L'ARRIVÉE AL CHATEAU
Sur la place, tout était mouvement,, rumeur et confusion ; mais bientôt l'ordre se fit dans ce chaos.
Les pompiers, promptemenl alignés sur deux rangs, se dédoublèrent pour former une haie en avant de l'arc de triomphe ; de la sorte, les curieux furent refoulés de chaque côté, et l'espace du milieu resta libre
Au même instant, une vingtaine de garçons réunis jusqu'alors dans la cour d'honneur vinrent se ranger devant la grille, sous la direction de l'un d'entre eux, qui menait en laisse un gros mouton enrubanné.
D'un autre côté, la porte de l'église s'ouvrit ; on en vit sortir une troupe de jeunes filles uniformément vêtues de blanc et décorées de nœuds de rubans bleus, rouges et jaunes, semblables à la parure du mouton et aux torsades des colonnes de l'arc de verdure. Ces couleurs, il est inutile de le dire, étaient celles des Châteaugirons. Grâce à la proximité de la ville de Chalon-sur-Saône, l'ordonnateur de la fête avait pu distribuer les rubans auxquels se rattachaient des souvenirs chevaleresques, avec autant de profusion qu'en montrent en Angleterre, au moment d'aborder leshustings, les candidats des élections.
Sans offrir le poétique aspect des théories athéniennes, ce peloton de Bourguignonnes, à l'œil mutin, au teint de pêche et à la mine éveillée, que faisaient encore ressortir leurs petits bonnets ronds, ne manquait pas d'une certaine grâce piquante. Deux d'entre elles, non pas les plus jolies, mais, selon l'usage, les plus qualifiées, portaient une
grande corneille remplie de fleurs, L'une des élues était la fille du maire, l'autre la sœur du percepteur, et, quelque dépit qu'eût causé cette distinction au reste de la troupe, aucune parmi les plus orgueilleuses n'avait osé disputer à des filles de ce parage la gloire de présenter la corbeille à la nouvelle dame du château.
Les cantatrices villageoises traversèrent la place en bon ordre et se groupèrent sous l'arc de triomphe même, car tel était le poste honorable que leur avait assigné la galanterie septuagénaire de M. Bobilier.
Derrière cet aimable troupeau marchait son pasteur, le curé Dommartin, maigre et bilieux jeune homme, sur les traits duquel Lavater, à coup sûr, eût reconnu tous les indices caractéristiques de l'ambition. Après avoir présidé au placement de ses choristes en jupon, le curé s'approcha du maire Amoudru, qui, pour la première fois de sa vie peut-être, venait de prendre de lui-même une détermination en ceignant son écharpe tricolore.
Pendant ce temps les autres personnages dont nous avons déjà parlé n'étaient pas restés étrangers à l'agitation générale.
Au moyen d'un briquet dont il s'était muni, le garde champêtre avait allumé sa mèche, et, prêt à faire feu au premier signal, il se tenait debout devant la ligne de ses boîtes.
L'avocat Froidevaux s'était placé sur le perron de la mairie, à la manière de ces curieux du monde élégant, qui ne dédaignent pas les fêtes populaires, mais les regardent de loin sans y prendre part.
Depuis un instant le vicomte de Langerac, qui avait probablement achevé sa laborieuse épître, était descendu sur la place, un gros bouquet à la main. Au prix de quelques bourrades, car les bourgeois de Châteaugiron n'étaient pas gens à se laisser marcher sur le corps, il parvint à percer la foule et finit par arriver près de l'arc de triomphe.
Enfin, sur le seuil de l'auberge du Cheval- Patriote, Toussaint Gilles venait de reparaître, les mains dans les poches de sa carmagnole, et sa calotte rouge enfoncée jusqu'aux yeux , Fort peu avenante dans son état ordinaire, la figure du capitaine démocrate exprimait en ce moment un violent dépit qu'il essayait de dissimuler sous une affectation de pitié méprisante ; mais les prodigieuses bouffées qu'il tirait de sa pipe trahissaient sa fureur secrète, comme la fumée d'un cratère annonce, alors qu'elle redouble, la rage intérieure du volcan.
Le curé Dommartin et le maire Amoudru se trouvaient seuls en avant de l'arc de triomphe ; c'était la place réservée par l'ordonnateur de la fête aux autorités du bourg.
— Monsieur le curé, dit Amoudru qui depuis un instant promenait de tous côtés des regards inquiets, que ditesvous de M. Bobilier qui nous plante là au moment critique?
— S'il ne vient pas, on se passera de lui, répondit d'un ton bref le jeune prêtre à qui l'absence du juge de paix semblait un sujet de satisfaction bien plus qu'un motif d'anxiété, car il existait à Châteaugiron une sourde lutte entre le pouvoir judiciaire et l'autorité ecclésiastique.
— Mais enfin, reprit Amoudru comment nous tireronsnous d'affaire s'il n'arrive pas à temps pour prononcer son discours?
— Le mien suffira, dit le curé avec le même laconisme. En ce moment des claquements de fouet redoublés se firent entendre dans le lointain.
Le curé se tourna du côté de l'église et leva la main. A ce signal, deux jeunes Chàteaugironais, assez méchants vauriens toute la semaine, mais enfants de chœur le dimanche, se suspendirent lestement à deux grosses cordes qui, par un trou pratiqué dans le plancher du porche, descendaient jusqu'à six pieds de terre; à la seconde secousse, les eut i ailles des cloches s'émurent, et bientôt leur sonnerie éclata joyeusement à toute volée.
130 ŒUVRES DE t,H. DE BERNARD.
M. Bobilier venait de changer de costume en toute hâte dans le petit cabinet qui lui servait de vestiaire; mais si pressé qu'il fût, il avait cru pouvoir prendre le temps d'examiner, dans un miroir de toilette, de quelle manière se comportaient les boucles de sa perruque. Au premier son des cloches le miroir lui tomba des mains, et il se précipita lui-même hors du vestiaire, avec une vivacité incroyable pour son âge. En quelques secondes, il eut traversé la salle d'audience et le corridor, descendu le perron, et franchi l'espace qui séparait la justice de paix de l'arc de triomphe. Plus tranquille alors, il promena partout un regard vigilant qui trouva chaque chose en ordre et tout le monde à sa place. L'exactitude rigoureuse avec laquelle son programme avait été exécuté, et le bel effet qui lui parut résulter de ses dispositions, firent épanouir sur son visage une satisfaction orgueilleuse, et ce fut d'un air radieux, le sourire aux lèvres et sa tabatière tout ouverte dans sa main, qu'il s'approcha des dignitaires dont il venait compléter le triumvirat.
— Eh bien ! messieurs, dit-il en leur offrant successivement du tabac, qu'en pensez-vous? Pour moi, je crois que ça ira ! comme disaient ces gueux de jacobins.
