UNE AUDIENCE DE JUSTICE DE PAIX
Jamais, dans la salle où M. Bobilier rendait ses arrêta, l'auditoire n'avait été si nombreux. Le bruit que Georges Froidevaux, ce grand avocat, et le baron de Vaudrey, ce personnage considérable, allaient plaider en personne l'un contre l'autre, s'était répandu sur la place, et le prétoire en peu d'instants se trouva rempli d'une niasse de spectateurs avides d'assister à une si belle joute d'éloquence. Ainsi la foule se presse aux portes de la chambre des députés lors* qu'on sait que M. Thiers doit y prononcer un de ses discoursministres et qu'on s'attend à une réplique de M. Guizot.
Parmi les curieux entassés dans cette salle étroite, on remarquait une partie des pompiers; voyant que le marquis de Châteaugiron se faisait attendre, ils avaient cru pouvoir rompre leurs rangs, prêts à les reformer au premier coup de baguette.
Lorsque le greffier, après avoir appelé la cause de sieur
Henri de Châteaugiron, baron de Vaudrey, ancien lieutenant-colonel de cavalerie, et du sieur Georges Froidevaux, avocat, eut donné lecture du procès-verbal dressé contre ce dernier par le garde champêtre Chambard, le magistrat, selon l'usage, accorda la parole au demandeur pour qu'il prît ses conclusions.
— Monsieur le juge de paix, dit le baron, avant que je commence, auriez-vous la bonté de faire fermer cette fenêtre ; tout à l'heure, le bruit qu'on fait sur la place empêchait d'entendre la lecture du procès-verbal, et je désire être entendu de tout le monde.
— Vermot, fermez la fenêtre, dit M. Bobilier avec le ton d'un patient mis à la question depuis quelque temps, et qui ne compte plus les tortures.
Vermot, gros garçon démocrate et joufflu, craignant les courants d'air, et qui avait déjà maugréé en silence contre la fenêtre ouverte derrière ses oreilles, s'empressa d'exécuter l'ordre de son supérieur.
— Monsieur le juge de paix, dit alors M. de Vaudrey d'une voix dont le timbre sonore semblait accuser de superfluité la précaution qu'on venait de prendre, l'affaire qui m'amène devant votre tribunal est fort simple et peut être plaidée en deux mots.
M. Bobilier respira plus librement, et ses petits yeux gris s'arrêtèrent sur le baron avec une expression de reconnaissance. Quoiqu'il eût souvent éprouvé que les promesses des plaideurs ne méritent guère plus de croyance que les serments des ivrognes, l'honnête magistrat, tant il est naturel de croire ce qu'on désire, avait pris au sérieux le rassurant exorde du demandeur.
— Vous venez d'entendre la lecture du procès-verbal dont la véracité n'a pas été contestée, poursuivi! le baron; je vais compléter les faits le plus brièvement possible.
Un nouveau soupir de soulagement sortit de la poitrine du ;uge de paix.
— Il y a trois semaines, forcé de me rendre à Mâcon et d'emmener avec moi Grégoire Rabusson, garde de mes propriétés, je donnai l'ordre à Jérôme Chambard, garde champêtre de la commune de Châteaugiron, de veiller en notre absence à la conservation de mes bois, et je lui déclarai que je le rendrais personnellement responsable des délits qu'y pourraient laisser commettre sa négligence ou son mauvais vouloir.
Jérôme Chambard, qui avait un instant quitté la garde de son artillerie pour venir assister à la lecture du procèsverbal, hocha en signe d'assentiment un front chauve qui, à part le gigantesque baron, dominait toutes les autres têtes de l'auditoire.
— Ce n'est ni sans intention ni sans raison que je viens de prononcer le mot de mauvais vouloir ; jusqu'ici, en effet, Jérôme Chambard, imbu de certains préjugés aristocratiques dont ne sont pas exempts non plus quelques autres bourgeois de cette commune, avait regardé les paysans de Châteaugiron-le-Vieil, parmi lesquels j'ai l'honneur de me ranger, comme des êtres d'une nature fort inférieure à la sienne, et dont les propriétés ne méritaient pas qu'il prît la peine de les garder.
