‹ Le gentilhomme campagnard (volume 3)Chapitre 34 sur 39 · ïlUVREd DE (m. t)Ë fiEBNASD · texte numérisé non relu

ïlUVREd DE (m. t)Ë fiEBNASD

par pradence^ et s'étendirent tranquillement au pied d^ttû hétre^ en attendant l'heure du voleur.

La plupart des habitants du château étaient déjà endormis^ lorsque madame de Bonvalot^ coiffée pour la nuit et vêtue d'un peignoir blanc^ quvrit une des fenêtres de sa chambre^ et resta quelque temps accoudée sur la balustrade du balcon.

La lune n'argentait plus la cime des arbres du parc^ mais les étoiles se détachaient étincelantes du sombre azur du ciel.

— Quelle nuit romantique ! dit l'aimable douahnère avec un accent de douce mélancolie ; 6 Shakspeare ! que tu étais un grand poête^ et comme tu savais lire au fond de nos coeurs de femme I

En ce moment la quinquagénaire exaltée se comparait à Juliette rêvant tout haut^ sur son balcon^ au miUeu des enchantements d'une nuit italienne ; au bout de quelques instants^ elle s'était si bien identifiée avec ce rôle d'une fille de quinze ans^ qu'un faible bruit s'étant fait entendre audessous d'elle dans le jardin^ elle murmura machinalement : — Roméo ! mon Roméo !

Le bruit cessa soudain^ et une forme confuse^ que madame de Bonvalot avait cru entrevoir^ disparut en même temps comme si elle se fut enfoncée sous la terre.

L'être mystérieux qui venait de faire battre plus vite le cœur de la douairière n'était pas Roméo^ ni même Langerac ; c'était Bancroche^ qui dans son iftipatience s'était approché t5ut contre là façade du château en rampant le long des parterres.

— Elle ne se couchera donc pas^ cette vieille folle ! se dit irrévérencieusement le voleur.

Soit qu'elle craignît la fraîcheur de là nuit^ soit qu'elle trouvât qu'elle avait consacré à la rêverie shakspearienne autant de temps que doit y en mettre raisonnablement toute héroïne de roman qui connaît son rôle^ madame de Bonvalot ne tarda pas à quitter le balcon et à fermer la febêtre ; une demi-heure plus tard^ les lumières qui éclairaient sa chani*

lË' C^ËNTILIIOMIIS CAHI»AGNARtl< t9S

bre s^éteigoirent à la grande satisfaction des deux bandits toujours en embuscade.

l'ingbndib.

Vers trois heures du matin^ Grégoire Rabusson entra précipitamment dans la chambre de M. de Vaudrey.

— Qu'y a-t-il? lui demanda le baron en se mettant sur son séant.

— Mon colonel^ le feu est au château^ répondit Texgarde-chasse^ qui en môme temps s'approcha d'une fenêtre dont il ouvrit les rideaux et les volets.

 travers les vitres la lueur d'un incendie considérable éclaita soudain la chambre de ses reflets sinistres. Déjà M. de Vaudrey s'était jeté à bas de son lit.

— Qu'on réveille tout le village, dit-il ; fais atteler la pompe, et qu'ayant cinq minutes tout le monde soit en routé !

Tandis que le baron s'habillait à la hâte, Rabusson sortit en courant pout exécuter les ordres qu'il venait de recevoir.

Un instant après, ceux des paysans de Châteaugiron-le- Vieil qui s'étaient trouvés prêts les premiers, descendaient au pas de course le plus direct et par conséquent le plus escarpé des sentiers qui conduisaient au bourg, tandis que la pompe parcourait au trot de deux chevaux vigoureux un chemin un peu plus long, mais en revanche pluspraticable.

Le tocsin, qui sonnait à l'église de Châteaugiron-le- Bourg, et auquel commençaient à répondre les cloches de deux autres villages situés dans le vallon, la générale battue par Toinot, qui était rentré en possession de son casque et

1(4 (BDVHfiS DK CH. DE BSRl«ARD.

de son tambour» les roues de la pompe et les sabots ferrés des chevaux retentissant sur un sol pierreux^ les clameurs confuses qu'on entendait sortir de Tintérieur du boui^^ les lances de flamme que dardaient plusieurs des fenêtres du chftteau^ phare destructeur à la clarté duquel se dirigeaient^ dans Tobscurité de la nuit^ lés paysans qui accouraient de toutes parts au lieu du sinistre^ tout contribuait à donner à cette scène un caractère bogubre et effrayant.

— Mon colonel; voilà un incendie qui n'est pas naturel^ dit Rabusson qui marchait à côté de M. de Vaudrey.

— En quoi ne le trouves-tu pas naturel t répondit le baron.

— Je ne sais trop que vous dire^ mm on ne m'ôtera pas de la tète que c'est encore un nouveau tour de ces gredins d'hier.

