DOUBLE ENQUÊTE
Quelques heures après les événements que nous venons de rafconter, le feu était complètement éteint. Personne n'avait péri, personne n'avait été blessé, et le dommage matériel se réduisait, ainsi que Tav^it prévu le marquis, aux planchers et aux charpentes de la partie occidentale du château, ainsi qu'au mobilier^d'une douzaine de chambres ; dégât considérable sans doute^ mais en songeant au désastre beaucoup plus* grand qu'aurait pu causer l'incendie, on devait s'estimer heureux d'en être quitte à ce prix.
Onze heures du matin venaient de sonner. Dans la salle à manger où l'on prenait ordinairement les repas lorsqu'il n'y avait qu'un petit nombre de convives étrangers, trois persc»inages se trouvaient réunis et attendaient, diversement occupés, le mom^ du déjeuner.
Dans l'embrasure d'une fenêtre, Langerac parcourait une revue pittoresque dont il semblait examiner attentive-* ment les illustrations ; mais la physionomie soucieuse du vicomte indiquait que ses yeux seuls, et non son esprit, prenaient part au passe-temps qu'il avait choisi.
Assis devant une petite table couverte de papiers. M, Bol^jlier, qui avait remplacé sa robe de chambre à ramages et le reste de ses vêtements nocturnes par son costume noir le plussolennel, rédigeait le préambule d'une enquête sur l'incendie, qu'il se proposait de joindre à son fameux procès-verbal.
SIS OeUYBES DE CH. DE BERNABD.
M. de Vaudrey se promenait de long en large avec «ne impatience qui semblait causée par la faim, car chaque fois qu'il passait devant la table où le déjeuner se trouvait déjà servi en partie, il y grapillait au hasard quelques menus hors-d'œuvre, palliatif insuffisant pour son robuste appétit surexcité encx)re ce jour-là par le lever le plus matinal. Usant des droits que lui donnait son titre d'onde, le gentilhomme campagnard avait jugé inutile de retourner chez lui pour changer d'habits, et il était vêtu fort peu somptueusement d'une redingote à peu près hors de service à laquelle le feu, dont elle portait de larges stigmates, venait de donner le coup de grâce.
— Si vous m'en croyez, Bobilier, nous nous metl^ns à table, dit tout à coup le baron en s'arrétant devant le juge de paix.
— Nous mettre à table, monsieur le baron ! répondit le vieillard, qui, sans quitter sa plume, leva sur l'ancien militaire un regard surpris ; nous mettre à table quand madame la marquise nolis a fait espérer qu'elle parîdtrait au déjeuner ! Ahf monsieur le baron, vous youlez me mettre à l'épreuve.
— C'est moi, morbleu ! qui suis mis à l'épreuve en ce moment et d'une rude façon, reprit M. de Vaudrey, qui, en dépit de sa mauvaise humeurj^ ne put s'empêcher de sourire ; moi qui déjeune régulièrement à neuf heures, encore à jeun à midi! aprèsla nuit que nous venons de passer, qui pis est.
— Si vous preniez la peinfe de jeter les yeux sur la pendule, vous verriez, monsieur le baron, qu'il n'est guère plus d'onze heures.
— Au diable la pendule ! Je vous dis qu'à mon estomac il est midi passé, et si vous vouliez m'en croire...
— Ah ! monsieur le baron, dit denouveaule juge de paix en protestant par un geste expressif contre l'énormité qu'on lui proposait, j'aimé.rais mieux jeûner jusqu'à ce soir,
LE 6£NTilË0ltlIÉ CAntPAâNARt). U^
•— Cela vous est facile de faire de Phéroïsme^ vous qui ne mangez pas plus qu'une mauviette; tandis que moi^ je me sens de force à anéantir ce plat de résistance en dix minutes.
En parlant ainsi, M. de Vaudrey lança un regard de convoitise à un énorme pâté de' gibier qu'il avait déjà lorgné plusieurs fois.
. — Je vous assure, monsieur le I)aron, qu'^i ce moment j'ai très faim, excessivement faim; mais le respect que je dois à madame la marquise ...
— Sans doute, vous avez raison; vous êtes un véritable chevalier français avec vos scrupules et vos délicatesses, tandis que si votre exemple ne me maintenait pas dans le chemin du savoir-vivre> je sens que mon appétit brutal ferait de moi un vrai rustre. Allons, puisqu'il n'y a pas moyen de vous avoir pour complice, jeûnons.
