‹ Le gentilhomme campagnard (volume 4)Chapitre 23 sur 29 · INE RENCONTRE IMPRÉVUE · texte numérisé non relu

INE RENCONTRE IMPRÉVUE

Au moment où le vicomte de Langerac descendait l'escalier de l'auberge, M. de Boisjoly le remontait; vers le milieu des marches, les deux négociateurs se rencontrèrent nez à nez.

— Miron ! s'écria Langerac fort surpris.

— Pichot! repartit M. de Boisjoly non moins étonné. Cette double exclamation avait été aussi involontaire

qu'instantanée ; avant d'y ajouter un seul mot, les deux hommes s'examinèrent mutuellement de la tête aux pieds avec la curiosité défiante de gens qui, se retrouvant par hasard après une longue séparation, hésitent à se reconnaître jusqu'à ce qu'ils se soient convaincus que l'ami d'autrefois ne s'est pas métamorphosé, par l'effet de quelque catastrophe inconnue, en un parasite besogneux.

De part et d'autre l'examen fut favorable, nous devons le dire, au delà de toute prévision.

315 OEUVRES DE Cil. DE BERNARD.

D'un côté, le, vicomte de Langerac était vêtu avec une élégance poussée jusqu'à la recherche ; ses habits, en avance d'un mois au moins sur la mode, ses gants jaunes d'une fraîcheur irréprochable, ses bottes brillamment vernies, une grosse perle fixant le nœud de sa cravate, enfin la pomme d'or artistement ciselée dont était orné son stick, tout dans sa toilette annonçait un homme qui paie ses fournisseurs comptant, ou qui jouit chez eux d'un crédit illimité, ce qui revient au même.

M. de Boisjoly, dont la mise était fort convenable du reste, ne pouvait pas, il est vrai, lutter sous ce rapport avec le vicomte : mais, aux yeux de bien des gens, le ruban rouge que laissait entrevoir une des boutonnières de sa redingote, aurait pu compenser, et au delà, ce petit désavantage.

Voyant l'un et l'autre qu'ils pouvaient sans inconvénients probables pousser la reconnaissance jusqu'au bout, les deux anciens amis reprirent simultanément la parole.

— Qui diantre se fût attendu à vous rencontrpr dans cette taverne ? demanda Langerac.

— Quel orage vous a jeté sur cette terre inhospitalière? dit M. de Boisjoly.

— Nous nous retrouverions en Cochinchine, je ne serais pas plus surpris.

— Ni moi non plus. Y a-t-il longtemps que vous êtes ici?

— Un jour seulement; et vous, mon cher Miron?

En s'entendant appeler pour la seconde fois de ce nom assez peu aristocratique, le conseiller de préfecture ne parvint pas à dissimuler complètement une légère grimace.

— Mon cher Pichot, répondit-il, l'espèce d'échelle vermoulue sur laquelle nous dialoguons en ce moment me parait un salon de conversation, comme on dit à Bade, passablement incommode. Je possède pour le moment, six pieds plus haut, une niche dont la somptuosité n'écrase en rien

celle de ladite échelle, mais où du moins nous retrouverons deux chaises de paille, ce qui nous permettra de nous asseoir.

A la réitération du nom de Pichot, le vicomte avait mordu sa moustache blonde; mais il s'était abstenu de réclamer.

Un instant après, les deux hommes étaient assis dans la chambre que le plus âgé des deux occupait depuis Pavantveille au soir.

— Maintenant, causons, dit ce dernier avec le sourire mielleux qui lui était habituel; mais, avant tout, que je vous fasse mon compliment.

— A quel propos? demanda Langerac, dont la physionomie enjouée à la surface manquait de franchise, au fond, tout autant que celle de son interlocuteur.

— La dernière fois que nous nous sommes rencontrés, il y a quatre ans, si je ne me trompe, la fortune semblait peu disposée à vous sourire; mais il paraît que vous êtes au mieux avec elle maintenant ! Jamais je ne vous ai vu si éblouissant. Savez-vous bien que vous voilà devenu un lion, un vrai lion !

— Parbleu ! vous êtes charmant avec votre compliment; à moins que la petite chose rouge que j'aperçois à votre boutonnière ne soit définitivement un œillet, ainsi que je l'ai cru d'ai ord, il me semble que vous êtes devenu vousmême, depuis que nous ne nous sommes vus, quelque chose de mieux encore qu'un lion.

