II
2S0 Œonm M CH. m skkiubd;
lA DBXANDB BN MABUGK.
Le récit de Rabusson^ et {surtout ja cassette retrouvée par lui avant qu'on eût pu y rien soustraire^ ne laissaient aucun doute sur la double culpabilité de Bancroche et de Lamoureux. C'étaient bien évidemment ces deux: bandits qui^ après avoir commis un vol dans la cliambre de madame de Bonvalot. avaient mis le feu au château dans le but sans doute de faire disparaître^ au moyen de ce second crime^ les traces du premier. .
Tandis que M. Bobilier^ aiguillonné par cet incident inattendu, reprenait d'une ardeur nouvelle son enquête préparatoire, et que les gendarmes montaient à cheval en toute hâte afin de poursuivre Bancroche, qui n'avait pas jugé à propos d'attendre dans Iç sentier de latremblaie le retour de Rabusson, M. de Vaudrey prit son neveu à part et lui dit ;
— Si ta femme peut quitter sa mère pendant quelques minutes, prie-la de m'accorder une petite audience.
— Un téte-à-tête, mon oncle ? dit le marquis en souriant.
— Non, puisque tu seras présent;, j'ai à vous parler à tous deux.
Un instant après Héraclius et Mathilde rejoignaient le baron dans un petit salon dépendant de l'appartement de la marquise, où U était aUé les attendre.
— Mes chers enfants, dit M. de Vaudrey après leur avoir fait signe de s'asseoir et s'être assis lui-même, nous allons, s'il vous plaît, tenir un petit conseil de famille. Figurez-vous d'abord qu'en ce moment nos rôles sont intervertis ; vous êtes, vous, deux grands parents bien vénérables et bien raisonnables; je suis, moi^ comme qui dirait voti«
lE OBHTiLHOmiB CA1IPA6KA1U0. iSl
coquin de neveu^ qui^ ne > sachant trop si ce qui lui trotte dans la cmelle obtiendra votije approbation^ vient vous demander conseil et vous soumettre sa conduite^ ce que^ par parenthèse^ les coquins de neveux ne font pastoùjours. D'un regard malicieux le gentilhomme campagnard appliqua au marquis ces dernières paroles.
-^ Parlez^ mon cher onde^ ou plutôt^ mon cher neveu^ dit madame de Chàteaugiron d'un ton d'enjouemeiit ; en ce ^ moment j'ai soixante ans^ et c'est la raison même qui vous ^ ' conseiileira par ma bouche.
'^ ^ Vous saurez donc, reprit M. de Vaudrey, qu'il y a par ^^ le monde, tout près d'ici, un jeune homme plein dêcœmr ^ et de talent, à qui, pou^ marcher de pair avec les gens les ^^ plus distingués, i) ne manque qu'une seule chose, un peu ^ de fortune.
— M. Froidevaux, sans doute ? dit le marquis.
^^ — Tu as deviné. Son père m'a sauvé la Vie^ il y a vingt-
7^ trois ans, sur le champ de bataille de Leipsick, et vous sa-
"^ vez ce qu'il a fait lui-même pour moi cette nuit.
f! — En sauvant la vie au sauveur de ma mère, il s'est ac-
^ quis des droits étemels à notre reconnaissance, dit Mathilde
* d'une voix émue.
^ — A la mienne avant tout, répliqua le baron en riant; car, je dois l'avouer, je suis de l'avis du bonhomme
^ Chrysale, ma guenille m'est chère, et sans Froidevaux elle
^' serait en ce moment réduite à l'état d'amadou.
— Ah ! mon oncle I pouvez-vous parler en plaisantant ^[ d'un trait de dévouement qui a failli vous coûter la vie ! Ma ^^ mère n'apu encore vous témoigner sa'gratitude, mais croyez
bien...
^^ — Permettez, m<m enfant; il ne s'agit pas ici de mon dé- •^ vouement, mais de celui de Froidevaux.; ne trouvez-vous '! pas que j'ai contracté envers lui une de ces dettes. . . ^ •— Dont il est impossible de s'acquitter. ^ *- Sans doute, car il n'est pas probable que je trouve
jamais Toccasion de faire pour lui ce qu'il a fait pour moi; mais enfln^ quoique je doive renoncer à la sati^action de m'acquitter complètement envers lui^ n'y aurait^l pas quelque moyen de lui témoigner qae je ne suis pas tout à fait un ingrat? Voilà sur quoi je désire avoir votre avis.
En achevant ces mots^ H. de Vaudrey arrêta sur la marquise et sur Héraclius un regard qui semblait fouiller an fond de leurs cœurs.
Madame de Châteaugiron^ de son c6té^ regarda son mari en souriant d'un air d'intelligence^ hésita un instant^ et dit enfin :
— Je suis toute prête à vous donner mon avis ; mais pour cela^ il faut que vous me permettiez d'abord de vous adresser une question.
— Parlez !
— Je vais vous paraître bien hardie, peut-être même bien indiscrète...
— C'est égal.
— D'ailleurs, si vous trouvez l'indiscrétion par trop forte, vous me gronderez bien sévèrement, je vous demanderai pardon, vous me pardonnerez, et tout sera dit : est-ce convenu?
— Bien certainement. Gronder, cela me convient beaucoup ; vouspardonner^ c'est-à-dire vous embrasser, cela me convient encore mieux.
— Veuillez donc me dire, moucher oncle, si certains bruits venus jusqu'à moi, car vous saurez que je suis déjà très au courant de la chronique de Châteaugiron ; si certains bruits;, dis-je, fort intéressants en eux-mêmes, doiventétre pris au sérieux.
— Quels bruits?
— Votre mariage avec madememoiselle Gràndperrin ! dit la marquise, après avoir hésité on instant.
-— Âh ! ah ! fit le gentilhomme campagnard en riant; je
LE GENTILHOmiIE CAMPAGNARD. 288
parie qu'il y a du Bobilîer là-dessous^ et que c'est lui qui vous a fait cette belle histoire !
— Cest lui^ en effet... Mais vous ne répondez pas?
— Avant de vous répondre^ ma cher Mathilde^ je désirerais savoir quel rapport il peut y avoir entre le bruit vrai ou faux de mon mariage et le conseil que je viens vous demander.
— Le rapport le plus évident et le plus direct ; si vous vous mariez^ ce n'est pas à nous que vous devez demander conseil^ mais à la personne que vous voulez épouser.
— En vérité ?
— Mais certainement; en toutes choses, un mari ne doit consulter que sa femme ; n'est-ce pas, Héraclius ?
— C'est indubitable, répondit le marquis en riant.
— Allons, reprit M. de Vaudrey qui se mit à rire à son tour, puisque c'est là un des articles de votre charte conjugale, ce n'est pas moi qui essaierai d'en contester le mérite. Mais une question encore, continlia-t-il en arrêtant de nouveau sur sa nièce son regard pénétrant : Si je donnais raison à ce bavard deBobilier en épousant la jeune fille dont il vous a parlé, cela vous déplairait-il beaucoup?
— Mais CelsL me ferait au contraire le plus grand plaisir ! s'écria la marquise avec un accent dont il était impossible de suspecter la sincérité ; comment donc, une tante plus jeune que moi! une tante qu'on dit bonne et charmante et à qui je pourrais parler comme à une amie, comme à une sœur I Rien que d'y penser je suis ravie. Oh ! je vous en prie, mon oncle, si vous vous mariez, que ce soit avec mademoiselle Grandperrin !
— Et toi, Héraclius, que penses-tu de ce mariage ?
— Ma foi, mon oncle, répondit le marquis, pour vous parler franchement, je suis en ce naoment d'un intiment tout opposé à celui de ma femme. Épousez qui vous voudrez.••
— A part mademoiselle Grandperrin, n'est-ce pas? in-
terrompitle baron; eh bien ! rassure-toi ; je n'épouserai ni eUeniune aul3*e.
. — M. Bobilier s'est donc trompé ? demanda Hathilde.
— Bobilier est^ un vieux fou qui, à soixante^douze ans soqnés, serait très-capable de convoler en iquatrièmes noces, et qui croit tout le monde aussi endiablé que lui-même ; par bonheur pour moi, je ne partage pas son outrecuidance. Me marier, à mon âge ! et avec qui ? avec upe enfant de vingt ans l Je méri(terais d'être mis aux Petites-Maisons.