A ces mots, le baron prit sur une assiette une Couple de sandvvichs dont il fit deux bouchées; puis il continua sa promenade. Au bout d'un instant, pour changer sans doute le cours de ses idées, il dirigea les yeux vers Langerac qui continuait de paraître, protbndétnent absorbé par les illustrations de la revue qu'il tenait à la main; après l'avoil* examiné pendant quelque temps avec une attention singulière, M. de Vaudrey s'approcha de nouveau du juge de paix et lui dit, à voix basse cette fois :
— Expliquez-moi donc une chose. Hier, quand Héraclius m'a présenté ce jeune et beau geiiitilhomme d'ici à côté, il vous est échappé un aparté assez bizarre.
— Quel aparté, monsieur le baron ? demanda le vieillard en imitant l'accent confidentiel de son interlocuteur.
— Vous avez dit tout bas, en propres termes : Langerac comme, mot.
-r- Et je le répéterai tout haut quand il vous plaira, dit m! Bobilier d'un ton fort vif, mais sans élever la voix.
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— Vous croyez donc que notre vicomte n'est pas un véritable Langerac ?
— Est-ce qu'il y a encore des Langecae? Ëteints depuis Louis XIV. Notre vicomte^ si toutefois il a réellement, droit à ce titre, n'est donc pas plus un Langerac. qu'il n'est un héros. Nous l'avons vu au feu cette nuit; eh bienl je parierais que ses parchemins ne feraient pas meilleure contenance devant l'examen d*un juge d'armes, s'il y avait encore des jugés d'armes, que i)'a fait son. courage devant les flammes.
— Ce que vous me dites là, mon cher Bobilier, et certains souvenirs qui viennent enftn de se fixer dans' ma cervelle après y avoir trotté confusément depuis hier, me donnent grande envie de faire subir à ce monsieur un petit interrogatoire sur faits et articles, et, ma foi, je ne vois pas poqr quelle raison je ne m'en passerais pas la fantaisie.
Habitué à joindre immédiatement l'action à la détermination, M. de Vaudrey s'approcha du vicomte, tandis que le ^i vieux juge de paix interrompait ses écritures pour prête l'oreille au dialogue qui allait avoir lieu.
— Honsîeur de Langerac, dit le gentilhomme campagnard d'un ton poli, permettez-iïioi d'interrompre un instant une lecture qui doit être fort intéressante, si j'en juge par l'attention que vous y mettez.
Le vicomte posa la revue sur une console et regarda silencieusement le baron en attendant qu'il s'expliquât.
— Vous avez peut^tre remarqué, reprit ce dernier, que depuis hier je vous ai examiné attentivement à plusieurs reprises, en cherchant à me rappeler où je vous avais déjà vu?
— Je ne me suis pas aperçu, numsieurle baron, <iue vous m'ayez honoré d'une attention particulière, répondit Lan* geracun peu ému de ce préambule.
— Ma mémoire, longtemps en défaut, vient de se re« mettre sur la voie, et maintenant je pourrais, je crois, sans .]:,
Le gsmtilbommë gampagnaed. fti^
risquer de me tromper^ nommer le lieu où je vous ai rencontré, il y a six ou sept ans.
Quoiqu'il s'attendît à cette reconnaissance, Langerac ne put s'empêcher 4e rougir.
— Pour moi, monsieur le baron, répondit^il, je cherche en vain à me le rappeler.
— C'était chez maître fluguenin, avoué, demeurant à Paris, rue Caumai'tin, interrompit M.* de Vaudrey ; à moins que je ne sois en ce moment le jouet d^une de ces ressemblances qu'on ne rencontre guère que dans les pièces de théâtre Imitées des Ménechmes, vous êtes bien le jeune homme blond que j'ai aperçu assis au premier bureau, à droite, en entrant dans l'étude de ce respectable praticien, et à qui je me suis adressé d'abord.
En face de souvenirs si précis, Langerac comprit qu'une dénégation absolue serait imprudente, et il prit le parti de conjurer par un demi-aveu habilement ménagé le danger qui semblait le menacer.
— Monsieur le baron, répohdit-il en affermissant sa voix, je ne me souviens pas de la circonstance que vous venez de me rappeler ; mais il est fort possible, ou plutôt, d'après ce que vous venez de dire, il est certain que vous m'avez vu en effet chez maître Huguenin.
^ C'était donc bien vous ?
— Selon toute apparence, car à l'époque dont vous parlez \2t\ travaillé en efiet pendant quelque temps chez ce di-
avoué.
— Âh ! ah ! fit M. de Vaudrey en lançant au juge de paix coup d'œil expressif. ' ,
- Comment! monsieur le vicomte de Langerac, dit Bobilier en aspirant lentement une prise de tabac,
idis qu'il arrêtait sur le soi-disant gentilhomme un refd perçant et railleur, est-il possible qu'un homme de
fotre naissance ait fait le métier de clerc d'avoué ?