Quoique l'auditoire fût composé en partie des bourgeois sur lesquels venait de tomber par ricochet l'ironie de l'orateur, des rires unanimes accueillirent ses paroles, et tous les yeux se dirigèrent vers l'aristocrate garde champêtre qui, en se voyant l'objet de l'hilarité publique, renfonça son cou dans ses épaules au point de devenir subitement d'une taille ordinaire et d'échapper ainsi aux regards des rieurs.
Le juge de paix fut le seul qui ne prit aucune part à la gaieté universelle; soir front, éclairci pendant un instant, redevenait sombre à vue d'œii.
— Du reste, poursuivit le baron en poussant jusqu'à l'oubli de ses devoirs le dédain que lui inspiraient les pauvres habitants de Châteaugiron-le-Vieil, le garde champêtre
Jérôme Chambard ne faisait que régler sa conduite sur celle des hommes à qui est confié le soin des intérêts de cette commune.
Au moyen de cette transition, M. de Vaudrey, qui ne manquait jamais l'occasion de dire en face aux bourgeois, ses antipathiques voisins, les vérités les mieux acérées, entama l'énumération des nombreux griefs que nourrissait contre le bourg dominateur le villagedepuis si longtemps opprimé.
Pendant cette digression, qui, nous devons l'avouer, ne se liait que par un fil fort ténu au fond de l'affaire, l'attitude et la physionomie de M. Bobilier étaient curieuses à examiner. Le corps penché sur son bureau, comme s'il eût été tenté de mettre un terme à la loquacité du baron, en lui sautant au visage, l'œil errant, de l'horloge dont les aiguilles lui semblaient marcher avec une lenteur inouïe, à la fenêtre par laquelle il pouvait apercevoir une partie de la place, l'oreille fort peu attentive à la plaidoirie, mais en revanche aux écoutes du moindre bruit extérieur, le front baigné de sueur quoiqu'il l'essuyât à chaque instant, et le nez barbouillé de tabac, car, dans sa sourde fureur, il avait à peu près vidé sa superbe boite d'or, le juge de paix, qu'on nous pardonne ce rapprochement ambitieux, ressemblait à Ulysse comparé lui-même par Homère à un boudin sur le gril, si toutefois on s'en rapporte à la traduction de Perrault.
— Mais, monsieur le baron,s' écria tout à coup l'infortuné magistrat hors d'état de laisser rôtir plus longtemps sa patience, je ferai observer que ces détails sont complètement étrangers à la cause.
— Avocat, il s'agit d'un chapon,
dit à demi-voix Froidevaux d'un air de persiflage.
— Et non pas d'Aiistoie ou de sa politique, ajouta le baron en jetant, de son côté un regard moqueur fc
sa partie adverse; vous pouvez avoir raison, maître Froidevaux, et puisque M. le juge de paix est aussi de votre avis, je quitte les généralités pour arriver au fond de la cause.
— Enfin ! grommela M. Bobilier en s'enfonçant dans son fauteuil.
— On ne s'est pas inscrit en faux contre le procès-verbal du garde champêtre; ce procès-verbal fait donc foi en justice, et les faits qui s'y trouvent relatés sont acquis à ma cause. Il est constant que le 3 septembre dernier M. Froidevaux a été aperçu par Jérôme Chambard au moment où, pour sortir d'une sapinière située dans le bois de la Gardie, dont je suis propriétaire, il franchissait, en la brisant, la palissade qui entoure ladite sapinière, composée exclusivement de jeunes plants. Que faisait dans mon bois M. Froidevaux? C'est une question que je n'ai pas à examiner ici, mais à laquelle pourraient répondre, je crois, toutes les personnes qui savent qu'au mérite d'être un avocat fort distingué, M. Froidevaux joint un amour effréné pour la chasse, surtout lorsqu'elle a lieu sur le terrain d'autrui, et la réputation du plus habile tireur de l'arrondissement.
Des rires nombreux se firent entendre dans l'auditoire; mais ils étaient à demi étouffés par le respect qu'inspirait l'avocat Froidevaux, en face duquel personne n'eût osé éclater, comme on l'avait fait sans scrupule au nez de Jérôme Chambard.
— Le procès-verbal ne mentionne pas le délit de chasse, dit le juge de paix, qui vit avec effroi le plaidoyer du demandeur près d'accrocher quelque nouvelle digression, et crut urgent de pousser à la roue ; nous n'avons à nous occuper ici que du délit forestier.
