LES DEUX DÉPARTS
En entendant prononcer le nom de Thomme qu'elle regardait comme l'instrument de sa vengeance ^ madame Grandperrin se leva par un mouvement d'irrésistible curiosité ; mais presque aussitôt elle retomba sur son siége^ frappée de stupeur.
De son côté^ Langerac^ qui était entré dans le salon d'une allure assez conquérante^ s'arrêta dès le second pas comme si, à la place d'une charmante femme, il eût eu sous les yeux quelque épouvantable monstre.
— Madame, dit M. de Vaudrey, j'ai l'honneur de vous présenter...
Le baron s'interrompit, car il venait de remarquer l'émotion extraordinaire de Clarisse.
— Qu'avez-vous? lui dit-il en s'approchant rapidement; vous pâlissez . Qu'avez-vous donc?
— Cet homme ici! murmura madame Grandperrin d'une voix à peine distincte; et c'est vous qui l'amenez !
M. de Vaudrey jeta les yeux sur le vicomte, qui, non moins troublé que la maîtresse du logis, semblait avoir pris racine à la place où il s'était arrêté.
— Vous connaissiez donc déjà M. de Langerac ? reprit-il à demi- voix, avec un accent d'étonnement que Clarisse prit pour une impitoyable ironie.
— Ah I c'est joindre l'outrage à la cruauté ! dit-elle en lançant au vieux gentilhomme un regard de lionne blessée;
il. ' 16
yéS (BVitÊM M Ca. DB BBBNARt).
mais., de grftce^ par égard pour H. Grandperrin^ si ce n'est pour moi; éloignez cet homme ; je crois tout^ je consens à tout, je ferai tout ce que vous voudrez ; mais^ par pitié, qu'il s^éloîgne !
Un éclair traversa Tesprit du baron, qui se dit en mordant sa moustache à belles dents :
— Hordieu ! quelle école ! Moi qui m'efforce d'empêcher les rencontres dramatiques !
— C'est donc H. Pichot ? ajouta-t-il tout bas, après s'être penché vers madame Grandperrin.
— Ah 1 vous savez tout ! répondit^^Ue en cachant son visage dans ses mains ; suis-je assez humiliée !
— RemetteZ'VOus, mon enfant ; je viens de commetlie une lourde bévue ; mais je vous promets de la tépsetet saas délai.
M« de Vaudrey se rapprocha du vicomte, qui pendant ce court dialogue n'avait pu parvenir à se donner une contenance, et l'interpellant frcÀdemient :
— Venez, lui dit-il, notre visite est finie.
Sans faire une seule observation, Langerac s'inclina machinalement devant madame Grandperrin qui ne vit pas ce iMlut ou se dispensa d'y répondre, et il se dirigea vers la porte que lui montrait son introducteur. '
Les deux hommes traversèrent les pièces qui précédaient le petit salon, et sortirent de la forge sans échanger une parole.
— Au diable la reconnaissance ! se disait le vicomte feaotaant ce trajet. Mais qui eût pu prévoir que j'allais retrouver ici mon ancienne passion, Clarisse de La Gennetière ? A son air bouleversé, il est facile de voir qu'elle a une peur horrible que je ne la compromette. . . comme si je pouvais le fa^*e sans me compromettre mcH-méme ! Car enîîn, si, ea évoquant certains souvenirs, il dépend de moi d'amoindrir quelque peu la réputation de vertu dont elle jouit sans doute en ce pays, ne peut«elle à son tour me porter un
4)Qvp plus Tude emore, et cela au moyen d'un sbvI mot ? Qu'Ole pr onoQee mon nom, et voilà ma fortune à tous les diables ; jamais la Ténérabie millionnaire, avec qui je dois allef voir fleurir les citionnier s en Italie, ne consentirait k aacept^ pour compagnon de voyage Adrien Pichot. Le vi« çcHnte d<e liangerac, passe, mais Pichot ! nom odieux que je voudrais pouvcfr enfouir dans les entrailles de la terre* Par ix>nheur, le féroce gendarme qui m'accompagne ne smt pas où le bât me blesse ; car s'il s'en doutait. .«
T-- Monsieur Adrien Pichot, dit en ce moment le gentit homme campagnard d'un ton bref et cassant, maintenant que nous sommes au milieu de la me, un nM>t, s'il vous plaît.
-r Ab ] saerebleu 1 pensa le faux Langerac, il fait mieux que de se douter, il sait tout.
Le baron tîra sa montée.
•^ U e^ midi et demi, poursuivit-il, je vous donne une demi-heure pour faire vos paquets, et une heure pour swt» du territoire de Chftteaugiron.
-r^ Que voulez-vousdire, monsieur? bdbutia l'ancien dete d'avoué en devenant fort biéme.
->- le veux dire que si, à deux heures sonnantes, votre visage apparaît encore sur un point quelconque de l'horizon, je me verrai dans la nécessité de vous le couper ea deux au Bioyen du pdift instrument que voici.
En disant ces mots, le baron brandit une grosse canne qui'îl tenait à la main.
— Me couper le visage envieux...
.-*- N'ave^vous pas deux noms ? Gela fera un visage pom» chacun.
•— Monsieur, dit Langerac d'une voix altérée, votre âge et votre parenté avec un de mes meilleurs amis me font excuser la violence de vos paroles, que vous regretterez d'ailleiffs, j'en s«h8 s6r, pour peu que vous réfléchissiez avec sang-froid à ce qui vient de se passer. Je ne m'atten*
3C8 OÎUVRBS DE CH. Dfi BËlUfARt).
dais nullement à retrouver dans madame Grandperrin une personne que j'ai connue autrefois ; non-seulement je n'ai pas provoqué cette rencontre^ mais si j'avais pu la prévoir^ j'aurais tout fait pour l'éviter ; car je sois un homme d'honneur^ monsieur, un gentleman, j'ose le dire^ et jamais je ne manquerai aux égards dus aune femme. Si donc vous jugez ma présence à Châteaugiron incompatible avec le repos de madame Grandperrin^ je suis tout prêt à m'éloigner ; mais à condition que ce soit d'une manière honorable, car vous devez comprendre qu'il m'est impossible d'accepter la manière dont vous avez posé la question.
Malgré son trouble, Langerac venait de réfléchir qu'à tout prendre, l'espèce d'exil qui lui était imposé d'une façon si comminatoire servait ses projets, loin de leur nuire. En effet, depuis que madame de Bonvalot avait annoncé son projet de voyage en Italie, aucun intérêt ne le retenait plus au château ; et déjà il avait cherché un prétexte plausible pour motiver son propre départ.
— Ce n'est pas avec un congé honorable, répondit rudement le gentilhomme campagnard, c'est avec une cartouche jaune qu'on renvoie un flibustier de votre espèce, car vous n'êtes pas autre chose, entendez-vous, monsieur le vicomte de Langerac ! J'en ai appris de belles sur votre compte chez maître Huguenin.
- Molisieur ! s'écria Pichot de plus en plus blême, si je ne respectais vos cheveux blancs..
M. de Vaudrey s'arrêta brusquement, croisa ses bras sur sa large poitrine, et laissa tomber sur le chevalier d'industrie un regard si écrasant, que celui-ci, au lieu d'achever sa phrase distinctement, balbutia quelques mots inintelligibles, et s'éloigna en pressant le pas.
— Je serai au château à deux heures, lui dit alors le baron ; ayez soin de déguerpir auparavant, ou, sinon...
Il n'acheva pas non plus sa phrase, mais un geste significatif compléta sa pensée. »
Tandis que le faux vicomte^ à. demi suffoqué par une rage impuissante^ continuait son chemin vers le château^ M. de Vaudrey prit une ruelle qui conduisait à la maison de M. Bobilier^ où il devait se retrouver avec Froidevaux afin de signer Tacte d^adoption rédigé pendant la matinée par le vieux juge de paix.
A deux heures précises^, le baron^ qui en toutes choses montrait une ponctualité militaire, était de retour au château.
— Eh bien ! lui dit Héraclius^ qu'il trouva ainsi que la marquise dans le salon du rez-de-chaussée^ où Ton se tenait d'ordinaire^ madame de Bonvalot a été inexorable.
— Elle est partie ? demanda M. de Vaudrey.
— Depuis plus d'une heure.
— Je regrette de ne m'étre pas trouvé ici pour lui (aire mes adieux.
— Je le regrette bien plus que vous^ dit madame de Chftteaugiron qui semblait sincèrement affligée du brusque départ de sa mière.
— Hafemme^ reprit le marquis^ est persuadée que si vous aviez joint vos instances aux nôtres^ madame de Bonvalot aurait consenti à tester ; et elle vous en veut beaucoup de ne vous être pas trouvé là.
— Je crois^ ma chère enfant^ dit le baron^ que puisque votre mère a résisté à vos prières et à celles d'Héraclius^ à plus forte raison les miennes eussent-elles été inutiles ; d'ailleurs^ il ne s'agit pas sans doute d'une longue absence ?
— Je ne sais trop qu'en penser, répliqua Châteaugiron^ madame de Bonvalot a laissé échapper quelques paroles qui sembleraient annoncer l'intention de rester assez longtemps hors de France.
— Ce n'est donc pas à Paris qu'elle est allée ?
— Mais pas du tout ; elle va, nous a-t-elle dit, en Italie.
— En Italie ?
— Et peut>-ôtre plus loin; car lorsque la manie des voyages vous prend à cinquante ans sonnés, il n'y a pas de
S70 (KUYRES Dfi CH. DB BBINARD.
raison pour qu'elle ne vous mène pas au bout du monde.
— Héraclius^ il s'agit de ma mère, dit la marqaîse aree un accent de reproche ; Tidée d'être séparée d'elle pendant longtemps peut-être me cause un véritable chagrin; j'avais tant espéré qu'elle se fixerait près de nous 1
— Allons^ mon enfant^ ne vous chagrinez pas^ Fltalie n'est pas aux antipodes. SI votre mère y reste trop longtemps^ savez-vous ce que nous ferons? nous irons f y chercher.
— C'est ce que j'ai déjà dit à Mathilde.
— Mais^ reprit le baron en s'adressant à son neveu^ o'astu pas aussi un autre départ à m'annonoert
— Vous savez donc déjà que Langerao nous a quilles? répondit le marquis.