— Mais, mon oncle, dit madame de Chftteaugiron, onn'a que Tâge qu'on paraît avoir;^ et avec une magnifique santé comme la vôtre
- Madame la marquise, interrompit le gentilhomme campagnard avec une gravité affectée, savez-vQUS bien que. la seule siq)positi(m que je puisse conmiettre, la folie dont vous a parlé Bobilier^ est un manque de respect pour ma barbe blanche 1
— D'abord votre barbe n'est que grise, répondit la jeune fei(nme avec un malin sourbe.
— Âh 1 mon enfant,, quand la neige conunence à tomber c'est que l'hiver arrive. Non, mon parti est bien pris, je ne me marierai pas; il est trop tard. Ainsi, ne parlons plus de cette folie, et revenons à l'avis que je vous ai demandé.
— Puisque votre résolution à l'égard du mariage est bien arrêtée, dit la marquise d'untoQbref et décidé, voici ce qu'il faut faire : priez M. Froidevaux ^'accepter dès i. présent la pension que vous donenriez à votre fils si vous en aviez un ; dites-li^i de trouver au plus vite une aimable femme digne djB lui et de vous, et. assurez-leur vqtre fortune.; De la sorte vous aurez fait deux heureux au lieu d'uUi ^t votre dette sera payée autant qu'elle peut l'être.
M. de Vaudrey comtempla un instant sa nièce d'un air de douce surprise ; mais au lieu de lui répondj^e^ il s'adressa au marquis;
— Quepense&-tu deridéedè ta femme? lui demanda-tril.
— Mathilde a lu dans i^a pensée^ répondit Châteaugiron avec un accent plein de franchise^ et j'approuve complètement le] conseil qu'elle vient de vous donner. Vous devez la vie à Froidevaux; quHl vous doive le bonheur..^., si toutefois le bonheur existe I
-^ Comment^ monsieur^ si lé bonheur existe ! s'écria la marquise en jetant à son mari un réjgard de reproche; estce que vous en doutez ?
— Mais/mes enfants, dit le vieux gentilhomme sans parvenir à dissimuler entièrement soii émotion^ vous n'avez pas réfléchi que je ne puis enrichir Froidevaux sans vous déshériter? '
— Est-ce que nous voulons hériter de vous ? interrompit la jeune femme du ton le plus vif. Ne sommes-nous pas déjà assez riches^ trop riches? Âevrais-je dire 1 Quand mon plan n'aurait d'autres résultats que de détruire entre lious cette désolante question d'argent^ je vous supplierais de l'exécuter; On dit que les personnes qui ù'ont pas d'enfants se défient de leurs parents et attribuent volontiers à de vils calculs d'intérêt les ténloignages d'affection qii'ellek en reçoivent; eh bien ! quanti vous aure:^ assuré votre fortune à M. Froidevaux^ ces vilaines pensées ne pourront pas vous venir à notre égard; nous ne serons plus pour vous des collatéraux^ nous serons des amis; et moi qui suis très-dé* monstrative avec ceux que j'aime^ lé pourrai vous dire à quel point je vous suis attachée j^arle respect^ par l'affection;, par la reconnaissance, puisque je vous dois la 'vie de ma mère ; je pourrai vous exprimer tout cela sans être soupçonnée do. songer à votre héritage. — , Succession^ héritage^ des mots hideux ! * ^
M. de Yaudrey se leva brusquement^ prit sa nièce dans ses bras, et sécha d'un baiser paternel deux larmes qu'elle ^'efforçait en vain de retenir.
3t6 OBUVRES DE GH. DB BERlfAHD.
— Héraclius^ dit-il ensuite^ ta femme est un noble cœur^ songe à la rendre heureuse.
— Mais il n'a qu'à continuer^ reprit Hathilde qui sourit à travers ses larmes et tendit sa main à son mari par un geste plein d'une chaste tendresse.
— C'est donc bien convenu^ mon oncle^ dit Châteaugiron, après avoir pressé sur ses lèvres la main de la jeune femme^ vous suivrez l'avis de Mathilde ?
— A un petit changement près. Je compte, puisque vous me le permettez, assurer à Froidevaux la moitié de ma fortune...
— Pourquoi la moitié seulement? interrompit madame de Châteaugiron.
— Parce que l'autre moitié est destinée à mon filleul, le futur comte de Châteaugiron ; . vous savez, ma chère nièce, ajouta le gentilhomme campagnard en souriant, que vous m'avez promis de me le faire embrasser avant un an.
— Hais je n'ai rien promis de .pareil, répondit la jeune femme, qui baissa les yeux et les releva aussitôt ; d'ailleurs ce n'est pas d'un baptême qu'il s'agit ici, c'est d'un mariage ; car puisque votre intention est de rendre M. Froidevaux le plus heureux possible, il est bien entendu qu'il s'occupera sans délai de trouver une petite femme bien aimable, bien bonne, bien jolie même, ce qui ne gâte jamais rien...
— Soyez trancpiille, interrompit le baron avec un sourire où perçait une sorte de mélancolie, la petite femme dont vous parlez là est toute trouvée.
— En vérité ! s'écria la marquise d'un air de curiosité.
. — Comment ! cet infernal bavard de Bobilier, qui a fait de si belles histoh*es sur mon compte, ne vous a donc pas parlé des amours romanesques de Froidevaux?
-- Mais non : vous allez nous raconter cela, n'est-ce pas?
— Un autre jour.
Une des femmes de la marquise entra dans le salon et
LE GENTnHOSnnS CAMPAGNARD. 237
prévient sa maîtresse que madame Bonvalot la demandait.
— Vous allez tout de suite chez M. Froidevaux? dit Mathilde au baron avant de sortir.
— Fiez-vous à moi, répondit-il, à diner je vous apprendrai du nouveau.
■ ff
LA DEMANDE EN MARIAGE (suite).
Une heure plus tard, M. de Vaudrey, qui d'abord était allé chez lui fairç une toilette complète, entrait dans le salon de la forge.
— Quel prince attendez-vous? dit-il à madame Grandperrin qui s'y trouvait ainsi que son mari. Vos esclaves en Ûvrée ! des fleurs partout ! les fauteuils débarrassés de leurs vénérables housses! je le répète, pour quelle tète couronnée avez-vous fait ces frais ? ,
— C'est de M. Grandperrin et non pas de moi qu'il faut vous moquer, répondit Clarisse avec un sourire aigre-doux ; il s'est figuré à tort ou à raison que madame la marquise de Châteaugiron avait l'intention de m'honorer d'une visite, et il a voulu, un peu prématurément, je crois, eue toute la maison tCii sous les armes.
— Je sais, reprit le baron, que ma nièce se dispose en effet à venir vous voir, mais il n'est pas probable que ce soit aujourd'hui. L'alerte de cette nuit...
— C'est ce que je disais tout à l'heure à ma femme, interrompit le maître de forges ; il n'est pas probable que madame la marquise, à peine remise de la frayeur qu'elle a 'dû éprouver, songe à faire des visites, et il me semble que, vu la circonstance, il serait convenable de la prévenu*.
— Mais je ne m'y oppose pas^TépoDdit madame Gf andperrin de Pair le plus cîdme et le plus naturel.
. — N'estrçe pps n^d^moiselle Victonne que j^apçrçûis dans lé jardin? demanda H. de Vaudrey en changeant brusquement le sujet de la conversaticHi.
— Elle-même^ répondit H. Grandperrin après avoir, regardé à travers une des fenêtres.
— C'est^ je crois^ notre aiotii ffitoidevaux qui se promène avec elle?
— Un digne et loyal garçon. Vous savez qu'il est à nous? Ha femme Ta si bien prêché hier qu'il a pris l'engagement formel de me donner toutes les voix dont il dispose^ et pendant toute la matinée^ iUn'a fait que courir pour me recactiter des partisans. Ah 1 c'est que quand ma femme ae mêle d'entreprendre une conversion...
— Froidevaux voug a4-il parlé 4u petit service qu'Q m'a rendu cette nuit ?
— Lui I pas le moins du monde*. J'ai seulement entendu dire à quelques-uns de mes ouvriers qu'il s'était^ ainsi que voi}s, beaucoup exposé pendant l'incendie.
— Aussi modeste que courageux^ se dit le baron ; h(mnête^ intelligent^ généreux! où trouverai^je ailleurs autant de garanties pour l'avenir de cette chère enfant? Oui^ j'en suis sûr^ il ta rendra heureuse*
— Vous êtes bien rêveur^ dit tout à coup madame Grand* perrin, quelque chose vous préoccupe?
— C'est vrai; répondit M. de Vaudrey en relevant la tête.
— Serai-je indiscrète si je vous demande le sujet de votre préoccupation ?