— Laissons donc sur la conscience de M. Froidevaux les perdreaux et les bécasses qu'il lui a plu de mettre en abatis réglé dans mes bois, et restons dans les termes du procèsverbal. Le bris delà palissade est avéré, et ce qui ne l'est pas
moins, c'est le passage illégal à travers ma sapinière qui, vu la jeunesse des plants et son état de clôture, rentre évidemment dans la classe des terrains préparés dont parle l'alinéa 13 de l'article 471 du Code pénal. Ces faits, sont-ils constants/ ou bien M. Froidevaux prétend-il les contester?
— Il est inutile que je réponde à cette hiterrogation, dit le jeune avocat, peu importent les faits. Je n'ai pas à discuter la sincérité d'un procès-verbal dont je vais prouver tout à L'heure l'illégalité.
— Vous me permettrez de vous précéder sur ce terrain, reprit M. de Vaudrey, qui, depuis le commencement de sa plaidoirie, n'avait cessé de montrer l'aisance, le sangfroid et l'aplomb du légiste le plus exercé; j'aborde donc la question de droit, et j'abandonne les faits à la sagesse de M. le juge de paix, dont la religion doit être à cet égard suffisamment éclairée dès à présent.
— Les faits sont constants, se hâta de dire M. Bobilier qui, les yeux pétillants d'impatience, se remit à pousser à la roue du procès; toute la difficulté réside dans l'interprétation de l'article 16 du Code d'instruction criminelle.
— Je remercie monsieur le juge de paix de vouloir bien me mettre sur la voie, poursuivit le baron avec une poiitessê où perçait le persiflage ; mais j'allais arriver de moi-même à i'article qu'il vient de citer. Que dit donc l'article 16?
Le plaideur campagnard ouvrit le recueil des Codes qu'il avait tiré de sa poche un instant auparavant, et lut le premier alinéa de l'article dont il venait de parler.
— Vous voyez, monsieur le juge de paix, dit-il ensuite, qu'aux termes de l'article 16 du Code d'instruction criminelle, les gardes champêtres sont chargés de rechercher les délits qui auront porté atteinte aux propriétés rurales et forestières. L'article est fort clair, et n'implique assurément ni exclusion, ni incompatibilité dans les fonctions de i s deux estimables classes d'orficlers de oolice judiciaire. Mali que ne peut l'audace du sophisme? Ci vous a dit, et l'on
va sans doute vous répéter, que de la disposition des termes de l'article 16, il résulte...
— Permettez, monsieur, dit Froidevaux, il est inutile que vous preniez la peine d'exposer mes moyens de défense? je compte plaider moi-même.
— Avocat, n'interrompez pas! s'écria le juge de paix, qui, dans son impatience de voir arriver à sa conclusion la plaidoirie du demandeur, lança au défendeur un regard furieux.
— Il résulte, vous dira-t-on, de la disposition des termes de l'article 16, que les gardes champêtres ont qualité pour constater les délits ruraux, et que les gardes forestiers sont chargés de rechercher les délits forestiers; mais que ce sont là des attributions distinctes et séparées, sur lesquelles, mutuellement, ils n'ont pas le droit d'empiéter.
— C'est là, en effet, dit Froidevaux, ce que je soutiendrai et ce que je prouverai.
— Encore une fois, avocat, n'interrompez pas ! s'écria de nouveau M. Bobilier, dont la perruque sembla se hérisser de colère comme les dards d'un porc-épic irrité.
— Avant d'écraser un pareil système, reprit le baron, sous le poids d'autorités qui vous paraîtront, je l'espère, irréfragables, j'en ferai ressortir la faiblesse par un raisonnement fort simple et à la portée de tout le monde. La plupart des communes, Châteaugiron est du nombre, n'ont que des gardes champêtres qui sont entretenus au moyen de centimes additionnels répartis sur tous les propriétaires fonciers; supposez qu'un de ces propriétaires ne possède que des bpïlÇ cela arrive souvent, il sera donc obligé de contribuer à l'entretien d'un garde sans pouvoir exiger qu'en retour de l'argent qu'il paie on veille à la conservation de sa propriété ; en un mot, il se trouvera exetu de cette réciprocilé qui est une des grandes lois suciales; il donnera et ne recevra pas ! L'énoncé seul d'une pareille proposition suffit pour en démontrer l'injustice que prouvera
plas victorieusement encore la pièce dont je vais vous donner lecture.