— Le tour serait un peu fort et pourrait coûter cher à ses auteurs.

— Les brigands ! si l'un d'eux me tombait sous là main...

Au lieu d'achever sa phrasey Rabusson s'arrêta brusquement comme un éj^agneul qui tombe en arrêt ; puis^ sans ajouter un seul mot^ il s'élança dans un sentie;r qui coupait à angle droit celui qu'ils descendaient en ce moment. ' -^ Rabusson 1 lui cria M. de Vaudréy , où diantre vas-tu par là ?

L'ex'^arde-chasse ne répondit pas^. et ie baron^ trop pressé pour s'occuper de cet incident^ continua son chemin ainsi que les paysans qui l'accompagnaient.

Toute la population du bourg était sur pied. La pompe de la commune et celle de la forge fonctionnaient à Tenvi^ alimentées par une double chaîne qui s'étendait du château à la rivière. Arrivés de la veille au soir^ les gendarmes de la brigade de Rancenay maintenaient l'ordre et surveillaient la partie déguenillée des assistants avec une attention défiante qui semblait annoncer que les soupçons manifestés

LE GENlltHOMMB CAMfAGJIARD. - 195

par Rabusson avaient aussi trouvé accès dans F esprit de ces honnête^ défenseurs de Tordre public.

Après avoir conduit sa femoie et sa fille dans la partie du château la plus éloignée du foyer de Tincendie^ le marquis s'était mis à la tête des travailleurs^ et il dirigeait leurs efforts Avec autant de $ang-froid que d'intelligence.

M. Grandperrin présidait en personne à la manœuvre de la pompe de* la forge^ qu'il avait fait amener parseç ouvriers au premier signal d'alarme.

Réveillé en sursaut^ le vieux juge dé. paix avait passié en toute hâte un pantalon à pieds^.des pantoufles^ une robe de chambre^ et sans prendre le temps de remplacer par son im* posante perruque le bonnet à fontange qui lui servait de coiffure de nuit, il s'était empressé d'accourir. L'imminence du danger avait redoublé la pétulance naturelle du vieillard, qui, se multipliant pour ainsi dire, se montrait presque au même instant,, toujours au premier rang, partout où l'incendie semblait redoubler d'intensité.

Le curé Dommartin, malgré sa rage concentrée, avait cru devoir faire acte d^ présence ; il se donnait aussi beaucoup dé mouvement et s'attachait surtout à se faire remarquer par le maître du château.

Enfin, parmi les travailleurs les plus zélés et les plus mfatigables, on distinguait, chos^ assez étrange, le capitaine Toussaint Gilles, Laverdun, Gautherot, Picardet, en un mot, tous les membres du club patriotique, instigateurs de l'émeute de la veille. Il est vrai que, dans cette conduite Inattendu^, il entrait un peu plus de calcul que de dévouement. Sacha^t déjà que le juge de paix était occupé à rédiger contre eux le plus foudroyant procès-verbal qui pût sortir de la plume d'un ^lagistrat indigné, ils avaient senti re4oubler leur émçtion, en voy^t ar^'iver à la tombée de la nuit la brigade degendarmerie de Rancenay. Le bruit qu'dn allait procéder à l'arrestation des principaux émeutiers n'avait pas tardé à se répandre dans le bourg : il n'é-

iH (EUVftBS M Gâ. DE BBRKà&D.

tait donc pas étonnant que^ sans s'être concertés^ les chefs du parti républicain cherchassent en ce momentà désarmer^ par un zèle apparent^ les poursuites dont ils se trouvaient menacés.

Jamais le capitaine des pompiers n'avait dirigé avec une ardeur plus énergique la manœuvre des soldats de sa compagnie. GauUierot et Picardet rivalisaient d'efforts de leur côté ; enfin il n'était pas jusqu'au vice-président Laverdun qui ne s'essoufflât à pomper ou à porter des seaux.

. — J'attraperai une pleurésie^ c'est sûr^ se disait de temps en temps le gros épicier en essuyant de sa main trempée d'eau froide la sueur qui ruisselait de son front ; mais c'est égal; j'aime encore mieux ça que d'aller devant le jury ou seulement devant la police correctionnelle.

A mesure que le vieux juge de paix^ drapé dans sa robe à ramages et le nœud de sa font^ge retombant sur ses yeux en guise de visière^ passait près de l'un des clubistes^ celuici s'efforçait d'attirer son attention.

— Monsieur le juge de paix, trouvez-vous ma pompe bien placée comme ça? demandait Toussaint Gilles en faisant violence à la fois à son or<gueil et à sa rancune.

— Monsieur le juge de paix, disait à son tour Gautherot, ce n'est pas ici votre place ; votre vie est trop précieuse pour que vous la risquiez ; c'est' à nous qui ne vous valons pas, tant s'en faut, de nous exposer pour sauver le château.