— En aucune manière^ puisque je viens ici tout exprès pour vous le dire.
— Ah 1 ah ! voyons^, dit le maître de forges, c'est donc une affaire sérieuse ?
— Tout ce qu'il y a de plus sérieux.
LE GENTILHOUME campagnard. 280
— Un mariage peuirétre? dit Oarisse^ qui sourit à demi en arrêtant sur le baron un regard perçante
— Toutes ces femmes sont plus ou moins sorciières^ pensa le gentilhomme campagnard qui, après avoir fait cette réflexioo philosophique, dit' à haute voix :
, — Précisément, madame, un mariage.
— Nous vous écoutons, dit de Vàir lé plus gracieux madame Grandperrin, après avoir lancé à son mari un coup d'œil d'intelligence.
— Puisque le mot mariage a été d^jà prononcé, grftce à h perspicacité surnaturelle de madame, reprit H. de Vaudrey avec un sourire sérieux, tout préambule est inutile ; je vais donc droit au fait, et je vous demande la main de mademoiselle Victorine.
Un éclair de triomphe brilla dans les yeux de ma-' dame Grandperrin tandis qu'un sourire df'orgueilleuse satisfaction s'épanouissait sur le visage de son mari.
— Ainsi, dit Clarisse d'un ah* fin et l'on pourrait dire caressant, ce que j'avais cru remarquer était bien réel ; vous aimez Victorine et vous désirez l'épouser ? J'ignore ce que M' Grandperrin...
— Permettez, interrompît vivement le baron, j'aime beaucoup mademoiselle Victorine, c'est la vérité ; mais quant à avoir l'idée de l'épouser, je ne suis: pas assez fou pour cela.
L'éclair de triomphe s'éteignit dans le regard de madame Grandperrin, et l'orgueilleux sourhre disparut des lèvi^s de son mari. '
— J'ai donc mal entendu î dit te dernier avec un accent de désappointement qu'il s'efforçait de dissimuler; ne venez-vous pas de me demander, en termes positifs, la main de ma fille?
— Sans doute, et je vous la demande encore, mais ce n'est pas pour moi.
— Et pour qui donc
340 GCUYRES DE CH. DE BEBNARD.
— Pour ce digne et loyal garçon dont vous parliez tout à rheure, pour Georges Froidevaux.
— Froidevaux ! s'écria le maître de forges en faisant un haut-le-corps^ un homme qui n'a rien !
— Pardonnez-moi, répliqua doucement M. de Vaudrey; sans parler de son talent, qui, sur un théâtre convenable, lui vaudrait une fortune, Froidevaux possède dès à présent dix mille livres de rentes, et il lui en reviendra autant un peu plus tard.
— Il vient donc d'hériter ?
— Pas encore, heureusement pour quelqu'un à qui je porte quelque intérêt, répondit le baron avec un sourire de bonne humeur.
— Cette foi'tune lui est donc venue e^ dormant ?
— Pas tout à fait, quoiqu'il fût en effet l'heure de dormir quand il l'a acquise.
— Expliquez-vous, mon cher baron, car il m'est impossible de rien comprendre à vos énigmes.
— Voici toute l'histoire. Le petit service que Froidevaux m'a rendu cette nuit, et dont il ne vous a pas même parlé^ consiste à m'avoir retiré des flammes où je commençais à rôtir bel et' bien, en d'autres termes, à m'avoir sauvé la vie.
— Ah ! diable ! je ne savais pas cela... Mais ces dix mille livres de rentes?
— Comment, vous ne comprenez pas ! dit le gentilhomme campagnard en haussant légèrement les épaules ; ces dix mille livres de rentes sont le quart de mon revenu dont Froidevaux jouira dès à présent, en attendant que ma mort le mette en possession d'un second quart. La moitié de ma fortune à lui, l'autre moitié au premier enfant mâle de Châteaugiron : c'est une affaire arrangée. '
Le riche industriel regarda l'ancien militaire çonmie s'il eût hésité à croire que celui-ci parlât sérieusement.
— Quoi î dit-il enfin, vingt mille livres de rentes à Froidevaux parce que le hasard a voulu..»
LE GENTILHOUMB CAIfi»A^NARD. 241
— n n'y a pas de hasard^ interrompit le baron d'un ton bref^ il y a un homme qui a risqué sa vie pour sauver celle d'un autre.
— C'est fort bi^n sans doute^ mais vingt mille livres de rentes ! «
— Libre à vous de penser que ma peau ne vaut pas cela ; mais à votre tour permettez-moi d'être d'un autre avis.
— Et le marquis de Chàteaugiron... pojorsuivit M. Grandperrin après un instant d'hésitation^ connaît-il votre projet?
— Parbleu ! à qui en aurais-je fait part^ sinon à lui?
— Et.... il ne vous a fait.... aucune observation ? • —Si fait.
— Ah ! ah ! fit le maître de forges en adressajit à sa femme un clin d'œil expressif; ah! M. de Chàteaugiron vous a fait des observations ?
— Oui, répondit tranquillement M. de Vaudrey, mon neveu et sa femme auraient voulu que j'assurasse à Froidevaux la totalité de ma fortune ; mais j'ai fini par leur faire entendre raison. Maintenant nous sommes tous trois d'accord, et raffah*e est définitivement convenue comme je vous rai dit.
M. Grandperrin regarda de nouveau le baron avec l'ébahissement d'un homme à qui l'on parle un langage inintelligible.
— Ah çà ! qu'y a-t-il donc de si étrange dans ce que je vous dis là ? demanda brusquement H. de Vaudrey ; on dirait, à voir votre air étonné, que je vous raconte une histoire de& Mille et une Nuits.
— M. Grandperrin fait comme moi, il admire, dît Clarisse en rompant le silence qu'elle gardait depuis quelque temps.
Sans paraître remarquer le source plein d'amertume dont furent accompagnées ces paroles, le baron reprit sa négociation matrimoniale.
— Vous voyez donc, dit-il, que Froidevaux est dès ce
moment un parti sortable^ et que' ses actions gagneront encore cent pour cent par la suite. Fort galant homme d'ailleurs ; frànc^ probre et loyal ; plein d'honneur et de talent ; d'un âge convenable, d'un physique toieux que mal, * d'une santé de fer, d'un caractère éprouvé. Que diantre ! il me semble que tout cela compose f étolfe d'un excellent mari et que vous pourriez aller loin avant de trouver quelqu'un qui réunit à ce point les qualités que vous avez le droit d'exiger de votre gendre î
A mesure c[ue le baron faisait l'éloge du jeune avocat^ H. Grandperrin remuait la tête de haut en bas en manière d'acquiescement; mais, sur un signe improbatif de sa femme, il interrompit cette pantomime de bon augure, et répondit avec un embarras visible :
— Mon cher baron, je tombe d'accord de tout ee que vous me dites là, et je ne conteste certainement aueun des mérites de M. Froidevaux; mais...
— Mais quoiî
— Mais en dehors des qualités que vous venez d'énumérer, il en est d'autres encore que je désire rencontrer dans l'homme à qui j'aceorderai la main de ma fille.
— Des qualités que Froidevaux n'a pasl lesquelles^ s'il vous plaît î
— Hais, par exemple... la naissance.
— Gomment! la naissance 1 qu'avez^yous i dire de ceHe de Froidevaux? Son père, un des plus braves officiers de l'armée, est mort chef d'escadron de cuirassiers ; son grandpère était un médecin fort estimé ; sa famille est étabtie dans ce pays de temps immémorial^ et elle a toujours joui de la considération universelle; que pouvez-vous denoonder de plus?
— Tout cela est vrai; mais le sens. que j'attache au mot naissance...
— Et quel sens y attachez-vous, je vous prie?
— Vous comprenez bien ce que je veux dve. En un
LE GENTILHOMMB CAMPAGNARD. 313
. tpot^ M. Froid|sya^x n'est pas un homme de condition...
— Un homme de condition! Âh çà ! Grandperrin, je puis, dire cela devant votre femme^ vous êtes fou.
'— le vous remercie dn compUment^ répondit le maître de forges avec tm souHre forcé.
.77- Ouij, fou, je le répète. Quoi ! vous bourgeois, et tout (^ qu'il y a de plus bourgeois, vous exigerez dé votre gendre fùtuir qu'il soit gentilhomme t.