— Ah ! ah ! il efit parti?
— Il y a une demi-heuce à peine.
— Et quel motif a pu l'engaga* à vous ikusaer eoÉa|iagme si brusquement?
— Une lettre qu'il a reçue de Paris
— Ah ! vraiment ; une lettre qu'il a reçue de Paris?
— On lui annonçait qu'un de ses parents^ dont il est l'héritier^ était à toute extrémité, et vous comprenez...
— A merveille. Un parent dont on est l'héritier et qui est à toute extrémité mérite bien qu'on quitte tout pour lui. C'est donc à Paris qu'est allé H. de Lmigerac ?
— Oui, mon oncle.
~ En êtes- vous sûr? demanda madame de Chàleaugiron en arrêtant sur son mari un regard oii perçait une incrédulité mêlée d'inquiétude.
— Comment, si j'en suis sûr ! Ne viens-je pas de le voir de mes propres yeux monter dans la voiture de Ghàlon-sur- Saêne à Moulins, qui passe tous les jours au 1x>ut de la place?
— Il compte sans doute prendre à Moulins la dîBgraoe de Lyon à Paris? dit le baron.
— C'est en eQet son intention,
LE enrroBoiiifs cahpagka&b. 27 1
^-r Puisque nous voilà sur le chapitre de H. de Langerac, re|»rit le gentilhomme campagnard avec une ironie contenue^ fais-moi donc le plaisir de me dire où^ quand et comment vous êtes devenus si bons amis.
— Où î à Paris. Quand ? quelque temps avant mon mariage. Comment ? comme on devient amis à Paris.
— Cest-à-dire, je suppose, un peu à la légère.
— Mon Dieu ! la vie est si courte I s'il fallait tout approfondir...
— Tout, ce serait difficile ; mais il me sembte que IV mîtié, par exemple, mériterait bien de f^re exception et d'être prise au sérieux.
— Je vous prie de croire, mon oncle, que mon amitié pour Langerac est tout à fait sérieuse, et je suis sûr que de son côté...
— Avant tout, es-tu sûr qu'il soit véritablement un Langerac? ,
— A vrai dire, je n'ai pas encore songé à lui demai^der son acte de naissance ; mais personne, que je sache^ne luf a jamais contesté son nom ni son titre.
— Tu es bien convaincu , par conséquent , qu'il a le droit de prendre l'un et l'autre î
— Tout ce qu'il y a de plus convaincu. Mai« pourquoi me faites-vous toutes ces questions ?
— Parce que je suis bien aise de voir jusqu'à quel point ce drôle est parvenu à te rendre aveugle.
— Que voulez-vous dire?
— Veux-tu savoir le véritable nom de ton ami Langerac ?
— Comment! le nom qu'il prend n'est donc pas le sien? dit la marquise avec une vivacité singulière.
— Ton ami Langerac, poursuivit le gentilhomme campagnard en regardant fixement son neveu, s'appelle Adrien Pichot.
— Adrien Pichot! répéta Héraclius qui fit «soubresaut fm son fauteuil.
972 (BDYRES DE CH. DE KERNARD.
— Comme j'ai l'honneur de te le dire.
— Hais c'est impossible^ mon oncle ; vous vous trompez bien certainement.
— Ainsi donc il n'est réellement ni gentilhomme ni vicomte? dit Hathilde qui semblait aussi charmée de ce qu'elle venait d'apprendre que son mari en paraissait stupéfait.
— . Adrien Pichot, vous dis-je, ancien clerc chez maître Huguenin^ avoué à Paris et maintenant faiseur de dupes; qu'en dis-tu, Héraclius ?
— Je dis, mon oncle, que je vais faire seller un cheval et courir après la voiture de Moulins.
— Allons donc ! fit le baron en haussant les épaules, esU ce qu'on court après de pareils drôles?
— Vous devez comprendre cependant qu'il m'est impossible de ne pas avoir une explication avec lui?
— L'explication a déjà eu lieu.
— Entre vous alors?
— Précisément.
— Et il a avoué?
— Je n'avais pas besoin de son aveu, car j'étais sûr de mon fait. Une personne qui l'a vu autrefois à Paris l'a reconnu devajfit moi.
Un regard significatif accompagna ces paroles, qui firent éclore une rougeur soudaine sur les joues du marquis.
— Alors cette lettre de Paris et ce parent mourant étaient autant de fables? dit la marquise , dont la physionomie exprimait une satisfaction sans mélange ; et c'est en se voyant reconnu, c'est-à-dire démasqué, qu'il s'est décidé à partir ?
r- Ce n'est pas sans peine qu'il s'y est décidé , et il a fallu pour cela que j'employasse certains arguments aussi irrésistibles que ceux dont parle Basile, quoique d'une tout autre nature.
LE 6ENTILH0MSB CAMPAGNARD. 373
— Ainsi c'est à vous, mon cher oncle, que nous devons d'être débarrassés de cet odieux personnage ?
— Vous êtes donc contente d'en être débarrassée ?
— Ravie, enchantée, j'en conviens franchement. Il y a longtemps que je le soupçonnais d'être tout autre chose que ce qu'il voulait paraître, et de s'être introduit dans notre maison avec les intentions les plus perfides.
— Il faut vous dire, mon oncle, dit le marquis, que Mathilde a toujours éprouvé pour ce... Comment dirai-je?
— Pour ce chevalier d'industrie, mordieu! Est-ce que tu conserves à cet égard le moindre doute?
— Pour ce chevalier d'industrie, soit ; ma femme a donc toujours ressenti pour lui une véritable antipathie.
— L'instinct féminin! fit le baron, il est un peu plus sûr que tout notre prétendu talent d'observation.
— Si vous m'aviez écouté, dit Mathilde à son mari, depuis longtemps vous auriez cessé vos relations avec ce dangereux personnage, et sous tous les rapports cela eût beaucoup mieux valu.
— Tout à l'heure, reprit M. de Vaudrey en regardant attentivement la jeune femme, vous venez de dire que ce drôle s'était introduit chez vous dans les intentions les plus perfides. Permettez-moi de vous demander ce qu'il faut entendre par là.
La marquise parut embarrassée et ne répondit rien.
— Pourquoi ne pas répéter devant mon oncle ce que tu viens de me dire? demanda Héraclius à sa femme.
— A moins que ce ne soit un secret d'Etat, ou, ce qui revient au même, un secret de ménage, dit le baron en souriant, vous pouvez m'admettre en tiers dans la confidence, je suis fort discret.
Châteaugiron prit sans doute' pour un consentement tacite le silence que continuait de garder la marquise, car il reprit :
— Voici l'idée, selon moi, passablement déraisonnable
274 (B0VBB8 DK CH. DB BKUlllD.
que Hathilde s'est mise dans la tête depuis quelque iemps^ et qu'elle vient de m'avouer tout à Fheure seulement. S^S faut Ten croire^ les assiduités de Langerac n'auraient eu d'autre but que la fortune de madame de Bonvalot.
— Peste ! fit M, de Vaudrey, une pareille capture a en effet de quoi tenter un corsaire de cette espèce. Deux ou trois millions^ si je ne me trompe 1
— Trois millions, au moins ! Langerac, si toutefois ma fenune a lu dans son jeu, comme elle le prétend, se serait donc proposé tout uniment de déterminer madanrie de Bonvalot à conunetti:e en sa faveur une de ces petites folies dont ne se préservent pas toiJ^ours les femmes d'un âge mûr ; à Tépouser, en un mot
— Voilà qui me pu*ait beaucoup pluapM;^)ableqoe la rî-' dicule histoire dont m'a parié Clarisse, se dit le geatilbonime campagnard, qui jugea inutile de communiquer cette i^ flexion à ses interlocuteurs; en fait debeaux yeux, un drMe comme ce Pichot doit s'amouracher avant tcÂit des beaux yeux de la cassette.
— Cette folle idée s'est n bien iniplantée dans l'esprit de Mathilde, que tous mes raisobnements n'ont pu parvaiir k la déraciner. Cela est arrivé au p^intque les choses les phia fortuites et les plus indifférentes en elles-mêmes portât maintenant ombri^e à ma fenune^ Ne s'esi-eUe pas figuré, par exemple, à pr(^s de la coïncidence du départ de sa mère et de celui de Langerac, qu'il y avait là quelqQ» chose d'arrangé entre eux, de convenu, de prémédité, une espèce de pèlerinage à Gretua-Green, ee ua mol?
— Vous exagérez, ou plutôt vous dénatarez mes ctwates^ dît Mathilde d'un air contraint ; elles n'oBl rien dont ma mère puisse s'offteiiser; il est trinque je cKrts U.d»laaig&téc, <m pltttét M. Pichot, capable des prooôdéft les {Ans odiétn^ et c'est sur lui seul que sont tombés mes soupçons.
^ Maïs, dttriftnfda le bardn èsonf #etèu, ne vîéflMtf pas
de nous dire que tu l'as vu monter dans la voiture qui va k Moulins ?
— Oui, mon oncle, lui et ses bagages.
— Si madame de Bonvalot va eu ItaKe, elle a dû aller prendre le bateau à vapeur à Chalon-sur-Saône?
— Cest en effet pour Châlon qu'elle est partie.
— En ce cas, mon enfant, vous pouvez être tranquiHe, repritle vieux gentilhonune ens'adressantà la jeune femme, aux chemins, diamétralement opposés qu'ils viennent de prendre, ils n'ont aucune chance de se rencontrer, à motnâ qu'ils ne poussent nmtuellement leur pèlerinage jusqu'à l'océan Pacifique, ce qui*n*est pas probable.
Une rumeur soudaine qui se fit entendre au dehors infefrompit la conversation.
Les trois interlocuteurs s'approchèrent d'une des fea^très avec une égale curiosité.
BUEEIfr ÈGARiB.
Deux gendarmes à cheval venaient d'entrer dan^ Ta codt' du château dont on avait refermé aussitôt la grfHé, car un attroupement nombreux, qui du reste n'avait rien d'agressif, se pressait sur leurs pas. La curiosité populaire avaK pour objet, en cette circonstance, bien moins les cavaliers eux-^ mêmes qu'un individu qui cheminait pédestrement et piteusement entre leurs montures, les mfains Bées par une fortei corde dont un des gendarmes avait attaché l'autre bout* Tarçon de sa selle. Ce prisonnier si bien gardé n'était autifo que Bancroche.