En voyant le baron tirer de sa poche et déployer à la hauteur de ses yeux une feuille de papier de grand format, dont les quatre pages lui parurent couvertes d'une écriture fine et serrée, le malheureux juge de paix se tordit sur son siège comme s'il eût éprouvé une subite attaque de goutte.
— Mais, monsieur le baron, dit-il en même temps d'une voix étranglée, il me paraît inutile que vous nous donniez lecture de cette consultation. Vous avez parfaitement exposé le point de droit, et il ne saurait devenir plus clair qu'il ne l'est déjà.
— Permettez, monsieur le juge de paix, répliqua M. de Vaudrey, qui était résolu d'obtenir pleine et complète ce qu'il nommait sa satisfaction morale, arrêter ma plaidoirie, c'est me dire que j'ai gagné mon procès, et je doute que mon adversaire s'accommode de se voir jugé avant d'avoir été entendu.
M. Bobilier se rejeta au fond de son fauteuil avec une grimace désespérée qui lit dire à quelques-uns des assistants :
— Qu'a donc notre juge de paix à se démener ainsi et à rouler ses yeux comme le diable dans un bénitier?
Le baron semblait prendre un malicieux plaisir à prolonger le supplice du digne magistrat; il lut la consultation d'une voix lente et posée, et sans omettre un seul mot depuis le début d'usage : L'avocat soussigné qui a vu les pièces, jusqu'à la signature, qui était celle du premjjjr avocat de Màcon.
M. Bobilier, pendant cette lecture, avait graduellement cessé ses soubresauts nerveux pour tomber dans une sorte d'atonie. Il se souleva, quand elle fut terminée, comme un homme enfin débarrassé du poids qui l'oppressait; mais au moment où il ouvrait la bouche, le baron porta de nouveau
la main à sa poche et en tira un second papier, non moins consciencieusement rempli de syllabes que le premier.
— Après l'avis de Me Michalet, dont le nom est européen, dit le plaideur impitoyable, M. le juge de paix, me permettra de lui lire une autre consultation émanée de M. Ménestrier, l'un des professeurs les plus distingués de la Faculté de droit de Dijon.
— Vermot, dit à son greffier le vieux magistrat, qui, à la vue de ce second calice d'amertume, s'était de nouveau renversé dans son fauteuil en poussant une sorte de gémissement; Vermot, ouvrez la fenêtre, je vous prie... on étouffe ici... et je crois que je vais me trouver mal.
Le greffier obéit en grognant sourdement.
M. de Vaudrey lut la consultation du savant professeur en appuyant sur chaque mot, ainsi qu'il l'avait déjà fait pour l'avis de l'avocat à réputation européenne ; mais enfin, comme il n'est si long discours qui ne doive prendre fin, le baron, après avoir retourné, commenté, expliqué chaque point de son argumentation, trouva sans doute qu'il avait obtenu une satisfaction morale suffisante, car il ariicula brièvement ses conclusions, et s'inclina ensuite devant le juge de paix en cessant de parler.
— La parole est au défendeur, dit aussitôt M. Bobiiier, qui respira ensuite aussi largement que s'il fût sorti de dessous la cloche d'une machine pneumatique.
Un avocat reste rarement court, sa cause fût-elle la plus mauvaise du monde; Georges Froidevaux plaida donc, et il ne laissa aucun des arguments de son adversaire sans réplique ; mais, soit qu'il fût préoccupé, soit qu'il attachât peu d'importance à cette affaire, soit qu'il eût compassion des angoisses renaissantes du vieux magistrat, il abrégea sa plaidoirie autant que le baron avait prolongé la sienne. Le résultat de cette sobriété de paroles inattendue fut qu'en général l'auditoire trouva son avocat favori au-dessous de lui-même ; ce qui rehaussa encore par le contraste l'effet
prodigieux produit par l'intarrissable faconde de M. de Vaudrey.
