LE CONSEIL
Ainsi que nous l'avons dit, peu de temps après son arrivés au cliâleau, le marquis de Châteaugiron, accompagné de M. Bobilier et du vicomte de Langerac, s'était dirigé vers la
bibliothèque. Lorsqu'ils y furent entres tous trois, le maître du logis avança un fauteuil au juge de' paix, et s'assit luimême, tandis que le vicomte s'étendait négligemment sur un petit divan de cuir placé dans un entre-deux de fenêtres.
— Voyons, mon cher Bobilier, dit le marquis, pendant que ces dames s'habillent, que les pompiers se mettent à table et que vos nymphes de Cbâteaugiron batifolent dans les jardins en attendant le bal. causons sérieusement. Où en sommes-nous?
D'un clin d'oeil expressif, le vieillard montra le jeune homme blond qui en ce moment s'occupait d'allumer un cigare.
— Vous pouvez parler devant Langerac, reprit Héraclius, il est mon ami et je n'ai pas de secrets pour lui ; d'ailleurs il est déjà depuis longtemps au courant de notre affaire.
Le juge de paix hocha la tête comme si en secret il eût désapprouvé le choix d'un pareil confident.
— Nous vous écoutons, monsieur le bailli, dit le vicomte en plaçant un oreiller sous sa tête et en s'allongeant sans façon sur le divan.
— Je vous ai déjà fait observer, monsieur, répondit le magistrat d'un ton fort sec, que je ne suis pas bailli, mais juge de paix.
— Ne iaites pas attention à ce que dit Langerac. interrompit le marquis, c'est un fou.
— Et vous mettez un fou au courant de vos affaires? reprit M. Bobilier en haussant légèrement les épaules, malgré sa vénération profonde pour tout ce qui tenait à la famille de Châteaugiron.
— Sa folie ne l'empêche pas d'être de bon conseil ; vous en jugerez tout à l'heure.
— Puisque M. le juge de paix se irouve offensé de la qualification de bailli que j'avais cru devoir lui donner, tant il a le physique de l'emploi, je m'empresse de retirer cette
expression incongrue , dit Langerac qui accompagna ces paroles d'an nuage de fumée.
— Sachez, monsieur, que le titre de bailli n'a rien d'incongru, répondit M. Bobilier, dont la mauvaise humeur ne parut pas apaisée par cette rétractation ; certes, je m'estimerais heureux d'occuper cet emploi honorable qu'ont rempli pendant dix générations mes ancêtres ; mais enfin les baillis n'existent pas plus aujourd'hui que les petits seigneurs débraillés dont se moquait Molière ; et s'il plaît à M. de Langerac de copier les uns, il me permettra de ne pas imiter cette prétention, en acceptant, sans y avoir droit, le nom des autres.
— Tais-toi, Langerac, dit le marquis au vicomte, qui ôtait son cigare de sa bouche pour répliquer ; M. Bobilier a raison, et tu n'es pas de force à lutter avec lui. D'ailleurs nous avons autre chose à faire qu'à échanger des plaisanteries plus ou moins piquantes.
— C'est juste, dit le vicomte en remettant son cigare entre ses lèvres ; l'ordre du jour !
— Monsieur le marquis, reprit le vieux magistrat avec l'accent solennel qui lui était ordinaire dans les grandes circonstances, lorsqu'il y a un mois vous m'avez fait l'honneur de m'écrire et de m'annoncer l'intention où vous étiez de vous mettre sur les rangs pour la place vacante au conseil général deSaône-et-Loire, ma première impression. je ne vous le cacherai pas, a été celle d'une triste surprise.
— Pourquoi cela? demanda Héraclius étonné.
— Ah ! Monsieur le marquis, ne comprenez-vous pas combien il doit paraître pénible à un ancien serviteur, ou, comme vous avez la bonté de le dire, à un ancien ami de votre famille, de vous voir, vous, un Châteaugiron, le chef du "om et des armes de cette race antique, réduit à solliciter les suffrages de gens qui autrefois eussent été les humbles vassaux et les très-obéissants serviteurs de vos ancêtres ?