Bf . de Taudrey, comme totts les hommes d'uft e^rit et
d'un tempérament actifs^ était assez curieux de sa nature ; il s'empressa donc de descendre dans la cour^ et d'un sigiie appela près de lui Rabusson qui venait d'y entrer en même temps que les gendarmes.
— Où l'a-t-on arrêté? demanda-t-il.
— A V Auberge-Rouge, mon colonel^ répondit l'ex-gardechas$e.
— Tu étais là ?
— Bien entendu y mon colonel ; je m'étais douté que le brigand se réfugierait dans cette auberge^ qui est un vrai repaire^ où il y a cinq cents cachettes ; mais il a eu beau y mettre toute la malice possible^ nous avons été aussi fins que lui^ et nous le tenons. ^
— Bien, mon garçon, en contribuant à l'arrestation de ce bandit, tu as rendu à tout le pays un véritable se^ vice.
— En nous en revenant. J'ai vu une chose qui m'a paru louche.
— Quelle chose ?
— Je vous dirai d'abord, mon colonel, que depuis que les deux gredins ont mis le feu au château, car ce sont eux qui l'y ont mis, sans aucun doute, je me défie de tout le monde, et je vois des incendiaires partout. Voilà donc que sur la route,à une demi-lieue d'ici, j'aperçois la voiture de Moulins et celle de Chàlon arrêtées nez à nez.
— Comment, nez à nez ?
— Côte à côte plutôt.
— Et c'est cela qui t'a paru louche ? ditle baron en souriant.
— Attendez donc, mon colonel. Dans le premier moment j'ai cru que les conducteurs voulaient échanger leurs chevaux comme ils font souvent, mais pas du tout : qui est-ce que je vois descendre tout à coup delà Voiture qui va à Moulins? le petit jeune homme blond logé au château
— M. de Langérac ? demanda le gentilhomme cara-
LE GENTILHOMMB CAMPAGNARD. 37 7
pagnard d'un ton qui annonçait Téveil de sa curiosité.
— Oui, mon colonel ; pour lors donc, voilà M. de Langerac qui descend de la voiture de Moulins et qui monte dans celle de Cbâlon.
— En vérité ! tu es sûr de cela?
— Je l'ai vu comme je vous vois, mon colonel, puisque je n'étais pas à plus de trente pas,
— Et lui, t'a-t-il vu ?
— Non, mon colonel.
— Continue.
— Pour lors, voilà qu'on transporte d'une impériale sur l'autre tout son bataclan de voyage ; et puis : en route 1 Nestce pas, mon colonel, que c'est fièrement louche?
— En quoi donc ? dit M. de Vaudrey avec une feinte insouciance; parce qu'il a plu à H. de Langerac de changer de voiture, ne vas-tu pas l'accuser d'être un de ces incendiaires que tu vois, dis-tu, partout ?
— Je ne prétends pas ça, mon colonel, ce serait trop fort. Hais je dis que H. de Langerac a voulu faire croire à M. le marquis qu'il allait à Moulins, tandis qu'au contraire il va à Châlon, et je soutiens que c'est louche ; car enfin, un homme quine manigance rien de mal va droit son chemin, et ne s'escamote pas comme ça lui-même au milieu de la grande route.
— Mâthilde avait raison, se dit M. de Vaudrey en fix)nçant les sourcils, maître Pichot en veut sérieusement aux millions de ia douairière, et il leur donne chasse en ce moment. Ce qu'il y a de plus piquant, c'est que c'est moi qui lui ai fourni le prétexte de départ qu'il cherchait sans doute. Allons, décidément je n'ai pas aujourd'hui la main heureuse; pourvu qu'il soit encore temps de réparer ma sottise !
— N'est-ce pas, mon colonel, que cela vous paraît, comme à moi, diablement louche ? reprit Rabusson, qui d'ordinaire n'était bien assuré de son opinion que lorsqu'il la voyait approuvée par son chef.
37 8 CBUVRES VB CH. Dt BBRNAKD.
— Ne parlé à personne de ce que la viens de me dis^, TéfondU le baron.
— Suffit^ mon colonel.
— Tu vas remoiiter chez moi.
— A l'instant même, mon colonel.
— Tu diras à Gteudine de me préparer àdîrîer sttr^ champ, et tu auras soin qtf (m fasse mang» Favoine à Valentin,
— Vous allez donc faire une lon^e proméfiade, naen colonel, puisque vous voulez monter ce colosse de Valenitn?
— Précisément. Pas un autre de mes <*evaux »e sMaît capable de fournir, en m'ayant sur soAdôB,la course qu« je veux fanre.
— Vous accoinpagnera\-je, mon cotonel ?
— Non. Jfe serai chezmoi avant une heure; adfisi,. dtoer et cheval, que tout soit prêt quand f arriverai.
— Tout sera prêt; mon colonel, ditRabusson, qui, air mi signe du baron, s'éloigna aussitôt, et se dirigea d'un p» rapide vers Gbâteaugiron-le-Vieit.
M. de Vaudrey venait de prendre un parti aveela promptfttfde qui caractérisait toujours toutes ses résolutions.
— Madame de Bonvalot sera ce soir à Châloiv, s'était-ll dit; Pichot, à son tour, y arrivera quelques heurespliis tard j pourvu que f y sois moi-même avairt le départ du baifeau à vapeiir, qui a Reu, je crois, à six eu sept heures du mtatîB, Je serai aussi avancé quî'etix. Ma voiture est h(MfS dte scarvieey et il n'est pas question d'en emprunter une à Héraolinsy puisque je veux mener P^avenlure à fin sols quHl s'en méte-- Courir la poste avec mon embonpoîwt, c'est tafeirt j et d'mlfleurs, au miKetr de la nuit, je trouverais Kws mes dréleff endormis. L» mieux donc c'est #enfo»rcber Vet&sr^m, qui a les reins sdides et qui Ai'a déjà porté pte» tfwie foia ju»* qu*à Châlott. Je ferai le voyage patriarcatefflcnt, M petil trot, car je n'ai pas envie d'éreinter ifton eYmmà pow tes
LE GKVriUlOniB CAMPAG!IARD« it19
lœMix yeux de celte vieitté folle; «I en M*ivant i-mttà en-' ' Mte ifaélqàGi heures pom me teposet avaM le départ di^ basera. *»'
Ce programinef^ où leà nécesbitéiï âé V^^ôn à âceoiâiplîr et le bien-être de la personne agissante se trouvaient condtiéft âutffidt que cela était possible^ fut ponctueùemènt eiiéeûté.
Le lendemain matîn^ à Ghàlon, H. 4e Vaudrey iiit mt de^ {tt^iioiers passagers qui se présentèrent à bord du bateau à Vapeur près de partir pour Lyon. Après eii avoir visité le pcmt^ les salons et jusqu'aux moindres rebèins/ et s'èt^ assuré que m madame deBonvalet'iri Adrien Piebot ne s'y troiivèdent^ il remonta sur le quai^, aHuma im cigcffe^ se' . drapa à Fespagnole dans un graâd làttanfeau dont il avait eu soin de se munir^ et attendit p«lietnment> en se pronienant de long en large^ les acteurs du ét«tae dans' lequel il avait résolu d'kitervenîr à la façon des dieux à machine de certaines tragédies antiques.
Au bout de quelques instaùtSy le biffon vit déboucher dé la plus grande des rues qui aboutissaient au quai le eba»senr de ibîllions qu^àocompagnaif uri coâunissionnaire diargé dé ses bagages ; il se tint à récart et lé laissa passe» paisiblement; mais dès qu'il le vit installé dans le Imteaa> il if ecommença sa promenade sans preiiîdre aucune préèsru^ tien pour éviter d'être aperçu.
— Maintenant, se dit-il, qu'il ttie voie Où qu^l ne me voie pas, peu m'importe. Yoilà lés eomiÈfunicafiôns coupées entre mes deux tourtereaux, et lisseront cRaMemeht habiles s^ils parviennent à se réunir malgré moi:
Adrien Pichot, qui, la Veille au soir> était arrivé à Gbftloik quelques hettréi^ après la douairière, c'est^-à^ire fort tard, n'avait pas jugé à propos de se présenter enf ce moment de-^ vfflii elle.
— Point d'étourderie, s'était-il dit; il ne s'agit pas d'el* tàtùiBLehëîf pxt vÈt èmpréssetnéâl éPécJéliér eétte^ pu^Tîde
280 OBUTRBS DE CH. DE BERIIARD.
quinquagénaire ; la prudence exige que je ne fasse mon trée en scène que sur le bateau ; une fois embarqués tous deux^ il n'y aura plus à s'en dédire^^et il faudra bien qu'elle consente à ce que nous voguions de conserve jusqu'au port de l'hyménée.
Le vicomte de contrebande était tellement préoccupé de ses idées de mariage ou plutôt de fortune qu'il n'accorda aucune attention au gigantesque personnage enveloppé d'un manteau bleu^ qui semblait monter une faction mystérieuse sur le quai^ vis-à-vis de la place où le bateau à vapeur était encore à l'ancre.
Après une attente assez longue^ car depuis qu'il avait pris la position militaire que nous venons de décrire^ la cloche du bateau avait déjà répété deux fois son appela le baron vit enfin sortir d'un des principaux hôtels de la ville^ l'héroïne du roman auquel il s'était promis d'ajouter un chapitre imprévu. Madame de Bonvalot n'était accompagnée que de sa femme de chambr.e^ espèce de soubrette-confidente^ et d'un seul domestique en qui elle avait également une entière confiance. Le reste de ses gens était resté à Châteaugiron^ où devait retourner la voiture qui l'avait amenée; plusieurs portefaix pliaient sous le poids du nombreux bagage sans lequel^ à l'instar de presque toutes les coquettes d'un âge mûr^ elle ne se mettait jamais en campagne.
