‹ Le gentilhomme campagnard (volume 4)Chapitre 17 sur 29 · UNE FEMME FOUTE · texte numérisé non relu

UNE FEMME FOUTE

A la vue delà maîtresse de la maison qui s'était arrêtée à la porte du cabinet, en examinant d'un regard un peu surpris, mais éminemment pénétrant, la physionomie animée des deux interlocuteurs, M. de Boisjoly se leva d'un air de politesse empressée, et de son côté le maître de forges s'ef-

força de reprendre l'empire sur lui-même qu'il avait perdu pendant un instant.

— Eh bien ! messieurs, qu'y a-t-il donc? demanda madame Grandperrin, après avoir répondu par une gracieuse inclination de tète aux saluts réitérés du conseiller de préfecture ; du salon et de la salle à manger on vous entend discuter, ou plutôt disputerjet pour des hommes politiques ce genre de conversation me paraît un peu indiscret.

— Grondez-nous, madame, répondit M. de Boisjoly avec une galanterie quelque peu gourmée; pour ma part, je me soumets complètement aux réprimandes qui pourront sortir d'une si jolie bouche.

— Nous parlons de notre affaire, dit à son tour M. Grandperrin d'un ton de déférence, qui suffisait pour indiquer que le riche industriel reconnaissait l'incontestable supériorité de sa femme.

— Ce n'est pas une raison pour parler de manière que les domestiques puissent vous entendre, répondit Clarisse en s' adressant à son mari ; je reconnais là votre irréflexion habituelle, mais en revanche je n'y retrouve pas la prudence bien connue de M. de Boisjoly.

— Madame, reprit le conseiller avec une inflexion de voix mielleuse, si notre discussion s'est un peu échauffée, la faute, M. Grandperrin me permettra de le dire, en est à lui un peu plus qu'à moi. Au moment même où vous êtes entrée, j'allais prendre la liberté de le rappeler à l'ordre, dont il me semblait s'écarter quelque peu.

— Faites, repartit madame Grandperrin en souriant finement, que ma présence ne vous empêche pas de gronder mon mari, s'il le mérite; au besoin je vous aiderai.

— Ne dirait-on pas qu'elle en a l'habitude? dit le maître de forges avec la bonhomie béate qui caractérise les époux subjugués parleurs femmes.

— Continuons la discussion, reprit madame Grandperrin, qui prit un fauter.il et d'un geste invita M. de Boisjoly

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à se rasseoir; j'espère qu'en ma présence monsieur le candidat voudra bien modérer ses éclats de voix.

— Je parlais donc bien fort? dit M. Grandperin d'un ton soumis.

— Si fort que je vous ai entendu de l'antichambre. En vérité, si vous étiez déjà député, vous n'abuseriez pas davantage de votre organe.

— C'est qu'en effet, dit le conseiller de préfecture en riant avec affectation, M. Grandperrin m'écrasait, moi chétif, à l'aide de ses poumons de basse-taille, tout comme s'il eût déjà tonné contre l'Opposition, à la tribune de la Chambre.

Clarisse sourit par complaisance, et le maître de forges l'imita en mari bien dressé.

— Messieurs, reprit madame Grandperrin, si vous ne trouvez pas qu'il y ait trop de présomption de la part d'une pauvre femme, passablement ignorante, à se mêler à un entretien sérieux, nous reprendrons celui-ci au point où il en était resté.

— Comment donc ! madame, s'écria galamment M. de Boisjoly, vous serez notre Égérie; à coup sur nous ne saurions en souhaiter une plus intelligente et plus aimable.

Le conseiller de préfecture savait très-bien, eneffet,que, dans la maison du maître de forges, madame Grandperrin jouait un rôle tout au moins aussi capital et inspirateur que l'emploi attribué par le prince, sage parmi tous les autres, à la nymphe éclose, pour les besoins de sa politique, dans son imagination royale.

— Va pour Égérie, dit la jeune femme d'un air d'enjouement, quoique, à vrai dire, entre vous deux, je n'aie pas encore aperçu Numa.

Les rires recommencèrent ; puis M. de Boisjoly, abordant le ( ûté sérieux de la question, recommença ses calculs et commença d'expliquer à la femme du candidat découragé le déficit électoral produit par la trahison simultanée du curé Dommartin et du maire Amoudru.

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— Vous ne nie dites rien que je ne sache déjà, dit madame Grandperrin en interrompant le conseiller dès les premiers mots; le maire et le curé, c'est-à-dire dix votes au total, sont perdus pour nous sans ressource.