— Vous voulez dire un chevalier de la Légion d'honneur ? reprit M. de Boisjoly avec une insouciance affectée.

— Après ça, c'est peut-être l'Éperon d'or 1

— Fi donc !

— Alors c'est bien la croix d'honneur!

— Avec votre permission.

— La croix d'honneur, instituée par Napoléon le Grand, empereur des Français, roi d'Italie, protecteur de la Confédération du Rhin, médiateur...

314 ŒUVRES DE Cil. DE BERNARD.

— Précisément.

— En ce cas, mon cher, faites-moi le plaisir de me dire à quelle bataille...

■ — Mon cher, pas d'anachronisme, interrompit un peu sèchement le décoré ; vous devez savoir que nous sommes dans un siècle pacifique, où pour mériter la croix il n'esf pas nécessaire d'être un pourfendeur de Russes ou de Prussiens.

— A la bonne heure, reprit le vicomte d'un air railleur, mais alors ce sont vos titres pacifiques, mon cher Miron, que je serais bien aise de connaître; car je ne suppose pas qu'on vous ait donné la croix uniquement parce que pendant sept à huit ans de votre vie vous avez fait décliner musa, la muse, aux enfants du duc de Chérizac?

— J'abandonne mon pauvre ruban rouge à votre persiflage, répondit le conseiller de préfecture en se mordant involontairement les lèvres, et pour peu que cela puisse vous être agréable, je conviendrai, comme don Diègue, que

La faveur l'a pu faire autant que le mérite.

— La faveur est une excellente qualité, mon cher Miron. et elle supplée facilement au plus grand mérite du monde.

— Pendant que vous êtes en train de vous moquer de moi, j'ai bien envie de vous demander quelque chose.

— Cette chose me fournira donc un nouveau sujet m gaieté?

— Peut-être bien.

— En ce cas, parlez; les occasions de rire deviennent trop rares pour qu'on ne doive pas s'empresser de les saisir au vol.

— Ne m'appelez plus Miron.

— Pourquoi cela?

— Parce que depuis que nous ne nous sommes vus j'ai changé de nom.

— Bah !

— Oui. Un caprice que je livre à voire raillerie, comme je viens de faire pour mon ruban rouge.

— Un caprice ?

— Un petit calcul, si vous l'aimez mieux. ï)epuis que le règne de la bourgeoisie est arrivé, la noblesse, par une espèce de contradiction, est plus que jamais à la mode. Ma foi! j'ai fait comme tant d'autres, je me suis mis à lu mode.

— En vérité ?

— Quoique porté sous Henri IV par un prévôt des marchands, le nom de Miron, je suis obligé d'en convenir, est vulgaire et sonne assez mal...

— Et puis, interrompit Langerac, il a l'inconvénient de rappeler le refrain de la chanson de Malborough, Mironton, ton ton...

— Bref, je l'ai quitté, et je l'ai remplacé par le nom de ma mère.

— Jolibois, si je ne me trompe.

— C'est-à-dire Boisjoly, répondit le conseiller en souriant doucereusement.

— Boisjoly ! s'écria le vicomte qui de surprise fit un bond sur sa^jhaise : c'est donc vous qu'on appelle M. de Boisjoly?

— Moi-même.

— Conseiller de préfecture à Mâcon ?...

— Précisément.

— Le grand directeur des élections du département de Saône-et-Loire ?

— Quant à ce dernier titre, dit M. de Boisjoly en ricanant je ne le prends pas, mais il est possible que quelques mauvaises langues me le donnent.

— Parbleu! mon cher Miron... je veux dire, mon cher Boisjoly, voilà une rencontre... Mais avant d'aller plus loin, diles-moi donc comment vous êtes devenu... ce que vous êtes devenu.

— Mon histoire est fort simple. Le duc de Chérizac, qui a passablement d'influence , m'a fait obtenir la place que j'occupe, aussitôt que j'ai eu terminé l'éducation de son dernier fils : mes services, qu'on semble apprécier, m'ont déjà valu la croix, et je suis en passe de devenir sous-préfet; en un mot, je me trouve à flot sur l'océan administratif, et maintenant vogue la galère! Mais vous-même, mon cher Pichot, expliquez-moi donc...