A la vue de l'intéressante douairière^ H. de Yaudrey marcha droit à sa rencontre^ après avoir eu soin au préalable de jeter son cigare et de lisser sa moustache. Une sorte de transformation semblait s'être opérée dans sa tournure et sur sa physionomie ; on eût dit que l'écorce parfois un peu rude du gentilhomme campagnard venait de s'écailler subitement, afin de laisser reparaître dans tout son lustre, la courtoisie élégante et cavalière de l'ancien officier de la garde royale.
— Madame, dit-il en s'inclinant de fort bonne grâce, per-
mettez à Tun de vos plus dévoués serviteurs de vous offrir son bras jusqu'au bateau.
— Comment î c'est vous, monsieur de Vaudrey ! répondit madame de Bonvalot, fort siuprise de la rencontre; quel hasard vous amène à Cbâlon?
— Je vous prie de croire, madame, que ce n'est pas du tout un hasard , reprit le baron en s'emparant poliment du bras de la douairière.
— Vous avez donc des affaires ici?
— Pas la moindre affaire.
— Mais vous piquez ma curiosité, dit la douairière qui, en remarquant le changement fort avantageux, selon elle, qui s'était opéré dans les manières du gentilhomme campagnard, crut devoir, de son côté, faire quelques frais d'amabilité ou plutôt de minauderie : ce n'est pas le hasard qui vous amène à Châlon, ce n'est pas non plus une afftdre; mais alors, qu'est-ce donc?
— Le désir de vous faire mes adieux, madame.
— En vérité ! dit la douairière dont les veux, subitement arrêtés sur le baron, exprimèrent une surprise qui n'avait rien de désagréable.
— Hier, quand vous êtes partie, je n'étais pas au château. Je n'ai pas voulu que ce contre-temps me privât du plaisir de vous souhaiter un heureux voyage. J'ai donc monté à cheval sans prévenir personne, et me voilà.
— A cheval ! vous êtes venu à cheval?
— Oui, madame.
— Mais, si je ne me trompe, il y a une douzaine de lieues d'ici à Châteaugiron ?
— Tout autant, madame, et je vous avoue qu'à mon âge, douze lieues à franc étrier. . .
— A franc étrier ! répéta la douairière d'un air d'admiration ; c'est un vrai tour de force que vous avez accompli là !
— Pas tout à fait, madame, c'est une étape un peu longue, YOilà tout; et pour avoir le plaisir de causer quelques mi-
tm OMJVKl» DB CH. DE BEB!fAIU>.
nutes avec vous avant votre départ^ f aurais bravé une fatigue encore plus grande.
~ Hais^ baron^ savez-vous que voilà un procédé fort aimable, fort galant, en un mot tout à fait chevaleresque !
Entre la coquette douairière et le gentilhomme campagnard il n'était plus, comme on le voit, question d'antipathie, et, d'un côté du moins, ce changement étsài sincère. Par un sentiment de vanité tout féminin, madame de Bonvalot savait plus de gré au baron d'avoir fait douze lieues pour venir lui dire adieu, que de s'être jeté à travers les flammes pour lui sauver la vie.
— Brave par caractère et habHué au danger, se disaitelle, il est probable qu'il se serait exposé de même pour toute autre femme, tandis que c'est bien pour moi, expressément poxu" moi, qu'il a fait ces douze lieues à franc étrier. C'est vraiment un homme fort aimable quand il veutPétre^ et j'avais contre lui des préventions injustes.
M. de Vaudrey et madame de Bonvalot marchaient tout en causant, et ils venaient d'arriver près du quai sans que le premier eût manifesté jusque-là la moindre intention de s'opposer à l'embarquement de la femme à laquelle il donnait le bras.
— Quoique j'aie quitté Châteaugiron quelques heures seulement après vous, dit-il alors, je puis vous donner des nouvelles de ce qui s'y est passé depuis votre départ.
— Comment ! encore du nouveau? répondit la douairière d'un air d'enjouement ; en vérité, Châteaugiron est le pays aux aventures ; on y fait des émeutes, on y brûle les châteaux, on y commet des vols enjolivés de toutes sortes de circonstances romanesques ; qu'est-il donc arrivé eficore?
— Vous savez bien, ce jeune homme qui est arrivé au château presque en même temps que vous, et qu'Hérachus traitait en ami intime ? dit le baron d^un ton parfaitement d^agé.
«- Le vicomte de Langerac ? réopndit madame de Bon-
■~ If "rr»?
LB GBNTlLHOmB CAHPA61U1IV* 3«8
vatot avec use vivadté qu'elle s'efforça auestlM de cacher sous une affectation d'indifférence.
— Lui-môme^ madame. . ; , • .
— Eh bien !.... il lui est arriré quelque chose V .
— Une chose assez fàcfaeose ; pour Im^du m(»n8#
— Une chose fâcheuse ! Et quoi dOnet
— U a eu le malheur de perdre de ia manière la plus inopinée son nom^ son titre^ enfin toutes les plumes de {mon dont il avait jugé à propos de s^afiubler..
— » Que voulez-vous dire ? s'éci^ia la douairière en fisumt sur le baron des yeux effarés.
' — Ea deux mots^ madrnne, reprit M. de Vatidrey aveo un imperturbable sang-froid^ il a été découvert ^t prouvé que ée prétendu vicomte n'est en réalité qu'un véritd^le chevalier d'industrie...
— Un chevalier dindûstrie !
— Bien connu de la police de Paris^ et d'une espèce eu* eore plus dangereuse que les miséi^ables qui ont tenté de vous voler votre cassette et de mettre le feu 8n.ehftteatt.
— ^ Ah ! mon Dieu! Vous me faites peur! dit madame de Bonvalot dont le bras frémissait sur celui du baron ; le vicomte de Langerac un chevalier d'industrie ! Et vous dites que le nom qu'il porte n'est pas le sien ?
— Pas le moins du monde ; il s'appelle Picbot.
-^ Pichot ! fit la douairière avec un mouvement d'horreur; ah! mon Dieul quel nom ! Pichot !
— La parenté est digne du nom; reprit le gentilhomme campagnard^ qm ne se fit aucun scrupule de recourir à son Imagination pour achever d'écraser Adrien Pichot sous les circonstances aggravantesles plus capables de désenchanter une femme vmiiteuse ; son père^ à ce qu'il parait^ est un artiste en chaussures de troisième ordre; sa mère est cuh siniére> un de ses Mres
— Ah ! grand Dieu ! quelle famille I interrompit madame de Bonvalot en faisant un feste de dégoût; mais qu'a-t*
ildit^ le inalbeureu!^^ quand il s'est vu démasqué? NVi-il pas essayé de se justifier?
— Vous pensez bien^ madame^ qu'une fois Tidentité constatée^ toute discussion avec un pareil drôle était superflue ; la seule cho^e à faire était de le mettre à la porte; et c'est moi qui me suis chargé de ce soin.
— Et il est parti?
— Sur-le-champ
— Sait-on où il est allé?
— A Paris^ sans doute^ c'est là le rendez-vous général des flibustiers de son espèce. — Mais non, ajouta M. de Vaudrey en feignant une surprise soudaine, il n'est pas à Paris, puisque le voilà !
— Le voilà ! répéta la douairière d'une voix altérée ; ah ! mon Dieu ! où le voyez- vous donc?
— Là, répondit le baron en montrant le bateau à vapeur; n'est-ce pas lui que j'aperçois sur le pont, appuyé contre la galerie ? Oui, c'est bien lui. . . je ne me trompe pas. . . . Tenez, il nous regarde.
En ce moment, en effet, Adrien Pichot, debout sur Tarrière du bateau, contemplait avec une indicible stupeurle groupe qui venait de s'arrêter à l'entrée de l'embarcadère.
— Cet homme est un démon acharné à me poursuivre, s'était-il dit en reconnaissant M. de Vaudrey dans le colos-
' sal personnage à qui madame de Bonvalot donnait le bras; quel tour infernal va-t-il encore me jouer?
— Quelle audace ! dit de son côté la douairière, lorsque d'un regard où la crainte et l'indignation semblaient se confondre, elle eut reconnu que c'était bien le faux Langerac qui l'avait précédée dans le bateau et semblait Ty attendre; il croit sans doute que j'ignore encore tout, et il espère. . . Ah ! quelle horreur ! *
— Ha foi ! madame, reprit le baron avec un accent d'intérêt, je vous avoue que je ne suis pas très^content que vous ayez ce Pichot pour compagnon de voyage. Qui sait si, fu*
lË C^ENTILHOIIMË CAHPAGNAllD. !^S5
rieux comme il doit Tétre de se voir démasqué^ il ne cherchera pas à se venger en vous jouant quelque tour de son métier! Si vous le permettez^ je vais descendre avec vous sur le bateau^ et je recommanderai au capitaine^ que je connais^ de le faire surveiller attentivement; car on ne peut prévoir ce qu'un pareil drôle
— Non^ c'est inutile^ interrompit madame de Bonvalot en s'attachant fortement au bras du vieux gentilhomme^ je ne pars pas.
— Comment! madame^ vous ne partez pas?
— Voyager avec cet homme^ j'aimerais mieux mourilr! «— Georgina, continua la douairière en s'adressant à sa femme de chambre^ fais reporter tous mes bagages à Thôtel où nous avons passé la nuit; nous ne partons plus.
— Quoi ! sérieusement^ madame ? demanda H. de Vaudrey.
— L'idée seule de me retrouver avec ce Pichot me donne la fièvre. Baron^ je me mets sous votre protection^ entendez-vous? Si cet odieux personnage avait l'audace de quitter le bateau et de s'approcher de moi...
— Soyez tranquille^ interrompit le vieux gentilhomme en souriant d'un air moqueur^ il n'aura pas cette audace^ et d'ailleurs^ en fût-il capable^ ce serait trop tard maintenant, puisque voilà le bateau qui se met en route.
En voyant les portefaix chargés du bagage de la douairière rebrousser chemin au lieu de descendre l'escalier de rembarcadère, le capitaine, qui avait déjà pesté en luimême contre la voyageuse en retard, venait en effet de donner le signal du départ. •
— Ah ! je respire enfin ! murmura madame de Bonvalot en voyant le bateau s'éloigner.