— La voiture approche, et nous ferions bien de nous placer, répondit le curé, qui en même temps fit signe au maire de se mettre à sa gauche, et d'un geste invita le juge de paix à passer à sa droite.
Alors se renouvela la scène qui eut lieu aux Tuileries lors de l'installation du Consulat. Aussi leste à déjouer les prétentions du curé Dommartin, que l'avait été Bonaparte à déconcerter les desseins de l'abbé Sieyès, M. Bobilier prit le maire par le bras, le fit brusquement appuyer à gauche, et avançant lui-même d'un pas, il se trouva placé entre ses deux collègues.
— Mais, monsieur le juge de paix, dit le curé, dont le visage blême rougit légèrement, c'est ma place que vous prenez là
— Pas le moins du monde, monsieur le curé-, c'est la mienne, répondit d'un ton sec le vieux magistrat.
— Cependant, de tout temps, le clergé a eu le privilège d'occuper le premier rang dans les cérémonies publiques.
— Autrefois, c'est possible.
— Autrefois et aujourd'hui encore. Je suis étonné qu'un homme de votre âge, qu'un homme à qui l'on accorde des sentiments religieux, prétende contester...
— Monsieur le curé, laissez là mon âge et ma religion, qui n'ont rien à faire ici, et soyez sûr qu'en ce moment nous sommes tous les deux à notre place.
Le curé Dommartin se mordit les lèvres jusqu'au sang.
— Si j'insiste, reprit-il, avec un calme factice, ce n'est pas par un sentiment de vanité personnelle ; Dieu le sait, si je n'écoutais que mes goûts, ce serait au dernier rang que j'irais prendre place, mais enfin j'ai l'honneur de mon ordre et de ma robe à soutenir.
— Si vous avez une robe, j'en ai une aussi, monsieur le curé, et même elle est un peu plus vieille que la vôtre.
— Monsieur le juge de paix, reprit le curé, dont la figure, après avoir rougi un seul instant, était devenue d'une pâleur blafarde, prenez-y garde !
— A quoi, monsieur le curé ?
— Je vous déclare que, si vous persistez, je regarderai votre conduite comme une atteinte outrageante à mes droits.
— Vos droits, monsieur le curé ?
— Oui, mes droits.
— Connaissez-vous, monsieur le curé, le décret impérial du 24 messidor an XII ? demanda le vieux magistrat d'un air ironique.
— Qu'importe ce décret?
— Il importe beaucoup; car c'est lui qui règle la matière. Je vous conseille de le lire, monsieur le curé; vous y verrez que les premiers présidents des cours d'appel on.t la préséance sur les archevêques ; or, à Chàteaugiron, si vous êtes
l'archevêque, je suis le premier président. J'ai donc le pas sur vous, et je le garde.
A ces mots, M. Bobilier frappa la terre du pied,, comme pour y prendre racine.
— L'induction est fausse, s'écria le jeune prêtre en s'emportant malgré lui : entre un curé et un archevêque il n'y a qu'un seul intermédiaire, tandis qu'entre un juge de paix et un premier président, il y en a dix.
— Lisez le décret du 24 messidor, reprit le magistrat avec un sourire moqueur ; il est vrai qu'il ne fait pas même mention de MM. les curés, si grands personnages qu'ils soient à vos yeux, mais en revanche il règle le rang des juges de paix dans les cérémonies publiques; je vous le répète, monsieur le curé, lisez le décret du 24 messidor.
— Monsieur Bobilier, je ne veux pas faire d'esclandre, dit le jeune prêtre dont les lèvres mêmes étaient devenues blanches de colère; mais, je vous en préviens, je me plaindrai.
— A qui ?
---A mon évêque diocésain, monseigneur d'Autun.
— Et moi j'en référerai au procureur général de Dijon. L'affaire ira devant le garde des sceaux, et comme il est probable que Son Excellence aura lu le décret du 2 i messidor, que vous devriez lire vous-même, monsieur le curé vous en serez pour votre plainte.
Pendant ce dialogue, débité fort rapidement de part et d'autre, le maire Amoudru, ce Roger-Ducos du consulat châteaugironais, n'avait soufflé mot, car le débonnaire administrateur, ployant déjà sous le faix du troisième rang, n'aurait eu garde de disputer à qui que ce fût l'écrasant honneur de la première place.
Au moment où le curé, de plus en plus livide, rouvrait la bouche, une formidable détonation lui coupa la parole et mit fin à la querelle.
Depuis quelque temps, le garde champêtre se tenait
dressé sur la pointe des pieds, et ces trois ou quatre pouces de supplément ajoutés à sa grandeur naturelle lui permettaient de voir, par-dessus toutes les têtes de la foule, ce qui se passait à l'autre bout de la place. Ne quittant pas des yeux le coin de la rue par où était arrivé le courrier, il fut le pre mier qui aperçut les chapeaux enrubannés des postillons, aussitôt il fit feu, et, parcourant ensuite d'un pas martial le front de sa batterie, il continua le salut sur toute la ligne avec une régularité dont eût pu s'applaudir l'artilleur le plus exercé.
Les enfants du bourg accueillirent par des cris sauvages cette canonnade si impatiemment attendue, et les cloches, de leur côté, parurent émues d'un noble sentiment de rivalité, car leur sonnerie redoubla de vigueur; enfin, au milieu de ce tapage, le tambour Toinot, saisi d'un transport soudain, se mit à battre aux champs comme pour le roi, quoique son chef lui eût donné l'ordre de rappeler seulement ; les honneurs qu'on a l'habitude de rendre aux princes du sang ayant paru devoir suffire pour un marquis.
Pendant quelques instants, la place et le bourg tout entier retentirent d'un de ces magnifiques vacarmes auxquels les auditeurs les plus froids ont peine à rester insensibles, et qui rendraient l'ouïe aux plus sourds. Le bronze mugissait, la poudre tonnait, mille cris confus complétaient l'harmonie, et le soleil, éclairant à pleins rayons l'arc de verdure et la façade du château, semblait se pencher, spectateur bienveillant, pour écouter le concert de plus près.
La voiture qui par son apparition venait de déterminer cette explosion générale était une calèche de voyage à panneaux armoriés, dont la capote avait été rabattue, sans doute pour que les personnes assises dans l'intérieur pussent à la fois voir et être vues ; des postillons en tenue de gala la menaient fièrement, en faisant claquer leur fouet à tour de bras. Sur le siège antérieur on apercevait deux laquais vêtus de la grande livrée de Chàteaugiron : habit bleu de roi,
orné de galons dont la laine offrait une alternative de girons jaunes et rouges. Deux femmes de chambre occupaient le siège de derrière; fidèles à l'uniforme qu'apportent en voyage toutes les créatures de cette estimable condition, elles portaient de larges chapeaux de paille destinés à préserver leur teint des injures du soleil, et des manteaux à larges collets pour se garantir du froid, sans parler des parapluies, des ombrelles, des souliers fourrés, des instruments de toilette, des provisions de bouche, de toutes les choses, en un mot, que n'oublie jamais, en entrant en campagne, une femme de chambre de bonne maison.