— Monsieur le juge de paix, criait de son côté Picardet en montrant au vieux magistrat ses mains et ses cheveux brûlés, je suis déjà à moitié rôti ; mais c'est égal, je ne quitterai pas la place que le feu ne soit éteint ou que je ne sois moi-même tout à fait cuit.

On voit que le digne taillandier cherchait adroitement à mettre «ur le compte de l'incendie la détérioration qu'avait subie son individu en dégringolant du haut de l'arbre de la liberté, et à métamorphoser ainsi en acte d'héroïsme un accident tout à fait involontaire.

LE GENTILHOMME CAMPAGNARD. t97

— Je suis en nage, monsieur le juge de paix, disait d'une voix attendrissante l'épicier Laverdun,,et je serai bien heureux si je n'attrape pas une pleurésie. Mais on a du cœur ou Ton n'en a pas, et entre honnêtes gens il faut se secourir.

A toutes ces interpellations intéressées, M. Bobilier se contentait de répondre par un grognement sourd, et il passait outre impitoyablement en murmurant entre ses dents :

— Je vous vois venir, mes drôles; c'est mon procèsverbal qui vous donne ainsi du cœur à l'ouvrage. Vous espérez désarmer ma juste vengeance en faisant maintenant

' les bons apôtres, mais il est trop tard : ce qui est écrit est écrit.

Après avoir fait placer sa pompe à l'endroit où elle lui parut devoir agir avec le plus d^efficacîté et ordonné aux paysansde Châteâugiron-le- Vieil qui n'étaient pas nécessaires à la manœuvre, de fermer une troisième chaîne parallèle aux deux autres, M. de Vaudrey s'approcha de son neveu, qu'il aperçut au premier rang des travailleurs '■

— Ta femme et ta fille sont en sûreté ? lui dit-il brusquement.

— Oui, mon oncle, répondit Héraclius en serrant la main du baron comme pour le remercier d'être venu à son secours ; je les ai conduites à l'autre bout du château, et ma belle-mère est allée sans doute les rejoindre.

— Personne n'a péri ?

— Personne, autant du ùioins qu'on peut le savoir au milieu de ce désordre. J'espère que la perte se réduira au mobilier de quelques chambres.

—Il y a un mur de refend qui partage le château d'une façade à l'autre, entre ces deux fenêtres, dit le baron en montrant à Héraclius les croisées dont il parlait ; il faut concentrer le feu entre ce mur et l'angle du bâtiment.

'— C'est à^quoi nous visons, mais la besogne est rude; il

198 CECYRES DB GH. DB BEENABD.

parait que le feu a pris ou a été mis dans une chambre du rez-de-chaussée

— Tu crois donc que cet Incendie est Tœuvre de la malveillance î

— C'est ravis de tout le monde^ mais nous saurons plus tard à quoi nous en tenir. Le feu a donèécbté dans une chambre du rez-de-chaussée^ où Pon avait placé momentanément de vieilles boiseries lors de la restauration des appartements; ces boiseries^ peintes à Fhuile pour la plupart^ ont offert à la flamme 1- aliment le plujs combustible que pût souhaiter un incendiaire^ et c'est ce qui explique la rapidité des progrès du feu.

— Allons I plaie d'argent n'est pas mortelle; les murs çiu château sont solides et^ comme tu l'as dit^ la perte se bornera à une partie du mobilier qui^ par pareiithèse^ et grâce à HH. les jaccAins^ n'avait plus rien de précieux. Reste à ton poste ^ je vais voir comment se con^portent mes paysans.

Au moment où M. de Vaudrey retournait près de sa pompe^ qui depuis un instant fonctionnait énergiquement entre les mains vigoureuses des pompiers du vieux village, il fut accosté par le juge de paix.

— Eh bien, monsieur le baron, s'écria ce dernier ^'un air indigné, que dites-vûus de ces brigands qui, non contents d'avoir brûlé mon arc de triomphe, viennent de mettre le feu au château? Y a-t-il un supplice assez cruel pour de pareils scélérats, et faut-il qu'on ait supprimé la roue !

— Hais, mon cher Bobilier, n'allez^vous pas trop loin ! répondit M. de Vaudrey d'un ton calme qui contrastait avec l'irritation du vieillard ; je viens d'apercevoir j^armi les travailleurs les plus zélés, Toussaint Gilles et les autres membres de son club ; ne les avez-vous pas vus?

— Sans doute, je sais fort bien qu'ils sont tous là, mais c'est pour mieux cacher leur jeu.

— Comment, reprit le baron en baissant la \oiXf 'es

LE GCI^TTIHQipiB GAWAGirAnD. 199

soupçonneriez-TOus d^élre pour quelque chose dans tout ceci !