, rr J'avoue que je ne vois pas ce qu'il y a là de si surpre-
iSld OÉtlVRËS DIS Gâ. DE BfiRNAUD.
nant^ répondit Langerac qui reprenait peuàpeusonaplomb; mais ce que je ne comprends pas surtout^ c'est qu'un savant ' magistrat tel que monsieur le juge de paix puisse s^étonner qu'un homme du monde^ appelé à administrer une assez belle fortune^ ait consacré à Tétude des lois et même à celle de la procédure quelques-uns des loisirs de sa jeunesse.
— Tout ce qu'il vous plaira^ monsieur le vicomte, répliqua le vieillard d'un ton caustique; mais vous avez beau dire, Langerac et clerc d'avoué jurent ensemble.
— D'abord je vous prie de croire que je n'étais pas tout a fait clerc d'avoué, reprit l'ex-Pichot avec un rire affecté. Voici le fait : au lieu de me permettre d'embrasser l'état militaire, comme c'eût été mon désir, mon père m'a obligé de faire mon droit. ...
— A cet égard, je ne saurais blâmer monsieur votre père, interrompit le baron d'un air de froide ironie, le métier de soldat exige une vocation bien déterminée, car il est fort rude ; il vous eût exposé à voir le feu de près, or, il m'a paru cette nuit que vous n'aviez pas un goût bien prononcé pour cet élément.
— Tout le monde, monsieur le baron, n'est pas comme vous un héros, répondit Langerac, qui s'inclina en se mo^ dant les lèvres jusqu'au sang.
— Monsieur votre père vous a donc fait faire votre droit f reprit M. de Vaudrey,. fort insensible à ce compliment.
— Non-seulement mon père çi voulu que je suivisse les cours de la Faculté de Paris, mais, mon droit achevé, il a exigé que je fisse une espèce de stage chez un des meilleuis avoués de la capitale. Ayant eu beaucoup de procès dans sa vie, et prévoyant qu'il m'en léguerait quelques-uns, il désirait me voir armé de pied en cap contre les chercheurs de noises, c'était son ^e^pression. Voilà, messieurs, ce qui vous explique ma présence accidentelle dans l'étude de maître Huguenin. '^
— Monsieur votre piîre habitait la campagne ? demanda
tti CEltTILHOHMÉ (^AMPÀâNARD. iii
le baroil^ qui trouvait cette explication assez .plausible.
— Oui, monsieur le baron; mon père vivait dans sa terre* et n^en sortait pas pour ainsi dire, car il avait, ainsi que vous, beaucoup de goût pour le' rôle de gentilhonune campagnard.
— S'il en est ainsi, reprît M. de Vaudrey tout à fait convaincu de la véracité de son interlocuteur, je comprends qu'il ait eu quelques procès dans sa vie et qu'il ait voulu vous mettre en état de défendre votre bien contre les chicaniers de village, — race abominable ! j'en sais quelque chose, ajouta l'ancien militaire en hochant la tête.
— Autres temps, autres mœurs, dit M. Bobilier sur les lèvres duquel semblait s'être fixé le sourire du persiflage ; autrefois les gens de bonne maison complétaient l'éducation de leurs enfants en les attachant au service de quelque grand seigneur ; aujourd'hui la mode a changé, et ce sont les études d'avoué qui servent d'écoles de savoir-vivre à notre jeune noblesse. Au lieu de pages, nous avons des saute-ruisseaux gentilshommes ; c'est flatteur pour les gens qui ont des procès.
— Monsieur le juge de paix dit plus vrai qu'il lie le croit peut-être, répliqua Langerac en prenant à son tour l'accent du sarcasme ; tandis que je cueillais les fleurs de la procédure dans le jardin assez mal odorant de maître Huguenin, j'ai fait souvent le Palais avec de jeunes confrères qui n'auraient pas été embarrassés pour prouver leur seize quartiers.
— Peste ! dit le baron, je n'aurais jamais deviné que les études des avoués de Paris fussent autant de succursales des chapitres d'Allemagne ; mais chez maître Huguenin, vous n'étiez pas sans doute tous gentilshommes ?
— Non, assurément, dit le vicomte en ricanant; il y avait, comme dans les chapitres dont vous parlez, le haut chœur et le bas chœur.
— Eh bien ! parmi les clercs non gentilshommes de Tétttde de maître Huguenin, il en est un qui a dû s'y trouver