— Que voulez-vous, mon cherBobilier! ainsi va le monde. L'ancien château s'est écroulé il y a trois siècles; celui d'aujourd'hui se fait vieux à son tour, et dans cent ans peut-être mes descendants, si j'ai des descendants de mon nom, seront obligés d'en bâtir un autre. Tout ici-bas n'est que décadence, transformation et renouvellement; c'est pour obéir à cette loi universelle que j'ai résolu, et en cela j'ai suivi le conseil de mes amis, de prévenir l'éclipsé totale dont est menacé depuis quelques années l'astre des Châteaugirons. Au lieu donc de m'asseoir lamentablement, comme je le vois faire à quelques-uns, au milieu des ruines d'un passé qui ne peut plus renaître, je suis décidé à tenter avec énergie les chances que m'offre le présent. La révolution de juillet a enlevé à mon père sa pairie ; mon affaire, à moi, c'est de la reconquérir. Voilà mon but, et je ne vous en fais pas un mystère.
— Qu'est-ce qu'une pairie viagère pour un Châteaugiron? demanda le vieux magistrat en hochant la tête.
— L'hérédité de la pairie sera rétablie tôt ou tard, reprit le marquis, et alors il n'y aura plus d'aristocratie que dans la Chambre haute. Croyez, mon cher Bobilier, que je n'ai pas pris mon parti à la légère. L'ambition ressemble à cette grotte d'Antiparos dont l'entrée est si basse qu'il faut se courber pour y pénétrer, mais qui offre à l'intérieur un palais éclatant. Me voici donc tout prêt à me courber devant les électeurs de votre canton; mais soyez tranquille, je saurai me redresser plus tard.
— A part la grotte d'Antiparos, qui n'est pas du style parlementaire, tu parles bien, s'écria Langerac ; et avec un peu d'exercice, tu attraperas tout à fait le chic du speech constitutionnel.
c — Je ne prétends pas discuter avec vous, monsieur le marquis, dit le vieux juge de paix d'un air résigné; vous savez mieux que moi ce qu'il vous convient de faire, et puisque votre parti est pris, il ne me reste qu'à vous rendre
compte de la manière dont j'ai exécuté vos Instructions
— Fort bien. Mais d'abord ai-je des adversaires?
— Deux, monsieur le marquis.
— Et qui sont-ils?
— Le médecin Boisselat, candidat de la gauche, et M. Grandperrin, le maître de forges, que soutient le gouvernement.
— Quant à ce dernier point, vous vous trompez, dit vivement le marquis. M. Grandperrin ne saurait être le candidat du gouvernement, puisqu'au ministère de l'intérieur on m'a promis formellement de me soutenir.
— Monsieur le marquis, je suis sur de ce que j'avance.
— Mais c'est impossible... après une promesse formelle?
— Tu crois aux promesses, toi! dit Langerac; tu es encore un peu naïf pour un ambitieux.
— Je vous assure, mon cher Bobilièr, reprit le marquis, que vous êtes complètement dans l'erreur.
— La preuve que je ne me trompe pas, répondit le juge de paix, c'est que depuis quinze jours il n'est sorte de démarches qui n'aient été tentées, dans l'intérêt de la candidature de M. Grandperrin, près de toutes les personnes qui ont quelque chose à craindre ou à espérer du gouver* nement.
— Comment! on a fait des démarches près de vous?
— Près de moi, non; mes principes et mon dévouement à votre famille sont trop connus pour qu'on s'y soit risqué; mais près du maire, près de l'adjoint, près du percepteur, en un mot près de toutes les personnes que le gouvernement tient plus ou moins sous sa main ; et je dois vous prévenir, monsieurlemarquis, qu'à part Amoudru, que jesuisparvenu à maintenir par la raison que vous savez, tous les autres ont fait demi-tour et voteront pour M. Grandperrin,
— En êtes-vous sûr ? demanda Chàteaugiron avec un accent d'inquiétude.
— Parfaitement sûr ; et la preuve que l'affaire est séricu-
sèment engagée, c'est que M. de Boisjoly, conseiller de prélecture à Mâcon, le grand faiseur d'élections du département, est arrivé hier soir à Châteaugiron et dine aujourd'hui à la forge de M. Grandperrin, où il y a une réunion d'électeurs et où, à ma grande surprise, doit se trouver aussi l'avocat Froidevaux. Il y a un mystère là-dessous.
— Quel homme est-ce, ce Grandperrin ? dit Langerac en se mettant brusquement sur son séant.
— Un honnête homme, répondit le juge de paix.
— Ce n'est pas cela que je vous demande. A-t-il de l'ambition ?