L'intérieur de la calèche exige une description plus détaillée.
Dans le fond, à droite , se renversait nonchalamment sur les coussins une femme de cinquante ans. dont la figure et le maintien semblaient en révolte permanente contre les inflexibles réalités de cet âge. Des sourcils trop noirs pour que le pinceau n'eût pas passé par là, des joues rosées et plus jeunes de vingt ans que le reste du visage, des cheveux fort abondants autour des tempes mais beaucoup moins drus sur le derrière de la tête que dérobaient invariablement aux regards indiscrets les bonnets les plus savamment tortillés ; tout dans cette femme était artifices, prétentions et coquetterie. Son costume se composait d'un chapeau rose garni de dentelles et de fleurs, d'un cachemire dont le fond blanc disparaissait sous les dessins les plus extravagants, relevés par les couleurs les plus criardes, et d'une robe de satin vert, que fermait vers le haut du corsage une énorme broche de diamants. Cette petite toilette de campagne était complétée par une profusion de boucles d'oreille, de bracelets, de montres, de châtelaines, de binocles, de cassolettes: en un mot, toute une orfèvrerie.
Madame Bonvalot, ou, pour emprunter le style de ses cartes de visite, madame ladoimirière de Bonvalot, était, la belle-mère du marquis de Châteaugiron ; no-is aurons plus
d'une fois l'occasion de revenir à cette mûre et prétentieuse beauté.
A sa gauche était assise sa fille, jeune femme de vingttrois ans à peine, dont la physionomie, les manières et la mise contrastaient avec la minauderie vieillotte et les éclatants atours de la douairière. Une capote de paille d'Italie, nouée par de frais rubans couleur de mauve, une mante grise sous laquelle on entrevoyait une robe de soie à reflets changeants, telle était sa simple toilette; mais la coquetterie la plus raffinée n'eût rien imaginé de mieux, tant ce modeste costume encadrait avec une gracieuse harmonie le doux et gai visage, les soyeux cheveux blonds et la taille aussi souple que noble de l'héroïne de la fêle.
Sur le devant de la calèche, en face de madame Bonvalot, se trouvait le marquis Héraclius de Châteaugiron. C'était un élégant jeune homme, à la figure aristocratique et même un peu hautaine. Sauf la couleur de ses cheveux, qui étaient presque aussi blonds que ceux de sa femme, il ressemblait à son oncle, mais, quoique assez grand, sa taille n'approchait pas de celle du baron; ainsi que lui, du reste, il portait toute sa barbe, avec cette différence, que de sa part c'était un acte de soumission à la mode qui commençait à s'établir alors, tandis que le gentilhomme campagnard y voyait avant tout l'économie d'une partie du temps consacré à sa toilette.
A côté du marquis on apercevait une jeune, fraîche et joufflue paysanne, coiffée de la mitre de linon garnie de dentelles, qui sert de bonnet aux villageoises de quelques cantons de la Normandie. Cette appétissante Cauchoise, de qui Sganarelle à coup sûr eût fort aimé à médicamenter la iceric, tenait dans son giron un tout jeune enfant enveloppé d'une longue pelisse de cachemire blanc, qui suçait ment un hochet à grelots d'or dont le corail se con» ait avec le vermillon de sa bouche mignonne.
En approchant de la place, les postillons, qui avaieo'
maintenu jusqu'alors leurs chevaux au galop, ralentirent à peine, malgré la foule, ce train fougueux; mais le marquis, soit qu'il craignît quelque accident, soit qu'il trouvât cette allure peu convenable dans un jour de réception solennelle, leur ordonna de mettre l'attelage au pas.
— Mais, c'est charmant1, s'écria madame Bonvaîot, lorsqu'au tournant de la rue elle eut embrassé du regard le château seigneurial, l'arc de triomphe et son couronnement pittoresque, les casques étincelants dos pompiers sous les armes, les mille têtes des spectateurs curieux, enfin la place tout entière remplie de soleil , de mouvement et de bruit.
Le salut des boîtes qui éclata en ce moment et la respectueuse batterie du tambour Toinot changèrent en une sorte d'enivrement la satisfaction qu'avait déjà causée à l'aimable douairière la sonnerie des cloches.
— Mais c'est charmant ! mais c'est charmant ! répéta-telle en promenant de tous côtés des yeux ravis. Les cloches ! les tambours ! le canon ! une réception royale ! Marquis, je vous fais mon compliment ; tout ce que je vois, tout ce que j'entends est charmant. Mais regarde donc, Mathilde, comme tous ces paysans ont bonne mine; et quel savoir-vivre! tous le chapeau à la main, tous sans exception.
En ce moment la douairière de Bonvaîot, qui, selon l'usage des personnes royales en pareil cas, prodiguait aux assistants les saluts les plus gracieux, aperçut Toussaint Gilles, toujours fumant, ricanant et enrageant devant la porte de son auberge. Au lieu de détourner les yeux de dessus cette figure de trouble-fète, la belle-mère du marquis pinça la bouche en cœur et adressa au capitaine des pompiers une séduisante inclination de tête, dans le but sans doute de le décider à ôter sa calotte rouge, qui seule rompait l'harmonie au milieu de la masse des fronts découverts. Cette provocation intéressée obtint pour toute réponse, nous rougissons d'être obligé de le dire, une énorme bouffée de
tabac que tira dédaigneusement de sa pipe l'aubergiste républicain.
— Fi! le rustre! s'écria la coquette douairière, choquée outre mesure de l'insolence de ce Mardochée de cabaret.
— Madame, dit le marquis en souriant d'un air de mépris, que la grossièreté de l'homme au bonnet rouge ne vous étonne pas, il me fait l'honneur d'être mon ennemi.
Madame de Châteaugiron semblait accorder peu d'attention à la scène animée dont le spectacle se déroulait autour d'elle. Tous ses regards étaient pour son enfant; mis en gaieté par un étourdissant tapage, il s'agitait entre les bras de la nourrice et promenait sur la foule rétonnement de ses grands yeux limpides.
Lorsque la calèche eut atteint la kaie formée par les pompiers, le marquis Héraclius, qui jusque-là s'était contenté de porter de temps en temps la main à son chapeau, se découvrit tout à fait, et à son tour commença de droite et de gauche une distribution de saluts auxquels s'associa sa belle-mère en redoublant de sourires et en agitant son mouchoir.
— Bonnes gens ! répétait-elle avec un accent de bienvieillance protectrice ; à part cet ignoble personnage en bonnet rouge, je vois que ce sont -de bonnes gens; n'est-ce pas, marquise ?