— Bon voyage, monsieur Pichot, cria M. de Vaudrey de sa voix tonnante, et en même temps il envoya du bout des doigts un adieu ironique à l'ancien clerc d'avoué qui, debout et immobile sur le pont, se tordait les mains de fureur
ii# mpmm m cm. m hmui».'
fPolMbie de les pejoinbe jMMs.
ijfi uTOnt AU BBacjm.;
l^esoir du rnémie joor^ M. Bobilier et Froidevaax dînaient au chftteau. Le owquis et sa £^iune avaient accueilli Je jeune avocat a^ec.W empressement aussi cc»rdial que s'il eût été en réalité le fils du baron de Y^drey .^ tla se voyait 4soniblé de prévenances et d'égsffds par un homme qu'il avait autrefois accusé d'orgueil^ Georges^ en dépit de se^ Oipinions radicales^ se. sentait involontairenjent réopudlié avec Tariatctoratie. Le moyen d'ailleurs de conserver du passé le moindre souvenir rancunier en présence de b charmante marquise de ChAteaugironqui, par antidpatioQ^ le traitait avec eDjouement de cousin, et lui témoûinait de la manière la plus gracieuse le déaîr d^ devenir Tamie d» Vîctorine?
L'arrestation des atfteui9 présumés de Tincendie^ Vé* Irange mésaventure du vicomte de Langerac^ le dépari de M. Grandperrin et de sa famille .poiur Çharolles^ et> plus §09 tout le reste^ la mystérieuse conduite du baron de Vaud^ foumissdent à la conversation «ua texte intarissable.
— Je commence à être véritablement inquiète de Aotre bon onde^ répétait madame de Chfrtewigiion ; sorti à cheval sans dire où Q allait, et point de nouvelles depuis vîngU quatre heures 1
^ Madame la marquise, dit le juge de paix, iln'y apsd Tombre d'une inquiétude à concevoir ; ce n'e^ pas la pre* mière fiois que M. le baron s'absente ainsi à riaynoviste.
U fiSNTlLOOmiB oawagiiam. ui
l^ailleurs il a préveau hier son fidèle RfdmiBOS qu'il ne reviendrait pas avant un jour ou deux.
— Se mettre en route seul, à l'entrée de la nuit^ quelle imprudence ! reprit la jeune femme. C'est en vain que vous cherchez à me rassurer^ monsieur Bobilier^ je ne suis pas tranquille.
— Vous saurez^ messieurs^ dit Héracliusen ëouriant^ que te petite escapade de M. Bancrodie et de H. Lamoureux a donné à ma femme la plus mauvaise opinion de notre pays; à ses yeux^ le paisible département de Saône-et-Loire est ime C^lalH*e où chaque buisson cache son bandit^ et elle voit déjà mon oncle au pouvoir de quelque Fra-Diavolo i)ourguignoa.
— Madame^ dit Froidevaux, qui sourit à son tour, votre inquiétude prouve que vous ne connaissez pas encore tout à fait M. de Vaudrey ; si, par impossible, il pouvait tomber dans une embuscade de brigands, ce sont ces pauvres brigands que je plaindrais, et non pas lui.
Des claquements de fouet réitérés et le roulement d'une voiture se firent entendre dans la cour.
— Qui donc nous arrive là ? demanda le marquis.
— C'est la voiture de madame de Bonvalot, dit un des domestiques après avoir regardé par la fenêtre.
— Voilà un postillon qui ne sait pas son métier, reprit Héraclius ; il fait claquer son fouet comme s'il né ramenait pas une voiture vide.
— Monsieur le marquis, la voiture n'est pas vide, dit le laquais ; je vois mademoiselle Georgina sur le siège, et voilà Jean qui ouvre la portière.
— Ma mère revient donc? s'écria Mathilde en se levant avec empressement.
Aussi prompt que sa femme, le marquis s'était déjà approché de la fenêtre.
— Mais c'est mon onde ! dit-il en reconnaissant le gen-
288 (KtJVRlIS m Cil. DE BËRNAM.
tilhoinine campagnard qui descendait en ce moment de la chaise de poste.
— Et voilà ma mère ! quel bonheur ! dit à son tour madame de Chàteaugiron à la vue de la douairière^ qui sortait de la voiture en s'appuyant sur le bras que lui présentait galamment son compagnon de voyage.
— Voici deux convives sur qui nous ne comptions pas, mais ils n'en seront pas moins les bienvenus, reprit le marquis presque aussi satisfait que sa femme.
Le dîner fut interrompu^ et tout le monde alla au-devaat des deux voyageurs. Madame de Bonvalot expliqua en deux mots son retour imprévu par un de ces revirements de caprice féminin dont personne n'a le droit de s'étonner ; puis^ avant de paraître à table, elle entra dans son appartement pour y opérer un de ces changements de toiletta qui sont l'occupation principale et essentielle des coquettes sur le retour.
— Ma chère, dit-elle à sa fille qui l'avait accompagnée, et avec qui elle se trouvait seule, il n'est jamais trop tard pour reconnaître ses torts ; je t'avouerai donc que mes préventions contre le baron étaient souverainement injustes ; c'est *un homme charmant, mais charmant ; et je m'y conniûs.
— Vous trouvez, ma mère? répondit la marquise un peu étonnée.
— , Quand je te dirai, reprit la douairière d'un air épanoui, que, dans le seul but de venir me souhaiter un heureux voyage, il a fait la nuit dernière, la nuit, entends-tu bien ? douze lieues à franc étrier ; — douze lieues à franc étrier I répéta-t-elle avec emphase.
— En vérité ! dit Mathilde, qui avait peine à s'expliquer la conduite du vieux gentilhomme.
— Voilà dje ces procédés qui paraissent empruntés aux mœurs d'un autre âge, et dont, à quelques rares exceptions près, les hommes d'aujourd'hui ont tout à fait perdu la tradition. Douze lieues à franc étrier pour venir dire adieu à
LÉ GBNTtLHOMMC CAMPAONABt). ^ 2B0
une femme et tout au plus lui baiser la main ! Je ne me lasse pas de le répéter, c'est courtois, c'est galant, c'est chevaleresque ; il y a là de TÂmadis ou plutôt du Galaor. x
— Mon oncle m'a toujours paru un vrai représentant des anciens paladins, répondit la marquise, à qui le nouvel engouement de sa mère arracha un sourire, mais j'avoue que ce que vous venez de m'apprendre accroît encore la haute opinion que j'avais déjà conçue de lui.
— Et puis, quel homme distingué sous tous les rapports ! poursuivit la douairière avec un enthousiasme croissant ; les meilleures manières, de fort belles dents, plein d'usage et de tact, sachant son mondé comme s'il rie l'avait jamais quitté, enfin la fleur des pois du faubourg Saint-Germain. Chose dont tu ne t'es peut-être pas encore aperçue, il a le pied et la main fort bien, ce qui est très-remarquable chez un homme de cette taille; la conversation excessivement aimable d'ailleurs, spirituelle, enjouée, quelquefois même un peu vive, mais sans jamais offenser le bon goût ; en un mot, le baron me parait un cavalier accompli ; grand seigneur jusqu'au bout des ongles qu'il a, par parenthèse^ fort bien taillés; enfin, si ce n'était sa vilaine barbe... if^ais peut-être se décidera-t-il ji la couper.
— Comment ! interrompit la jeune femme en riant, est* ce que vous lui avez demandé le sacrifice de sa barbe ?
— Je t'avouerai, répondit madame de Bonvalot avec une moue enfantine, que je suis décidée à lui faire la guerre jusqu'à ce qu'il l'ait rasée. Cette odieuse barbe à moitié grise donne à sa figure, fort régulière du reste, une expression rude et farouche, et je suis sûre que s'il la coupait, il paraîtrait rajeuni de dix ans.
— Plus vous me parlez, dit Hathilde gaiement, et plus je vois que M. de Vaudrey a fait des filmais tout particuliers pour vous plaire.
— Mais je suis forcjée d'avouer qu'il n'a pas tout à fait perdu ses peines, répliqua la douairière en continuant ses
n. iT
d»o "^ (Btnrun db ch. m ssmak».
mînanderies. Je Tai trouVé fKHiaiindile; et j'ose eroire qiie> de mon cAté^ je ne lui ai pas para trop enBnyeuse. Btd, nous avons été en coqneitene^^^lée pendant tout le voyage^ et les heures ont passé comme-dès minutes.
— Mon Dieu ! se dit la jeune femme ea souriant de sa pensée^ pour peu que oet engouement centinuey voilà ma mère éprise de M. de Vaudréy !
— Le baron est non-seulement un causeKO* fort agréable, reprit madame de Bonvalot d'un ton moinsi fo)fttre> il est aussi un homme très-judicieux et très-éclairé. Dans les intervalles de notre assaut d'amabilité^ nous avoàs parlé choses sérieiH ses, politique, affdres, arrangement de vie.; et je dois reconnaître que sur plus d'un point il a modifié mes opinions, rectifié mes idées, changé ma manière de voir; enfin je ne puis'te dire à quel pcrint je suis satisfaite de notre entretien, et je pense que toinnéme, quand tu en connaîtras les résultats^.
— En vérité, vous pique2 étrangement ma curiosité..*
— Ne m'interroge pas ; c'est une surprise que je veux te faire, à toiiet à ton mari. Tout ce que je puis dire, c'est que je resterai à Chftteaugiron tant que vous y sé^jeumeres vous-mêmes.
^ Ah ! ma mère, voilà la plus agréable de toutes les surprises. Vous savez conAien je désire que vous aviviez avec nous !
— n parait, d'après ce que m'a d^t ce cher baron, que le pays est moins triste et moins sauvage que je ne le supppsais ; il y a un fort bon voinnage, des châteaux, de la noblesse ; nous avons déjà fait des pi^ojets déUèieux : peufrétre serait-il possible d'organiser* pour cet hiver une petite troupe théâtrale et de monter qoielqnes opàras ; en attendant, nous avon|s4a promenade à cheval^ia chasse à courre. QueUe heureuse idée j'ai eue de faire emballer «nom amazone ! pourvu qu'on trouve ici des seHes de femme omvenables ! Au bout du compte, s'il n'y eiiapa8,,oneDfoa venir
Us GERTIUmniB CAMPAGNARD. '^ 291
dePdrid^ ûiais ce sera toujours un retard dans nos plai* sirs.
fôitt en parlant de cette' façon évaporée qui eût été à peine supportable dans la bouche d'une femme de vingt ans^ madame de Bonvalot avait essayé successivement devant la glace d'une toilette plusieurs bonnets plus ou moins surchargés de rubaàs et de dentelles^ sans en trouver un seul qui parvint à satisfaire la recrudescence de coquetterie dont elle se trouvait atteinte*
— Ma liière^ je vous assure ^e ce bonnet que vous 6tez vous sied à i^avh*^ lui dit la marquise en s'efforçant de cacher rhnpatience dont elle ne pouvait se défendre.