— Pas d'autre, à ce que je crois, que celle d'arrondir sa fortune, fort belle déjà.
— De la vanité ?
— Infiniment.
— A-t-il la croix ?
— Non, mais je crois qu'en revanche il la désire beaucoup.
— Il l'aura, gardez-vous d'en douter. Votre Grandperrin, à ce que je vois, est un de ces êtres commodes dont un gouvernement est toujours sûr, pour peu qu'il accorde la plus mince pâture à leur amour-propre. Châteaugiron, M. Bobilier a raison ; tu es joué.
— Ils n'oseraient ! s'écria le marquis en rougissant de dépit.
— C'est tout osé. Te rappelles-tu le dîner de garçons que tu nous as donné le mois dernier, lorsque madame de Châteaugiron est allée voir sa tante à Rouen ?
— Après.
— Tu as d'excellent vin, et, en amphitryon qui connaît ses devoirs, tu as prêché d'exemple en laissant rarement ton verre vide; il est résulté de là que tu as beaucoup parlé, trop parlé.
— Qu'ai-jedonc dit?
— Voici tes paroles : Dans un mois je serai membre du
LE GENTILHOMME CAMPAGNARD. Idi
conseil général do Saône-et-Loiré ; dans trois mois je serai député de l'arrondissement de Charolles, puisque le député actuel est atteint d'une maladie qui l'emportera avant ce terme ; enfin, dès que je remplirai les conditions exigées par la loi de 1831 , j'aurai la pairie qu'on a volée à mon père , car il faudra bien que le gourvernement compte avec moi.
— Ai-je dit cela ?
— En propres termes. Tu vois maintenant que le gouvernement t'a pris au mot, et qu'il te fait ton compte un peu plus tôt que tu ne t'y attendais.
— Mais comment ces paroles, à supposer que je les aie prononcées, auraient-elles pu être répétées ?
— Tu m'amuses vraiment; et le petit Blassigny qui ne bouge pas du ministère de l'intérieur, pour qui le prends-tu ?
— C'est vrai ; il était du dîner.
— Et c'est lui qui a tout dit. Il est tout simple alors qu'en voyant la hauteur de ta visée, nos seigneurs du ministère aient changé d'avis, et t'aient abandonné pour adopter le Grandperrin. D'un côté , une pairie pour règlement de compte, tandis que de l'autre dix centimètres de ruban rouge feront l'affaire : des sots eussent balancé , et ces messieurs sont fort loin d'être des sots.
Le marquis se mordit les lèvres, et pendant un instant il garda le silence. 2-
— Fort bien, dit-il enfin avec une insouciance affectée ; vous pouvez avoir raison tous deux, et j'accepte la position nouvelle que le gouvernement m'a faite, sauf à lui en témoigner plus tard ma reconnaissance. Ainsi donc, continua Châteaugiron, nous sommes trois candidats : M. Boisselat, M. Grandperrin et moi. Je ne connais pas le premier.
— C'est un médecin, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, reprit M. Bobilier : homme aussi complètement nul qu'il soit possible de l'être ; en un mot, un vrai pantin libéral dont l'avocat Froidevaux fait jouer les fils.
— Celui-ci, je le connais, répondit le marquis,
— Et moi aussi, ditLangerac.
— Nous avons fait notre droit à Dijon ensemble ; mais comme naturellement nous ne voyions pas la même compagnie, nous n'avions aucune intimité. Je crois t'avoir parlé de lui, car M. Bobilier me le désignait dans ses lettres comme un homme fort influent dans le canton et dont le suffrage n'était pas à dédaigner.
— Tu m'en as parlé en effet, et j'avais pris note de son nom ; du reste., j'ai fait connaissance avec lui aujourd'hui même.
— Ou ça ?
— Dans une méchante auberge qui donne sur la place, vis-à-vis de ton château.
— Chez Toussaint Gilles, dit le juge de paix ; c'est là en effet que loge Froidevaux quand il vient à Châteaugiron.
— Toussaint Gilles ! répéta le marquis, c'est chez lui, m'avez-vous dit, que fonctionne le comité-directeur de l'extrême gauche ?
— Précisément, monsieur le marquis.
— Coulons à fond l'affaire du Boisselat, dit le vicomte qui, malgré ses allures évaporées, semblait diriger la discussion.