— Sans doute, ma mère; mais regardez donc comme Pauline s'amuse.
Les yeux de la jeune femme se reportèrent aussitôt avec amour sur le visage mignon de sa petite fille, à qui les casques des pompiers, étincelant au soleil, semblaient causer un redoublement de gaieté.
La voiture, après avoir décrit un quart de cercle, s'arrêta en présentant le flanc droit à l'arc de triomphe, devant lequel, ainsi que nous l'avons dit, se tenaient rangés sur la même ligne, les trois principaux dignitaires de l'endroit.
138 COUVRES DE Cil. J»K BEBNÀRB.
M. Bobilier radieux, parmi tant d'autres sujets d'orgueil,
de la victoire qu'il venait de remporter sur le curé, fit trois pas en avant, sans attendre que les valets de pied eussent ouvert la portière. Il s'inclina d'abord d'un air à la fois grave et galant devant madame Bonvalot qui se trouvait de son côté, et dont la toilette éclatante ainsi que la figure plâtrée de jeunesse avaient attiré son premier regard; il étreignit ensuite avec une reconnaissante effusion la main que lui tendait le marquis, et prenant la parole de sa voix la plus solennelle :
- Monsieur le marquis, madame la marquise, dit-il, c'est un beau jour.
— Permettez, mon cher Bobilier, interrompit le marquis, en réprimant un sourire, les discours comme les vôtres méritent bien d'être écoutés debout; permettez donc que nous descendions ctë voiture.
La portière fut ouverte par les valets de pied, qui, en vrais laquais de Paris, avaient déjà échangé plus d'une remarque moqueuse à propos de l'étrange figure du juge de paix et de quelques autres visages châteaugironais non moins réjouissants.
Le marquis mit pied à terre le premier et voulut ensuite aider sa belle-mère à descendre; mais le vieux magistrat s'y opposa résolument.
— Monsieur le marquis, dit-il avec une respectueuse vivacité, tandis qu'il se dégantait la main droite en homme qui sait son étiquette, souffrez que je réclame un privilège dont ont toujours joui mes ancêtres. En ce beau jour, et lorsque madame la marquise met le pied pour la première fois sur le sol de Châteaugiron, c'est à moi que revient l'honneur de lui offrir la main.
— Mon cher Bobilier, je ne prétends contester aucun de vos privilèges, répondit le marquis en souriant ; mais pour 'tui" vous puissiez présenter votre main à ma femme, il
[ue vous me permettiez d'offrir la mienne à madame de Bonvalot.
Un regard significatif accompagna ces paroles, et le vieux magistrat rougit jusqu'aux oreilles en reconnaissant sa méprise, qui, du reste, ne lui avait nui en aucune façon dans l'esprit de l'agréable douairière.
— Ce vieux monsieur est bien iaid, dit-elle à demi-voix en s'appuyant sur le bras de son gendre, mais il a l'air fort aimable.
Lorsque M. Bobilier put enfin exercer ce qu'il nommait le privilège de ses ancêtres, il présenta, conformément aux anciennes lois du cérémonial, non pas la main, mais le parement de sa manche à madame de Châteaugiron. Après l'avoir remercié par un gracieux sourire, la marquise lui effleura le bras de son gant et s'élança légèrement à terre.
La nourrice descendit à son tour, surveillée pendant cette opération par l'œil vigilant de la jeune mère.
— Maintenant, monsieur le juge de paix, et vous aussi, messieurs, ajouta le marquis en saluant le maire et le curé, nous sommes tout à vous.
JNE RECEPTION SOLENNELLE.
— Monsieur le marquis, madame la marquise, déclama M. Mobilier en envoyant cette fois son second salut à sa véritable adresse, c'est un beau jour pour le pays, et j'ose ajouter pour moi surtout, que ce jour qui ramène dans le domaine de ses ancêtres le rejeton d'une famille illustre et honorée ; un jour depuis longtemps désiré et impatiemment attendu ; un jour dont l'aurore nous a comblés de joie, et
140 ŒUVRES DE Cil. DE BERNARD.
dont le souvenir vivra longtemps que dis-je? vivra toujours dans nos cœurs
Ici le magistrat fit une pause, soit que son émotion lui coupât la parole, soit qu'ayant débité son exorde tout d'une haleine, il eût besoin de respirer.
— Il n'en finira pas avec ses jours, dit le curé au maire d'un air sardonique.
Mais le timide administrateur était trop préoccupé des deux ou trois paroles qu'il devait prononcer lui-même et qu'il ne cessait de répéter mentalement, pour s'associer, ne fût-ce que par un sourire, à cette remarque dénigrante.
— .... Un jour enfin, grand, remarquable et précieux parmi tous les autres jours, puisqu'il nous apporte le bonheur sous la forme d'un ange; car, madame la marquise, si pour la première fois aujourd'hui nous sommes admis à l'honneur de contempler les traits charmants de votre visage et toutes les grâces qui vous distinguent, vos vertus en revanche nous sont depuis longtemps connues ; maintenant qu'il nous est enfin accordé de joindre l'admiration de la vue à la reconnaissance du cœur, rien ne manque à notre félicité, et nous n'avons plus qu'à remercier le ciel qui nous a accordé ce jour deux fois heureux.
— L'y voilà revenu, murmura le curé en ricanant ; la fin vaut le commencement.
— C'est charmant, charmant, dit haut la douairière de Bonvalot, car, s'attendant à être aussi complimentée, elle crut devoir encourager l'orateur.
Au lieu de se tourner vers la douairière, qui déjà prenait pour l'écouter sa pose la plus majestueusement gracieuse, M. Bobilier s'approcha de la nourrice, et saisit dans ses doigts secs et crochus la main de la petite Pauline, qui regardait avec de grands yeux étonnés cette vieille et étrange figure.
— Monsieur le comte, lui dit-il en souriant avec attendrissement, j'ai dit jour deux fois heureux, c'est trois fois heu-
reux que j'aurais dû dire; mais je n'avais pas osé espérer le plaisir que j'éprouve en ce moment, en vous souhaitant aussi la bienvenue dans cette terre illustrée, depuis tant de siècles, par les vertus chevaleresques de votre race.
— Que chante donc ce vieux honhomme avec son monsieur le comte V dit à sa fille la douairière, visiblement choquée de n'avoir pas eu sa part dans ces félicitations officielles.
— Mon Dieu ! il prend Pauline pour un garçon, répondit madame de Châteaugiron en étouffant un éclat de rire.
— Mon cher Bobilier, dit le marquis, fort disposé à partager l'hilarité de sa femme, le comte de Châteaugiron, à qui vous venez d'adresser un si aimable compliment, serait comtesse en Allemagne, mais en France ce n'est qu'une pauvre petite fille qui ne mérite pas qu'on fasse des frais d'éloquence pour elle.