— Ah ! permettez, interrompit le vicomte , je ne vous appellerai plus Miron, mais à condition que vous-même ne m'appellerez plus Pichot.

— Vous avez donc aussi changé de nom? demanda M. de Bôisjoly en riant à son tour d'un air railleur.

— Le moyen de faire son chemin dans le monde quand on se trouve affublé de ce ridicule sobriquet, Pichot!

— Mais il me semble que pour un quatrième clerc d'avoué le nom était tolérable.

— Un clerc d'avoué, dit Langerac d'un ton sec, vaut bien un précepteur. D'ailleurs, depuis près de quatre ans, j'ai envoyé au diable les dossiers de procédure.

— Mon cher compatriote , ne nous emportons pas ; je n'avais nullement l'intention de vous blesser, car notre destinée offre trop de rapports pour que nous ne devions pas éprouver l'un pour l'autre une véritable sympathie. Partis tous deux d'un point fort modeste , entre nous cela peut s'avouer, nous n'avons, selon moi, que plus de mérite à faire notre chemin.

— Parbleu! nous sommes les fils de nos œuvres, dit le vicomte en se redressant d'un air superbe.

— Ainsi donc vous avez renoncé à la procédure et au nom de Pichot?

— Ils s'étaient ligués pendant trop longtemps pour comprimer mon essor.

— Et comment vous appelez-vous maintenant î

— Langerac.

— Langerac! Il me sembla que j*1 connais ce nom-là.

— C'est celui du pays qui m'a donne le jour, dît le vicomte en empruntant une partie de sa réponse à la Normandie de Frédéric Bérat.

— En effet, Langerac, un village situé près de Gourdon, pas loin de Rocamadour où je suis né moi-même.

— Justement!

— Au fait, pourquoi ne porteriez-vous pas le nom de votre village, tant de députés prennent bien celui de leur département ?

— C'est ce que je me suis dit; j'aurais pu suivre leur exemple et m'intituler, je suppose, Pichot du Lot, mais j'y ai mis de la modestie.

— D'ailleurs , le nom de Langerac sonne beaucoup mieux.

— Et puis j'ai à peu près le droit de le porter.

— A peu près est joli.

— Vous croyez que je plaisante? Pas le moins du monde ! Le nom de Pichot est assez laid et passablement ridicule , d'accord, mais en revanche il est fort vieux : d'anciens titres qui me sont tombés dernièrement sous la main prouvent même fort clairement qu'il y a eu autrefois plusieurs alliances entre les Langerac et les Pichot.

— Alliances contractées sans aucun doute sur les bords de la Garonne, dit M. deBoisjolyen souriant ironiquement.

— Il me serait donc très-facile d'établir ma filiation, reprit Langerac sans répondre à cette raillerie, et, par suite, de me pourvoir devant le garde des sceaux pour être autorisé à relever le nom et les armes des anciens vicomtes de Langerac, éteints aujourd'hui, et qui se trouvent de fait mes ancêtres maternels ; mais cela me coulerait de l'argent, et en attendant que je me décide à faire les frais de cette petite formalité

— Vous vous passez de l'autorisation du garde des sceaux ï

3|8 OEUVRES DF C.l\. DE BEJW4RD.

— Comme vous vous en passez vous-même pour porter le nom de votre mère.

— Mais puisque vos ancêtres, les Langerac, étaient vicomtes, dit le conseiller de préfecture d'un ton de persiflage, pourquoi ne prenez-vous pas leur titre en môme temps que leur nom?

— Un sot l'eût laissé, répondit l'ex-Pichot avec un magnifique sang-froid.

— Ainsi donc j'ai l'honneur de parler en ce moment à M. le vicomte de Langerac? dit le conseiller en affectant un respect moqueur.

— Tout comme j'ai l'honneur de parler moi-même à M. le chevalier de Boisjoly, répondit Langerac non moins ironiquement.

— Après tout, vous avez raison ; quand on prend du galon, on n'en saurait trop prendre. Pour achever, je suppose que votre fortune a suivi votre condition dans sa voie ascendante ?

— Mais oui : un héritage assez confortable , quelques amis bien posés : avec cela un homme n'a pas le droit de se plaindre de la fortune.