— Que voulez-vous, mon cher baron, c'est une faiblesse, c'est un ridict^ej c'est tout ce qu'il vous plaira, mais c'est ainsi. Je ue suis nullement partisan des principes de l'égalité,.moi ;. quoique f appcu^tienne à la bourgeoisie, ainsi que vous veiiez àe le dire, je prise fort la noblesse; en un mot, à'défaut du sang j'ai la fibre aristocratique, et je suis fort décidé à. ne marier ma fille qu'à un homme qui ait un nom^ et, au besoin, un titre.
— Au l^aron de Vaudrey, par exemple? dit le gentilhomme campagnard en regardant fixemëni l'oi^eilleux bourgeois.
— Certes, répondit ce dernier, si, comme je t'ai cru un instant, vous, m'aviez demandé pour vous-même la main de ma fille, ma réponse eût été fort différente de celle que je suis obligé de vous faire. •
— Parlez-vous sérieusement î
— Fort sérieusement^ et je sms sûr que ma femme m'approuve.
— Écoutez, Grandperrin; je viens de dire que vous étiez fou, le terme est trop faible : c'est archi-fou, c'est eûsorcelé, c'est endiablé que j'aurais dû dire. Quoi ! poursuivit le baron en s'animant de plus eh plus, si de mon côté j^avais perdu la tête au point de vouloir époysér Tictorine, vous me la donneriez donc, à moi votre atné de trois ans ! à moi . barbe grise ! à moi criblé de blessures et de rhumatismes t Vous forceriez cette pauvre enfant d'épouser ûh vieux grognard, car que suis-je autre chose? parce que ce vieux
344 CBUVBBS DE CH. DE BEENARD.
grognard s'appelle Vaudrey et possède une particule devant son nom ! Vous consentiriez au malheur certain de votre fille unique^ et quelle fille bonne et charmante ! pour avoir le petit plaisir de dire^ en parlant d'elle^ madame la baronnet Et cependant, Grandperrin, vous n'êtes pas un mauvais père!
— J'ai même la prétention d'être un père excellent, répondit le maître de forges en souriant d'un mr contraint, car cette véhémente apostrophe l'avait ému en dépit de ^ vanité.
— Eh bien ! s'il est vrai que vous aimiez votre fille autant qu'elle le mérite, occupez-vous de son bonheur au lieu de chercher à donner une puérile satisfaction à votre amour^ propre. Vous pouvez en croire un homme dont la baronnie remonte aux croisades et la noblesse un peu plus haut, un bourgeois comme f roidevaux, jeune, honnête et plein de talent, vaut pour votre fille tous les gentilshommes du monde. Et puis, au bout du compte, ajouta M. de Vaudrey en changeant subitement d'accent, avez-vous à reprochera mon prétendant autre chose que son manque de naissance?
— Rien autre chose; s'il remplissait la condition que. je suis résolu d'exiger de mon gendre, je n'aurais aucune objection à faire contre ce mariage.
— Si donc Froidevaux avait un nom qui sonnât à votre oreille d'une manière suffisamment aristocratique, vous lui accorderiez la main de votre fille ?
Un regard expressif de madame Grandperrin autorisa le maître de forges à faire une réponse affirmative, que l'incorrigible roture du jeune avocat devait rendre illusoire.
— Encec^, dit le père de Victorine, je l'accepterais pour gendre d'autant plus volontiers, que je rends justice à ses qualités, et que, d'un autre côté^ vous semblez désirer vivement ce mariage.
— Fort bien; je prends acte de votre promesse, répondit
LE GENTILHOMME GAMPAGNARI). 245
vivement le baron ; maintenant faites-moi le plaisir d'aller me chercher le Code civil.
— Le Code civil ! répéta le maître de forges étonné.
— Oui; vous devez Favoir dans votre bibliothèque.
— Est-oe que vous comptez trouver dans ce livre une recette pour changer un bourgeois en gentilhomme? demanda Clarisse avec un accent de persiflage.
— Peut-être bien, madame. Grandperrin, ayez donc la bonté d'aller me chercher ce que je vous demande.
Le maître de forges se leva, et sortit du salon.
xxvn
m ARTICLE DU GODE CIVIL.
«— Deux mots, ma chère Clarisse, tandis que nous sommes seuls, dit alors M. de Vaudrey en se rapprochant de la maîtresse du logis ; la conclusion de ce mariage dépend de vous, car vous avez tout pouvoir sur M. Grandperrinj au lieu de lui faire signe de refuser, comme cela vous est arrivé tout à Theure, autorisez-le d'un geste à accorder son consentement, et dans cinq minutes tout sera terminé.
— Vous vous exagérez singulièrement l'ascendant que je puis avoir sur H. Grandperrin, répondit la jeune femme d'un air réservé. '
— Allons donc ! comme si je ne savais pas qu'il ne voit que par vos yeux.
— Eh bien ! en ce cas, il me semble que vous auriez pu vous adresser d'abord à moi.
— C'était mon intention ; mais je vous ai trouvés ensemble, et vous savez qu'en toutes choses j'ai l'habitude d'aller au but parle chemin le plus court. Voyons, Clarisse, poursuivit le vieux gentilhomme avec un mélange d'affection et
346 iSUYRBS QS GH. PB BERNARD.
de fermeté^ montrez-vous raisoi\|iable et renoncez à un projet qui ne peut p9s.se r^liser* A une époque où vous nourrissiez contre mw neveu des sentiments de haine et de vengeance, vous avez pensé à m^ fi^ire épouser votre belle^fille, sîans vous ftpercevoir quç c'eût été punir cette pauvre Victorine et moi- méme^ bien plus encore qu'Hé-. radius; aujourd'hui que la haine et la vengeance doivent être enfin remplacées par la paix et par Toubli^ vous ne devez plus songer à cette union extravagante à laquelle ni Victorine ni moi ne consentirons jamais. J'aime beaucoup cette aimable enfant, ainsi que vous vous en êtes aperçue; et c'est parce que je l'aime sans illusion et sans égoîsme, que je désire qu'elle épouse Froidevaux, car je le crois digne d'elle.
— Vous tenez donc beaucoup à ce mariage? dit madame Grandperrin d'un air irrésolu.
— Je tiens à payer ma dette à Froidevaux et h assurer le bonheur de Victorine ; car ils s'aiment, vous le savez aussi bien que moi. Voyons^ mon enfant, accordez-moi ce que je vous demande ; c'est votre vieil ami qui vous en prie
Madame Grandperrin tendit la main, au baron par un geste empreint de mélancolie. 1
— Après tout ce que vous avez fait pour moi, réponditelle d'une voix légèrement altérée^ je serais une ingrate si
e résistais plus longtemps. Mon ascendant sur M. Çrandperrin n'est pas tel que vous \e, supposez ;. mais enfin^ petit jou grand, disposez-en.
— Voici le recueil des CodeSj4it le maître de foires en rentrant dans le salon.
— M. de Vaudrey prit le volume à tranche multicolore, le feuilleta pendant un instant et laissa tout à coup echap- . per un geste de satistaction.
— Je l'aurais parié, dit-il en même tenips d'un air joyeux, l'article y est, pardieu, bien I
LB GlINTlLHOMinB CAMPAGNARD. 247
— Quel article ? demanda lemsdtre de forges.
Le gentilhomme campagnard se leva^ et d'un ton à la fois solennel et enjoué:
— Mon cher Grandperrin^ et vou^^ madame^ dit41^ j'ai rhomieur de vous demander votre fille en mariage non plus pour maître Froidevaux^ avocat^ mais pour Georges de Vaudrey-Froidevaux, mo^ fils adoptif .
— Votre fils adoptif 1 répéta M. Grandperrin en ouvrant de grsuads yeux.
— Si vous voulez bien le permettre. Vous saurez que^ quoique je n'aie pas fait mq^ droite grâce à un assez bon nombre de procès dont le destin m'a gratifié^ je connais passablement mon Gode. Tout à l'heure je me suis donc rappelé^ assez vaguement il est vrai^ certain article qui^ maintenant que Je yiens de le relire, tne parait de nature à trancher net le nœud gordien que je cherche à dénouer.
Jugea-eia vous-même : *
— Article 345/ poursuivit le baron en approchant de
ses yeux le Code, qu'il avait gardé tout ouvert dans sa main. « La faculté d'adopter ne pourra être exercée qu'envers l'individu à qui l'on aura, dans sa minorité et pendant six ans au moins, fourni des secours et donné des soins non interrompus, ou envers celui qui aurait sauvé là vie à l'adoptant, soit dans un combat, soit en le retirant des Gammes ou des flots. »
— En le retirant des flammes, entendez-vous, Grandperriâ? Oi;. c'est précisément ce qu'a fait Froidevaux cette nuit. Nous nous trouvons donc dans im des cas prévus par là loi ; j'ai lé droit de ï'adopter, et je Tàdopte.