— Et pourquoi ne le mériterait-elle pas? s'écria vivement la marquise en jetant à son mari un regard de reproche; il me semble que ma fille vaut bien tous les garçons du monde. Pauline ne peut pas encore vous répondre, monsieur le juge de paix ; mais moi je vous remercie pour elle, car je l'espère, quoique ce ne soit qu'une pauvre petite fille, comme vient de dire son père, vous ne rétractez pas pour cela votre souhait de bienvenue.
Pendant que madame de Châteaugiron parlait, le vieux magistrat s'était remis de la confusion où l'avait jeté son second quiproquo.
— Madame la marquise, répondit-il avec un accent de galanterie dégagée sentant son dameret d'ancien régime, il n'est pas étonnant que le bonheur de vous voir ait tourné la tête d'un vieillard qui ne l'a pas déjà trop bonne; il y a quelques mois, M. le marquis m'avait fait l'honneur de m'écrire que vous veniez de le rendre père d'une charmante petite fille, et, si ma mémoire s'est trouvée un instant en défaut, j'espère que vous aurez de l'indulgence
dit-el!e en même temps avec un sourire d'indulgence.
— Pourquoi me parler des Italiens au milieu de cet affreux charivari ? répondit la douairière d'une voix languissante : c'est rappeler l'idée d'un lit de roses à un malheureux rôti sur des charbons. Ah ! mon cher Rubini, où es-tu ? Moi qui ai l'oreille si délicate, les nerfs si sensibles, l'organisation si impressionnable ! Je ne saurais te dire à quel point cette musique sauvage m'agace, me déchire, me torture. En vérité, si je ne me retenais, je jetterais des cris perçants.
— Gardez-vous-en bien, dit madame de Châteaugiron en riant, c'est assez que Pauline s'en mêle, sans que vous vous mettiez encore de la partie.
La marquise s'approcha de sa fille pour essayer de la calmer; mais déjà la Cauchoise était parvenue à lui fermer la bouche parle moyen que la nature met toujours à la disposition des nourrices.
Parmi les auditeurs se trouvait une personne encore plus désagréablement affectée que la douairière de Bonvalot et non moins émue que la petite Pauline, mais d'une autre manière et par une cause différente, c'était M. Bobilier.
Dès les premières mesures du couplet entonné si vigoureusement par les choristes, la figure du juge de paix avait exprimé une surprise profonde, qui bientôt fit place à une sorte de stupeur à laquelle succéda enfin la plus violente indignation.
— Oh ! l'infâme jésuite, dit-il entre ses dents en lançant un regard furibond au curé Dommartin, qui continuait de battre la mesure sans avoir l'air de songer à mal ; oh ! le monstre d'ultramontain! il a changé mes vers pour y substiluer des platitudes de sa façon.
Selon l'usage de l'ancienne magistrature, le juge de paix professait en religion les doctrines gallicanes, et par conséquent se trouvait en désaccord complet avec le curé qui, comme la plupart des membres du jeune clergé, se mon-
trait le fidèle partisan des maximes de la cour de Rome ; mais les combats qu'ils s'étaient livrés à plusieurs reprises sur ce chapitre n'étaient que d'insignifiantes escarmouches au prix de la lutte près de s'engager entre eux en ce moment; car si le jeune prêtre n'avait pas encore digéré !a petite humiliation qu'il venait de subir en se résignant à n'occuper que la seconde place, le vieux magistrat à son tour se trouvait blessé par son adversaire dans sa paternité poétique, c'est-à-dire, de l'accord unanime de tous les observateurs, au centre le plus irritable de la vanité humaine. Pendant un instant, M. Bobilier fut tenté de se précipiter sur le chœur des jeunes filles pour interrompre le chant des couplets usurpateurs ; il voulait démasquer le perfide curé et lui demander raison, devant tout le monde, de cet attentat inqualifiable ; mais donner cours en ce moment à son indignation trop légitime, n'eût-ce pas été offenser la marquise de Châteaugiron? Et le moyen, d'ailleurs, de jeter le trouble au milieu d'une fête qu'il regardait, non sans raison, comme son ouvrage ! Le juge de paix s'efforça donc de se contenir; et, à l'aide de sa tabatière qu'il acheva de vider coup sur coup, il y réussit en partie ; mais ses petits yeux gris, fixés sur le jeune prêtre avec une expression de rancune implacable, pétillaient comme le charbon embrasé d'où sortira bientôt un incendie.
— Abominable moliniste! grommelait-il en se barbouillant le nez de tabac avec fureur; disciple de Sanchez ! nouvel Escobar ! Je me vengerai, Tartufe que tu es. Oui, tôt ou tard tu passeras par mes verges.
Lorsque les jeunes choristes eurent achevé les trois coupi»^ de rigueur, M. et madame de Châteaugiron leur adressèrent les compliments obligés sur la beauté de leurs voix et l'éclat de leur exécution.
— Mesdemoiselles, dit ensuite le marquis d'un air d'eiijouemenl cavalier, je crois que ma femme a clans ses mall< s quelques bagatelles que vous ne dédaignerez peut-être pas
(fit-elle en même temps avec un sourire d'indulgence.
— Pourquoi me parler des Italiens au milieu de cet affreux charivari ? répondit la douairière d'une voix languissante : c'est rappeler l'idée d'un lit de roses à un malheureux rôti sur des charbons. Ah ! mon cher Rubini, où es-tu ? Moi qui ai l'oreille si délicate, les nerfs si sensibles, l'organisation si impressionnable ! Je ne saurais te dire à quel point cette musique sauvage m'agace, me déchire, me torture. En vérité, si je ne me retenais, je jetterais des cris perçants.
— Gardez-vous-en bien, dit madame de Châteaugiron en riant, c'est assez que Pauline s'en mêle, sans que vous vous mettiez encore de la partie.
La marquise s'approcha de sa fille pour essayer de la calmer; mais déjà la Cauchoise était parvenue à lui fermer la bouche parle moyen que la nature met toujours à la disposition des nourrices.
Parmi les auditeurs se trouvait une personne encore plus désagréablement affectée que la douairière de Bonvalot et non moins émue que la petite Pauline, mais d'une autre manière et par une cause différente, c'était M. Bobilier.
Dès les premières mesures du couplet entonné si vigoureusement par les choristes, la figure du juge de paix avait exprimé une surprise profonde, qui bientôt fit place à une sorte de stupeur à laquelle succéda enfin la plus violente indignation.
— Oh ! l'infâme jésuite, dit-il entre ses dents en lançant un regard furibond au curé Dommartin, qui continuait de battre la mesure sans avoir l'air de songer à mal ; oh ! le monstre d'ultramontain! il a changé mes vers pour y substituer des platitudes de sa façon.