-r- Je ne dis pas cela> monsieur le baron, mais il est clair pour moi que le feu a été mis au château par quelques-uns des bandits convoqués hier par ce jacobin de Toussaint Gilles; et si la responsabilité de Témeute dont il a été te chef avoué doit retomber sur lui, pourquoi n'en serait-il pas ainsi de cet incendie qui me paraît avoir une connexion intime avec l'émeute elle-même, ou plutôt qui en est lacon* séquence logique ?

Avant que M. de Vaudrey eûtpu discuter la valeur de cette induction, Langerac, pâle et effaré, aborda brusquement les deux interlocuteurs.

— Madame de JBony alot, leur dit-il d'une voix étranglée , savéz-vous où est madame de Bonvalot ?

— Comment diable voulez-vous que je vous donne des nouvelles de madame de Bonvalot, moi qui ne fais que d'arriver? répondit le baron.

— Et vous, monsieur Bobilier? reprit le vicomte qui tourna vers le vieux magistrat un regard plein d'angoisse.

— Est-ce que madame la douairière n'est pas près de madame la marquise ? dit le juge de paix en répondantà une. question par une autre.

— Mais non : madame de Châteaugiron est dans une inquiétude mortelle ; la femme de chambre de madame de Bonvalot n'a pu donner aucune nouvelle de sa maîtresse, que personne n'a vue, quoiqu'on l'ait cherchée partout; et maintenant il n'est plus possible de nénétr^ dans son apr* partement.

— Pourquoi donc 1 demanda M* de Vaudrey,

— Le feu. . . dit le vicomte d'une voix entrecoupée, le feu a coupé le passage.

— Ah ! grand Dieu ! s'écria M. Bôbilier eu faisant un 30ubresaut, ce que vous dites là est possible en effet.

200 OBUYRSS DB CH. DB BERKABD.

— OÙ est donc la chambre de madame de Bonvalot ? demanda vivement le baron.

— L'appartement de feu M. le marquis, près de la tourelle de Touest^ répondit le juge de paix avec émotion.

— Diable ! dit H. de Vaudrey en s'émouvant à son tour; et vous dites^ monsieur de Langerac^ que du côté du salon vert le passage est intercepté par le feu 1

— Le salon vert brûle, et en voilà la preuve, répondit Langerac en montrant sa blonde chevelure légèrement

.endommagée par les flammes. .

— Si le feu a déjà gagné le salon vert, Tescalier qui de Tappartement de mon père descend au rez-de-chaussée doit être brûlé en ce moment, ainsi il ne reste d'autre issue que les fenêtres qui donnent sur le jardin. Dieu veuille qu'il ne soit pas trop tard !

Le baron, à ces mots, courut vers un passage qui séparait le château dés bâtiments de son aile droite et conduisait de la cour au jardin.

M. Bobilier, ainsi que plusieurs des assistants, et avant eux tous Langerac, se précipitèrent sur ses pas.

Bientôt ils furent arrivés au pied de la tourelle de l'ouest dont le premier étage servait^ comme on Ta dit, de cabinet de toilette à l'appartement occupé depuis deux jours par madame de Bonvalot.

De ce côté, à part quelques lueurs qu'on entrevoyait par intervalles à travers les fenêtres, on n'apercevait encore aucun symptôme d'incendie. La rage du feu s'était portée d'abord presque exclusivement sur les chambres qui donnaient sur la cour ; aussi était-ce de ce côté que tous les secours avaient été dirigés.

Les fenêtres de la chambre à coucher de madame de Bonvalot étaient fermées ainsi que toutes les autres, et la plus grande tranquillité semblait régner dans les différentes pièces qui composaient son appartement.

— Grâce h Dieu, nous arriverons à temps ! dit M. de Vau*

LE GErfTItHOVME GAMPAGNAR]). 201

drey ; le feu n'a pas encore gagné sa chambre. Allons^ vous autres^ continua-t-H en s'adressant aux paysans qui Favaient suivie une échelle ! vite une échelle !

— Au nom du ciel, une échelle ! répéta Langerac qui semblait hors de lui ; dix louis à qui m'apportera une échelle!

— De deux choses Tune, reprit le baron, tandis que les paysans, alléchés par la récompense promise, couraient de tous côtés en cherchant Téchelle demandée, ou elle s'est évanouie de peur avant d'avoir eu le temps de sortir de sa chambre, ou elle dort en dépit de ce vacarme infernal et du feu qui brûle à quelques pieds d'elle, et dans ce dernier cas, qu'on ne me parle plus du sommeil de l'Empereur, que j'ai vu dormir en pleine bataille !

— Monsieur, voici ce que vous demandez, dit au vicomte un paysan qui portait en effet une échelle, ou plutôt deux échelles solidement attachées ensemble au moyen d'une corde.'