— M. de Boisjoly prétend que c'est par ma faute; est-ce exact ? s'écria le maître de forges du ton d'un homme qui saisit avec empressement l'occasion de protester contre une accusation injuste.

— Par votre faute, par la mienne, ou par celle de tout autre, peu importe, répondit Clarisse froidement : le mal est accompli et irréparable ; les dix voix sont bien perdues, et il ne s'agit plus de les poursuivre, mais de les remplacer.

— Oui, comment les remplacer ? dit M. de Boisjoly d'un air perplexe; voilà justement, madame, la question que j'allais adresser à M. Grandperrin, lorsque vous êtes entrée.

— En effet, comment les remplacer ces six malheureuses voix? demanda à son tour le maître de forges, en interrogeant successivement du regard les yeux de sa femme et ceux du conseiller de préfecture.

— Il me semble, si toutefois il m'est permis de donner ici mon opinion, reprit madame Grandperrin avec une modestie plus ou moins sincère, qu'en pareil cas la conduite à tenir est bien simple.

— Éclairez-nous de vos lumières, madame, dit M. de Boisjoly toujours galant ; nous ne demandons qu'à nous laisse/* diriger par notre charmante Egérie.

— Mes lumières sont bien faibles sans doute, mais enfin, les femmes passent pour avoir un certain petit bon sens qui leur indique parfois le chemin là où vous autres hommes, malgré votre majestueuse supériorité, vous ne voyez qu'écueils et fondrières.

— Montrez-nous le chemin, madame; nous sommes prêts à vous suivre, fùt-ee au bout du monde.

— Je ne vous mènerai pas si loin, dit la jeune femme que semblaient légèrement impatienter les persévérantes

fadeurs du coi seiller de préfecture: sans sortir de Châteaugiron, il n'est pas impossible, je crois, d'arriver à notre Dut.

— Ah! voyons, fit le maître de forges qui paraissait avoir complètement oublié qu'il venait de renoncer à sa candidature.

— Notre adversaire nous a pris dix votes, reprit madame Grandperrin d'une voix nette ; si à notre tour nous lui en enlevions une douzaine, le mal ne serait-il pas plus que réparé ?

— Sans doute, reprit vivement le candidat : douze voix, et dix-huit dont je suis sûr, feraient trente voix et dans tous les cas il ne m'en faudrait pas tant ; mais il me paraît impossible...

— Rien n'est impossible, interrompit Clarisse d'un ton bref.

— Je comprends parfaitement ce qu'entend madame : c'est en petit le plan de campagne de Scipion contre Annibal,dit M. deBoisjoly, qui se piquait d'érudition historique : le Carthaginois nous a pris une partie de l'Italie, prenonslui l'Afrique. Ce serait fort habile, j'en conviens, excessivement habile ; mais, au risque de me trouver en contradiction avec notre aimable Égérie, je dois dire qu'ici l'Afrique me paraît un peu difficile à conquérir.

— Je croyais que les difficultés piquaient au jeu un esprit de votre trempe, loin de le décourager, répondit madame Grandperrin avec un imperceptible persiflage.

— Je ne suis nullement découragé, madame, surtout depuis que vous vous êtes mise à notre tête, et si vous voulez bien m'expliquer votre plan, vous verrez

.'- — Mon plan est fort simple, interrompit la jeune femme : M. Grandperrin a deux concurrents, M. do Châtcaugiron et M . Boisselat . Une partie des voix sur lesquelles compte le premier est à la disposition du baron de Vaudrey, son oncle; la totalité de celles qui semblent assurées au second est sous l 'influence directe de l'avocat Froidevaux. Si donc

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nous avions pour nous ces deux moteurs, M. de Vaudrey et M. Froidevaux, le succès serait infaillible et l'élection enlevée au premier tour de scrutin.

— Ce que vous dites là, madame, est d'une justesse incontestable ; et déjà moi-même, en faisant mes calculs, j'ai trouvé comme vous que MM. de Vaudrey et Froidevaux tiennent la clef de la position qu'il s'agit d'enlever.

— Mais cette clef, dit M. Grandperrin, ils ne la lâcheront pas.

— Depuis ce matin, reprit M. de Boisjoly, je me creuse la tête pour trouver quelque moyen de nous assurer l'appui de l'un ou de l'autre.

— Qu'avez-vous trouvé ? demanda Clarisse.