-y Sérieusement? demanda le maître dé forges, dont la I^ysionomie annonçait qu'il conunëdçdt à prendre un vif intérêt à la conversation.
— Comment, si je parle sérieusemementî Me prenez-vous pour un Gascon! J'adopte Froidevaux, vous dis-je, ce qui lui donnera )e droit de joindre mon nom au sien, •
2t8 (BUyBES DE CH. DE BERNARD.
— Et même de porter le vôtre de préférence^ dit d'tm air animé le vanileux bourgeois.
— Vous arrangerez cela avec lui^ reprit le gentilhonmie campagnard en riant.
— Il pourra donc aussi prendre vos armes?
— Bien certainement^ et môme mon titre^ si cela peut vousplaire.
. — Comment! votre titre? dit H. Grandperrin dont la physionomie s'épanouissait à vue d'oeil.
— Mon Dieu ! oui ; pour peu qu'il puisse vous être agréa- «ble que Victorine soit baronne tout de suite^ je suis prêt à céder mon titre à son mari^ et à m'appeler Vaudrey tout court.
— - Quoi ! vous renonceriez à votre titre de baron ! s'écria le père de Victorine d'un air stupéfait^ d'où l'on pouvait tx)ncnire hardiment que le riche industriel eût été complètement incapable d'accomplir un .pareil sacrifice.
— Je vous ferai observer que si je renonce à mon titre^ je garde mon nom^ répondit le vieux gentilhomme avec un accent d'insouciance où perçait une certaine moquerie.
— Et le nom de Vaudrey vaut tous les titres du monde^ dit Clarisse^ qui s'était aperçue que l'étonnement de son mari frisait la sottise.
— C'est juste^ reprit M. Grandperrin avec un rire de bonne humeur j le poisson est assez bon pour se passer de sauce. Baronne de Vaudrey-Froidevaux, cette petite Victorine ! Ne trouvez-vous pas qu'accolé au vôtre^ le nom de notre jeune homipe change tout à fait de physionomie?
— C'estrà-dire qu'il a fort bon air^ dit le baron en riant à son tour; voyons^ que dites-vous de ma proposition?
— Ce que j'en dis... Mais d'abord^ madame^ qu'en ditesvous, vous-même? répondit le maître de forges en tournant vers sa femme une figure dont une sorte d'inquiétude comprimait le complet épanouissement.
— En face du noble et généreux procédé de M. de Vau-
iÈ GBNTtLHOMBlË OAMPAGNAfq). ^ $49
drey^ toute hésitation me semblerait injurieuse, dit Clarisse qui parut ne pas prononcer sans effort ces paroles décisives.
— Vous me conseillez donc de dire oui? reprit M. Grandperrin avec une vivacité que rendaient plus remarquable ses manières habituellement compassées.
— Je vous le conseille d'autant plus qu'il est temps de marier Victorine, et que M. Froidevaux me paraît mériter, sous tous les rapports/ le double bonheur que lui ménage son bienfaiteur.
— En ce cas, puisque ma femme y consent, c'est une affaire faite, dit le maître de forges radieux; touchez là, mon cher baron !
— Conclu, répondit M. de Vaudrey en serrant dans sa large main les doigts du futur beau-père de Froidevaux ; l'adoption le plus tôt possible, et le mariage quinze jours plus tard.
— C'est entendu, vous avez ma parole; mais à propos, ajouta H. Grandperrin de l'air d'un homme qui s'avise sur biteitient d'une chose à laquelle il n'a pas encore songé, il faudrait pourtant savoir si Victorine n'a point de répu- ^ance pour ce mariage; je ne suis pas un tyran domestique, moi, et il m'en coûterait de faire violence à ses sentiments.
— Soyez tranquille, répondit le gentilhomme campagnard avec un sourire empreint de mélancolie, je crois pouvoir vous garantir que la violence ne sera nullement nécessaire.
~ Si vous lui parliez?
— J'allais vous le proposer. Vous savez que mademoiselle Victorine et moi nous sommes amis depuis longtemps, et qu'elle écoute volontiers mes conseils.
— Allez, mon cher baron, allez ; au train dont vous menez les affaires, je ne doute pas du succès. Vous trou- * verez sans doute ma fille dans le jardin avec le beau
s 50 (Slltttg M GË. DB msUlARO.
Léaodre. Nous vous donnons carte blanche^ n'estrce pas, Clarisse T
— Dest trop juste de laisser à M. de Vaudrey le plaisir de conclure une négociation qu^il a si bien conunencée.
Le gentilhomme campagnard échangea de nouveau une cordiale poignée de main avec le maître de forges, remercia madame Grandperrin par on regard expressif, et sortant du salon, il se dirigea rapidement vers la partie du jardin où il avait aperçu quelques instants auparavant les deox amants.
A la vue du baron, qui se montra inopltiémétft devant eux au détour d'une allée, Georges et Victorine s'arrêtèrent tout interdits, c6nune pourrait faire un couple de dauns timides à Taspect d'un animal carnassier.
— C'est vous que je cherche, leur dit M» de Vandrey avec une brusquerie peu propre à rassura odÈ^ deux cœurs effarouchés. '. >
Froidevaux s'inclina d^un air contraint, tandis que la jeune fille, les joues couvertes^ d'une éclatante rbtigeur, faisait un effort pour sourire.
— Mon Dieu, dit^Ue, vous m'avez fait peur ! M. Froidevaux me racontait les détails de l'incendie de cette nuit; et j'en ai l'imagination tellement frappée , qu'en vols voyant parsdtre à l'improviste.*.
— Vous m'avez pris pour le feu? lui répondit le baron en riant sans pitié de son embarras. •; *
' — Y»us vous moquez toujours de moi i reprit YictCHrâe d'un ah» boudeur.
— Aussi pourquoi me parler de cet incendie qui est déjà de l'histoire ancienne, tandis que fsi une nouvelle toute fraîche et si intéressante à vous ajifxrendre ?
*— Une nouvelle ?
— Une grande nouvelle.
— Intéressante? n A ** Extrêmement intéressante, pour vous surtout
' LE GENTILHOMME GAMPA6NARl>r Hhi
—-De quoi s'agit-il donc? demanda la jeune fille^qui^ sans pouvoir se douter de ce qu'elle allait apprendre^ sentit son cœur battre plus vite!
— n ne s'agit de rien moins^ ma jeune anue^ que du nidriage de mademoiselle Yictorine Grandperrin. . — Mon mariage! s'écm Victorîne dont les brillantes couleurs s'effacèrent soudain.
— Son mariage ! dit en mémis temps Ftoidevaia d'une Toix sourde et tremblante.
— Eh bien ! qu'y a-t-il là de si surprenant^ et à qui en aves- . vous tous deux avec votre air effaré? reprit M. de Vaudrey en riant d'une façon qui parut tout à fait barbare au couple amoureux; mademoiselle Yictorine a vingt ans^ si je ne me tN>mpe^ c'est le bon âge pour se marier ; aussi la résolution que viennent de prendre ses parents me parait-eUe aussi juste que raisonnable.
— Une résolution prise... en nM>n absence, murmura la jeune fUle dont les yeux lançaient dies éclairs, symptômes de révolte; ainsi, on a disposé de moi sans même me consulter... et l'on croit que j'obéirai i
— Peut-on, dit à son tour Froidevaux le front couvert d'une morne pâleur et les lèvres frémissantes d'émotion; peut-on, sans être indiscret... demander quel est l'heureux mortel... à qui est destinée la main de mademoiselle?
— Mais parfaitement, répondit le baron du ton le plus calme; cet heureux mortel, c'est M. de Vaudrey ici présent.
— Vous, s'écria Yictorine en fondant subitement en larmes, vous que je croyais mon ami ! Est-ce là ce que vous m'aviez pronûs?
— 0 mon Dieu ! dit Georges avec un accent de sombre désespoir, je ne croyais pas que je regretterais jamais d'avoir sauvé la vie à un homme.
— Âh çà, entendons^nous, reprit le gentilhomme campagnard touché deces deux douleurs si profondes et si sincères; il parait que je me suis mal expliqué. Quand je pro*.
2&t (fiCVRES m CH. DB fiERNARD.
nonce le nom de Vaudrey^ il est bien convenu qne je ne parle pas du vieux Yaùdrey^ de Tancien soldat^ de la barbe grise^ de moi> en un mot...