Si le défendeur s'était montré concis, le juge, délivré enfin de son cauchemar, fut bien plus laconique encore. Sans prendre la peine de motiver sa décision par aucun des prolixes considérants dans lesquels il se complaisait d'ordinaire, il prononça d'un ton bref et cassant, un arrêt qui condamnait Georges Froidevaux à cinq francs d'amende, maximum de la pénalité encourue par la contravention dont il s'était rendu coupable ; à vingt francs de dommages-intérêts, à l'occasion de la palissade brisée, et enfin aux dépens du procès.
— Appelez une autre cause, dit-il au greffier, dès que celui-ci eut fini de rédiger cette sentence expéditive.
En disant ces mots, M. Bobilier se rassit majestueusement sur son fauteuil et promena sur l'auditoire le regard d'un chat qui, à peine échappé à la mâchoire d'un dogue menaçant, rencontre des souris et leur montre les dents à son tour, prêt à se venger sur elles de la peur qu'il vient d'éprouver.
— Monsieur Froidevaux, dit le baron à son adversaire vaincu, êtes-vous de la cause qu'on va plaider?
— Non, monsieur, répondit froidement l'avocat.
— En ce cas, voudriez-vous m'accorder un instant d'entretien?
— Je suis à vos ordres, monsieur.
— Eh bien! veuillez me suivre, car au milieu de cette cohue il est impossible de s'entendre.
Le baron se dirigea vers la porte, et, malgré l'encombrement, sa vaste poitrine eut bientôt opéré à travers la foule une trouée dont Froidevaux profita pour le suivre.
— Tiens! le colonel et l'avocat qui sortent ensemble? répétait-on sur leur passage; vont-ils se battre, par hasard?
— Je ne conseillerais pas à M. Froidevaux d'en tàter, dit un des pompiers, qui, en qualité de militaire sans doute,
LE GENTILHOMME CAMPAGNARD. lîl
affichait une préférence pour M. de Vaudrcy, exaltée en ce moment jusqu'à l'enthousiasme; le colonel l'aplatirait d'un coup de poing comme il vient déjà de l'aplatir par la parole. En arrivant au bas du perron, le baron s'arrêta, et le Jeune homme en fit autant.
— Ah çà ! Froidevaux, dit le premier d'un ton dont la familiarité contrastait avec la politesse hostile qui avait jusqu'alors caractérisé son langage, vous aimez donc bien mes perdreaux?
— Il me semble, monsieur le baron, que maintenant j'en ai le droit, répondit le jeune avocat en armant ses lèvres de leur plus ironique sourire, car il crut que son adversaire voulait abuser de sa victoire en le persiflant.
— Comment ! vous avez maintenant le droit d'aimer, ce qui veut dire de tuer mes perdreaux ?
— Sans doute, puisque je les paie.
— Il est vrai, reprit le baron en riant, que vingt francs de dommages-intérêts pour deux échalas cassés, c'est un peu exorbitant; et je crois, comme vous, qu'en me les allouant, notre digne juge de paix a eu l'intention de m'indemniser du gibier que vous me tuez tous les jours.
— En ce cas il ne vous a pas alloué assez, dit Froidevaux d'un air sardonique, car si vingt francs de dommages-intérêts font dix francs par échalas, en revanche ils ne font pas un sou par perdreau.
— Ecoutez, Froidevaux, répliqua M. de Vaudrey redevenu sérieux, j'entends la plaisanterie, mais je n'aime pas qu'elle tourne à la bravade.
— Je ne brave personne, monsieur, de même que je ne crains personne.
— Notre entretien ne continuera pas un instant de plus sur ce ton, dit le baron avec un accent de paternelle sévérité, je vai;> vous parler sérieusement, veuillez m'écouter de même.
Malgré sa ferme résolution de ne pas reculer d'un pas
devant l'homme qu'il croyait son rival, et de lui rendre provocation pour persiflage, Froidevaux sentit le sourire de l'ironie expirer sur ses lèvres, et en contemplant L'attitude imposante de l'ancien militaire, il prit de son côté un maintien grave et réservé.
— J'ai beaucoup connu et beaucoup aime votre père, Froidevaux ; c'était un brave et digne officier ; aussi quand il est mort, tout notre régiment l'a pleuré. Nous avions commencé le métier ensemble, et plus d'une fois nous avions trouvé l'occasion de nous donner quelques-unes de ces preuves de dévouement qui resserrent les liens de la fraternité militaire. Vous savez ce qu'il a fait pour moi à Leipsick ?