— Tu trouves? en ce cas je Le garde^ répondit la douairière^ qui^ aiH*ès s'être regardée encore assez longtemps dans la glace d'un œil^de complaisance^ se retourna tout à coup vers sa fiU^ : — A propos, lui diti^Ue, comme si elle se fût subitement avisée delà chose du monde la plus indifférente^ je ne t'ai pas dit que nous avons , vu à Châlon ce Pichot?
— Vous savez donc la belle histoire de H. de Langerac? répondit Hathilde, en examinant avec un intérêt fort vif la physi<M[iomiedesaraèté. •
• -^ SaQS'doute. Le bâton m'a tout raconté. Figure-toi donc qu'au mbtnent où j'allais eiàTer dans le bateau à vapeur^ nous avons apiBrçu sur le pont cet odieux personnage. Un serpent ne m'eût pas inspiré une horreur phis profonde^ et mon désir de voir l'Italie s'est éteint comme par enchantement. Je frémis encore, quand je soDge au désagrément auquel m'^Ttposait le hasard de cette rencontre. Me vois-tu ecmfiante et sans soupçons, voyageant sur le même bateau que ce chevalier d'ii^ustrie? Un homme qui se nomme Pichot^ et dont les parents... Ah! chassons ces penséesqui me salissent l'imagination! Me voilà prête, allons dîner. Le baron, qui a une santé de fer, doit avoi^? faim^ et je serais désplée de le faire attendre^
Pendant cet entretien^ M. de Vaudrey exk avait eu un autre non moins confidentiel avec son neveu. ^ — Mon cher Héraclius^ lui avaitril dit en s'étendant dans un vaste fauteuil avec Tabandon d'un homme qui vient de supporter uae rude fatigue^ tu as en moi Toncleleplus précieux que le ciel puisse accorder à un simple mortel; et si^ après ma mort^ tu ne me fais pas élever quelque chose comme une statue dans un coin quelconque de ton châteaU; je te proclame d^avance un ingrat»
— Je ne nie pas que vous méritiez en etf'et une statue^ répondit le marquis avec un sourire de bonne humeur^ mais j'espère bien que ce n'est pas moi qui vou$ Térigerai et que vous nous enterrerez tous.
— Bah! il ne s'agit pas de cela. Sais-tu ce que je viens de faire?
— Non; mais je vois à votre air que c'est quelque chose dont vous êtes content.
— Pardieu ! je serais bien difficile si je ne Fêtais pas. Écoute-moi donc et dis si je n'ai pas lieu de m'applaudûrdes résultats que j'ai obtenus danston intérêt^ depuis hier soir. '
— Dans mon intérêt, mon oncle?
-r- Sans doute ; qui aurait réparé tes sottises si je ne m'en étais pas mêlé ? Écoute-moi donc, voici où nous en somoies: Primo, si Pichot a continué son chemin sur le Rhône aussi rapidement qu'il l'a commencé ce matin sur la Saône, il doit être en ce moment bien près d'Avignon.
— Près d'Avignon? interrompit Héraclius d'un m étonné, mais c'est à Paris qu'il va.-
Le baron haussa les épaules et expliqua en peu de mots le changement d'itinéraire du chevalier d'industrie.
— Ah ! le traître ! s'écria le marquis confus et outré d'avoir été si longtemps pris pour dupe par son perfide ami.
•— Il n'est plus à craindre, ainsi ne nous en occupons • plus : parlons de ton ^imable belle-mère. C'est une femme, mon cher ami, au cou de laquelle il faut passer une chaîne
garaie de fleurs^ mais solide^ sinon elle nous glissera entre les dpigts un beau matiii^ elle et ses millions^ ainsi qu'elle a déjà été sur le point de le faire hier.
— Je vous avouerai, mon cher oncle, que je n'ai jamais songea Infortune de ma belle-mère; ne soinmes-nous pas déjà assez riches, Mathilde et moi?
— Propos de jeune homme ! Vous êtes assez riches, c'est fort bien; mais vous aurez des enfants, beaucoup d'enfants, je l'espère, et alors tu ne trouveras plus que la fortune de n)adame de Bonvalot soit du superflu* D'ailleurs, que tu sois désintéressé ou non, ce n'est pas là,la question; j'examine la chose à mon point de vue et non au tien; or, voici mon point de vue : en adoptant Froidevaux, je prive tes enfants de vingt mille livres de rente ; je leur dois donc une indemnité. Cette indemnité, je l'a leur aurai payée grande et large si je parviens à leur assurer les millions de ta belle-mère, et c'est ce que je ferai, mordieu! La chaîne de fleurs dont je te parlais tout à l'heure, c'est moi qui me charge de l'attacher.
— Vous, iaion oncle ?
— Hoi-môme, mon neveu. Si je te disais que ta bellemère la porte déjà autour du cou sans s'en douter, cette susdite chahie, et que les deux bouts en sont réunis dans la main que voilà ?
En disant ces mots, le baron étendit une des mains dont la douairière avait admké pendant le voyage la forme aristocratique.
— Je sais, mon cher oncle, que rien ne vous est impossible, dit le marquis en riant, mais pourtant, enchaîner les variations capricieuses, les fantaisies romanesques et les velléités errantes de' ma belle-mère me semble une entreprise...
* — Écoute et juge, interrompit M. de Vaudrey : voici article par article ce que j'ai obtenu de ta belle-mère depuis Cbâlon jusqu'ici :. je crois que pour peu que nous eussions
294 onnrBBS ra en. de mmiARii.
continué jusqu'à Paris^ j'auraiâ eu la chance d* obtenir encore bieo d'autres choses ; mab^ à vrai dire, i^ottta-t^il arêc un sourire raUleur, j'aime autant que le voyage se soit ter^ miné ain^. . . ;
Primo d<Hio^ ta bdie-mère té dispense de devenir ufi homme politique, et par conséquent de prêter sermentau gouvernement actuel : c'était un point auqu^ je tenais beaucoup, et que j'ai voulu fixeris^anttotilt;'^ , ^^' < >
— Gomment, mon oncle, vdus lavez obtenu dé^ murtsiïnft de Bonvalot.... ' :; s -k. it .
— EDe te dégagera elle-même de la parole que tu loi avais donnée en véritable étourdi.^ * *'
— C'est-à-dire esï véritable amoureux.* Hais par quel moyen avez-vous réussi? ' '- •
^ En m'adressant aux sentiments vaniteux dont notre aimable douairière est ^urabcmdàitinteâit pouiyue. JVii fiai par lui faire comprendre' que, pour être quelque chose, un Cihàteaugiron n'avait pas préc^ment besoin' dé siéger au Palais-Bourbon ou au Luxembourg, et' qu'il était assez inutile de se mettre en route lorsqu'e, Aë fait, on était déjà arrivé. Mais j'ai rèmpoxié^ un àûtfé triomphe (^his décisif encore, et ici j'arrive à mon second ai^ticle : secundo, madame de Bonvalot renonce à être admise aux Tuileries !
— En vérité ! elle qui n'avait que le château en tête ! C!omment avez-vouspu?...
— Je lui ai mis autre chose en tête, voilà tout. Cest toujours ainsi qu'il faut agir avec les femmes, car elles ont horreur du vide, et Ton ne parvient à leur' arracher une idée folle qu'en la remplaçant aussitôt plâ* une Aixtre.
-^ Et, s'il vous plaît, mon cher oncle, à U place de sa passion effrénée pour les splendeurs des Tuileries, qu'avezvous logé dans la tête de madame de Bonvalot t
u-^Lo culte du malheur, mordieu ! et Tëiàour de la lé» gitiipité, répondit graveoftenC-M. d^ Vaudrey.
— Bah ! fit Uéraclius stupéfaiL
LE GENTILHOMME GAMPAGNABD. 29&
— Cela f étonne! reprit le gentilhomme campagnard en haussant les épaules^ tu es çncore bien jeune^ mon pauvre garçon !
— Gomment I madame de Bonvalot est maintenant légitimiste? dit Châteaugiron en coniprimant à demi un fol éclat de rire.
— Un peu plus que moi^ je orois^ et ce n'est pas peu dire.
— Mais c'est incroyable !
— C'est fort simple, au contraire. Les opinions politiques des femiues ressemblent à leurs principes religieux; c'est une affaire de sensibilité nerveuse bien plus que de raisonnement oii de conviction. Or les nerfs sont un clavier dont on tire les mélodies les plus diverses pour peu qu'on en connaisse le doigté; ce doigté, je l'ai connu dans ma Jeunesse, poursuivit le baron en souriant, et ma petite épreuve d'aujourd'hui m'a appris que je n'étais pas encore aussi rouillé que jjB le croyais. J'ai donc prouvé à madame de Bonvalot, par  plus B, qu'une femme de sa fortune, de sa position, de sa qualité Q'ai lâché le mot de qualité !), qu'une jeune et charmante douairière comme elle, en un mot, ne pouvait pas se dispenser d'être des nôtres : je l'ai fait convenu* que l'opinion légitimiste était fort élégante, fort distinguée, fort bien portée^ comme disent les marchandes de modes ; puis, quand j'ai vu ses convictions ébranlées, j'ai fait jouer les touches sentimentales et mélancoliques, les souvenirs du passé, la fidélité chevaleresque, la rieligion du malheur.' Bref, je l'ai convaincre, et la preuve, c'est qu'elle a fini par m.e demander si je trouvais que le blanc et le vert s'harmoniaient heureusement avec im teint légèrement coloré; je me suis prononcé hardiment pour l'affirmative, et voilà coauneht ta belle-mère est devenue légitimiste.
'— Mais vous êtes sorcier I dit le marquis en se remettant à rire de plus belle.