— Voilà un héritage qui me paraît encore sentir le voisinage de la Garonne, se dit M. de Boisjoly qui avait le droit de se défier des Gascons, puisqu'il appartenait lui-même à cette race, plus renommée en général pour son esprit que pour sa véracité.

En ce moment la cavatine Miei Rampolli feminini, exécutée àla sourdine jusqu'alors par l'avocat Froidevaux éclata comme un solo de trombone.

— Au diable le braillard! dit le conseiller de préfecture en portant les mains à ses oreilles.

— reconnaissez- vous cette voix? lui demanda Langerac.

— A moins d'avoir mené paître le taureau qui en abuse, comment pourrais-je la reconnaître?

— Vous avez voulu le mener paître . en effet, reprit le

vicomte en riant, mais il n'a pus voulu mordre à votre (îerbe.

— Qu'est-ce que cela veut dire ?

- Cela veut dire que ce terrible chanteur dont vous semiiiiz apprécier si peu le mérite, n'est autre que l'aimable M. Froidevaux qui vous a si bien reçu tout à l'heure.

— D'où savez-vous que M. Froidevaux m'a bien reçu? demanda M. de Boisjoly en fixant sur son compatriote un regard défiant.

— Quand je m'exprime ainsi, vous comprenez que c'est par antiphrase.

— Par antiphrase ?

— Sans doute, puisque, loin d'accueillir vos propositions, ce philosophe antique de Froidevaux a été tenté de faire sur vous ce qu'il nomme impoliment une expérience fil anima vili.

— Quelle expérience, s'il vous plaît?

— Un petit saut par la fenêtre, rien que cela.

— Qui vous a dit cette absurdité ? s'écria M. de Boisjoly, dont la figure blafarde jaunit de dépit

— Une personne fort bien informée.

— Mais qui enfin?

— Mons Froidevaux lui-même.

— Vous le connaissez donc?

— Sans doute.

— Vous l'avez vu depuis peu ?

— Je sors de chez lui.

— Et pouvez-vous me dire ce que vous êtes allé faire chez lui ?

— Pourquoi ne vous le dirais-je pas? Avant une heure, vous le sauriez sans doute; autant vaut alors jouer tout de suite cartes sur tabie. Ma visite à cet agréable avocat a été précisément le pendant de la vôtre, à cela près que j'ai mis des formes là où vous avez déployé, à ce qu'il parait, une franchise un peu brutale.

— Vous connaissez donc M. de Châteaugiroiï ? s'écria ta conseiller visiblement contrarie.

— Parbleu ! Oreste et Pylade.

— Vous soutenez sa candidature?

— Comme vous soutenez vous-même celle de M. Grandperrin.

— Allons, reprit M. de Boisjoly en s'efforçant de dissimuler son dépit sous un sourire insouciant, je comptais retrouver en vous un ami, c'est un ennemi de plus au contraire que le sort me jette sur les bras : une mauvaise journée pour moi !

— Pourquoi mauvaise ?

— N'ètes-vous pas mon adversaire, en cette affaire du moins ?

— Je ne le serai que si vous m y torcez.

— Pour moi je ne demande que la paix.

— Moi de même.

— En ce cas signons-la.

— Volontiers; mais les conditions?

— Peu doit vous importer au fond que M. de Châteaugiron soit ou non nommé membre de ce conseil général, tandis que moi j'ai un intérêt majeur et personnel à faire réussir M. Grandperrin; abandonnez donc votre homme, et

" je vous promets qu'à la première occasion je vous indemniserai au centuple de ce sacrifice.

— Il est malheureux que vos conditions soient précisément le contraire des miennes.

— Quelles sont donc les vôtres?

— Que vous abandonniez vous-même votre homme, pour employer votre expression, car l'intérêt que vous pouvez avoir à l'appuyer ne saurait égaler celui que j'ai de mon côté à soutenir mon ami Châteaugiron.

— Il est convenu que nous jouons cartes sur table, n'estce pas ?

— Sans doute.

> — Eh bien ! il y va de mon avaocemenl !

— Et moi de ma fortune !

— Une place de sous-préfet !

— Un mariage superbe !

— Quel rapport peut avoir votre mariage avec cette éjection?