Selon l'usage de l'ancienne magistrature, le juge de paix professait en religion les doctrines gallicanes, et par conséquent se trouvait en désaccord complet avec le curé qui. comme la plupart des membres du jeune clergé, se mon-
trait le fidèle partisan des maximes de la cour de Rome ; mais les combats qu'ils s'étaient livrés à plusieurs reprises sur ce chapitre n'étaient que d'insignifiantes escarmouches au prix de la lutte près de s'engager entre eux en ce moment; car si le jeune prêtre n'avait pas encore digéré !a petite humiliation qu'il venait de subir en se résignant à n'occuper que la seconde place, le vieux magistrat à son tour se trouvait blessé par son adversaire dans sa paternité poétique, c'est-à-dire, de l'accord unanime de tous les observateurs, au centre le plus irritable de la vanité humaine'. Pendant un instant, M. Bobilier fut tenté de se précipiter sur le chœur des jeunes filles pour interrompre le chant des couplets usurpateurs ; il voulait démasquer le perfide curé et lui demander raison, devant tout le monde, de cet attentat inqualifiable ; mais donner cours en ce moment à son indignation trop légitime, n'eût-ce pas été offenser la marquise de Châteaugiron ? Et le moyen, d'ailleurs, de jeter le trouble au milieu d'une fête qu'il regardait, non sans raison, comme son ouvrage ! Le juge de paix s'efforça donc de se contenir; et, à l'aide de sa tabatière qu'il acheva de vider coup sur coup, il y réussit en partie ; mais ses petits yeux gris, fixés sur le jeune prêtre avec une expression de rancune implacable, pétillaient comme le charbon embrasé d'où sortira bientôt un incendie.
— Abominable moliniste! grommelait-il en se barbouillant le nez de tabac avec fureur; disciple de Sanchez ! nouvei Escobar ! Je me vengerai, Tartufe que tu es. Oui, tôt ou tard tu passeras par mes verges.
Lorsque les jeunes choristes eurent achevé les trois couplets de rigueur, M. et madame de Châteaugiron leur adressèrent les compliments obligés sur la beauté de leurs voix et l'éclat de leur exécution.
— Mesdemoiselles, dit ensuite le marquis d'un air d'enjouement cavalier, je crois que ma femme a dans ses malles quelques bagatelles que vous ne dédaignerez peut-être pas
de porter au bal d'aujourd'hui, car je vous préviens qu'on dansera toute l'après-midi sur la terrasse du château, et nous espérons que vous serez le plus bel ornement de cette petite fête.
Au mot de bal, les jeunes filles avaient senti la surexcitation nerveuse de leurs gosiers descendre subitement dans leurs jambes; mais ce moment de bonheur complet fut court, et bientôt leurs yeux se fixèrent sur le curé avec une expression d'inquiétude mêlée de prière.
Les prêtres en général, les plus jeunes surtout, ne prennent guère pour modèle le bon pasteur de Béranger ; ils n'aiment pas trop, peut-être n'ont-ils pas tout à fait tort, que leurs paroissiennes aillent danser sous le vieux chêne : aussi, au lieu d'accorder l'autorisation que lui demandaient avec une muette éloquence tous les regards arrêtés sur lui, le curé Dommartin baissa-t-il la tête en se mordant les lèvres d'un air contrarié. Il se trouvait en effet entre deux écueils : d'un côté, déplaire au maître du château en supposant à une chose que celui-ci semblait désirer ; de l'autre, affaiblir son autorité pastorale par une concession qui pourrait en entraîner d'autres.
— Monsieur le curé, dit le marquis en remarquant l'attitude embarrassée du jeune prêtre, ne restez pas insensible aux prières qu'on n'ose pas vous adresser, mais qui n'ont pas besoin de la parole pour se faire comprendre !
— Monsieur le marquis... répondit le prêtre en s'inclinant d'un air contraint.
— S'il y a péché, il ne sera ni à votre compte, ni à celui de ces aimables demoiselles, je m'en charge, ou plutôt je le mets sur la conscience de mon oncle.
— De monseigneur d'Autun ?... dit le curé surpris.
— De lui-même, monsieur le curé. En passant à Autun, d'où nous sommes partis ce matin, j'ai dit à mon oncle (jue j'avais l'intention de donner ici un bal pour fêter la première visite de ma femme à Chàtcaugiron, et, >e vous
en donne ma parole, il m'a répondu qu'il n'y voyait aucun mal, et que, pour sa part, il m'y autorisait complètement.
— Quand l'évèque a parlé, le curé doit se taire, dit l'ecclésiastique empressé de mettre sa responsabilité à couvert sous l'autorité de son supérieur.
— Monsieur le curé, vous nous permettez donc de danser? s'écrièrent à la fois plusieurs jeunes tilles qui aussitôt baissèrent les yeux et rougirent de confusion.
— Je ne permets rien, répondit le jeune prêtre d'un ton sec, car le goût pour l'herbe défendue que manifestaient si naïvement les blanches brebis de son troupeau causait à ce rigide pasteur encore plus de dépit que de surprise.
La joie qui étincelait dans les yeux des jeunes tilles s'éteignit soudain, et une sorte de consternation se peignit sur leurs visages.
— Je ne permets rien, répéta le curé en changeant d'accent, car mon chef a déjà permis et il ne me reste qu'à lui obéir.
— Ainsi nous danserons? s'écria une petite Bourguignonne dont les jambes rondelettes dansaient déjà.
— C'est ce que j'ignore, c'est ce que je veux ignorer ; et pour cela je vous avertis que je n'irai pas me promener sur la terrasse du château.
A cette permission tacite, le chœur des jeunes filles tout entier répondit par un trémoussement avant-coureur des plaisirs du bal.
— Quelle transaction jésuitique ! murmura le juge de paix.
^ Vous devez de nouveaux remercîments à notre vieil ami, dit le marquis à 6a femme, quand cette grave affaire fut arrangée; non-seulement c'est lui qui a tout ordonné, tout dirigé, mais encore les moindres détails sont son ouvrage. Ainsi, ce tableau qui représente nos armes, c'est lui qui l'a peint.
— Une croûte effroyable! dit à demi-voix la douairière
de Bonvalot, qui gardait rancune au juge de paix; je suis sûre que ces lions hideux m'empêcheront de dormir.
— Comment. ! Monsieur Bohilier, dit la jeune marquise avec une intonation flatteuse, magistrat et artiste !
— Ajoutez poète, reprit Châteaugiron en regardant sa femme de manière à déconcerter la gravité qu'elle s'efforçait de conserver.
— En vérité! poète aussi?
— Certainement ; et vous venez d'entendre un échantillon de sa poésie, car les couplets chantés par ces demoiselles sont de lui.
— Ils m'ont paru fort jolis, répondit madame de Châteaugiron, vouée pour ce jour-là du moins à l'optimisme le plus inépuisable.
Ces paroles firent épanouir une satisfaction radieuse sur le visage blafard du curé ; mais en revanche elles entrèrent comme une pointe de poignard dans le cœur du magistrat.