En un instant H. de Vaudrey eut dressé contre la façade ce fardeau souà lequel fléchissait le porte\ir.

— Si je n'étais pas si lourd, c'est moi qui monterais, ditil alors ; mais il est sûr que les échelons casseraient sous moi, et cela ne nous avancerait guère. — Allons ! y a-t-il parmi vous un gaillard qui ait du cœur ? Rabusson ! es-tu là, Rabusson?

Personne ne répondit, mais le vicomte s'élança vers l'écheUe, et d'un geste pathétique sembla en prendre possession.

— Nul autre que moi ne sauvera madame de Bonvalot ! s'écria-t-il en se mettant à escalader les échelons de Tair le plus résolu.

Depuis le commencement de l'incendie, Langerac n'avait cessé de ruminer dans son cerveau la pensée suivante :

— Si je pouvais sauver la vie à cette respectable créature

rot annmis i» ch. dk buhaid.

ou foire quelque chose qui eût Fair de oela^ elle serait à moi; sans aucun doute^ et ses millions avec c^e I

Que de dévouements apparents renfeitoent quelque arrière pensée de ee genre !

— Voilà qui me réconcilie avec notre jeune homme, dit* M. de Vaudrey au juge de paix, en voyant que le vicomte avait atteint le haut de Véchelle sans manifesta' la moindre hésitation ; il est fat, mais il est brave.

— Du moins, répondit M. Bobilier, y va-t-il de. plus franc jeu que pendant Pémeute; mais attendons la fin^.

La fenêtre contre laquelle était dressée TécheUe noyant pas de persienne en dehors, et le. volet de Tintârieur n'ayant pas été fermé, le vicomte, une fois qu'il se trouva àsa haiH teur, n'eut qu'à briser une des vitres et à introduire la main dans le vide pour puvrir l'espagnolette. Vaccès de la chambre lui fut alors livré ; déjà il franchissait le balcon, lorsque le feu, qui jusqu'alors n'avait fait qu'entamer en dessous et en dehors le parquet et les parois de la chambre à coucher, rcjçut du courant d'air que la fenêtre venait d'établir en s'ouvrant une impulsion nouvelle et irrésistible.

A la vue des flammes qui s'élancèrent soudain des panneaux, d'une porte donnant dans le salon vert, Langerac retira la jambe qu'il venait de passer par-dessus la balustrade du balcon. La fumée, qui commençait à remplir la chambre, les petits dards rougeâtres qu'il voyait poindre çà et là entre les feuilles du parquet, achevèrent de glacer le courage qu'avait un instant échauffé la perspective de la fortune de la douairière. Dans cet instant critique, l'aimable vicomte se dit qu'après tout les millions étaient bien loin et le feu bien près ; et la conséquence de cette réflexion . prudente fut qu'il descendit l'échelle un peu plus vite qu'il ne l'avait montée.

l'incendie (suite).

En voyant le vicomte renoncer ainsi à son rôle de sauveur, M. de Vaudrey haussa légèrement les épaules^ et s'adressait aux paysans dont il étmt environné :

— Qui de vous, leur dit-il, veut faire sa fortune î

Les paysans regardèrent tour à tour le baron et la fenêtre qu'il leur montrait, mais pas un seul ne fit mine de bouger. La fumée qui commençait à sortir de la chambre, le reflet des flammes éclairant le plafond, et, plus que le danger métne peut-être, la frayeur visiblement empreinte sur les traits de Langerac, triomphaient de Tavarîce des plus avides et éteignaïent le courage des plus résolus.

— S'il s'agissait de madame la marquise, dit M. Bobilier entre ses-dents, je serais déjà au haut de l'échelle.

— Rabusson n'est donc pas là ? reprit le baron. Le silence continua.

— Le drôle m'abandonne au moment où j'aurais le plus besoin de lui, murmura le gentilhomme campagnard, qui poursuivit à haute voix : Ainsi donc, poltrons que vous êtes, pas un d'entre vous n'ira sauver cette femme I

Personne ne répondit.

— Je vous répète que celui qui la rapportera vivante aura sa fortune faite.

— Monsieur le baron, se hasarda à dire un des paysans, la fortuné est une belle chose,' mais la vie vaut encore mieux.

Un murmure évidemment approbatif annonça que cetter sentence philosophique exprimait l'opinion générale.

— Lâches ! grommela le juge de paix, qui par une réso*

204 (BDVISS DK GH. DB BEMARD.

lutioD subite 6ta sa robe de chambre et s'approcha rapidement de l'échelle.

— Bobilier^ que faites-vous donc ? s'écria M. de Vaudrey.