— Tertio, reprit le baron, comnie je sais que la plus
grande partie de sa fortune consiste en rentes sur l'État, ce qui me parait sujet à plus d'un inconvénient en raison de la mobilité souvent fantasque de ses sentiments^ je Ta! déterminée à acheter la terre de Hariencourt.
— La terre de Mariencourt ! -s'écria le marquis d'un air ébahi.
— Oui, mon cher ami, la terre de Mariencourt, un petit placement de quatre-vingt mille livres de rentes en biensfonds, des propriétés superbes qui touchent les tiennes de toutes parts, ce qui fait qu'en réunissant les deux domaines après la mort de ta belle-mère, tu te trouveras le plus riche propriétaire du département; alors je te permettrai peutêtre de songer à faire du torysme.
— La terre de Mariencourt ! répéta Héraclius, qui avait peine à revenir de son étonnement.
— Comme le château de Mariençpurt tombe en ruines, il est décidé que ta belle-mère habitera Châteaugiron. De sorte que vous l'aurez, ta femme et toi, sous votre tutelle, et ce sera à vous d'écarter les adorateurs à la Pichot ; car il s'en présentera encore, gardez-vous d'en douter; il y a tant d'oiseaux de proie pat le monde, et les millions se sentent de si loin!
— ' Tout ce que vous avez fait là, mon cher oncle, est parfait et comblera les vœux de ma femme ; mais, encore une fois, comment vous y êtes-vous pris pour ployer ainsi à votre gré la volonté d'une femme... entre nous passablement rétive, déraisonnable et capricieuse ?
— J'ai tâché de me souvenir de ma jeunesse, et, ma foi, ajouta le baron en frisant cavalièrement sa moustache, je crois que je n'y ai pas trop mal réussi; j'ai eu de fort beaux n;oments, j'ai été très-aimable, j'ai passablement plu. Enfin, je te dis ceci entre nous, j'ai quelque raison de croire que si, après avoir continué pendant quelque temps mon rôle d'homme séduisant, je finissais par mettre aux pieds de ton aimable belle-mère mon nom, ma main et ma
couronne de baron^ elle n^aurait pas trop de répugnance à les relever.
— Faites ceia, mon cher oncie^ et vous aurez mis le comblé à toutes vos belles actiç>ns. .
T- Qu'est-ce que tu dis? s'écria brusquement M. de Vaudrey, que j'épouse ta belle-mère ?
— De la sorte nous n'aurions plus à craindre qu'elle fît un jour ou un autre quelque ridicule mariage..
— Pardieu, sans doulCj, elle ne ferait pas un ridicule
mariage^ mais moi ! Halte4à^ mon garçon ! Je veillerai
de conservée avec ta femme et toi, dans l'intérêt de vos enfants futurs, à la garde des millions de la douairière, mais me marier avec cette vieille figure fardée, moi qui n'aurais eu qu'un mot à dire pour épouser cette charmante petite Victorine ! mon dévouement ne va pas jusque-là.
Un domestique vint avertir son maître que la marquise et sa mère venaient d'entrer dans la salle à manger.
— Bonne nouvelle ! dit M. de Vaudrey, mes efforts d'amabilité m'ont donné un appétit d'enfer ; allons nous metf re à table 1
xxxn
CONaCSION
Un an environ s'était écoulé depuis les événements que nous venons de raconter.
M. Grandperrin, membre du conseil général du département de Saône-et-Loire, député de l'arrondissement de Charolles et chevalier de la Légion d'honneur, habitait Paris avec sa femme, quoique en ce moment les chambres ne fussent pas assemblées. Depuis son élection le maître de forges n'était revenu qu'une 3eule fois à Chàteaugiron pour
3M Cniyitt DB CH. DB MUfABD.
présider m mariage de sa fille avec Froidevaux ; O.praMÔt tellement au sérieux son nouveau rôle d'homme politique, le large ruban roûge qui décorait enfin $a, boutonnière l'avait mis en si bel appétit de distinctions et d'honneurs^ que Clarisse était facilement parvenue à obtenir qu'il fixât leur résidence à la source des faveurset des grâces ministérielles. Pour tout dire^ le député conservateur^ héritant .des visées de son ancien voisin de campagne^, nourrissait le secret espoir d'arriver tôt ou tard à la pairie^ rêve enchanteur^ mais trop souvent chimérique dont se bercent au Palais- Bourbon tant d'honorables cervelles ! '
Tandis que son mari devenait l'effigie d'un homme politique> madame Grandperrin.entrait fièrement et librement dans le rôle pour lequel la nature l'avait formée^* et qu'un long séjour en province ne lui avait paspefrmisde jouer jusqu'alors^ le rôle de femme à la .mode.. Ujie Aialadie de sa tante^ qui habitait Paris^ était venue lui fournir à propos un prétexte plausible pour se dispenser d'assister au marijsige de sa belle-fille. Ainsi^ grâce, à la prudente, intervention de H. de Vaudrey^ aux vues ambitieuses de son mari et aux salutaires conseils de sa propre expérience^ Garisse n'avait pas revu Héraclius depuis leur séparation ; et nous ne l'avouons pas sans regret^ au milieu du tourbillon de la vie parisienne^ les sentiments vindicatifs qui avaient succédé à son ancien amour commençaient à leur tour à s'effacer ; à regret^ disonsHious^ car il y a encore de la passion dans certaines haines^ tandis que le cœur lui-même semble s'anéantir lorsqu'à sonné l'heure de l'indifférence et de l'oubli.
Il y avait longtemps déjà qu'elle avait sonné à l'égard d'Adrien Pichot^ cette heure implacable et fatale. Quoi qu'on ait pu dire de la. durée des premières impressions^ il en est des tendres souvenirs comme des étoiles^ dont le rayonnement s'affaiblit à mesure que s'acci^it leur éloignement. Dans la mémiMre de certaines femmes k l'âme ardente^ mais mobile^ les sentiment3 les plus dominateur^
IB GHmtHOmiB CAMPAGNARD.' 29d
a^trefpi8 finissent pçr occuper un peu'moin$ de. place que a'çn possèdent jdMsJ^ifnmensité au ciel ces ajstres de, ja ^Ifeize cent guaranté-de^^ième, grandeur aperçus par Hersjd^éU liolpifcde^près, nébuleuses de loin,, . Le pr,eiiaier am^^pt de Clarisse^ forcé de renoncer aux i^usions (forées dopt il s^était bercé si longtemps^ poursui- Taii à P^, une de ces csorières avantageuses dont le terme ordinaire j^st la dejgiràdaïion/ la misère,, et quelquefois le
.çMtiipejit:. ■ .., ••;/ ' .","", ,
Son compatriote et ennemi intime^ Armand de Boisjoly, dont le savoir-taire administratif était de plus en plus apprécié, par le gouvernement^ yenait d'être nommé sous-préfét . dfUEis un des départements dé rOuest. . Bancrocbe, et Laniioûreux^ condamnés aux travaux forcés à^ perpétuité comme incendiaire^ et voleurs^ subissaient leur peine ^Toulon.
Tous les autres personnages de cette histoire se trouvaient à.Cb^teau^on au moment où nous reprenons notre récit.
Au premier étage d'une maison située à Tangle de la placé du château et de la principale rue du boui^^ presque en faœ du ChevalrPatriote, dans une chambre assez mesquiipi^ment meublée^ en dépit de ses prétentions au titre de salQn> une denù-douzaine de femmes^ que le lecteur connaît déjà^ se trouvaient rassemblées par un beau. jour d'au- ^(niie^ vers quatre heuresde raprès-midi. Le but de cette réunion était de fêter le retour de la maîtresse de la maison, ms^dame Estèveuy^ arrivée la veille de Paris. De menues pàtisseriei^;. du fruit^ une jatte de crème frite composaient une .espèce de It^nckêàn à la mode de Bourgogne^ où le thé se trouvait remplacé^ à la satisfaction générale, par une petite Uanguette du cru qui^ grâce au sucre candi^ jouait )e vin ae Champagne, du moins sous le rapport de la mousse»
Parmi les invitées brillaient, au premier rang, mademoiselle Bergeref« dont la dévotion redoublait chaque jour
300 (KCYRËS DE CÛ. DE BBRNAlOll.
û«ns devenir moins hargneuse^ madame Perron^ toujouifS prude et revèche^ et mademoiselle Ursule Chavelet^ de plus en plus aigrie par son célibat involontaire. C'est dire que la conversation contrastait par sa malignité acre avec les friandises douceâtres du goûter^ et que chacune de ces aimables créatures mordait tour à tour dans le prochain d'aussi bon appétit au moins que dans les gâteaux.
— Ainsi donc^inadameEstèveny^ dit madame Perron en continuant Tentretien^ vous avez vu à Paris madame Grandperrin^ et vous n'avez pas eu lieu d'être satisfaite de son accueil?
La docte buraliste ae la poste aux lettres venait de faire le voyage de Paris pour solliciter une faveur administrative que le crédit de son vénérable ami, le membre de l'Institut, n'était pas parvenu cette fois à lui faire obtenir ; et comme elle n'avait pas trouvé près de la femme du nouveau député de l'arrondissement autant d'appui qu'elle s'y était attendue, elle en avait conçu mie rancune, qui perça dans ses paroles.
— Vous m'avez mal comprise, répondit-elle ; je n'ai pas dit que madame Grandperrin m'avait mal reçue, sous ce rapport je n'ai pas à me plaindre d'elle ; j'ai dit seulement que certaines choses m'avaient engagée à mettre beaucoup de réserve dans mes visites, et enfin à les cesser tout à fait.
— Certaines choses ! répéta mademoiselle Chavelet d'un ah» d'avide curiosité, quoi donc?
— Madame Grandperrin, reprit madame Estèveny en se pinçant les lèvres, m'a paru beaucoup trop entourée, beaucoup trop courtisée pour qu'une femme qui se respecte pût en faire sa société habituelle.
— Ainsi, dit vivement madame Perron, je ne me trompais pas quand je vous disais qu'en dépit de ses mines mélancoliques elle n'était au fond qu'une franche coquette et que c'était l'occasion seule qui lui manquait ?
— L'occasiqn î fit Ursule Chavelet en ricanant, mais U
iÉ GENTlLHOMMÂ GAMPAÔÏiARÛ.
parait qu'ici même, avant son mariage, elle ne loi a pas toujoursmanqué, et que'M. de Châteaugiron en sait quelque chose.