— M. Boisselat, repartit le juge de paix, n'est en réalité qu'un chapeau que Froidevaux envoie au conseil-général pour y retenir sa place en attendant qu'il paie les 200 fr. de contributions exigés.
— En ce cas, laissons là le chapeau, et parlons de l'homme.
— C'est un garçon de talent, reprit M. Bobilier.
— Oui, il m'a paru qu'il avait la réplique assez facile.
— Non-seulement il a un vrai mérite comme avocat, ais comme homme il est plein d'honneur et de caractère ;
en un mot, c'est un adversaire dangereux.
— Vous croyez donc qu'il a dos chances de faire triom-
pher son chapeau ? demanda Châteaugiron en riant.
— Il en a sans doute, mais vous en avez vous-même, monsieur le marquis, et M. Grandperrin en a aussi de son côté.
— Diable ! fit Langerac, il paraît alors que l'affaire sera chaude.
— Il faut s'y attendre, répondit le juge de paix ; on remue ciel et terre depuis quinze jours; ainsi donc il est impossible que l'élection ne soit pas vivement disputée.
— Eh bien ! j'aime mieux ça, reprit le vicomte ; la lutte, voilà mon élément ; d'ailleurs,
A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire!
— Je suis de ton avis, dit le marquis avec un sourire un peu forcé, quelque formidables que doivent paraître des adversaires tels que M. le maître de forges Grandperrin, M. le médecin Boisselat et même M. l'avocat Froidevaux, je suis prêt à entrer en lice avec eux.
— Monsieur Bobilier, reprit Langerac qui depuis qu'il s'était vu vertement relevé par le vieux magistrat avait renoncé à le choisir pour but de ses plaisanteries en l'affublant du titre de bailli, ayez la bonté de nous désigner maintenant les personnes qui ont de l'influence sur les électeurs du canton ; avant d'ouvrir la campagne, il est bon de savoir à qui l'on a affaire.
— Les personnes influentes dans le canton, répondit le juge de paix en s'adressant au marquis, sont, avant tout et hors ligne, M. le baron de Vaudrey, votre oncle..
— J'espérais que nous aurions aujourd'hui le plaisir de le voir, interrompit le marquis d'un air contraint.
— Le curé Dommartin, poursuivit le juge de paix sans paraître avoir entendu cette observation.
— Il doit être à nous, le curé ? dit Langerac d'un ton léger.
— M. le curé, reprit le vieillard avec un accent mo-
queur, est trop habile pour contrecarrer on quoi que ce soit le neveu de monseigneur l'évoque d'Aubin,
— C'est ce que je pensais.,
— Autrefois il était fort assidu chez M. Grandperrin; mais depuis qu'il a appris que M. le marquis se mettait sur les rangs, il a cessé presque entièrement ses visites.
— Fort bien, c'est notre homme.... et les autres ?
— Il y a Froidevaux, M. Grandperrin, ce jacobin de Toussaint-Gilles, et enfin moi-même.
— Nous commençons à voir clair sur notre échiquier, dit Langerac avec aplomb; naturellement M. Grandperrin se donnera ses voix, sans parler des votes que lui assure l'appui du gouvernement ; l'avocat Froidevaux donne les siennes à son médecin, et il faut y ajouter sans doute celles dont dispose le susdit Toussaint-Gilles. Mais à propos de l'avocat Froidevaux, comment diantre se fait-il qu'il dine aujourd'hui chez M. Grandperrin, l'un des adversaires de son protégé ?
— Je n'y comprends rien, et, je le répète, il y a là-dessous un mystère...
— Que je me charge d'éclaircir ; car je dois revoir maître Froidevaux ce soir ou demain matin , et je saurai bien le faire parler. Voilà donc l'actif de nos deux concurrents ; quant au nôtre, nous disons : les voix du curé, celles de M. de Vaudrey et les vôtres, monsieur Bobilier, car il est inutile de dire que nous comptons sur vous.
— Monsieur le marquis, dit le juge de paix en s'inclinant devant Châteaugiron, sait que mon dévouement lui est acquis du jour de sa naissance, comme il l'avait été auparavant à son père et à son aïeul.
— 'oilà donc sur quoi nous pouvons compter, reprit le vicomte en continuant de parler au pluriel, comme si îa candidature du marquis eût été une affaire commune entre eux ; vos voix, celles du curé et celles de M. de Vaudrey.