— Madame, dit ce dernier en grimaçant un sourire qu'on eût pu prendre pour un grincement de dents , si les dents n'y eussent manqué, il me serait bien doux d'avoir mérité un éloge prononcé par une bouche si charmante ; mais la vérité m'oblige de vous déclarer que je n'y ai aucun droit.
Le curé Dommartin prit le maintien modeste d'un auteur applaudi dont on va jeter le nom au public d'un théâtre.
— J'avais en effet composé quelques faibles vers, poursuivit M. Bobilier après avoir lancé à son ennemi un regard foudroyant; j'espérais, madame la marquise, qu'ils auraient l'honneur d'être chantés aujourd'hui devant vous, et déjà ils avaient été répétés; mais M. le curé, les trouvant sans doute indignes d une si belle récompense... a jugé à propos... dans sa sagesse... sans même me prévenir... de supprimer mes couplets et de les remplacer par d'autres... beaucoup meilleurs sans doute... mais enfin peut-être eûtil été plus convenable... plus poli... plus honnête... de m'aver tir de ce changement.
La physionomie du poëte désappointé exprimait un courroux si plaisamment pathétique, sa voix entrecoupée prenait des intonations si bizarres, sa perruque elle-même frémissait d'une telle indignation, que la marquise n'eut que le temps de détourner les yeux en portant son mouchoir à sa bouche ; de son côté, Châteaugiron, qui n'avait pas cette ressource, mordit sa moustache à belles dents pour s'empêcher d'éclater ; quant à la douairière de Bonvalot, loin de compatir à la poignante émotion du magistrat, elle se tourna vers le jeune prêtre, et lui sourit le plus gracieusement possible.
— Ainsi, monsieur le curé, dit-elle, les vers que nous venons d'entendre sont de vous? Je joins mon compliment à celui de ma nièce; ils sont charmants, et vous pouvez m'en croire, car j'ai la prétention et même la réputation de m'y connaître un peu ; oui, je le répète, ils sont charmants.
Le curé s'inclina profondément d'un air pénétré ; puis se tournant vers le maître du château :
— Monsieur le marquis, dit-il gravement, je, vous dois une explication au sujet du grief que vient d'articuler contre moi M. le juge de paix; je le confesse humblement, j'ai cru devoir modifier, changer même les couplets qu'il avait bien voulu me remettre, et si M. le juge de paix l'exige, je suis prêt à faire connaître les raisons qui m'ont forcé de prendre ce parti, peut-être rigoureux, mais^ nécessaire.
— Oui, monsieur, je l'exige, s'écria M. Bobilier avec une chaleur extrême ; car au ton que vous prenez en ce moment, je vois que ceci est désormais pour moi une question d'honneur.
- Puisque M. le juge de paix l'exige, reprit le curé eu continuant de s'adresser au marquis, voici la raison qui m'a décidé] à mon grand regret, à supprimer ses vers: il m'a paru peu convenable, je dirais presque peu décent..
— Peu décent? interrompit le vigoureux vieillard.
— Oui, pou décent, répéta le jeune prêtre d'un ton sévère, de faire chanter par des jeunes filles chrétiennes, et d'adresser à une jeune femme chrétienne, des couplets, fort bien tournés peut-être sous le rapport poétique, mais répréhensibles au point de vue moral, car on y respire un parfum païen...
— Un parfum païen ! s'écria le juge de paix de plus en plus irrité ; apprenez, monsieur le curé, que je ne suis pas plus païen que vous, entendez-vous bien, et sans la présence de madame la marquise...
— De grâce, mon cher Bobilier, interrompit à son tour Héraclius, permettez à M. le curé de s'expliquer; il a pu, sans mauvaise intention, se servir d'une expression impropre.
— Monsieur le marquis, dit le jeune prêtre d'un ton sérieux, je connais la valeur des termes dont je me sers ; j'ai dit un parfum païen, car quelle autre expression plus juste et plus modérée aurais-je pu employer pour caractériser des vers où, à propos de madame la marquise, il est question de Vénus et d'Hébé qui, si je ne "me trompe...
— Il est question aussi de Minerve, dit impétueusement le vieux poète; mais voilà ce que vous avez bien soin de passer sous silence.
— De Minerve aussi, puisque vous y tenez, il n'en est pas moins vrai que toutes ces fausses divinités du paganisme sont d'étranges saintes à invoquer dans une fête dont le caractère doit être avant tout religieux et chrétien ; et moi, pasteur de cette paroisse, j'ai eu raison...
— Et moi je vous dis, s'écria M. Bobilier qui s'échauffait de plus en plus, que les gens les plus éminents de votre ordre, des gens devant qui vous vous seriez courbé jusqu'à ter^e, monsieur le curé, le cardinal de Bernis, l'abbé de Cnaulieu, et tant d'autres qu'il est inutile de citer, ont mis dans leurs vers cent fois plus de paganisme que vous n'en trouverez jamais dans les miens.
— Messieurs, dit Châteaugiron d'un air conciliant, permettez-moi de clore ce débat ; vous, monsieur le curé, vous avez peut-être raison à votre point de vue : vous, mon cher Bobilier, vous n'avez pas tort au vôtre. Tout ceci ne roule donc que sur un malentendu, qui, du reste, n'aura fait que doubler nos jouissances ; car, après le plaisir d'avoir entendu la poésie de M. Dommartin, nous aurons, je l'espère, celui d'écouter aussi la vôtre, mon cher juge de paix. C'est convenu; vous nous direz vos vers à dîner, et M. le curé, qui s'est déjà si gracieusement exécuté au sujet de la danse, voudra bien conserver quelque indulgence pour vos petites hardiesses poétiques, fussent-elles, ainsi qu'il l'assure, un peu entachées de paganisme.
— Au lieu de réciter mes vers, dit le juge de paix rasséréné par cette agréable perspective, j'aurai l'honneur de les chanter à madame la marquise, si du moins elle daigne me le permettre.
— Vous chantez donc aussi, monsieur Bobilier? demanda madame de Châteaugiron en riant.
— Comment, s'il chante! s'écria le marquis; quand je vous dis qu'il a tous les talents.
— S'il chante comme il peint, dit la douairière à sa fille, cela nous promet un joli dessert.
— Ce débat heureusement terminé, ce fut au tour des garçons de présenter leur offrande; ils s'en acquittèrent avec toute la gaucherie qu'on pouvait attendre de jeunes rustres de quinze à vingt ans, mais le mouton enrubanné ayant tout à fait ramené la gaieté sur le visage de la petite Pauline, sa mère se montra charmée du présent.
Le marquis exprima sa satisfaction d'une manière aussi expressive que laconique, en mettant dans la main de l'orateur de la troupe une bourse dont les mailles laissaient entrevoir, le prix du mouton payé, au moins autant de pièees il or qu'il y avait de donateurs.