— Vous comprenez qu'il m'est impossible de m'expliquer davantage, car, en pareille affaire, la discrétion est de rigueur; mais vous pouvez m'en croire sur parole. Ainsi donc, mon cher Boisjoly, rendez-mo ile service que je vous demande.

— Impossible, mon cher Pichot... c'est -à-d ire, mon cher JLangerac; c'est moi, au contraire, qui compte sur votre vieille amitié.

— Vous ne voudriez pas me faire manquer une affaire si avantageuse?

— Vous n'auriez pas le courage de ruiner de gaieté de cœur ma fortune administrative ?

— Allons, un petit effort !

— Comprenez mes raisons...

— Je vous saurai un gré infini de cette condescendance...

— Vous n'aurez pas obligé un ingrat...

— Il me semble que la discussion ne marche pas du tout, dit le vicomte en se levant, et que nous pourrions continuer de la sorte pendant un mois sans parvenir à nous mettre d'accord. Concluons.

— Oui, concluons, répéta M. de Boisjoly, qui se leva de son côté.

— M'aecordez-vous ce que je vous demande?

— Non. Et vous, aurez-vous égard à ce que je vous ai dit?

— Pas davantage.

— Ainsi nous sommes ennemis?

— Comme il vous plaira.

— Prenez-y garde , reprit le conseiller de préfecture, dont les lèvres blêmes étaient entrouvertes par un sourire convulsif. Si l'on m'accorde assez généralement que je suis un ami dévoué, quelques personnes en revanche ont éprouvé que je puis être un ennemi dangereux.

— Comme ami, vous ne me donnez pas lieu de croire à votre dévouement; comme ennemi, je ne vous crains en aucune manière.

— Cependant il est certaines choses que vous croyez sans doute bien cachées, et qui pourraient vous nuire quelque peu dans l'opinion publique, si elles venaient à être révélées.

— Chacun a ses péchés, répondit Langerac d'une voix assurée, quoique d'abord il n'eût pu s'empêcher de rougir; ainsi, ne vous occupez pas des miens, cà moins que vous n'ayez envie qu'à mon tour je vous aide à faire votre examen de conscience.

— Ma conscience est pure, dit M. de Boisjoly avec emphase , mais l'ancien quatrième clerc de maître Huguenin pourrait-il en dire autant de la sienne ?

— L'ancien quatrième clerc de maître Huguenin n'a pas de leçons de vertu à recevoir de l'ancien précepteur des enfants du duc de Chérizac.

— Vous oubliez que les murs de l'étude où vous avez travaillé pendant trois ans ont pu avoir des yeux et des oreilles !

— Vous oubliez vous-même que les tapisseries de l'hôtel de Chérizac ont pu, de leur côté, n'être ni sourdes ni aveugles !

— Rappelez-vous le procès Dufailly ! dit tout à coup le conseiller d'une voix basse et menaçante.

Tout le sang de l'ancien clerc d'avoué parut près de Jaillir par les pores de son visage; mais quoiq.'.e évidemment lilessé, il ne tarda pas à riposte'1.

— Et vous, dit-il. en adressant à son digne compatriote

LE nENTILUOMMR CAMPAfiSARD. 3:3

un regard plein de rancune et de haine, souvenez-vous du portefeuille bleu qu'oubliait quelquefois à son bureau le due de Chérlzac !

Une pâleur verdâtre envahit subitement la figure si blême déjà de M. de Boisjoly, et il promena vaguement les yeux autour de la chambre, comme s'il eût cherché une porte pour s'enfuir ou une arme pour se venger.

— Vous voyez que si vous me connaissez, je ne vous connais pas moins , reprit Langerac, dont le trouble parut se dissiper à mesure que devenait plus manifeste celui de son adversaire; ainsi donc nous savons tous deux à quoi nous en tenir, et un plus long entretien est inutile. Maintenant, voici mon adieu : La paix ou la guerre, à votre choix !

Sans attendre laréponse de M. de Boisjoly, qui ressemblait, par l'immobilité de son attitude et l'altération de ses traits, à un homme récemment frappé de la foudre, le vicomte de Laflgeràc sortit de la chambre.

Au moment où il descendait l'escalier, sans nouvelle rencontre cette fois, une rumeur violente, dont nous expliquerons les causes dans le chapitre suivant, remplit soudainement l'auberge du Cheval-Patriote.

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