voix langoureuse. Rentrons donc au château ; le feu d'artifice est fini^ et peut-être a-t-on déjà remarqué notre absence.
— Ainsi vous me refusez un mot ! ainsi vous m'êtez toute espérance !
— Je vous répondrai demain^ dit madame de B(»ivaIot d'un ton qui n'avait rien de trop décourageant; mais en ce moment rentrons.
La douaûdère accepta le bras du vicomte avec un abandon de bon augure^ et le couple intéressant reprit à pais lents le chemm du château.
Un instant plus tard les deux banditssortirent sans bruit de leur cachette.
— Eh bien ! qu'en dis-tu ? demanda Lamoureux à son compagnon.
— Qu'en dis-tu toi-même î répondit Bancroche.
— Je dis que si nous pouvions mettre la griffe sur cette cassette où il y a vingt mille francs en or, ça vaudrait un peu mieux que de brûler le château.
— Tu n'es pas dégoûté ! D'ailleurs l'un n'empêche pas l'autre, tfais comment la subtiliser, cette cassette ?
— N'as-tu pas entendu la vieille que j'ai prise pour un gendarme, dire que le magot était pour le. quart d'heure dans sa chambre à coucher ?
• — A quoi ça nous avance î
— A quoi?
— Oui ; ça nous apprend-il où elle est, cette scélérate de chambre à coucher ?
LB GKITILHOIIMB CAMPAGNARD. 189
— Tu voudrais bien le savoir^ où elle est^ hein^ gourmand?
— Cette question !
— Eh bien I je vas te le dire.
— Toi;
— Foi de Lamoureux !
— Tu sais où est la chambre de la vieille? dit Bancroche d'un air de vif intérêt.
— Tout Juste, mon vieux, et Je t'y conduirais les yeux bandés.
— Comment donc ça ?
— Voici la chose. Tu sais que j'ai travaillé au chftteau pendant plus de quinze Jours ; je suis donc entré dans toutes les chambres dont on a réparé les plafonds ou les cheminées, dans celle de la vieille comme dans les autres.
— Sais-tu seulement laquelle c'était?
— Comme si nous n'avions pas eu tous les Jours sur le dos, du matin au soir, ce vieux rageur de Bobiher, qui nous faisait donner aux cinq cents diables!
— Qu'est-ce que ça peut avoir de commun....
— Écoute donc; ce sapajou de juge de paix était toujours foiuré au milieu de nous. — Qu'on mette des ouvriers à' l'appartement de M. le marquis, disait-il; — ou bien : Comment, fainéants, les plafonds de l'appartement de madame la marquise ne sont pas encore finis ! — ou bien : Qu'on fasse du feu dans l'appartement de madame la douairière pour voir si les cheminées fument encore. — C'est comme ça que J'ai aplpris où est la chambre à coucher de la vieille.
— C'est donc elle qu'on appelle douairière?
— Comment tu ne l'as pas reconnue? Elle était hier assise dans la voiture à côté de la marquise, et ce matin elles sont allées à la messe ensemble.
— Mais enfin, ou est-elle cette gredine de chambre h ço\xc\xev 1
100 OBOYBBS DB CB. Dl BKKKAfiB.
r- Viens avec moi^ je vais t'en mQntrer les fenêtres Les deux bandits suivirent avecprécaution lechemin quV vaient pris la douairière et le vicomte/ et quoique Tallée se prolongeât jusque contre les bâtiments^ ils s'arrêtèrent lorsqu'ils furent arrivés sur la lisière du parc. De grands parterres dessinés à la française les séparaient seuls du château et permettaient d'en apercevoir la façade^ pleinement éclairée en ce moment par la lune.
— Tu vois bien ces deux fenêtres^ près de la tourelle qni est à droite ? dit alors Lamoureux^ c'est là que couche la vieille et son magot.
— Tu en es sûr !
— Tout ce qu'il y a de plus sûr.
— Les fenêtres à côté ?
' — Un salon.
— La tourelle?
— Un cabinet de toilette.
— Sans doute^ quelque femme de chambre couche près d'elle?
— La femnïe de chambre doit coucher dans un cabinet d'entresol où nous mettions nos outils quand nous travaillions dans l'appartement.
— Mais ce cabinet communique avec la chambra à coucher. Ces riches^ ça a besoin qu'on les garde 'qaand ils dorment I §
— Il y a un petit escalier de service^ mais il donne dans un corridor assez loin de la chambre. Je te dis qu'on toi^ drait le cou à la vieille que la femme de chambre n'y entendrait rien du tout.
— C'est tentant tout de même^ dit Bancroche en passant sa langue sur ses lèvres comme fait un chat qui flaire'mn friand morceau? quel dommage que les. fenêtres soient ai élevées!
— Il y a des échelles sous la voûte où nous avons passé pour entrer dans le jardin^ répondit Lamoureux à qui la
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cassette pleine d'or donsiait h la^i^4^ Fimagioatioa et du courage.
-^ Serontrelles assez longues^?
-^ Il y a un paquet de cordes à çôté^ et en attachant deux échelles ensemble...'.
— Tuas raison... Mai^comm^ntentreriJançls^charnbpft 38113 l^ri^er au moi^s wm^ vitre^ et comment briser ujie vitre sansi faire du bruit ? . . ,, ,,
• -r- Dyaun Dieu pourles bons lurons çomni^ nous, dit Lamoureux d'un- air convaincu ; quand nous nous sommes çaiivéSji il me restait un caillou |i la main ;. dès que nous avons été dans le jardin, je Tai jeté par colère -contre le château et il a just^meiit cassé la vitre du milieu de la fenêtre de la tourelle ; en sorte, que> pour ouvrb cette, fenêtre, il n'y a qu'à passer le^bras par le trou et soulever l'espagnolette. -— Mais si on a mis une autre vitre ?
— Je parierais maboule qu'au milieu du tapage personne n^ aura pensé.
— C'est possible.
— C'est sûr. Songes-y doncBancroche> vingt mille francs à partager entre nous deux !
— Vingt mille francs en or, qui plus est 1 c'est ça qui est peu embarrassant ! .
— Allons, ça vart-il ? ,
— Comme ttf esbrave aujourd'hui.! jamais je ne t'ai vu tant de cœur à l'ouvrage. •
— Dame ! c'est cpie vingt mille francs»..
— Tu as raison, et pùisque'tu es résolu à tenter la chose, ce n'est pas moi qui bouderai.
— Ainsi, ça va?
— Oui, ça va, dit Bancrocfae en frappant dans la main que lui présentait Lamoureux; la lune ne tardera pas à se couchei^, et quand tout le monde sera endormi nous nous mettront à la besogne.
Les deux dangereux comptons rentrèrent dans le parc