— Je crois savoir en effet, monsieur le baron, que mon père fut alors assez heureux pour vous rendre un léger service.
— Un léger service ! J'étais blessé au bras droit, j'avais la jambe gauche prise sous mon cheval, qui venait d'être tué, et une demi-douzaine de hussards autrichiens caracolaient autour de moi en m'appliquant des coups de sabre qui, sans mon casque et ma cuirasse, m'auraient haché comme une julienne. Voilà l'agréable position où je me trouvais, lorsque votre père accourut à mon secours, seul de sa personne, seul contre six, c'est-à-dire une fois plus héroïque qu'Horace ; et notez que le subterfuge du Romain n'était pas de mise dans la circonstance. Un instant de retard, j'étais taillé en morceaux ; il ne s'agissait donc pas de séparer les ennemis, mais de les charger à fond ; c'est ce que fit votre père, Froidevaux. Tandis que je jurais comme un païen contre le pauvre animal qui me retenait cloué à terre, votre père, en moins de temps que je n'en mets à vous conter ceci, enfonça son sabre dans la poitrine des deux hussards qui me serraient de plus près, et initie reste en fuite. Un instant après, i! m'avait tiré de dessous mon cheval et remonté sur celui d'un des Autrichiens qu'il ve-
unit de tuer. Ah ! vous appelez cela un léger service ! Je dis, moi, que voire père m'a tout uniment sauvé la vie ; aussi, tant qu'il a vécu, tout ce que je possède, mon sang compris, a toujours été à sa disposition.
En dépit de sa jalousie, Froidevauxne put entendre sans émotion cet hommage rendu à la mémoire de son père, par un juge si compétent du courage guerrier.
— J'ai donc été l'ami de votre père, poursuivit le baron, et je ne vois aucune raison sérieuse pour devenir l'ennemi de son fils. Si j'ai donné suite à l'affaire d'aujourd'hui, c'est que, le procès-verbal du garde une fois déposé, il m'était impossible de ne pas le soutenir ; d'ailleurs j'ai pour habitude de ne jamais abandonner mon droit lorsque je le vois contesté. Mais maintenant que tout est fini, voici ce que j'ai à vous dire. Vous distribuerez aux pauvres de la commune les vingt francs de dommages-intérêts, et dorénavant vous chasserez dans mes bois tant qu'il vous plaira. Que diantre ! si endiablé destructeur de gibier que vous soyez, vous n'aurez point le cœur assez dur pour ne pas me laisser quelques pièces à tirer !
Cette concession imprévue, et surtout l'accent d'enjouement et de bonhomie par lequel M. de Vaudrey semblait avoir voulu en réhausser le prix, changèrent en un embarras visible l'émotion qu'avait causée au jeune avocat le récit du glorieux fait d'armes de son père.
— Monsieur le baron, dit-il en hésitant à chaque mot, j'apprécie comme je le dois la générosité de votre procédé... Mais après ce qui s'est passé aujourd'hui... j'ai moins de droit que tout autre à une faveur... que je n'ai pas sollicitée... et que je vous demande la permission... de refuser.
— Vous me refusez! s'écria M. de Vaudrey surpris.
— Oui, monsieur le baron.
— Vous, le chasseur fanatique, vous refusez la permis-
sion de chasser dans mes bois, qui sont les plus giboyeux du canton !
— Oui, monsieur le baron.
— Pardieu ! dit en riant le gentilhomme campagnard, autrefois nous appelions votre père l'original ; mais je croiî que vous lui auriez rendu des points. Que jusqu'ici vous n'ayez pas voulu demander un permis de chasse, ce n'est que de l'orgueil et je comprends l'orgueil ; mais refuser ce permis quand je vous l'offre, et vous savez que sur cet article-là je ne suis pas fort libéral ; ceci, permettez-moi de le dire, c'est de l'originalité poussée jusqu'à la bizarrerie.
— Soit; je suis un homme bizarre, dit Froidevaux en s'efforçant de sourire.
— Mes perdreaux vous sembleraient-ils moins bons parce que vous pourriez les tuer en sûreté de conscience ?
— Peut-être bien.
— La chasse vous paraît donc plus agréable quand elle est assaisonnée par l'attrait du fruit défendu?