— Mes voix, c'est certain, répondit le vieux magistrat;
telles du curé, c'est plus que probable ; quant à celles dont dispose M. le baron, ajouta-t-il en secouant, la tête, c'est une autre affaire.
— Comment ! pen9ez-vous qu'il abandonnerait son neveu dans une semblable circonstance ?
— Mon oncle, ajouta Châteaugiron avec un accent d'inquiétude, vous a-t-il dit quelque chose qui puisse faire croire qu'il refusera de me soutenir ?
M. Bobilier tourna et retourna entre ses doigts sa tabatière dont les émotions de la matinée avaient complètement épuisé le contenu, et après quelques instants d'hésitation, il reprit la parole.
— Monsieur le marquis, au risque de vous faire de la peine, je dois vous dire la vérité ; M. le baron désapprouve formellement vos projets, il me l'a encore répété aujourd'hui même. Ainsi donc, vous ne devez pas compter sur son appui.
— Mais cela n'a pas le sens commun ! s'écria Langerac en haussant les épaules ; un oncle oublier ainsi ses devoirs envers son coquin de neveu ! Dans quelle comédie cela s'est-il jamais vu ?
— M. le baron de Vaudrey n'est pas un oncle de comédie, répondit le vieux magistrat d'un air choqué.
— M. Bobilier a raison, dit le marquis avec un accent sérieux où perçait une anxiété secrète ; l'affaire est grave et la plaisanterie hors de propos. Vous avez donc vu mon oncle ce matin, monsieur Bobilier?
— Il m'a fait l'honneur de plaider pendant près d'une heure et demie devant mon tribunal.
— Voilà un gaillard qui parle bien, dit le vicomte dont la légèreté d'expressions semblait incorrigible ; j'ai assisté à la fin de sa plaidoirie. Quels poumons ! quel flux de paroles ! et comme il vous a battu à plate couture cet aimable M. Froidevaux, qui pourtant se trouvait sur son terrain, puisqu'il est avocat 1
— Ainsi mon oncle a passé une partie de la matinée à Châteaugiron, dit le marquis en souriant d'un air d'amertume, et il n'a pas attendu notre arrivée, lui qui ne connaît pas encore ma femme !
— C'est l'observation que j'ai pris la liberté de lui adresser.
— Et que vous a-t-il répondu?
— M. le baron m'a répondu qu'il verrait avec plaisir madame la marquise> mais qu'il attendrait sa visite.
— Que diantre m'avais-tu dit des habitudes chevaleresques de ton oncle? Mais c'est un vrai paysan du Danube !
— De grâce, Langerac, quitte ce ton de plaisanterie en parlant de mon oncle; c'est un homme pour qui j'ai la plus profonde estime, quoique nous vivions depuis quelque temps en désaccord, et je n'aime pas à entendre parler de lui avec cette légèreté.
— M. le baron de Vaudrey n'est pas exempt de défauts, dit le vieux magistrat; par exemple, il est un peu long dans ses plaidoyers, et quand il a mis quelque chose dans sa tête, Satan lui-même ne parviendrait pas à l'en arracher; mais, à cela près, c'est le cœur le plus excellent, l'esprit le plus juste, le caractère le plus ferme et le plus droit, un chevalier d'autrefois enfin, un vrai Châteaugiron.
— Vous n'exagérez pas, monsieur Bobilier ; mon oncle est le plus noble cœur que j'aie jamais connu, et j'éprouverais un véritable chagrin s'il me fallait renoncer à l'espoir de redevenir pour lui ce que j'étais autrefois.
— Votre réconciliation sera facile sans doute, répondit le juge de paix avec une sorte d'embarras; il ne saurait exister de sérieuses raisons de mésintelligence entre M. le baron et vous.
Héraclius de Châteaugiron baissa les yeux d'un air rêveur.
— Savez-vous où est allé mon oncle en vous quittant? demanda-t-il après un instant de silence.
M. Bobilier se remit à tourmenter M tabatière, dans la-
quelle, quoique vide, il puisait de temps en temps par une habitude machinale.
— Pourquoi ne pas boire le calice d'un trait? dit-il tout à coup en homme qui prend un parti violent, mais nécessaire ; M. le baron dine à la forge.
— Chez M. Grandperrin? s'écria le marquis.
— Dans le camp ennemi ! ajouta Langerac.