— Vive monsieur le marquis 1 vive madame la marquise!
152 OEUVRES DE CM. DE BElîNARD.
s'écrièrent en chœur les jeunes garçons à la vue de cette rémunérât ion seigneuriale.
— Vive monsieur le marquis! vive madame la marqu / répéta comme un écho une voix sonore qui semblait partir d'une des colonnes de l'arc de triomphe.
En même temps le vicomte de Langerac, son chapeau d'une main et son bouquet de l'autre, sortit de derrière le pilier de verdure où il s'était tenu caché jusqu'alors,
— Qui te savait là, et que diantre y fais-tu ? lui demanda le maître du château sans paraître très-étonné de cette apparition.
— Tu le vois, je fais comme les autres, dit le vicomte en s'avançant d'un air dégagé : je chante tes louanges et celles de madame la marquise.
— Le jeune homme blond s'inclina devant madame de Châteaugiron, dont la figure, à sa vue, avait exprimé une surprise désagréable, et qui lui répondit par un accueil glacial. Il salua ensuite madame de Bonvalot; mais cette fois il. obtint en retour le sourire le plus bienveillant, et, sans le fard dont étaient couvertes les joues de la douairière, on eût pu voir qu'elle avait rougi.
— Mon cher Bobilier, dit le marquis après avoir échangé une poignée de main avec le nouvel arrivant, il me semble que maintenant nous pourrions entrer au château?
— Si auparavant, répondit le juge de paix, monsieur le marquis voulait bien adresser quelques paroles aux pompiers.... Ils s'y attendent.... et je suis sûr que cela ferait bon effet.
— Monsieur le bailli a raison, dit Langerac d'un air goguenard ; à quoi penses-tu donc? Allons! un petit speech à ces dignes pompiers; c'est de rigueur.
En reconnaissant le jeune homme qui de la fenêtre de ''auberge du Cheval-Patriote lui avait jeté déjà une interpellation assfez impertinente, le vieillard fronça le sourcil.
— Vous commettez une erreur, monsieur, dit-il sèche-
ment, je n'ai pas l'honneur d'être bailli, je ne suis qu'un pauvre juge de paix.
— Si vous n'êtes pas bailli, mon cher monsieur, je suis sur du moins que vous êtes digne de l'être.
— Je crois, en effet, répondit M. Bobilier en relevant fièrement la tête, que si la charge dont vous parlez, n'avait pas été emportée comme tant d'autres par la tourmente révolutionnaire, je saurais la remplir avec honneur, ainsi que l'ont fait pendant dix générations mes ancêtres.
— Quand je vous disais que vous sentiez le bailli d'une lieue ! Je vous ai reconnu sur-le-champ, rien qu'à votre perruque.
Les yeux du vieux magistrat étincelèrent ; et il ruminait quelque réplique mordante, lorsque le marquis, après avoir adressé ses remercîments aux pompiers et les avoir invités à dîner au château, revint près de lui et dit en souriant :
— Mon cher juge de paix, voici le moment d'exercer votre privilège ; veuillez donner le bras à ma femme et nous montrer le chemin.
Il n'y avait ni dépit ni déplaisir qui pussent tenir contre une invitation si flatteuse. M. Bobilier s'approcha de la 17 larquise en déployant ses plus grands airs d'ancien régime, et bientôt il obtint l'inappréciable faveur, ce fut là l'expression dont il se servit toujours par la suite, de sentir s'appuyer sur son vieux bras le bras frais et potelé de la jeune femme.
— Monsieur le maire, ayez la bonté de conduire madame de Bonvalot, reprit le marquis en riant malgré lui de la tournure triomphante du juge de paix.
Au moment où Amoudru, tout étourdi de l'honneur imprévu qui lui tombait en partage, promenait un regard effaré de la douairière à la nourrice, le vicomte de Langerac s'empressa d'offrir son bras à madame de Bonvalot, qui mit à l'accepter un empressement presque aussi prononcé.
— Quelle folie! lui dit-elle tout bas eu minaudant; fou! avais-je permis devenir?
— No&, sans doute, répondit le jeune homme blond avec cette familiarité cavalière pour laquelle les femmes d'un âge mûr ont une toute particulière indulgence ; vous ne me permettez rien, il faut bien alors que je me passe de la permission.
— Que dira le marquis?
— Vous voyez connue il m'a reçu ; d'ailleurs il a besoin de moi.
— Mais que pensera Mathilde?
— Ce qu'elle pense déjà.
— Que pense-t-elle déjà? demanda la douairière avec un accent d'inquiétude.
— Que je suis venu pour elle.
— Et si c'était vrai !
— Jalouse ? dit le vicomte avec un tendre sourire.
-— Jalouse ! non , je n'ai pas dit cela, répondit la douairière d'un air mignard qui eût mieux convenu à une ingénue.
— Ah! plût au ciel que vous fussiez jalouse! s'écria Langerac avec chaleur; je croirais alors...
— Changeons d'entretien ; vous savez que je vous ai défendu ces élans passionnés. Oui, changeons d'entretien. Est-ce à Mathilde que vous voulez offrir ces fleurs ?
— Vous savez bien que c'est pour vous que je les ai cueillies.
Le vicomte offrit son bouquet à madame de Bonvalot qui le prit sans se faire prier, et le respira quelque temps d'un air rêveur.
— Surtout ne le confiez pas à votre femme de chambre, reprit Langerac avec un sourire significatif.
— Pourquoi cela? demanda la douairière en prenant la physionomie la plus naïve que comportât le badigeonnage de sa figure.
— Parce qu'en général, les femmes de chambre sont plus curieuses que leurs maîtresses.
— C'est un vilain défaut que la curiosité !
— Mais, pas toujours.
— Comment! vous voudriez que je fusse curieuse?
— C'est la chose que je désire le plus en ce moment.
La douairière de Bonvalot porta de nouveau le bouquet à son nez, et si elle n'aperçut pas un petit billet assez mal caché entre les fleurs, c'est que sans doute elle avait bien mauvaise vue.
L'entretien finit, car les deux interlocuteurs venaient d'entrer dans un salon du rez-de-chaussée où les avaient précédés madame de Châteaugiron et le juge de paix, et où arrivèrent un instant après, le marquis, le curé, le maire, accompagnés de plusieurs des notables de la commune.
Après quelques instants de conversation, M. de Châteaugiron conduisit sa femme et sa belle-mère dans les appartements qui leur avaient été préparés, et prit ensuite congé de ses hôtes jusqu'à l'heure du dîner.
— Maintenant, dit-il en retenant M. Bobilier qui s'apprêtait à sortir avec les autres, allons causer de notre affaire.
Le marquis et le juge de paix, suivis du vicomte de Langerac, se dirigèrent vers une bibliothèque servant de cabinet de travail, qui se trouvait située à l'un des angles du château.