— Hais de qui donc parlez-vous alors? demanda mademoiselleGrandperrindont les pleurs s'arrétèrentsubitément.
— Du jeune Vaudrey^ morbleu I de l'héritier de mon nom^ ae mon fils adoptif^ en un mot !
— Quoi I vous avez un fils? s'écria Victorine en recom- . mençant de pleurer.
— Ah! par exemple^ ceci me convient^ dit entre ses dents le jeune avocat ; les cheveux blancs de ce vieux soudard me liaient les mains; mais entre hommes du même âge^ rien de plus naturel qu'un duel; avant d'épouser Victorine^ il faudra que ce jeune et beau gentilhomme commence par me tuer.
— Oui^ ma chèro enfant^ dit M. de Vaudrey en adressant à la jeune fille un sourire plein de bontés j'ai maintenant un fils que j'aime beaucoup et qui^ jecrois^ ne vous déplaira pas trop non plus^ quand je vous l'aurai présenté.
En disant ces mots^ le baron prit Froidevaux parla main et^ lui montrant la jeune fille que ce geste avait rendue immobile de surprise :
— Georges, lui dit-il d'une voix émue, quoiqu'il s'eflForçât de conserver le ton de l'enjouement, voilà votre femme; surtout rendez-la heureuse, ou vous aurez un terrible compte à régler avec moi.
— Quoi!... que voulez-vous dire?... Est-il possible que vous parliez sérieusement ? s'écrièrent à la fois les deux amants, qui n'osaient en croire leurs yeux ni leurs oreilles.
— Écoutez-moi, mes enfants, dit M. de Vaudrey sans quitter la main de Georges et en saisissant parmi geste plein d'affection celle de Victorine ; je n'aime pas les dettes, aussi n'ai-je pas voulu laisser passer la journée sans vous payer, mon cher Froidevaux, celle que j'ai contractée cette nuit envers vous.
— Ah ! înonsieur le baron, s'écria le jeune avocat d'une
tt GENTILfiOUfMË CAMPAGNARÎ). 2bi
voix tremblante^ le bonheur que vous me laissez entrevoir est trop grande et je n'ose y croire,
— Croyez-y, mon ami, car rien n'est plus réel. Vous adopter, si toutefois vous y consentez, vous donner mon nom et une partie de ma fortune ce n'eût été m'acquitter envers vous qu'à moitié ; mais Victorine, qui vous aime depuis longtemps, je le sais, ne refusera pas sans doute de vous payer le reste de ma dette.
— Mon ami ! mon père! dit la jeune filleen se jetant dans les bras du baron.
— Ah ! je vous y prenas, mademoiseUe la pleureuse, dit H. de Yaudrey avec une tendre moquerie, maintenant que vous êtes bien sûre que je ne veux pas être votre mari, vous êtes la première à m'embrasser.
— Mais mon père, mais ma belle-mère, reprit Victorine dont la figure rayonnante exprima une inquiétude soa«^ daine, consentiront-ils...
— C'estdéjàfait;toutestarrangé avec eux, etvous pouvez aller les trouver. — Maintenant que vous voilà un peu remis de la frayeur que je vous ai causée tout àTheure, poursuivit le baron en souriant d'un air de douce plaisanterie, je vais tme ce qu'a fait Froidevaux cette nuit après m'avoir sauvé la vie.
— Qu'a-t-il donc fait ? demanda Victorine, qui promenait du vieux gentilhomme à son futur mari ses jolis yeux bleus, encore embellis par l'expression du bonheur.
— 11 s'est sauvé pour m'éviter la peine de lui dire grand merci ! répondit M. de Vaudrey,qui s'éloigna rapidement et disparut presque aussitôt derrière un massif, en laissant le couple amoureux plongé dans une extase que nous n'essaierons pas de décrire.
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LA HÉPaiBII.
Le lendemain était lie jour de rélectlon.
Par un concours de circonstances particulières que noii^ livons expliquées, M. de Vaudrey, lie fidèle partisan de la dynastie déchue, et Georges Froidevaux, Thomme du progrès^ ayant réuni leurs efforts pour soutenir le candidat du gouvernement, celui-ci fut Jiommé dès le premier tour de scrutin à une assez forte majorité.
L'élection terminée, 1^ baron^ qui, loin d'y prendre part comme votant, n'avait pas même voulu y assister comm^ témoin, se rendit à la forge, où M, Grandperrin, eiw^ueilli de son triomphe, venait d'être reconduit par ses nartisans, presque aussi glorieux que lui-même.
Au milieu de cette ovation, qui, selon Tusagie introduiteo France par le régime constitutionnel, devait se terminer par un banquet, H. de Yaudrey prit à part le nouveau membre du conseil général, et lui dit :
— Voilà une affaire en bon chemin, mai$ je ne pense pas que vous vouliez vous endormir sur ce premier succès; si vous m'en croyez, vous direz à ces dames de faire leurs préparatifs de voyage, et ce soir même, ou demain matin au plus tard, nous partirons tous quatre pour Charolles. Je vous parle de cela parce que mon vieux berlingot a unç roue hors de combat, ce qui me met dans la nécessité de vous demander une place dans votre voiture.
— Vous avez donc des affaires à Charolles ? demanda le maître de forges.
•r- Toujours notre grande affaire. Pour que cela marcha
£E (ÎENTILHOHHE CAMPAGNARD. 255
plus vite^ je vais présenter en personne, à rhomologation du Wbunal de première instance, Tàcte d'adoption que nous avons passé ce matin, Proîdevaux et moi, devant Bobilier.
— Comment ! c'est déjà fait ?
— Parbleu ! me prenez-vous pour un traînard ? Quand tout sera réglé à CharoUes, j'irai à Dijon recommencer la cérémonie à la cour royale, et ensuite' nous lï'aurons plui? qu'à chanter : 0 hymen ! 6 h^énée !
— C'est mener les choses militairement... Maïs moi je n'ai rien à faire à CharoUes.
— Comment !'la députation de l'arrondissement n'estelle pas vacante et île voulez-vous p^s vous mettre sur les rangs ?
— Sans doute, car ma femme le désire beaucoup.
— Eh bien ! alors battez donc le fer tandis qu'il est chaud ; vous avez à CharoUes une maison dont le plus bel appartement, m'avez-vous dit, est en ce moment vacant ; allez vous y établir ; tenez un étàt^ donnez des dîners, dès fêtes ; en un mot, jouez votre rôle de candidat ; pendant ce temps-là Froidevaux, qui a du crédit dans tout l'arrondissement, visitera ses amis; de mon côté, je ferai mes circulaires, et vous verrez qu'en fin de compte nous enlèverons la députation comme nous venons d'enlever Télection au conseil général.
— C'est fort tentant, mon cher baron ; mais, à supposer que je réussisse en effet à me faire nommer député, il faudra donc m'absenter une partie de l'année ; et alors qui dirigera mes forges ?
— Froidevaux, parbleu ! puisqu'il épouse votre fille ; où trouveriez-vous un régisseur plus intelligent et plus fidèle ?
— Vous avez raison, Froidevaux pourrait me remplacer ; et d'un autre côté il est certain que madame Grandperrin serait enchantée de passer une partie de l'année à Paris. Si vous lui parliez de ce petit voyage à CharoUes 1 Vous savez qu'eUe vous écoute volontiers,
356 (KUVBES BB CH. DB BERNABD.
— Je vais lui en parler à l'instant même.
M. de Vaudrey quitta le maître de forges^ et se fit annoficer chez madame Grandperrin, qu'il trouva seule^, car elle était enfin parvenue à se soustraire aux félicitations des . électeurs triomphants.
— Ma chère Clarisse, lui dit-il d'un ton affectueux, je comprends si bien la pénible émotion que doit vous causer la seule pensée d'aller voir ma nièce ou de la recevoir chez vous, que je me suis creusé la tête afin de trouver un moyen de vous épargner cette épreuve. Voici ce que j'ai imaginé.
Le baron expliqua son plan de voyage et ajouta :
— Vous voyez donc qu'on partant ce soir ou demain, et en habitant Charolles jusqu'au moment de l'élection, ^ous éviterez ce rapprochementcqui vous effraie à juste titre. le connais l'arrondissement, et il me paraît certain que votre mari sera nommé ; une fois à Paris, vous l'y retiendrez, ou du moins vous obtiendrez de lui l'autorisation d'y rester jusqu'à ce que le temps, la raison... enfin jusqu'à oe que vous vous sentiez complètement guérie.
— Guérie ! mais je le suis, dit madame Grandperrin avec un fier sourire.