— Il ne sera pas dit^ répondit Tintrépide vieillard^ que j'aurai laissé brûler une femme sans essayer de la sauver I

— Ëtes-vous fou ? reprit le baron ; à votre âge !

— C'est parce que j'ai septante-deux ans que je dois m'babituer à regarder la mort en face. Si c'était madame la marquise qui fût en danger^ il y a longtemps que je serais là-haut ; mais enfin, vieille ou jeune, c'est toujours une femme.

Le juge de paix, sans ajouter un mot, commença sa périlleuse ascension ; mais au moment où il mettait le pied sur le quatrième échelon, H. de Vaudrey le saisit à deux mains par la ceinture de son pantalon, l'enleva aussi aisément qu'il eût fait d'un enfant, et le déposa sur la terrasse à dix pieds de l'échelle.

— Vous me faites rougir de moi-même, lui dit-il alors; allons, la nuit est fraîche, remettez votre robe de chambre; c'est moi qui vais tenter l'escalade.

— Monsieur le baron, s'écria le juge de paix étourdi^par la parabole qu'il venait de démre, je ne souffrirai pas... •

Avant que le vieillard eût achevé sa phrase, M. de Vaudrey était déjà arrivé au tiers de l'échelle ; il s'y arrêta un instant pour dire aux assistants :

— Courez chercher des matelas, car il est certain que l'échelle cassera ; j'espère atteindre la fenêtre auparavant, mais du diable si je sais comment je ferai pour redescendre.

Les échelons,, qui craquaient sous les pieds du colossal gentilhomme, semblaient en effet prêts à justifier sa prévision : à mesure qu'il montait, le danger devenait plus imminent, cai:, l'échelle s'amincissant dans sa partie supérieure, le point d'appui se trouvait de plus en plus disproportiqnné avec le fardeau ■ qu'il supportait. Au moment d'arriver à la hauteur de la fenêtre, le baron sentit tout à

coup les traverses de bois se rompre sous lui ; d^un effort désespéré^ il s'accrocha au balcon^ et^ déployant une élasti- ^ que vigueur que n'eussent laissé soupçonner ni son embonpoint ni son àge^ il se souleva à la force des poignets et parvint à escalader la croisée.

' Sans s'inquiéter de Téchelle brisée qui venait de glisser le long de la façade et de tomber sur la terrasse^ sans se laisser arrêter par la fumée et par la flamme qui commençaient à envahir la chambre^ H. de Yaudrey courut vers le lit^ sur lequel' il venait d'entrevoù* une forme confuse. Cet objet qu'il reconnut d'abord avec peine^ n'était autre chose que madame de Bonvalot enveloppée ou plutôt emmaillottée dans la couverture presque aussi étroitement qu'une momie égyptienne dans ses bandelettes.

Au lieu de chercher à s'expliquer. ce qu'il y avait d'étrange dans cet incident^ le baron saisit la femme ou plutôt le paquet qu'il avait sous les yeux^ et revint ptomptement près de la fenêtre avec ce fardeau ; il reconnut alors qu'indépendamment de la couverture dans, laquelle se trouvaient comprimés ses moindres mouvements^ la douairière avait la tête entourée d'un rouleau d'étoffe rouge destiné sans doute à étouffer ses cris. H. de Vaudrey détacha cette espèce de bâillon^ indice évident d'un mystérieux attentat; et tournant le visage de madame de Bonvalot du côté de l'air extérieur^ il revint à la hâte près du lit. En un instant il eut noué solidement ensemble les deux draps; attachant ensuite à l'un des bouts de ce moyen de salut improvisé la couverture qui semblait servir de suaire à la douairière évanouie^ il passa par-dessus le balcon ce corps de lugubre apparence^ ^t le fit descendre avec précaution le long de la façade!

Le premier étage du château était fort élevée aussi les draps se trouvèrent-ils trop courts. Pendant un instant madame de Bonvalot demeura suspendue à huit ou dix pieds de terre sans que son sauveur^ penché sur le balcon^ os&t l'abandonner aux risques d'une chute.

SOe CEUYRCS DE CH. DB BERNARD.

— Laissez tomber ! dit au bout d'un instant une Vpîx sonore.

— C'est vous, Froidevaux? répondit VI. de Vaudrey qui, à travers robscurïté, crut reconnaître le jeufté avocat.

•=— C'est moi, monsieur le baron; laissez tomber," je réponds de tout.

Le feu, qui envahissait la chambre, rendait tout déha mortel. Le baron se décida donc à lâcher le coin du drap, et presque aussitôt une rumeur de bon augure lui apprit que la femme qu'il venait de sauvei^ était tombée sans accident dans les bras robustes de Froidevaux.

— Maintenant il s'agit de me tirer mfoi-méme d'ici, se dit le gentilhomme campagnard presque suffoqué par là fumée, quoiqu'il se trouvât en ce moment près de la fenêtre.