— Rien, madame, rien, j'en conviens à ma honte.

— Un homme de votre esprit et de votre expérience !

— C'est le premier pas qui m'embarrasse. Quoique M. de Vaudrey, dans notre monde du moins, passe pour un sanglier au boutoir duquel il n'est pas prudent de s'exposer, et que, d'un autre côté, M. Froidevaux ait une réputation de désintéressement fort édifiante dans un pauvre diable d'avocat de village, cependant, s'il m'était possible de me mettre en rapport avec l'un et l'autre, sans que cela parût trop maladroitement prémédité, car la maladresse est mortelle en ces sortes de démarches, je ne désespérerais pas...

— Une entrevue, convenablement préparée, avec M. de Vaudrey et avec M. Froidevaux, voilà ce que vous désirez ? interrompit madame Grandperrin avec une vivacité un peu brusque.

— Sans doute, madame, car, si embrouillé que soit un écheveau, dès qu'on en tient le fd on doit, pour peu qu'on ait d'adresse, parvenir à le dévider, et pour ma part, j'ai démêlé des fuseaux d'élection qui, au premier coup d'uil, paraissaient inextricables. Mais cette entiwue...

— Vous l'aurez, dit laconiquement la jeune femme.

— En vérité, madame ! reprit M. de Boisjoly un peu surpris ; et comment cela ?

— De la manière la plus simple, la plus naturelle et par conséquent la plus convenable.

— C'est qu'il faudrait que ce fût bientôt, car je suis obligé de repartir demain pour continuer ma tournée,

— Ce sera assez tôt puisque ce sera aujourd'hui.

— Aujourd'hui ? >,

— Tout à l'heure.

— Tout à l'heure ?

— Sans doute dit madame Grandpv vrin en souriant, M. de Vaudrey eî.M. Froidevaux ne dineront-ils pas avec nous dans quelques instants ?

M. de Boisjoly se leva par un mouvement involontaire.

— Quoi, madame, s'écria-t-il vivement, M. de Vaudrey et M. Froidevaux dînent ici ?

— Tu as donc invité ces messieurs sans m'en prévenir ? demanda le maître de forges, non moins surpris que le conseiller.

— Oui, j'ai pris cette petite liberté, répondit Clarisse avec un sourire assez dédaigneux ; trouvez-vous que j'aie eu tort?

— Madame, dit M. de Boisjoly qui s'inclina d'un air d'admiration, on ne peut pas dire une grande femme comme on dit un grand homme ; mais on dit une femme supérieure, et personne, à coup sûr, ne mérite ce titre mieux que vous. Comment, deux de nos adversaires, les plus importants de tous, vont s'asseoir à votre table, rompre votre pain et goûter à votre sel, ce qui chez plusieurs peuples crée encore aujourd'hui un lien sacré entres les hôtes ! C'est merveilleux, en vérité.

— Et remarquez, ajouta M. Grandperrin en enchérissant sur cette admiration, que vu les circonstances où nous sommes, et la composition de nos autresconvi ves, notre dîner a un sens tout politique ; en sorte que ces deux messieurs, par

le fait seul de leur présence, se trouveront pour ainsi dire engagés envers moi, ou du moins ne pourront plus décemment battre en brèche ma candidature. Voilà ce qu'a compris ma femme tout de suite, et ce qui fait que sa conduite me paraît réellement fort habile.

— Admirable ! vous dis-je. Oui, je le répète, c est le trait d'une femme supérieur», et madame est notre maître à tous.

Madame Grandperrin accueillait cet assaut de compliments par un sourire moqueur d'accord avec la fierté de son regard, et semblant annoncer qu'elle n'avait pas attendu cette espèce d'ovation pour être intimement convaincue de sa supériorité.

— Ne trouvez-vous pas , mon cher conseiller , dit tout à coup le maître de forges d'un air d'extase, qu'en ce moment ma femme ressemble étonnamment à ce portrait de famille que vous voyez à droite de la porte ?

A cette question fort inattendue, M. de Boisjoly tourna les yeux vers le tableau qui lui était désigné par M. Grandperrin.

— Quoi ! cette vieille barbe ! s'écria-t-il avec un étonnement qui semblait mêlé d'indignation; en vérité, il n'y a que les maris pour avoir des idées pareilles. Cette vieille barbe ressembler à madame! quel sacrilège! quel blasphème !