— Vous croyez l'être, mais au fond...
— Au fond du cœur, vous dis-je, je suis guérie ; je le sens, j'en suis sûre, et je ne fuirai pas devant un danger qui n'existe plus. Quoi ! parce qu'il a plu à M. le marquis de Châteauglron de venir habiter son château, faut-il c[ue je m'exile ? mais son orgueil triompherait de cette lâcheté ! Peut-être croirait-il que je l'aime encore, et plutôt mourir que de lui laisser un seul instant cette idée ! Non, je ne partial pas ! Madame la marquise de Châteaugiron peut venir me voir quand elle voudra; je suis prête à la recevoir et à lui rendre sa visite. Peut-être même la préviendrai-]e, cela ferait tant de plaisir à M. Grandperrin !
Clarisse accompagna ces derniers mots d'pn rire si mo-
queur et si méprisant^ que le gentilhomme campagnard ne put s'empêcher de se dh*e mentalement :
— Pauvre Grandperrin ! ta femme est bien jolie ; mais c'est égal, je ne voudrais pas être à ta place ! •
— D'ailleurs, reprit madame Grandperrin d'un ton plus calme, le mariage de ma belle-fille et de M. Froidevaux n'aura-t-il pas lieu ici ? Comment me dispenser d'y assister, ou comment empêcher que M. et madame de Châteaugiron n'y assistent eux-mêmes ? Vous voyez donc bien qu'il m'est impossible d'éviter, cette rencontre, et puisque c'est un mal nécessaire, autant le subir aujourd'hui que plus tard.
— Écoutez, Clarisse, dit M. de Vaudrey, qui examinait la jeune femme avec une attention mêlée d'inquiétude, je vous connais depuis longtemps, et j'ai l'habitude de lire dans votre physionomie. Pour que vous ayez si subitement changé d'avis, il faut quelque raison grave, quelque raison que vous n'osez m'avouer !
— Et pourquoi ne vous Tavouerais-je pas 1 s'écria madame Grandperrin d'un ton véhément; pourquoi, après vous avoir rendu témoin de mes lâches douleurs, après avoir gémi et pleuré devant vous, pourquoi vous cacherais-je mes pensées, maintenant qu'elles ne sont plus de celles dont une femme doit rougir ?
— Calmez-vous, mon enfant, et expliquez-vous, dit le baron avec un accent plein de bonté.
— Vous voulez savoir pourquoi j'ai changé d'avis ; eh bien ! écoutez-moi : non-seulement je suis prête à recevoir la visite de madame de Châteaugiron, mais je la désire, cette visite, mais je l'attends avec impatience. Cela vous étonne, n'est-ce pas ?
— Je l'avoue.
*■ — Vous ne comprenez donc pas que, selon toute apparence, à l'une ou à l'autre de ces visites, on me présentera M. le vicomte de Langerac, et que je meurs d'envie de connaître M. le vicomte de Langerac ?
— A quel propos^ s'it vous platt^ avez-vous envie dé h connaître?
-— A propos du rôle quTl joué au cbflteait
— Il y Joue donc un rôle î
— On le dît.
— El lequel Je vous prie ?
— Mais. . . par exemple^ le r6te d'ami dé la maison.
— ûu'entendez-vous par là ? dit M. de Vaudrey en arrêtant sur Qarisse un regard sérieux.
— H paraît^ mon cher barôn^ répondit fa jéùne femine avec un froid sourire^ qu'en dépit de vos yeux perçants vous êtes aussi aveugle que les autres.
— Aveugle ! que voulez-vous dire, momieu î
— Ah ! si vous vous emportez^ je me tais.
— - Je ne m'emporte pas, répliqua lé baron en s^eîforçant de se contenir, je suis au contraire fort calme; Inaispàll^ quoi dites-vous que je suis aveugle 1
— Parce que si vous jouissiez de votre clairvoyMcêhabituelle, vous auriez deviné depuis trois jours...
— Quoi donc ? ventrebleu !
— Encore! - *
— Je vous demande pardon. . . c'est une vieille Kïfaitude... au fond je suis parfaitement calme... QifatirâSs-je deviné?
— Mon Dieu ! une chose forï pevfsîu^renante^ cet' çjih (fit madiame de Chàteaugiron si jolie !
— Mais entfn, cette chose. . .
— Getfe chose, dit Clarisse d'uii air de néglîgteûceafféO' tée, c'est que M. le vicomte de Langërac fsdt lal dour'à miEh dame la marquise de Chàteaugiron ; rien de plus.
— Quel est l'auteur de cet infâme mensonge^? s'écria M. de Vattdréy eu pâlissant de Cofêre ; nomftiei-re-moi ?
— Je m^étt garderai bien ; ému comme vousf Fêles, vous ferrez quelque folie â&aï vous i^ous repentiriez pHtsrtiiid;
— Nommez-le-moi, je le vëuA I ' ^
— Non. Tout ce que je puis vous dii*e^ et cela daus Fiatérét de madame de O^âteaugiron...
— Ecoutez^ Clarisse;^ interrompit le baron^ dont les yeux lançaient des éclairs^ haïssez mon neveu tant qu'il vous plaira^) cela m'est égal ; mais je ne souffrirai pas que^ par un regard^ par un sourire^ par le moindre geste^ vous paraissiez mettre en doute l'honneur d'une jeune femme à qui j'ai voué^ du premier moment que je Fai vue^ autant d'estime que d'affection.
— Où voyez-vous que je songe à manquer de respect à la vertu de cette jeune femme ? répondit madame Grandperrin avec une hautaine ironie ; je ne voulais pas parler d'elle^ mais de ce M. de Langerac^ qui me parait un adorateur un peu indiscret^ pour ne pas dire un peu compromettant.
— De grftce^ ne me tenez pas ainsi sur des charbons ardents^ et dites-moi tout de suite ce que vous savez !
— ^ Eh bien ! par exemple^ pour vous donner une idée des petites indiscrétions dé ce M. de Làngerac^ il parait que quand il a bien déjeuné^ il perd ses billets doux dans les cabarets de village..
M. de Vaudrey se leva par un mouvement si violent, que le fauteuil où il ^tait assis roula au loin sur le parquet.
— Je vais chercher ce Langerac, dît-il d'une vôîx sourde,, et s'il ne donne pas à cette odieuse calomnie lé démenti le plus formel^ je lui coupe devant vous les deux oreilles.
— Et que vouîez-vous quo je fasse de ses deux oreilles? dit madame Grandperrin en haussant lès épaules. D'ailleurs, soyez tranquille, il démentira tout ce que vous voudrez lui faire démentir, cela est de règle en pareil cas.
— Il y a bien longtemps que je suis votre ami, te^rii le baron avec une émotion concentrée^; mais pour peu que. vous teniez à mon affection, ne sotlriëz plus de cette ma-' nièi'e sardonique et haineuse: Il s'agit de ma nièce, entèn-
itO OBUVRES DE CH. DE BERNAKD.
dez-vous, ou plutôt de ma fille^ car j'ai déjà pour elle une affection de père.
— Et que m'importe madame de Chàteaugîron ! répliqua Clarisse d'un air de pitié méprisante; je ne la connais pas Je n'en parle pas, je ne m'en occupe pas; je ne vois ici qu'une chose, le juste et légitime châtiment d'un homme qui m'a outragée et que je hais ; d'un homme dont les infortunes conjugales réjouirontmon cœur, je vous le dis franchement, car il m'a trop fait souffrir ; mais, grâce à lui, je connais maintenant qu'il y a aussi du bonheur dans la vengeance!
M. de Vaudrey contempla avec un mélange de courroux et de compassion la femme passionnée dont la physionomie respirait en ce moment le triomphe de la haine satisfaite; puis, sans répondre un seul mot, sortit précipitanunentdu salon.
Quelques instants plus tard, le baron entrait au château. Dans un coin de la cour plusieurs domestiques préparaient une voiture de voyage et y rangeaient différents objets. Sans faire attention à cet incident, M. de Vaudrey monta les degrés du perron ; sous le vestibule il rencontra son neveu.
■Quoiqu'il se fût attendu à l'échec qu'il venait de subir, le marquis n'en avait pas encore complètement pris son parti, car quel est le candidat malheureux qui se résigne sur-lechamp à sa défaite ? Ce fut donc en souriant d'un air contraint qu'il alla au-devant du vieux gentilhomme.
— Je ne pense pas, lui dit-il, que vous vous attendiez à desremercîments. Saturne mangeait ses enfants, mais vous, mon cher oncle, vous tuez politiquement votre neveu; et, en vérité, je ne sais lequel de ces deux traits est le plus barbare.