— Précisément, monsieur le baron, répondit le jeune avocat avec une gaieté forcée; c'est en effet le fruit défendu qui m'atttire ; avec votre permis de chasse dans ma poche, j'aurais la moitié moins de plaisir.
— En ce cas, vous ressemblez à quelques-unes des femmes que j'ai connues autrefois ; dans leur amant, c'était moins l'amant lui-même qu'elles aimaient que le danger à braver, et le petit délit qu'il fallait commettre pour le voir.
— Voilà justement l'histoire de ma passion criminelle pour vos perdreaux; passion, du reste, éteinte à tout jamais par l'offre bienveillante que vous avez bien voulu me faire. A partir d'aujourd'hui, monsieur le baron, je vous en donne ma parole, vos bois seront sacrés pour moi.
M. de Vaudrey arrêta sur le jeune avocat un regard scrutateur.
— Ainsi, dit-il, c'est sérieusement que vous me refusez?
— Fort sérieusement.
— Jamais je n'ai rougi de devoir la vie a votre père; rougiriez-vous donc d'être mon obligé pour une bagatelle?
— Non, sans doute, monsieur le baron ; mais il est inutile de chercher plus longtemps les motifs de mon refus ; tenons-nous-en à votre première supposition. Je suis un homme bizarre, et cela suffit pour expliquer ma conduite.
Le baron observa son interlocuteur avec une attention pénétrante; mais celui-ci supporta cet examen sans qu'aucun muscle de son visage trahît le secret de sa pensée.
— N'en parlons plus, monsieur Froidevaux, dit au bout d'un instant l'ancien militaire, dont la figure avait pris une expression d'ironie contenue.
Les deux hommes échangèrent un salut cérémonieux, et M. de Vaudrey, traversant la place sans s'y arrêter, se dirigea vers le pont; car c'était son chemin pour aller à la forge, où l'attendait madame Grandperrin.
Quelques instants après, les groupes dont était couvert le théâtre de la fête furent agités par une émotion soudaine. La cause de cette alerte était un courrier qui venait de déboucher au coin de la rue, près de l'auberge du Cheval- Patriote. Ce précurseur du marquis de Chàteaugiron était un garçon de bonne mine, possesseur d'une superbe barbe brune, et vêtu d'une veste bleue à galons d'or, que serrait à la taille le ceinturon d'un couteau de chasse. Il traversa la place au petit galop de son cheval , au milieu de la foule des curieux dont plusieurs faillirent à se faire écraser pour le regarder de plus près, et s'arrêta devant l'arc de triomphe sans mettre pied à terre.
— ■ M. le marquis va-t-il bientôt arriver? lui demanda Philippe Amoudru en s'approchant tout empressé.
— Je n'ai pas cinq minutes d'avance, répondit le chasseur, et M. le marquis sera ici dans un instant.
— Pompiers, aux armes! cria le lieutenant d'iuie voix éclatante.
I2fi ŒUVRES DE Cil. DE BERNARD.
Le tambour Toinot se jeta sur sa caisse, et en tira un appel si retentissant, que les pompiers se précipitèrent à l'envi hors de la salle d'audience, et sautèrent, pour la plupart, les cinq marches du perron à la fois.
Au son du tambour, M. Bobilier avait bondi sur son fau-
uil.
— A huitaine ! cria-t-il d'une voix plus aiguë encore que celle du lieutenant de pompiers.
— Mais, monsieur le juge de paix... dit le père Cocquard, qui en ce moment essayait de justifier ses moutons du délit de pâturage dans le pré d'autrui, dont les accusait un de ses voisins.
— L'audience est levée, vieux bavard, interrompit le juge de paix, en quittant brusquement son fauteuil.
— Mais, monsieur le juge de paix, je demeure à trois lieues d'ici ; trois lieues pour venir , autant pour m'en retourner, ça fait six lieues, songez y donc; et recommencer le voyage dans huit jours, pour une bouchée de méchanteherbe qu'ont peut-être mangée mes moutons, ça me parait...
Le vieux paysan à la vue basse aurait pu continuer longtemps ainsi sans courir le risque d'être interrompu. Dès les premiers mots de cette réclamation, M. Bobilier, oubliant sans doute ce qu'il avait dit peu d'instants auparavant du prix du temps de ses juticiable^, avait disparu par une petite porte placée derrière son fauteuil, et qui communiquait de la salle d'audience au vestiaire.