L'échelle dont il s'était servi pour monter se trouvait hors de service, et les draps qui lui avaient fourni le moyen de îfnettre en sûreté madame de Bonvalot étaient sur la terrasse. En une seconde le haron eut compris qu'il ne lui restait plus qu'une seule chance de salut, car aucun secours n'arrivait, et il était impossible de s'échapper par l'hitéHeur des appartements où le feu régnait en maître. Sans perchée ua seul instant, il arracha les rideaux du lit que les flammes allaient «atteindre, et les noua ensemble, résolu de s'y suspendre et de suivre le chemin qu'il venait de faire prendre à la douairière; mais au moment où, pour donner àsott ouvrage la solidité qu'exigeait le poids qu'il voulait lui confier, le baron serrait avec force un double nœud, la fumée, qui depuis un instant lui ôtait à la fois la vue et la respiration, acheva de le suffoquer en l'aveuglant. Il chercha la fenêtre, mais il ne l'aperçut plus, et après avoir fait quelques pas au hasard, il.tomba à demi étouffe sur le parquet en partie dévoré par les flammes, et près de s'écrouler dans la fournaise du rez-de-chaussée.

te

Pendant ce temps, Froidevaux, après avoir confié ma-

us GENTILHOMME €AMPA6KAftD. 207

dame-de Bànvtdot anxsoins de Langerae , avait couru audevant de quelques paysans qui apportaient une seconde écbette. * , » .

-^ Par ici ! leîir crta-*tril, M^ de Yaudrey ne parait plus^ elioùt est en feù dans la «hambre;

L'échelle appliquée contre la fenêtre, Georges s'y élança aussi intrépidement qu'avait, fait le baron quelques instants auparavant*

— Macte anmo9 generoie puer y lui cria le juge de paix qui, réduit à Timpuissanee par la vieillesse, n'avait jamais lî'ouvé si affligeant le poids de ses soiitante^dou2e années.

Froidevaux escalada lestement le balcon, et se précipita vers M. de Vaudïey qu'à travers une épaisse fumée il venaitd'entoevoirétendu sur le parquet; quoiqu'il commençât à se sentir lui-mêïne suffoqué, il le traîna jusqu'à la fenêtre^ et à l'aide d'une aiguière pleine d'eau qu'il aperçut sur un meuble, il éteignit d^'abord le feu qui commençait à prendre à ses vêtements; Soulevant ensuite Te baron, il lui noua solidement autour du corps une forte corde dont il avaiieu soin de'se munir, et dont il attacha l'autre . bouta la balustrade de pierre qui jrégnait le long de la fenêtre. Restait à faire franchir le balcon au colosse évanoui ; Feritreprise était rude et scabreuse, et peu d'hommes réduits aux seules ressources de leurs mains s^en fussent tirés à leur honneui*; toutefois, grâce à sa vigueur et à son «dresse, Froidevaux en vint à bout.

Un instant plus tard, M. de Vaudi^ey, amarré à la corde que son sauveur laissait filer avec précaution sur l'appui du balcon,.glissait lentement le long du plan incliné de l'échelle; au bout de quelques secondes de cette manœuvre pénible et critique, il arriva heureusement à terre et y resta étendu comme une masse inanimée.-

Froidevaux alors, mais alors seulement, s'occupa de sa sûreté personnelle : il était temps. Déjà la chambre" de madame de Bonvalot était embrasée de totttès parts, et le feu

208 (KUTRES DE GH. 1MB BERNARD.

venfflt de prendre aux rideaux de la fenêtre. Au moment où le jeune avocat remit le pied sur l<échelle, une masse de flamme jaillit au dehors et s'épandit autour, de sa tête comme une dévorante auréole : on eût dit que l'incendie cherchait^ en le poursuivant^ à sindemniser delà proie qui venait de lui être arrachée.

Tandis que Frèidevjaux^ à moitié asphyxié et ses vêtements brûlés en plusieurs endroits, s'empressait de quitter une place où, à moins d'être incombustible, il n'eût pu rester un instant de plus sans exposer inutilement sa vie,^ H. Bobilier dénouait la cravate du baron et coupait la corde qui lui, avait servi de ceinture de sauvetage.

Délivré de ces deux liens qui pouvaient rendre mortdle son asphyxie momentanée, M. de Vaudrey étendit les deux bras en respirant fortement.

En voyant le baron se rattacher d'une manière si énergique à la vie, le juge de paix sauta au cou de Geoi^es qui venait de mettre pied à tprre.

— Mon cher Froidevaux, lui dit-il d'une voix émue, que Dieu vous récompense comipe vous le méritez, car lui. seul peut payer la vie d'un Châteaugiron.

Le jeune avocat répondit avec une cordialité respectueuse à l'accolade du vieillard, et après avoir contemplé un instant le baron qui achevait de reprendre connaissance, il s'éloigna rapidement.