— Oui, je conviens que dans le temps on a tenu des propos, dit rindulgente cousine de M. Bobilier, mais il y a tant de mauvaises langues !
— Madame Giraud, reprit la buraliste, nous ne parlons pas du passé mais du présent. Si comme moi vous aviez vu madame Grandperrin à TOpéra, couverte de pierreries, un bouquet gros comme sa tête à la main, et décolletée de manière à me rendre honteuse pour elle, si vous aviez vu sa manière d'accueillir les hommes qui se relayaient dans sa loge, vous feriez comme moi, vous plaindriez ce pauvre M. Grandperrin.
— Plaignez-le tant qu'il vous plaira, dit mademoiselle Bergeret d'un ton aigre; pour moi, il ne m'inspire aucune compassion : un homme qui ne met pas le pied à l'église trois fois par an !
— Je vous ferai observer, mademoiselle Bergeret, dit avec un acent doucereux madame Perron, que l'impiété notoire de M. Grandperrin ne justifie pas pourtant la conduite de cette coquette. ^
— Qui vous dit le contraire ? répondit brusquement la vieille dévote; le mari et la femme sont dignes l'un de l'autre, et je ne connais dans la famille que deux personnes ' qui vaillent encore moins qu'eux...
— Je crois les connaître aussi, dit Ursule avec un haineux sourire.
— La fille et le gendre, reprit mademoiselle Bergeret en achevant sa phrase.
— Ah ! par exemple, voilà qui est trop fort ! s'écria la parente du juge de paix, dont la bonté naturelle parut près de se révolter : que vous ont fait M. de Vaudrey et sa charmante femme pour que vous en parliez ainsi ?
— Ah ! Ah î fit mademoiselle Chavelet^ qui partit d'un
tôt (BUTRB8 DE CH. DB BBBHA&DJ
éclat de rire affecté^ vous êtes donc du nombre des personnes qoL prennent au sérieux le nouveau noïn de M. Froide* vaux? i' .
- Je suis du nombre des personnes qui donnent à M. Froidevaux lé nom qu'il a le droit de porter^ répondit d'un ton bref madame Giraud^ et pour peu que cela puisse vous être agréable» je suis toute prête è lui donner aussi son titre,
— Son titre î quelle dérision !
— Oui^ mademoiselle^ son titre ; il n'y a point de dériâon là-dedans.M. Froidevaux est baron de Vaudrey^puiscpiecela convient à son père adoptif^ et sa femme^ une cbânnante et excellente^ personne^ quoi qu'on puisse en dire^ est tout aussi bien baronne que sa cousine^ madame de Châteaugiron^ est marquise.
— H. Froidevaux cousin du marquis de Ch&teaugîron ! si ça ne fait pas pitié ! reprit Ursule Chavelet en affectant de* hausser les épaules.
— Il est sûr que les deux ou trois brûlures quil a pu recevoir lors de Tincendie du chftteàu lui ont été largement payées^ dit madame Estèveny^ et je connais bien des gens qui se jetteraient volontiers dans le feu à ce prix.
— Cela est beaucoup plus aisé à dire qu'à faire^ répliqua madame Giraud ; pour moi^ je suis d'avis que M. Froidevaux a mérité sa récompense^ et que d'un autre côté tout le monde s'est parfaitement conduit^ M. le marquis de Ghàteaugiron aussi bien que son oncle ! Quant à madame lamarquise^ il ne peut y avoir qu'une voix sur son compte^ et sans doute...
— Qu'on ne me parle pas de tous ces genshlà ! interrompit la vénérable dévote d'un ton acariâtre ; tous^ sans exception^ ils sont le scandale et le fléau du pays !
— Le scandale et 10 fléau du pays ! répéta la cousine du juge de paix avec une sorte d'ébahissement ; mais vous n'y songez pas^ mademoiselle Bei^eret ; comment ! madame la
Le GENTILHOMMB CAMPAGNARD. 30â
marquise de Châteaugiron et sa cousine, deux véritables an^es de bonté et de vertu; la providence des pauvres et des malades, sont le scandale du pays ! comment ! M. le mai»qttis,M. le baronet M. Froidevaiïx sont le fléau du pays, eux qui emploient daiis leurs domaines et à la forge des centaines d'ouvriers dont la plupart sans cela se trouveraient sans travail! C'est vraiment pousser Fesprit dé dénigrement troploin.
-^ Ah ! je dénijgre ! répliqua mademoiselle Bergeret dont les petits' yeta gris' pétillèrent de courrotà; ah ! je dénigre ! Eh bien ! je vais les passer en revue un à un, tous ces en- . fants de Bélial qui vous tiennent tant au cœur,'et quand j'aurai réglé le compte de chacun, ces dames jugeront si, comme on vient de m'en accuser, j'y mets du dénigrement, ou si au contraire je ne suis pas cent fois trop indulgente.
Un profond silence s'établit, cnose assez rare dans une assemblée de femmes pour qu'il soit permis de la faire remarquer, tnais qui cependant se répétait toutes les fois que la venimeuse dévote annonçait qu'elle allait, selon son expression, régler le compte de quelqu'un. On savait alors que la curée de médisance serait copieuse et savoureuse, et toutes les ordlles s'ouvraient pour y prendrepart.
— Commençons par l'impie Héliodore, poursuivit mademoiselle Bergeret, qui avait l'habitude de désigner par cette injure biblique le baron de Vaudrey ; n'est-îl pas certain pour toutes les personnes de bonne foi que la coupe de ses iqiquités déborde ? Ce n'est point par un ressentiment per^nnel et parce qu'il a voulu me noyer l'an dernier, ainsi que mademoiselle Chavelet, que je dis cela ; c'est pour rendre hommage à la vérité. Un homme qui {$ar ses intrigues est parvenu à diviser notre commune en deux, afin de tyranniser tout à son aisé les paysans de Chftteaugiron-le-Viâl, au moyen de son digne acolyte Rabusson, qu'il a &it nommer msdre tout exprès pour cela !
304 (EDYRfiS Dfi GH. hK BERMAAD.
. — Quoi l VOUS en voulez aussi à Rabussoo ? interrompit madame Giraud. «
— J'en veux à tous les débauchés ; et qui mettrai-je dans le nombre^ sinon ce Rabusson qui^ après avoir été Tamoureux de cette petite coquette de Virginie^ qui a suivi à Paris sa digne maîtresse^ en conte maintenant à cette autre eflfrontée de Georgina^ la femme de chambre de madame de Bonvalot ? Je vous le demande^ mesdames^ n'est-ce pas un véritable scandale qu'un pareil libertin ait été nommé maire de la nouvelle commune ? Dans quel temps vivons-nous^ bon Dieu I
— Hais^ mademoiselle^ dit madame Estèveny avec un sorinre indulgent^ il me semble qu'à la rigueur un honmie peut avoir le goût de la galanterie et se montrer bon adminis-. trateur. On dit que les habitants de Châteaugiron-le-Yieil sont très-contents de' leur maire.
— Je le crois bien ! ils ne valent pas mieux que lui^ reprit la vieille dévote d'un air grondeur ; d'ailleurs le seul dief^ le véritable monarque de le commune, n'est-ce pas l'impie Héliodore ? Us ne jurent que par lui et regardent conmie parole d'Evangile le moindre mot qui sort de sa bouche ; un païen sans foi ni loi^ qui ne manoue pas une occasion de nous humilier !
— Hais enfin que reprochez-vous à M. le baron de Vaudrey ? demanda la cousine du juge de paix.
— Comment ! ce que je lui reproche ? Et la magnifique fontaine qu'il a fait construire, tandis qu'ici nous n'avons que de l'eau de puits ou de l'eau de rivière ! et la cloche qu'il a donnée à l'église d'en haut, cloche si scandaleusement grosse, que quand elle sonne en même temps que la nôtre, on n'entend plus celle-ci l et notre relique de saint Contran qu'il nous a volée, sous le prétexte qu'elle avait été anciennement à Châteaugiron-le-Vieil ! Ce que je lui reproche ? mais ses infamies sautent aux yeux^ et pour ne pas les voir, il faut être aveugle !
— Eh bien ! nous vous abandonnons M. de Vaudrey, dit la maîtresse de la maison ; mais il me semble qu^il n^y a rien à dire contre M. le marquis.
— C'est-à-dire, au contraire, qu'auprès du neveu l'oncle est un petit saint. N'est-ce pas votre marquis de Châteaugiron qui est cause qu'on nous a ôté notre digne curé Dommartin? Pauvre cher homme 1 ajouta la dévote en frottant le coin de ses yeux du bout de ses doigts décharnés, je p'y «songe jamais sans qu'il me prenne envie de pleurer. On ne le remplacera pas de sitÀt.
— Hais il me semble qu'il est déjà tout remplacé, dit madame Giraud, qui n'avait jamais partagé l'engouement de la vieille fîUe pour M. Dommartin ; notre nouveau curé est bien certainement un des plus vénérables prêtres du diocèse, et on ne peut en dire que du bien.
— Un vieux gallican ! répliqua aigrement la dévote; un monsieur presto, qui, lorsqu'on va se confesser, ne vous laisse pas le temps de parler et vous donne tout de suite l'absolution.
— Aimeriez-vous mieux qu'il vous la refusât?
— J'aimerais mieux qu'il m'écoutàt, comme faisait ce pauvre cher curé Dommartin; avec lui c'était un plaisir, je pouvais me dégonfler et lui dire tout ce que j'avais sur le cœur; et je suis sûre que je serais restée à son confessionnal des heures entières sans qu'il eût l'impolitesse de me dire comme fait ce vieux Maléchard : Abrégeons !... Comme si l'on se confessait pour abréger!
— Mon Dieu ! mademoiselle, chacun a sa manière,reprit madame Giraud qui/ partageant les opinions religieuses de son cousin Bobilier, tenait chaudement le parti du cui^é accusé de gallicanisme ; ce que vous venez de dire prouve seulement que H. Maléchard ne voit dans la confession que la confession elle-même et tient beaucoup moins que H. Dommartin à être au courant de la chronique du bourg.
— Comment madame, que voulez-vous dire par là ? s'é-