— Oui, monsieur le marquis, et puisque j'ai commencé, autant vaut tout dire.
— Sans doute, sans doute; achevez, mon cher Bobilier»
— Nous vous écoutons avec un intérêt palpitant.
— Non seulement, reprit le juge de paix, M. le baron dîne aujourd'hui à la forge avec M. de Boisjoly et les principaux électeurs dont dispose le ministère ; mais j'ai tout lieu de croire qu'à l'élection prochaine, s'il ne vote pas luimême, du moins il fera voter tous les gens sur lesquels il a de l'influence
— Pour M. Grandperrin , interrompit vivement le marquis.
— Oui, pour M. Grandperrin.
— Que mon oncle ne me soutienne pas si cela blesse ses opinions, je comprendrais cela à la rigueur; mais quel motif pourrait-il avoir pour prendre contre moi le parti d'un de mes adversaires?
Cette fois le vieux magistrat, dont l'embarras semblait redoubler à chaque interrogation du marquis, fit sauter sa tabatière d'une main à l'autre à la façon des jongleurs de l'Inde.
— Châteaugiron a raison, dit le vicomte en remarquant l'hésitation du vieillard; à quel titre M. Grandperrin obtiendrait-il ie M. de Vaudrey l'appui que celui-ci refuse, dites* vous, à son neveu?
— A quel titre?
— Oui, à quel titre ?
— A titre de beau-père futur... Voilà le grand mot lâché,
— A titre de beau-père futur ! répétèrent les deux y nnes gens interdits.
M. Bobilier, à qui ce dernier aveu semblait avoir coupé !a respiration, hocha silencieusement la tête à plusieurs reprises de l'air le plus affirmatif.
— Quoi! demanda Héraclius avec une émotion visible, vous pensez que mon oncle serait homme à épouser mademoiselle Grandperrin ?
— Il y a donc une demoiselle Grandperrin? s'écria Langerac.
— Fort jeune, fort aimable et fort jolie, répondit M. Bobilier.
— En ce cas, nous sommes flambés ; il n'est sorte de sottise dont ne soit capable, lorsqu'il tombe amoureux, un homme de l'âge de M. de Vaudrey. Ah ! il y a une demoiselle Grandperrin jeune», ajmable et jolie ? Qui diantreaurait deviné que nous viendrions échouer contre ce jupon ?
Après un instant de silence, Héraclius, qui pendant ce temps avait paru plongé dans de profondes réflexions, releva la tête et fixa sur le vieillard un regard interrogateur.
— C'est madame Grandperrin qui a arrangé ce mariage, n 'est-il pas vrai? demanda-t-il avec une affectation d'indillcrencequi cachait mal une émotion profonde.
— Tout le monde le dit, répondit le magistrat.
— C'est bien : j'en sais assez maintenant, et le reste me regarde.
Le marquis se leva.
— Mais enfin, dit Langerac, il faudrait prenare un parti.
— Le mien est pris.
— Peut-on le connaître?
— Oui ; demain j'irai voir mon oncle.
— J'irai avec toi, s'empressa de dire le vicomte ; pour attaquer dans son fort un pareil sanglier deux chasseurs ne seront pas de trop.
— Comme tu voudras. Jusqu'à ce que j'aie eu avec mon
Oncle une explication décisive, toute discussion sur notre affaire n'avancerait à rien; il me semble donc que nous pouvons lever la séance.
Le juge de paix et le vicomte quittèrent leurs sièges.
— Si monsieur le marquis, dit le vieillard, voulait ho norer un instant de sa présence le banquet des pompiers, je suis sur qu'ils en seraient charmés et que cela produirait un excellent effet.
— Vous savez bien, mon cher Bobiher, dit Chàteaugiron en s'efforçant de sourire malgré son anxiété secrète, que jusqu'à ce soir je m'abandonne à votre direction la plus absolue.
Le vieillard et les deux jeunes gens sortirent de la bibliothèque et se dirigèrent vers une tente dressée dans le jardin, où avait commencé depuis quelques instants le banquet offert à la compagnie de pompiers par le maître du château.
Pendant ce temps, d'autres scènes, qui se lient intimement au cœur même de cet ouvrage, se passaient à la forge de M. Grandperrin, où le baron de Vaudrey s'était rendu a* sortir de l'audience, et où nous allons à notre tour introduire le lecteur.
XIÏ