— Où diantre suis-je ? dit en ce moment M. de Vaudrey, qui était parvenu à se mettre sur son séant.

— Ah ! monsieur le baron, quel bonheur de vous entendre parler ! s'écria le vieux, juge de paix les larmes aux yeux. .

— C'est vous, je crois, iJobilier?

— C'est moi-même, monsieur le baron; est-ce que vous ne me voyez pas?

— A vrai dire, pas -trop bien ; cent mille flambeaux passent et repassent devant-mes yeux au risquede me lescrever.

LE GENTILHOBIME CAMPAGNARD. 209

— Ce n'est pas étonpant que notre colonel ait la berlue, dit un des paysans^ il vient de voir le feu d^assez près.

— Quel diable de rêve viens-je de faire ? reprit M. de Vàudrey; il me semble que j^arrive du fin fond des enfers àTinstar du pieux Énée^et que pendant le voyage j'ai avalé pac le nez et par les yeux toute la fumée du Tartare.

. Le baron toussa à plusieurs reprises^ et se leva ensuite 4>rusquement.

— Ah ! Je me rappelle, s'écria-t-il, le feu est au château, et madame de Bonvalotest en dan(?er... Eh bien ! Ta-t-on sauvée? «

— C'est parbleu bien vous, monsieur le baron, qui l'avez sauvée, répondit le juge de paix ; sans vous en ce moment die serait morte.

— C'est vrai, je me souviens maintenant de l'avoir descendue par la fenêtre, ni plus ni moins que si elle eût été un sac de farine ; elle est un peu formaliste la chère dame, pourvu qu'elle veuille bien me pardonner ce procédé peu respectueux.

— Je lui conseille de se plaindre, dit M. Bobilier en se mettant à rire.

— Ah çà, et moi? Je ne suis pas descendu tout seul ; je me rappelle fort bien que tout à l'heure je jouais là-haut à colin-maillard au milieu de la fumée la plus épaisse que j'aie jamais avalée malgré moi. Parlez-moi de la fumée du canon ! celle-là ranime et ne suffoque pas; mais celle de làhaut, j'étouffe encore rien que d'y penser, je crois même qu'elle commençait réellement à m'étouffer bel et bien, et que j'étais déjà par terre quand on est venu à mon secours. Qui donc m'a tiré de ce mauvais pas ?

— Un brave et digne jeune homme, monsieur le baron, qui a imité à votre égard le dévouement que vous veniez de. montrer vous-même en sauvant la vie à madame de Bonvalot.

-^ Est^e mon neveu î

— Si M. le marquis avait pu se douter du danger que vous couriez^ nul doute qu'il n'eftt cédé à personne le bonheur de voler à votre secours; mais il ignore encore.

— Rabusson ?

— Non, monsieur le baron, ce n'est pas Rabusson.

— Hais qui donc, alors ? .

— Un brave et digne jeune homme, je le répète, votre adversaire d'avant-hier.

— Froidevaux?

— Lui-même, monsieur le baron.

— Ah ! c'est Froidevaux, dit M. de Vaudrey avec un accent singulier ; puis, après un instant de silence, il ajouta :

— Allons, je vois que le proverbe est vrai : Bon chiea chasse de race. Son père m'a sauvé la vie à Leipzick, et voilà qu'il son tour il me tire de ôette fournaise, où sans lui je rôtirais fort désagréablement en ce moment. C'est d'autant mieux de sa part qu'il ne m'aime guère.

— A cause de sa condamnation d'avant-hier ! C'est là un sujet de dépit, mais non un prétexte d'inimitié ;. et d'ailleurs FVoidevaux vient de vous prouver. . .

— Vous comprenez parfaitement ce que je veux dire, mon cher Bobilier ; il ne s'agit pas ici de ce qui s'est passé samedi à votre justice de paix, mais de certain autre petit procès pendant devant le tribiinàl du dieu Cupidon.

— Ah ! oui, mademoiselle Victorine Grandperrin ! dit le vieillard avec un malin sourire.

— Bien, bien ; tout ce que je puis dire, c'est que voici une petite aventure qui pourrait donner gain de cause à votre favori.

— Comment, monsieur lebaron ? voulei:-vous dire par là. . .

— Assez snrce chapitre pour aujourd'hui, et allons rejoindre mon neveu. Le feu, continua lé baron eh montrant lesfenêtres du bâtiment, gagne maintenant du terrain au delà du salon vert, et il est urgent de l'attaquer de rintérieur des appartements,

LE GENTILHOMME GAMPAGNAKD. 211

M. de Vaudrey^le Jugedepaix etlespaysans cpiile^ avaient accompagnés retournèrent dans la cour du château.

xxra

Page 1