— T'ai-je pris en traître? demanda M. de Vaudrey.
— Non, puisque vous m'aviez prévenu ; mais, je l'avoue, je ne m'attendais pas à une exécution si rigoureuse ; car enfin, laissons de côté ma personne et abordons la questioii
LE GENTILHOmiE CAMPAGNABD. 361
générale^ la question de principe^ vous êtes donc d'avis que^ parce qu'une famille est tombée du trône^ Taristocratie française tout entière doit renoncer à prendre part aux affaires du pays?
—-Avant tout; je âuis d'avis qu'un seul serment suffit à la vie d'un homme; tu en as déjà prêté un^ tiens-t'y.
— Mais, mon oncle, avec votre système la noblesse^ si déchue déjà, va se trouver complètement annihilée !
— Que veux-tu que j'y fasse? La noblesse s'en va, c'est un fait, et il n'y a rien à dire contre un fait ; ainsi, au lieu de défendre un intérêt de corps qui tombe en lambeaux, que chacun songe à sauver son honneur personnel, en un mot, fais ce que dois, advienne que pourra I •
— Cependant une foule de bons esprits pensent qu'au lieu de désespérer de l'avenir, on doit s'efforcer de reconstituer en France une aristocratie forte et puissante, dans le genre du torysme d'Angleterre.
— Rêveries creuses! dit M. de Vaudrey en haussant les épaules; qui dit torysme dit non-seulement noblesse, mais fortune et intelligence. Quand je verrai à la tête de notre prétendue aristocratie des gens comme les Northumberland, les Devonshire, les Rutland, le& Bedfort et tant d'autres, qui possèdent en moyenne trois ou quatre millionsderentes, et connaissent la manière de s'en servir, je pourrai croire à
«l'avenir du torysme français; jusque-là il ne m'est pas plus possible de le prendre au sérieux que de comparer les courses de Chantilly à celles d'Epsom ou de New-Market. Hais que parlons-nous là de torysme et de turfs? j'ai bien autre chose en tête !
— Et moi aussi; savez-vous quelle est au château la grande nouvelle du jour? Ce n'est pas ma déconfiture^ c'est le départ de ma belle-mère.
— Ah ! madame de Bonvalot nous quitté?
«— Grâce à vous. v
— Comment ! grâce à moi ?
ses CBCVUB M Gfl. M VÈMMÈB.
— Sans doute, lusquld ma beflé-oière avait soppoitS avec héroïsme les différentes éprenves qû'efle a sâMe&dè^ puis son arrivée : émeute^ faicenfie^ attaque de brigand^; mais en apprenant mon échec électoral^ qm enfraloenMh mentanément la ruine de ses projets^ elt^ a conçu un dépit si violent que^ sans écouter les prières de siaî ffie et les mieiH nes^ elle a ordonné qu'on préparât fout smvle-ehamp pour son départ. Tous avez dû voir sa voiture dans la cour?
— Éti bien ! bon voyage ! dit H. de Taudrey d'to air de parfaite résignation.
— Mon Dieu ! mon oncle^ reprit Béraclius en baissant la voix^ je dirais volontiers comme Vous; mm ina femme, qui^ malgré les petits ridicules de sa mère^ a beaucoup é'tf^ fection pour elle^ est excessivement coûtrarîée^de ce brusque départ; je vais donc tenter un demfer effort pour empéchcf madame de Bonvalot de nous quitter ; àiM vous devriez vous joindre à moi.
— Parbleu^ non ; d'ailleurs^ en ce moment Je cberche M. de Langerac.
— Le voilà justement qui desceàd^ (fit te inarquis en le^ vaut la tête. '■
— Laisse-nous^ f ai à lui parler.
Le marquis^ sans faire d'observation^ prit un comd<Hr à droite du vestibule, et se dirigea vers f appartement où s'était établie la douairi^e depuis que l'incendie- avmt ré-» duit en cendres celui qu'elle avait habité primitivement. ïk son côté^ le gentilhomme campagnard attendit Langerac^ qui descendait le grand escalier en chantonnant d'un air vainqueur une cavatine italienne.
Le parfait contentement qui éclatait sur tes traits du vicomte et dans ses moindres gestes était causé par un m^ croscopique billet que madame de Bonvalotlui avait glissé dans la main^' à l'issue du déjeuner^ et qui contenait ces seuls mots : Connais-iu la contrée ou les cittonkiefs fieurissent ? traduction du premier vers de lâ rènâbâl^'^HignoD
($m U mm&fjs ^.dqi^^yjkiiU^iéKài à «on Um (te teiooni^ ÉBihwite:
-r^ h VOUS, aoccmie le teadeift^om en Italie que wm m'avez demandé avant-hier soir.
En pendant aux conséquences jsolides qu'il comptait tirer 4ex3ejtte extravagante équipée, Langiarac avait peine à contenir sa joie. .. )
— Cette fois je tiens les millions, se disait-il, car je suis tin homme trop moral pour enlever une jeune première si intéressante $an$ Tépouser. Alors que pourront dire sa fille éi son gendre ? N^aurai-je pas réparé nies torts ?
La vue du baron qui l'attendait au milieu du vestibule, le maintien imposant et le front sévère, doubla légèrement le vicomte au milieu de sajoie dorée, toutefois il continua de descendre J'escalier sans interrompre sacavatine.
— Monsieur de Langerac, lui dit le gentilhomme campagnard en l'invitant à se taire par un geste assez impérieux. TOUS allé^ me foire le plaisir de venh* avec moi à lafoi^.
— A làfoi^, monsieur le baron! répondit le vicomte surpris, et pourquoi cela, s'il vous pMt ?
*— Je vous le dirai en route.
— Mats je vous ferai observer que je ne connais pas H. Grcufidperrin.
-^€e n'est pas {«es de lui que je vous mène.
— Si e'est près de sa femme, je la connus encore bie» •moins, puisque je ne l'ai jamais vue:
— Je vous présenterai. VeuUlez m^acoompagner.
Le teffon parlait d'un ton d'autorité qui semblmt n'ad HOQuettre niexcuse ni répliqiie ; au^si, tout en pestant tout bas •-conliie cette impqrtunité, Langerap.se décida-t-il à faire c^' qu'on lui demandait.
Lorsqu'il furent sortis du château, M« de Yaudrey reprit l^^^ole;
— Un bruit infâme, qui est venu aux oreilles de madame Grandperrin, court, à ce qu'il paraît, dans le pays, dit-il
^ù\ dBDVRES DS CH. DE BBBNARÛ.
avec Taccent d'une gravité menaçante; on dit^ oaonsiein'^ que votre apparente amitié pour mon neveu n'est qu'un masque dont vous vous couvrez pour cacher des manœuvres aussi perverses que déloyales.
— Tout est découvert, se dit le vicomte troublé jusqu'au fond de Tàme par cette rude apostrophe; la vieillarde avait raison ; avant-hier soir, quelqu'un nous écoutait.
— On dit, repritH. de Vaudreyenredoublantde sévérité, qu'abusant de l'hospitalité que tnon neveu vous accorde, vous vous efforcez... malheur à vous si le fait est vrai !... vous vous efforcez de séduire sa femme ou plutôt de la compromettre, car je crois madame de Châteaugiron pleine d'honneur et de vertu.
— Je l'échappe belle ! pensa Langerac en se remettant de son alarme.
— Que dois-je croire de ce bruit, monsieur le vicomte de Langerac? poursuivit l'oncle d'Héraclius, qui s'arrêta brusquement et fixa sur son compagnon un regard foudroyant.
— Monsieur le baron, répondit Langerac en étendant la main par un de ces gestes solennels qui conviennent à l'innocence accusée, je vous donne ma parole d'honneur, ma foi de gentilhomme, que c'est là un infâme mensonge, une épouvantable calomnie; qu'on me mette en face de la personne qui a tenu ces indignes propos, et si elle n'avoue pas qu'elle en a menti par la gorge, il faudra qu'elle vienne se la couper avec moi, sûr comme je m'appelle Langerac.
— Fort bien, dit le baron d'un ton radouci; venez répéter cela devant madame Grandperrm; je ne vous en demande pas davantage.
Un instant après il étaient arrivés à la forge.
Après s'être assuré que madame Grandperrin se trouvait encore dans le salon où il l'avait laissée. M. de Vaudiey dit au laquais à qui il s'était adressé :
— Annoncez à votre maîtresse M. le vicomte de Langerac et moi.