— Et moi, je vous dis qu'en supprimant en imagination la barbe et en faisant la part de la différence d'âge, de sexe et de costume, il reste une ressemblance prononcée entre ce portrait et la figure de ma femme, lorsqu'elle sourit en prenant ses grands airs, comme elle fait en ce moment.

— Où voyez-vous que je prenne de grands airs? dit Clarisse, sans que la fierté ironique de sa physionomie s'adoucît pour cela

— Vous en avez le droit madame, reprit le maître de forges en s'inclinant galamment; de même que vous ave*

le droite , quoi qu'en dise M. de Boisjoly, de ressembler à vos ancêtres.

— Ce portrait est donc celui de l'un des ancêtres de madame? demanda le conseiller après avoir regardé de nouveau l'effigie du guerrier barbu.

— Philibert de La Gennetière, capitaine d'une compagnie d'ordonnance, chevalier de Saint-Michel, brave parmi les braves, tué au siège d'Amiens, sous Henri IV.

M. Grandperrin mit à réciter cette biographie abrégée presque autant d'emphase qu'en déploie le maître d'une ménagerie, lorsqu'il explique aux spectateurs, les rares et curieux mérites de ses pensionnaires.

Le conseiller de préfecture, à qui le vaniteux industriel avait eu grand soin de présenter déjà officiellement ses quasi-ancêtres du salon, s'inclina devant l'image du chevalier de Saint-Michel avec une affectation de respect qui dissimulait mal un sourire moqueur.

— Celui-ci, reprit le maître de forges en désignant le second portrait, représente Christophe Gontran de La Gennetière, guidon des mousquetaires gris...

— De grâce, interrompit madame Grandperrin avec un accent d'impatience, laissons là mes ancêtres et revenons à notre affaire. En invitant à dîner pour aujourd'hui M. de Vaud. ey et M. Froidevaux, j'ai voulu ménager à M. de Boisjoly, dont l'esprit a des ressources si nombreuses, l'occasion de sonder le terrain, et, s'il le trouve favorable, de livrer un petit assaut.

— Assaut que je livrerai, quel que soit le terrain, répondit M. de Boisjoly; car, en pareille matière surtout, l'occasion doit être prise aux cheveux; et voyez, madame, comme cela se rencontre bien ! A tout hasard, et sans prévoir quel puissant auxiliaire je trouverais en vous, je me suis muni, en partant de Màcon, d'un petit papici qui engagera, je l'espère, M. de Vaudrey, ce sanglier farouche, à accueillir favorablement mes ouvertures. Quant à maître

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Froidevaux, il nous arrive une autre bonne fortune ; trois magistrats morts coup sur coup dans le ressort de notre cour royale .

— En quoi ces trois décès vous paraissent-ils une bonne fortune ? demanda M. Grandperrin un peu étonné, et que peuvent-ils avoir de commun avec Froidevaux?

— Comment, candidat naïf et primitif, vous ne comprenez pas que je vais faire danser aux yeux de notre homme, dans un mirage éblouissant, la toque et l'épitoge des trois défunts?

— On dit M. Froidevaux fort désintéressé, repartit la maîtresse du logis.

— Madame, on peut être fort désintéresse et avoir de l'ambition.

— L'ambition de devenir juge ou substitut dans un petit tribunal ? reprit assez dédaigneusement la jeune femme.

— Mais pour un avocat de village réduit à plaider à la justice de paix, une place de juge ou de substitut de première instance, c'est magnifique !

— Très-bien; mais si vous échouez près de ces messieurs, dit Clarisse en souriant à demi, je livrerai aussi mon petit assaut.

— Vous me piquez d'honneur, madame, répondit d'un air d'enjouement M. de Boisjoly; puisqu'il m'est impossible de vous disputer le mérite de l'invention, que j'aie du moins celui de l'exécution.

Un domestique entra dans le cabinet pour annoncer à sa maîtresse que plusieurs des convives étaient déjà réunis au salon.

— Allons, messieurs, dit Clarisse en se levant et en prenant le bras que s'empressa de lui offrir le conseiller de préfecture, nous pouvons en rester là. Tout est bien convenu, et il n'y a plus qu'à attendre de pied ternie M. de Vaudrey et M. Froidevaux.

Madame Grandperrinet ses deux compagnons ne se dou-

taient pas de la position critique où se trouvait en ce mo ment même Georges Froidevaux, position d'autant plus fâcheuse que le ridicule s'y joignait au danger, et de laquelle, pour cette double raison, il est temps de le tirer.

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